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L'Ethnographie

Monica Aceti, Christophe Jaccoud, Laurent Tissot (dir.), Faire corps. Temps, lieux et gens, Neuchâtel, Éditions Alphil, Presses Universitaires Suisses, 2018, 278p.

Caroline Nizard

Octobre 2020

Texte intégral

1Faire corps. Temps, lieux et gens prend plusieurs points d’ancrage : le corps, la Suisse et couvre la période de la fin du XVIIe siècle à aujourd’hui. Il invite le lecteur à analyser les interpénétrations entre le corps et les structures sociales, les représentations sociales qui pèsent sur les corps ainsi que les subjectivités, les expériences vécues. M. Aceti, C. Jaccoud et L. Tissot résument ainsi l’objectif de l’ouvrage : « faire corps, c’est aussi, et surtout, faire avec le corps et avec son corps, faire du corps et pour le corps. Et le propos renvoie alors aux voies multiples par lesquelles l’Histoire, les sociétés et leurs institutions, mais aussi les individus singuliers, traitent le et leur corps, à travers une vaste gamme de représentations, de savoirs, d’interventions, de technologies et de vigilance » (p. 11). Partant des structures sociales (école, travail, sport) qui façonnent et contraignent les corps, l’ouvrage rend aussi compte au fil des pages de témoignages et de processus de subjectivation.

2L’ouvrage s’articule autour de quatorze articles répartis en quatre parties : fabriquer, entretenir, montrer et mobiliser les corps. Il s’ouvre sur une introduction classique qui synthétise l’évolution et la place du corps dans les sciences sociales, pour ensuite présenter chacun des articles.

3La première partie, fabriquer les corps des jeunes et des personnes âgées, interroge les manières dont les institutions modèlent, façonnent les corps. L’approche historique est privilégiée ici. Ces trois articles prennent appui sur la corporalité comprise par Jérôme Gogniat comme la « perception et l’évaluation des corps par la société » (p. 60). À travers les évolutions des conceptions du corps des jeunes ou des personnes âgées dans la société helvétique, on trouve deux fils rouges entre ces articles : le poids des institutions, du biopolitique (Gogniat) ou des déterminismes sociaux (Cordoba et Lenzen) sur le façonnement des corps, et la manière dont progressivement, les jeunes comme les personnes âgées deviennent responsables de leur santé, de leur corps et répondent aujourd’hui à un devoir de prendre soin d’eux-mêmes.

4Plus précisément, l’article de Cordoba et Lenzen rend compte de l’évolution du rapport de l’institution scolaire sur le corps des élèves à travers l’éducation physique en Suisse depuis 1874, date de l’introduction des cours de gymnastique, jusqu’à 1998. On y découvre comment l’institution scolaire donne des directives de plus en plus précises sur les disciplines corporelles et sur les objectifs pédagogiques (passant d’un apprentissage de la discipline, de la maîtrise de soi à un « développement harmonieux » (p. 34) du corps, du psychisme et de la morale de l’élève). L’éducation physique devient peu à peu une « contribution à la formation de la personnalité complète de l’enfant » (p. 37). Cette analyse montre non seulement la place de l’exercice physique dans le système éducatif, mais aussi de la conception du corps de l’enfant pendant un siècle. L’éducation très normative, rigide, laisse place à une pratique plus ludique. Pourtant, à chaque époque, les choix pédagogiques s’appuient sur des arguments sanitaires et de preuves scientifiques. Si, en introduction, cet article annonce souhaiter « rendre compte de l’expérience corporelle prescrite aux écoliers », les données issues de manuels pédagogiques ne peuvent dépeindre ni les manières dont les enseignants se réapproprient ces injonctions, ni l’ « expérience corporelle ». Il s’agit plutôt d’étudier les évolutions des prescriptions, des normes, des injonctions d’éducation.

5Toujours sur la question de l’éducation des jeunes, la chapitre de J. Gogniat porte sur le rôle des pensionnats dans le développement des sports modernes en Suisse au tournant du XIXe siècle. À cette époque, les pensionnats privés ont développé une offre d’enseignement valorisant des exercices corporels (comme le football ou le tennis), car l’éducation physique participe autant au développement du corps que de l’esprit et inculque des valeurs notamment de courage et de confiance en soi, qualités recherchées pour les gentlemen en devenir. Par ailleurs, ils profitent du cadre touristique, du climat, des activités de plein air, des Alpes, pour attirer une clientèle étrangère et notamment anglaise soucieuse de la santé dans un contexte d’industrialisation et de développement du secteur touristique à la fin du XIXe siècle. Au-delà de l’histoire de la diffusion déjà bien connue de certaines activités physiques depuis l’Angleterre vers la Suisse, il est intéressant de découvrir le rôle spécifique joué par les pensionnats sur l’implantation et le développement de certaines activités physiques comme le football et comment s’opère un glissement entre des activités d’abord réservées à une élite vers une pratique qui se popularise grâce aux compétitions.

6À travers l’analyse de l’introduction de l’assurance vieillesse et survivants (AVS) en 1948, l’article de Matthias Ruoss tend à décrire la manière dont le corps vieillissant était auparavant compris au prisme du travail, puis comment progressivement la personne âgée s’est vue dans l’obligation de rester active, de maintenir un bien-être physique et mental. Si dans l’entre-deux-guerres, le corps vieillissant est perçu comme usé, fatigué et comme celui qui n’a plus la même capacité à exercer un travail, aujourd’hui, la « personne âgée » doit effectuer un « travail sur [son] corps » (p. 62) afin de réduire sa « dégradation physique et [s]a détérioration mentale » par un travail sur [s]es capacités mentales, physiques avec le développement d’une gymnastique adaptée ou d’une alimentation « saine ». Une scission et une marginalisation se créaient alors entre les personnes en bonne santé, actives (troisième âge) et les personnes dépendantes et malades (quatrième âge). Cette montée de la responsabilisation de la personne vieillissante a été favorisée par des dispositifs sanitaires cherchant à réduire le coût du vieillissement.

7La seconde partie, entretenir les corps, se compose de trois articles qui suivent la lignée du dernier article de la session précédente puisqu’ils mettent l’accent sur la manière dont les individus sont de plus en plus incités à devenir responsables de leur santé, de leur bien-être. Cependant, P. Rieder porte son attention sur les interactions entre l’environnement, les lieux et leur influence sur la santé illustrée à travers la nostalgie de la montagne qui s’opère aux XVIIIe et XIXe siècles.

8Illario Rossi interroge les relations entre sujet et santé autour des itinéraires thérapeutiques et notamment du pluralisme thérapeutique en Suisse. Cet article permet tout d’abord de circonscrire les concepts de santé, de maladie, de corps, d’itinéraires thérapeutiques. Il synthétise des arguments présents dans d’autres travaux de Rossi (2007, 2011)1 autour des configurations entre médecines institutionnalisées et médecines « alternatives », « douces », « naturelles » et notamment sur ses recherches sur le cancer. Il présente une bonne introduction à ces questions, sans apporter de nouvel éclairage.

9L’article de K. Pelzelmayer aborde une perspective tout autre en portant une analyse « féministe et poststructuraliste » (p. 111) sur les soins prodigués par des migrantes envers les « seniors ». Il articule à travers l’exemple des soignant·e·s 24 heures/24 des questions de migrations, de genre et de rapport de pouvoir, fort intéressant. Le corps y est tantôt compris comme une « corporalité » (p. 112), un « corps-sujet », une « corporéité » (p.125). Or, une discussion sur la distinction entre le « corps-sujet » et la « corporéité » serait pertinente, afin de ne pas créer un nouveau concept à l’éventail déjà très large de tous ceux qui constellent les théories sur le corps dans les sciences sociales.

10La troisième partie, intitulée montrer les corps, tend à mobiliser les représentations du corps, notamment autour de la contribution originale de El-Wakil et Baudouï qui lie la peinture aux représentations du corps des Suisses. La peinture du XIXe et début du XXe siècle et plus spécifiquement les œuvres de F. Hodler, Giron ou Baud-Vovy donnent à voir un idéal du corps fort, viril, représenté à travers les figures des gymnastes, des lutteurs ou des paysans suisses. Si l’article est circonscrit très justement au cas helvète et en montre les spécificités, il reflète en même temps des représentations du corps qui ont court dans d’autres pays à la même époque (Angleterre, Inde, etc.), tout en ayant des significations socio-politiques différentes.

11Claudine Gaetzi retrace à la lumière de l’œuvre de A. Rivaz, romancière suisse, la place du corps de la femme dans l’intimité comme dans la vie professionnelle. Elle traite des contradictions entre intériorité, vie rêvée, fantasmée et représentations sociales où le corps apparaît comme une enveloppe soulignant les contradictions entre ces deux réalités et les décalages entre les aspirations et les pressions sociales, familiales, religieuses et culturelles.

12Le chapitre de Vonnard, Quin et Tonnerre propose une analyse d’un corpus photographique sur le football dans l’entre-deux-guerre qui fait écho à l’article de El-Wakil et Baudouï puisqu’il lie sportivisation, corps, politique nationaliste. Il est intéressant de constater à la fois une construction de l’image, de la photographie, un développement de la matérialité (équipement du joueur, maillots, etc.) concomitamment à une construction du sportif, passant de l’amateur au professionnel. Par ailleurs, ce regard iconographique permet de nuancer des discours nationalistes présents dans les journaux à la même époque et démontre l’intérêt d’utiliser les sources photographiques comme support d’analyse socio-historique.

13La contribution de Monica Aceti permet de faire le lien entre les représentations du corps, le vécu et les discours des danseuses de pole dance. Elle montre la manière dont la pole dance, discipline underground assimilée plutôt à une activité sensuelle et acrobatique, a très rapidement connu un processus de sportivisation avec des compétitions, des fédérations sportives, mais aussi de légitimation afin de se distancier de l’image du strip-tease. L’analyse souligne les paradoxes et les controverses autour de cette activité, notamment autour de l’ambiguïté entre « vecteur d’empowerment pour soi versus objectification de son corps par un public dont le regard est “masculinocentré” » (p. 197). Selon les espaces, de la pratique privée à la pratique publique, dans le cadre d’une discothèque ou d’une compétition, les normes changent. Dans le privé, le caractère hédoniste à la barre, la liberté d’expression corporelle est valorisé alors que dans l’espace public, tous les éléments tendent à se détacher de tout ce qui peut rappeler le caractère érotique (talons, string, etc.) pour laisser place à une performance artistique et sportive. L’exemple de la pole dance illustre une « ambivalence entre une « expression de soi qui suscite de la reconnaissance et un assujettissement traditionnel à l’emprise du travail de joliesse et de séduction de l’autre » (p. 210).

14La dernière partie regroupe quatre articles autour du thème mobiliser les corps et présente des récits plus intimes et des témoignages. L’article de L. Marti souhaite appréhender les reconfigurations du corps au travail dans le contexte mouvant du XIXe siècle marqué par des changements profonds du rapport au travail notamment par l’apparition de nouvelles matérialités dans le monde ouvrier comme la machine à vapeur où le corps ouvrier est d’abord perçu comme une force de travail, un outil où les ouvriers sont décrits, perçus par la répétition de leurs gestes. Ces mouvements du corps se doublent d’un imaginaire sur les qualités morales, intellectuelles, physiques et hiérarchisent les ouvriers, ouvrières et les enfants.

15B. Blandenier explore la place de la chorale dans la société helvète en apportant un éclairage socio-historique et en montrant les enjeux politiques notamment dans la volonté de transmettre les valeurs patriotiques, d’occuper les couches populaires avec une pratique musicale perçue comme vertueuse ou pour répondre à des exigences religieuses au XIXe siècle. De nos jours, le chant permet une responsabilisation de la personne, de sa santé, de son emploi du temps, et offre aussi une échappatoire au quotidien, bien qu’il reste aussi un acte politique, de reproduction culturelle.

16Par l’exemple très personnel et subjectif de G. J., C. Jaccoud expose le parcours d’un sportif amateur, mais assidu. Par l’intériorisation de nombreuses injonctions sociales, par des goûts, des habitudes, des pratiques sportives du football, à la course à pied et au ski de fond, G. J. illustre toute une époque. L’ouvrage se clos sur une contribution de Chapuisat mi-poétique, mi-autobiographique constituée de textes sur les réalités de l’expérience corporelle, sur la description des gestes en haute montagne qui rendent compte des relations à la nature, au corps, au temps, à l’espace, aux autres humains.

17Cet ouvrage réuni des contributions d’horizons théoriques, disciplinaires variés donnant une matière et une épaisseur très riche. Les photographies et les illustrations très nombreuses donnent force aux arguments. Les terrains extrêmement diversifiés depuis la chorale, la haute montagne, le football, l’école, la pole dance permettent d’interroger les corps et les manières de fabriquer, modeler, imposer au corps des normes, conduites, institutions, morales… Ces analyses sur le corps offrent une mosaïque des corps des suisses et de la place de l’enfant, de l’ouvrier, du cadre moyen dans une société plurielle.

18Il apparaît les transformations à la fois des corps, d’une époque et des activités. Les représentations sociales se lisent dans l’interstice des représentations des corps. L’ouvrage s’enrichi de très nombreuses illustrations qui donnent à voir bien plus qu’une analyse sociologique classique. En même temps, ces articles soulignent une responsabilisation croissante de l’entretien, des soins du corps, du bien vivre, du bien travailler ou du bien vieillir. Chaque auteur mobilise des références théoriques variées, mais circonscrite sur chaque terrain. Ces positionnements ne donnent pas le sentiment de contradictions mais plutôt de complémentarités.

19Pourtant, si l’introduction retrace brièvement l’évolution de l’intérêt du corps pour les sciences sociales, elle n’interroge, ni ne confronte les notions mobilisées par les auteurs comme l’image du corps, les représentations du corps, la corporalité ou la corporéité. Or, toutes ces notions ne renvoient pas aux mêmes conceptions du corps et si quelques rares contributeurs se risquent à l’exercice difficile et toujours imparfait de la définition, nombreux mobilisent des termes parfois de manière interchangeable sans s’être penchés sur leur épistémologie. Étant donné le projet de départ, il aurait été intéressant qu’à travers toutes les pièces de ce puzzle se dresse une vision d’ensemble de ces notions pour permettre d’y voir clair non seulement sur une époque, une histoire, des temporalités et des spatialités, mais aussi sur les notions qui gravitent autour du corps en lui-même. Depuis l’ouvrage clef cité en introduction de D. Memmi, D. Guillot et O. Martin2 qui rend compte déjà de ces multiples réalités, les travaux sur le corps n’ont fait que croitre et se multiplier et il aurait été intéressant de saisir l’occasion de cet ouvrage pour rendre compte de ces nouveaux usages et configurations.

Notes

1 Rossi Ilario, « Quête de spiritualité et pluralisme médical. Reconfigurations contemporaines », Nicole Durisch, Ilario Rossi, Jorg Stolz (dir.), Quêtes de santé. Entre soins médicaux et guérisons spirituelles, Genève, Labors et Fides, 2007, p.9-21. Cohen Patrice, Rossi Ilario, « Le pluralisme thérapeutique en mouvement », Anthropologie & Santé, n°2, 2011. En ligne, consulté le 15 avril 2020.

2 Memmi Dominique, Guillot Dominique, Martin Olivier, La tentation du corps. Corporéité et sciences sociales, Paris, Editions de l’EHESS, 2009.

Pour citer cet article

Caroline Nizard, « Monica Aceti, Christophe Jaccoud, Laurent Tissot (dir.), Faire corps. Temps, lieux et gens, Neuchâtel, Éditions Alphil, Presses Universitaires Suisses, 2018, 278p. », L'ethnographie, 3-4 | 2020, mis en ligne le 26 octobre 2020, consulté le 25 septembre 2021. URL : https://revues.mshparisnord.fr/ethnographie/index.php?id=699

Caroline Nizard

Docteure en anthropologie, Caroline Nizard travaille sur les processus d’apprentissage de thérapies psychocorporelles (yoga et méditation), sur les trajectoires de vie des pratiquants en portant un intérêt particulier au corps et au souffle et aux questions de santé, de bien-être, de spiritualité et de sport. Rattachée à l’Institut d’Histoire et Anthropologie des Religions de l’Université de Lausanne, son ouvrage Du souffle au corps a été publié chez L’Harmattan en décembre 2019.