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L'Ethnographie

Gilles Boëtsch, Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Sylvie Chalaye, Fanny Robles, T. Denean Sharpley-Whiting, Jean-François Staszak, Christelle Taraud, Dominic Thomas et Naïma Yahi (dir.), Sexualités, identités & corps colonisés, Avant-propos d’Antoine Petit, président du CNRS, Postfaces de Leïla Slimani et Jacques Martial, Paris, CNRS Éditions, 2019, 667p.

Jean-Marie Pradier

Octobre 2020

1L’ouvrage qui est l’objet de ce compte-rendu arrive en queue de la tornade éditoriale provoquée par la publication un an auparavant d’un devancier à l’aspect de livre d’art sur beau papier glacé, relié, dont la couverture portait en gros caractère le mot sexe, surmontant en plus petit « Race & colonies », le tout en une typographie qui évoquait les néons d’un boxon. Le sous-titre, modestement visible était conforme aux normes d’une encyclopédie savante : La domination des corps du XVe siècle à nos jours1. 1200 illustrations occupaient l’essentiel des 546 pages de l’ouvrage : reproduction de tableaux, photographies diverses, fac-similés de cartes postales. Dans l’introduction, les co-directeurs défendaient le parti-pris visuel :

Partout, la domination a produit des images et des imaginaires essentialisant et objectivant les corps « indigènes » présentés comme « naturellement » offerts aux explorateurs et aux colonisateurs. C’est pourquoi ce livre reposant sur le postulat qu’il pouvait être possible de mettre à jour cette configuration en même temps systémique et mondialisée, disposant de ses propres paradigmes, reposant sur des continuités/ruptures identifiables tout autant que sur des transformations visibles et des paradoxes questionnables, s’est imposé à nous.2

2Le projet était donc bien celui d’un « livre monde pour explorer les imaginaires ».

3La recherche en psychologie du développement nous apprend que les processus mentaux qui interviennent dans la lecture d’un texte ne sont pas les mêmes que ceux qui sous-tendent la vision d’une image. Quand le texte établit une distance entre le lecteur et le contenu de la lecture, l’image tend à créer un effet de réel d’une efficacité émotionnelle parfois difficilement contrôlable. Les tests projectifs recourent à cette dynamique cognitive qui conduit le sujet à se projeter dans le stimulus visuel qui lui est présenté et à l’interpréter en fonction de son théâtre intérieur et de ses mémoires conscientes et inconscientes. La reconnaissance de la valeur sémantique de l’image se heurte aux traditions métaphysiques3 selon laquelle l’extériorité du signifiant est dangereuse si elle n’est pas soumise à la plénitude du signifié (Piette, 1992).

4Dans le cas du « livre monde », l’extériorité brutale du visible ne pouvait que récolter la tempête. L’annonce de la parution dans deux journaux de référence – Libération et Le Monde – mit le feu aux poudres. Le journal Libération titra, le 21 septembre 2018, une interview de Pascal Blanchard :

Ces images sont la preuve que la colonisation fut un grand safari sexuel. Pour l’historien Pascal Blanchard, la pornographie utilisée par les puissances coloniales pour promouvoir un ailleurs où tout est permis doit être montrée afin de déconstruire un imaginaire toujours présent. (21 septembre 2018)

5La pile des exemplaires dans les librairies grandes surfaces attirèrent le chaland qui s’en régala ou en éprouva du dégoût et de la colère. Féministes racialisées et décoloniales estimèrent révoltant de donner en pâture des femmes doublement soumises, car ce sont elles qui figurent majoritairement dans les clichés du « porno colonial ». Des universitaires ajoutèrent à la critique. Les auteurs tentèrent de justifier le sérieux de leur travail en insistant sur le fait qu’ils avaient œuvré avec 97 collaborateurs et discuté 70.000 images pour n’en retenir que 1200. L’émoi était trop grand, et une émission radio de France Culture avec les co-directeurs du projet, fut dans l’obligation d’être ajournée. Le texte de présentation qui figure sur le site de l’émission, accessible en podcast, est significatif :

Le livre « Sexe, race et colonies » (éd. La découverte) dirigé par Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Gilles Boëtsch, Dominic Thomas et Christelle Taraud fait l'objet de débats depuis sa parution. « Faut-il montrer ou cacher ces images? »

Émission France culture le 14 octobre : « Sexe Race et Colonies : la polémique » 45 minutes.

Lundi dernier, le 8 octobre 2018, devait avoir lieu à La Colonie rue Lafayette à Paris une présentation du livre d’art « Sexe Race et Colonies », une somme réalisée aux éditions la Découverte par un collectif d’historiens de gauche sous la direction de Pascal Blanchard. Face à l’ampleur des polémiques qu’il suscite, la présentation a finalement été annulée et reportée sine die. En effet, depuis sa sortie fin septembre, ce livre, qui prétend vouloir dénoncer l’utilisation sexuelle des corps des colonisés sur les six derniers siècles déclenche, toujours à gauche, une volée de bois vert. Dans Libération du 30 septembre, la militante Mélusine dénonce l’absence de prétention scientifique du livre, et « la diffusion au grand public de documents historiques au contenu violemment raciste. » Le même jour, dans le même journal, Philippe Artière (sic)4 fait part de son « malaise » devant un ouvrage qui oscille sans se décider entre livre d’histoire et beau livre, et qui de plus déforme les archives par un propos parfois vague, qui n’évite pas la fascination. Et dans le même temps, la rédaction de Mondafrique publie une pétition dénonçant en termes extrêmement violents la publication d’un tel ouvrage. « Les crimes de la colonisation demeurant imprescriptibles, la possession et la publication d’images de ces crimes doivent demeurer légalement problématiques », écrivent les pétitionnaires. Cet héritage ne doit pas être laissé à la libre disposition d’explorateur·ice·s universitaires.

6À la question « n’avez-vous pas peur qu’on vous adresse le reproche de publier des images érotiques de femmes colonisées sous couvert de science ? », Pascal Blanchard répondait à Libération dès la sortie du livre :

Bien sûr ce reproche sera fait. C’est le même débat qui a été fait quand des images de la Shoah ont été montrées pour la première fois. Mais pour comprendre ce passé il faut montrer l’indicible. Tandis qu’à Blois se tiennent les journées de l’Histoire justement consacrées à la puissance des images, Signes des temps propose de faire le point sur toute cette confusion.

7Il est certain que le mélange des genres, voulu par le premier acteur, Pascal Blanchard, était périlleux. Infatigable fouilleur d’archives, il n’a cessé de poursuivre en chercheur engagé la thématique de la thèse d’histoire sur l’idéologie coloniale5, qu’il avait soutenue en 1994. Devenu chroniqueur, organisateur d’expositions, à l’initiative de plusieurs documentaires diffusés à des heures de grande écoute par la télévision6, familier de l’émission 28 minutes de la chaîne franco-allemande Arte, co-directeur depuis 1999 d’une agence de communication et muséographie historique « les bâtisseurs de mémoire » il a cofondé en 1989, l’Association pour la connaissance de l’histoire de l’Afrique contemporaine, ACHAC, collectif de chercheurs qui selon son site

travaille sur plusieurs champs liés à la question coloniale et postcoloniale (idéologies politiques de la colonisation, développement des cultures coloniales et postcoloniales ; zoos humains et spectacles ethniques, représentations de l’altérité ; histoire militaire et troupes coloniales), mais aussi à l’histoire des immigrations des suds à travers différents programmes.

8Il était évident que la sexualité ne pouvait qu’y trouver une place de choix, d’autant qu’à partir des années 1870, les grandes capitales européennes telles que Berlin, Londres ou Paris ont organisé des spectacles zoologiques qui mettaient en scène des êtres humains à l’extérieur « primitif » sinon étrange. En 1877 en France, prit forme le phénomène des « villages noirs », dont la reconstitution au jardin zoologique d’acclimatation inaugura la folie des zoos humains, ouverts au grand public7. L’Exposition universelle de 1889, porta à son paroxysme l’engouement pour des attractions qui consistaient à voir des centaines « d’indigènes de couleur » parqués dans des enclos devant des cases de plâtre. Devenue « tradition bien française8 », cette aventure commerciale d’ampleur sur fond de colonialisme, de suprémacisme blanc et de scientisme a perduré jusqu’en 1931. Son histoire a donné lieu depuis deux décennies à un chantier de recherche pour les spécialistes, les essayistes et les documentaristes. Chantier politique également, qui s’extirpant du clos sécurisé des universitaires et de leurs querelles pour pénétrer l’espace public et médiatique, s’est trouvé pris dans les turbulences de la mémoire blessée, le choc des sensibilités et la passion militante.

9Une telle diversité de profils, de thèmes de recherche et d’actions hors de l’institution académique est insolite dans le paysage intellectuel français, où le reproche de raccourci journalistique avait été porté sur l’emploi du terme Zoos humains, lors de la publication des ouvrages portant sur les exhibitions en Europe d’échantillons de populations lointaines9.

10Pascal Blanchard s’adresse à un large public. Cette expression ne dévalorise que ceux qui estiment la connaissance réservée à un clan. Le large public forme l’épaisseur des mentalités, l’opinion, c’est-à-dire la majorité qui anime la société, fait les modes et les exclusions, favorise la tolérance ou au contraire exacerbe les phobies.

L’agentivité & feinte de l’image

11L’image n’est jamais inerte. Les travaux actuels dans le domaine de l’agentivité de la photographie et de la peinture explorent leur qualité d’être vivant, agissant sur qui la regarde, alors que ce dernier lui fabrique une signification en une relation duelle différente de l’effet Rorschach. Travaillant sur la photographie de conflit et le rôle de l’image – serait-elle géographique – dans la construction des espaces politiques au temps des empires coloniaux, Daniel Foliard invite à éduquer le regard afin de ne pas subir l’image-choc mais à en tirer l’énoncé implicite des modes de relation sociale. Dans un ouvrage récent publié chez l’éditeur de Sexe, races et colonies, qui analyse trois groupes de photographies relevant de la violence organisée, il prend soin de prendre ses distances à l’égard de toute instrumentalisation du cliché photographique :

Ce livre n’est ni une recherche du sensationnel ni une dénonciation. La démarche adoptée ici ne vise ainsi pas à cultiver un quelconque ressentiment mémoriel qu’on nourrirait d’une liste d’exactions. Les images sélectionnées ici ne sont pas autant de révélations sur tel ou tel épisode oublié de la violence coloniale. Nombreuses sont celles qui circulaient déjà à l’époque dans l’espace public, souvent pour dénoncer de façon très précoce l’action de certains acteurs des colonisations ou les excès de la guerre en général. Ces images ne sont pas comprises ici comme des preuves mais comme un processus. Elles sont avant tout les éléments d’une interaction plus complexe entre l’événement photographié, sa production comme image puis ses usages successifs.10

12Comme pour se démarquer de l’ouvrage qui a fait polémique, la présentation de l’éditeur précise :

Au-delà d'une histoire des photographies des corps brutalisés et des violences armées, cet ouvrage, loin d'une pornographie du désastre, est aussi une proposition.

13L’erreur des concepteurs du beau livre évoqué dans les premières lignes de cette chronique, est d’avoir négligé le caractère de bête fauve des images qu’ils donnaient à voir dans le contexte contemporain, pour une société empêtrée aussi bien dans la mémoire de son passé que dans une inculture érotique masquée par une surabondance de simulacres sexuels.

14L’histoire de la feinte libertine se fond dans celle de l’illustration savante – médicale et anthropologique – lorsque pour jouir librement de la beauté nue des corps il était nécessaire de recourir à l’argument scientifique. L’anthropologie savante et populaire, les récits de voyage des explorateurs et des missionnaires fourmillent de références suggestives au corps des « sauvages », et des païens dont la nudité, ou les libertés sexuelles réelles ou fantasmées étaient la preuve évidente de leur état de nature en attente de la civilisation qui, au moins, leur apprendrait à réprimer et réguler leurs pulsions11 avant que d’entrer dans l’état de culture.

15Pasteur évangélisateur, devenu anthropologue Maurice Leenhardt écrivait des Canaques en 1947 :

Quand l’homme vit dans l’enveloppement de la nature et ne s’est pas encore dégagé d’elle, il ne se répand pas dans celle-ci, mais il est envahi par elle, et c’est au travers d’elle qu’il se connaît.12

16Le nom de « robe mission » est donné en Nouvelle-Calédonie aux amples vêtement féminins, longs sans décolleté, imposés par les missionnaires chrétiens pour couvrir l’impudicité des tenues anciennes. Esquissé ou dessiné avec soin à partir de relations orales ou écrites, de mythes et de légendes, l’étranger a tout d’abord prit figure de monstre13.

17L’invention de la photographie a bouleversé l’illustration inhumaine de l’autre, tout en offrant à l’œil de tout un chacun une humanité dévoilée, autre que les statues des musées et plus accessible que l’anatomie des modèles réservée aux peintres dans leurs ateliers.

18En janvier 1941, dans la France occupée, le second numéro du magazine Signal, édition spéciale en langue française de la Berliner Illustrierte Zeitung et l’un des principaux organes de propagande de guerre du Troisième Reich, publie en pleine page une publicité pour Grosse Völkerkunde l’ouvrage du « célèbre explorateur » Dr. Hugo A. Bernatzik14. Illustrée de la photo de « deux jeunes filles mitoues vêtues de feuilles » - en réalité intégralement nues hormis un cache-sexe végétal -, avec en médaillon, une femme se toilettant dans une bassine, l’annonce était alléchante. Quelques lignes évoquaient le plaisir du voyage, « la puissance magique vers les pays lointains. Les beautés de ce monde, la différence entre les peuples et les mœurs de ceux-ci, le charme de l’inconnu (qui) nous attirent ». L’argumentaire de vente est précis :

Le nouvel ouvrage venant de paraître Grosse Völkerkunde du célèbre explorateur Dr. Hugo A. Bernatzik nous montre la vie et les coutumes actuelles des peuples étrangers. Il nous fait voir la beauté naturelle de certaines négresses de grande stature, les formes mignonnes des Chinoises, les corps admirables des danseuses de temples hindous, les beautés de l’Océan Pacifique.

19En caractères gras, se détachait une séduisante mention : « Cet ouvrage contient plus de 550 photos, en partie de la grandeur d’une page. » Un rabais de 25 % est accordé en cas de payement en devises étrangères ou Reichsmarks libres et marks. Dernier appât pour le lecteur : un bon pour l’envoi d’un prospectus « colorié avec de nombreuses photos intéressantes. » L’annonce est d’une ambivalence atroce quand nous savons que quelques mois auparavant lors des derniers combats avant la défaite, des centaines de prisonniers noirs, soldats coloniaux de l’armée française, ont été alignés et fusillés, exécutés à la mitrailleuse, écrasés sous les chenilles des tanks, torturés, les yeux crevés, les oreilles coupées, tirés à bout portant. Les survivants parqués en France dans des camps, loin des populations allemandes, furent maltraités, mal nourris, malades abandonnés sans assistance médicale15. Vengeance de la « honte noire », Die schwarze Schande évoquée par Hitler dans Mein Kampf pour dire l’humiliation collective vécue à l’issue de la première guerre mondiale, lors de l’occupation de la Sarre où les troupes coloniales avaient été envoyées16. D’évidence les photos « intéressantes » vantées par la revue Signal flattent l’appétit du mâle viril, se gardant bien de placer sur l’étal l’anatomie des hommes noirs et des éphèbes.

20Des années plus tard, le IIIe Reich effondré, Leni Riefenstahl, la réalisatrice des Dieux du stade, film exaltant les Jeux Olympiques de 1936 à Berlin, exploitera d’une expédition ethnologique au Soudan, un ensemble de photographies exposant la splendide nudité des jeunes femmes Nouba de Kau dans leurs danses d’amour (Liebestanz von drei Nuba-Frauen). À l’occasion de leur publication en album, Michel Tournier écrira qu’elles sont un irrésistible mélange d’innocence, d’esprit et d’érotisme animal17.

21L’essor des technologies de l’image ont joué un rôle majeur dans la popularisation du plaisir de posséder l’intimité des corps par le regard. Longtemps l’acquisition de peintures érotiquement religieuses et mythologiques, glorifiant l’anatomie d’une jeune maîtresse, la Vierge allaitant Jésus, ou le phallus conquérant d’un monsieur a été réservée à ceux et celles dont la fortune leur permettait de telles dépenses. La gravure, puis la photographie et l’invention de la carte postale ont permis la circulation des nourritures de la scopophilie, en ajoutant aux motifs habituels celui de l’exotisme humain.

Sexualités, Identités & Corps Colonisés

22La publication, un an après, par les très respectables éditions du Centre National de la Recherche Scientifique de la version en papier austère de Sexualités, Identités & Corps Colonisés, a l’apparence d’un écrit de rattrapage : « ce nouveau livre va plus loin », informe l’annonce de l’éditeur qui précise :

Aux quinze articles majeurs du précédent ouvrage réédités pour les rendre accessible au plus grand nombre, a été ajouté une trentaine de contributions inédites éclairant la transversalité de cette question dans les empires coloniaux jusqu’aux sociétés postcoloniales actuelles.

23Comme pour assurer au lecteur la preuve que l’ouvrage « est un événement scientifique », l’avant-propos a pour auteur Antoine Petit, Président du CNRS. Quant à la réalisation de l’ouvrage, elle a bénéficié du soutien de plusieurs universités étrangères et organismes d’État.

24Les 667 pages sont distribuées en cinq ensembles thématiques, pour quarante-sept articles réunissant quarante-huit auteurs autour de dix directeur·rice·s scientifiques eux-mêmes auteurs. Ceux-ci ouvrent le bal par une introduction qui, sans s’attarder sur l’incident précédent, a le mérite de prendre position dans un champ nouveau de la recherche en rupture avec la tradition scholastique et le goût pour l’hypostasie :

Affronter la sexualité, c’est en effet se confronter à une question scientifique longtemps considérée comme illégitime – une « banale histoire de fesse » diront encore certains –, au mieux à un « mauvais objet » peu conforme aux attentes et aux règles de la doxa académique ; au pire à un « non-objet », la sexualité ayant longtemps été pensé hors du champ de la réflexion scientifique du fait de son supposé caractère anhistorique, naturel et immuable. Pourtant Michel Foucault démontrait bien déjà, dans les trois tomes de son Histoire de la sexualité, publiés entre 1976 et 1984, combien cette question était tout à fait centrale pour l’analyse et la compréhension des sociétés occidentales, au passé comme au présent.18

25Comment ne pas souscrire à cette position épistémologique qui peine à s’imposer en Europe quand nombre d’études nord-américaines placent la sexualité au centre des recherches sur l’esclavage, affirmant ainsi la prééminence de la sexualité dans les rapports de domination et partant, l’autorité du pouvoir phallocentrique et son omniprésence19. Serait-ce une trace de la tradition puritaine de la pensée occidentale que l’on retrouve dans la théorie de l’origine religieuse du théâtre, dans un refoulement d’Éros20 ? Au passage, le lecteur est prévenu : l’épaisseur du livre, la quantité des références ne signifient pas qu’il épuise l’étude de son objet. Loin de là ! Les cinq parties sont présentées par les directeur·rice·s scientifiques, comme il est d’usage. Il en ressort une mosaïque dont chaque tesselle correspond à un article qui compense sa brièveté par sa densité. Chacune des contributions appelle à des développements ultérieurs, des compléments et parfois des précisions. La première partie intitulée « Discours, fantasmes et imaginaires » présente huit études de cas. Le dernier article « Sexe interracial sur le web », signé Bernard Andrieu, pointe une piste à suivre. Il suggère que l’usage du web et ce qu’il permet à la diversité des sexualités, craquelle à la fois les usages en cours dans les sociétés aux identités figées et les stéréotypes racistes. De nouveaux imaginaires émergent du brassage de pratiques qui, exfiltrées de leurs ghettos, disposent à présent d’un espace virtuel d’expression, que les catégories habituelles – porn compris –, ne parviennent ni à intégrer, ni à commenter sans échapper aux pièges d’un discours qui peine à ne pas être normatif.

26La deuxième partie « Sexualité, prostitution, corps » questionne en particulier l’économie politique de la sexualité dans le contexte spécifique de la naissance des seconds empires coloniaux au début du XIXe siècle. Après une mise en place générale, défilent les amours exotiques franco-indochinois durant l’ère coloniale ; une économie de la prostitution dans le Japon moderne, les fascinations et répulsions pour le corps noir ; la catégorisation des femmes africaines en régime colonial ; les travailleurs immigrés au prisme des sexualités en France (1962-1983) ; le voile et l’invention d’une sexualité musulmane ; les nouveaux territoires de la sexualité postcoloniale ; le tourisme et la prostitution « ethnique » au Sénégal. On ne peut que regretter la brièveté des exposés qui donnent l’impression de trancher à coup de serpette dans les situations, quand le sexe et les sentiments, le sombre et le lumineux lancent les personnages dans une course des contraires sans fin. L’évocation télégraphique des amours franco-indochinois, par exemple, ne rend pas compte de ce que fut pour plusieurs générations un temps fantasmagorique d’exaltations, de violence et de douleurs qui se perçoit dans une chronique de la revue Esprit d’octobre 1952, signée Pierrée Jean, qui salue le roman de Jean Hougron Soleil au ventre, de sa série La nuit indochinoise. Le critique comprend, écrit-il, la raison pour laquelle le journal Le Monde en a publié des extraits :

(…) moins pour sacrifier à la mode des feuilletons de roman à sensation ou à grand tirage (comme tel autre pour les Saints vont en enfer) qu’à titre de document sur la guerre d’Indochine. Il ne faudrait pas voir pourtant quelque reportage sensationnel et vécu sur l’autre côté du rideau de fer vietnamien, là où l’on nous propose la reconstitution, sans doute romancée mais étonnante de vérité, de la vie à Saïgon. Et avoir su reconstituer l’ambiance de cette ville que les officiers de marine désignent plus brutalement « de la pourriture dans une étuve » est déjà une réussite. Pour ce seul témoignage humain, Soleil au ventre vaut d’être lu, même s’il est parfois malaisé d’y distinguer la limite entre le roman et la réalité.21

27Le romancier parvient à décrire au-delà de l’amour de MyDiem, militante en mission de séduction, et sa rencontre avec un « petit sous-lieutenant » français, « la décomposition, lente mais sûre qui résulte de la guerre. La sale guerre du Viêt-Nam comme disent les communistes, ou la guerre pourrie comme nous devrions dire. »

28La troisième partie rappelle la lente fabrication du stéréotype de l’Orientale et de l’Oriental, à laquelle ont concouru les corps de métier les plus divers, écrivains académiques et populaires, artistes peintres, photographes, cinéastes et scientifiques inventeurs de la race lorsque la génétique ne leur avait pas appris à distinguer génotype et phénotype et bien avant que n’apparaissent dans les neurosciences les théories de l’apprentissage et que ne s’affirme l’épistémologie des systèmes complexes dynamiques. Preuve que le biologisme est pervers lorsqu’il affiche un savoir élémentaire et qu’il est pris pour dogme. Leçon qui conserve son actualité au moment du neuronal turn, avec dans son cortège la fascination pour les neurones miroirs et la réduction des travaux sur l’émotion à un ouvrage de vulgarisation22. Le lecteur attentif au débat critique qui a suivi la publication d’Orientalism de l’universitaire palestino-américain Edward Saïd, regrettera que l’ambiguïté de la notion ne soit pas évoquée23.

29La quatrième partie entre dans le vif de la violence sexuelle exercée sur l’Autre, lorsque l’esclavage, ses séquelles dans le contemporain, et les guerres, ouvrent les portes aux prédateurs – des femmes essentiellement – en toute impunité. Les huit articles esquissent un tableau international de la prédation entre une réflexion sur la désidérabilité de « l’Autre », la hantise du métissage et l’« homme blanc » aux prises avec ses démons : « Possessions et érotisation violentes des femmes esclaves » ; « le viol dans l’imaginaire colonial britannique : les leçons de la Mutinerie de 1857 » ; « la Grande guerre des troupes coloniales et des Noirs américains en France ou le refus de la ségrégation raciale » ; « Domination sexuelle et ethnique en Corée colonisée : formation et structure de la prostitution coloniale » ; « violences sexuelles au temps des décolonisations » ; « Toujours menaçant après toutes ces années ? L’image de l’homme noir aux États-Unis ». Notons que la périodisation de la violence et sa localisation tendent à escamoter le fait que toute guerre, comme tout acte d’agression commis volontairement sur le corps d’autrui comporte un élément sexuel plus facilement exposé au regard national de façon unilatérale alors qu’il s’avère universel24.

30Longtemps en France, les viols commis par les troupes soviétiques en Allemagne à la fin de la deuxième guerre mondiale ont été beaucoup plus connus et médiatisés que ne le furent les exactions sexuelles perpétrées par l’armée française sur les Africaines et les Algériennes. Ce n’est que trente-huit ans après la fin des combats que Raphaëlle Branche a soutenu une thèse de doctorat en histoire sur « L'armée et la torture pendant la guerre d'Algérie : les soldats, leurs chefs et les violences illégales »25. La locution « violences illégales », recouvre en termes choisis la banalité du harcèlement sexuel et du viol par le bidasse moyen du « contingent ». Plus récemment, les historiens italiens – après les romanciers et les cinéastes - ont pu faire connaître au grand public les exactions du corps expéditionnaire français en Italie commandé par le général Juin. Leur mémoire est cependant vivante au sein des familles des 12 000 femmes violées lors de la « marocchinate » – maroquinade – de l’été 194426. Le romancier Alberto Moravia dans son roman La Ciociara (1957) avait su extraire du refoulé collectif le viol de Rosetta par les goumiers de l’armée française dans une petite église abandonnée où elle avait trouvé refuge avec sa mère Cesira27. Le Vatican avait mis le livre à l’index. Il aurait été intéressant, pour la Corée, de rappeler que si le Comité coréen des femmes sélectionnées pour servir d’esclave sexuelle pour l’armée impériale japonaise a été fondée le 16 novembre 1990 par 37 militantes progressistes (Corée du sud), en 2014, le même Comité a mené une enquête au Vietnam sur les exactions du même type perpétrées par les troupes coréennes du Sud pendant la guerre. Les statistiques officielles du Commandement coréen au Vietnam mentionnent 21 procès et procédures disciplinaires pour viol concernant l’ensemble des forces militaires de la Corée du Sud de 1965 à 1972. Le dramaturge KIM Chi-ha fait allusion à ces crimes étouffés dans sa pièce Napoléon-Cognac (1970)28.

31La cinquième et dernière partie aborde une question qui se situe à l’entre-deux de la thématique générale de l’ouvrage, de l’anthropologie de l’art et de l’histoire des spectacles. Car il est bien question d’opsis et d’érotisme, du fantasme et du désir né de la perception du corps de l’autre en une relation infiniment plus complexe que ne le laisserait penser le discours sur la colonisation des corps lorsqu’il est réduit à la relation duelle dominant/dominé. Ainsi, pour Jennifer Anne Boittin et Christelle Taraud l’érotisme colonial ne se limite pas aux représentations populaires asymétriques. Les variables qui sous-tendent l’éveil et l’exercice de la sexualité sont à ce point multiples, qu’elles conduisent à des combinaisons dont l’éventail s’ouvre entre ce que serait le niveau zéro de la consommation abjecte et les infinis de l’extase amoureuse. Entre les deux pôles, ce dont est capable l’imaginaire humain et ses affects. L’Autre a aussi été pour le colonisateur la et le partenaire qu’il et elle n’avait pas ou qui lui était interdit de toucher dans le puritanisme grisâtre et hypocrite des métropoles. Les artistes y découvraient une excellence de la beauté et du raffinement du corps alors même que ce qu’ils/elles voyaient n’avait localement parfois que peu de prix. Au point que, la nouveauté l’emportant sur la réalité objective des spectacles, les méprises furent nombreuses – Sadda Yacco, incarnation du japonisme –, et stimulantes – les danseuses balinaises d’Artaud. Romanciers, romancières ont conté la passion pour la singularité des rencontres et la découverte d’un savoir érotique peu familier.

À travers de ce long parcours au cœur du grand XIXe siècle (1830-1920) – écrivent les auteures en conclusion des pages brèves qu’elles lui consacrent –, on comprend que l’érotisme colonial fut bien un moteur majeur des fantasmes et des désirs des un·e·s sur les autres tout en étant une matrice structurante de ceux-ci. Ceci explique sans doute sa longue pérennité tant au XXe siècle que dans le XXIe siècle naissant.29

32Les articles qui suivent, chacun à leur façon traitent d’un pli de l’éventail.

33Reprenant la métaphore du zoo humain – déjà traité en plusieurs ouvrages et dans sa version originale dans Sexe, race & colonies (2018), Nicolas Bancel et Pascal Blanchard campent le tableau d’un racisme bonhomme et voyeur qui prend forme au moment où la mondialisation des échanges commerciaux facilite le transport de groupes humains à exhiber. Ce ne sont plus des estampes qui voyagent, ni quelques spécimens choisis ou des ambassadeurs, mais l’équivalent d’une harde. À l’opposé des découvertes mutuelles entre lettrés, telles que la Renaissance les avait connues notamment par les jésuites, plus près des marchands navigateurs en quête de profits et des petits blancs aventuriers, un ethnocentrisme populiste s’est mis à l’œuvre, à prix d’entrée accessible aux budgets moyens. De même, ne sont montrés que des « sauvages » reconnaissable à leur complexion, marqueur ethnique par excellence devenu marqueur culturel, et leur façon de couvrir leur corps ou plutôt de le découvrir. En sont exclus les asiatiques qui impressionnent par leur opposition à tout étalage vulgaire, mais se prêtent à certaines conditions aux démonstrations artistiques. Cependant, l’article agglomère à tort par excès de raccourci le spectacle ethnographique, la pornographie exotique et la propagande coloniale.

34Les historiens du spectacle vivant dans leurs recherches abordent avec plus de prudence – et de précision – la question de la perception des danses venues d’ailleurs et de l’influence qu’elles ont exercées sur la créativité des artistes occidentaux.

35Les auteurs de l’article donnent l’impression de se contredire en affirmant à juste titre dans l’introduction générale de l’ouvrage l’innervation de la sexualité dans la dynamique de l’existence, tout en mettant en cause ce que serait l’inéluctable fantasme d’un exotisme érotique à propos des danseuses foulahs d’Afrique de l’Ouest, nubiles et très dévêtues. De même, à propos des très jeunes danseuses balinaises dont la « lascivité » de leur représentation, « l’effet hypnotique des gestes lents et des chants de rythme intriguent et suscitent l’admiration (Antonin Artaud en témoignera dans son ouvrage le plus célèbre, Le Théâtre et son double). » Les généralités affaiblissent ici la démonstration.

36La perception d’un corps dansant n’est pas standard. Elle ne se réduit pas seulement à la projection dans l’autre, d’une attente ni d’un désir. L’artiste attentif à déconstruire le conditionnement de son regard, éveille son imaginaire en une fouille constante de l’intime, du vital, en des configurations personnelles dont la singularité ne peut être réduite à une formule. Sans doute pour certains, comme l’écrivent les auteurs « la représentation des corps dansants symbolise aussi la colonie elle-même, telle que souhaitent la montrer les organisateurs de l’exposition (de 1931) : séduisante et offerte. » (p. 414). Ce qui est dans la tête des organisateurs ne correspond pas nécessairement à ce qui naît dans celle des spectateurs. Le raccourci de la formulation ne tient pas compte de la diversité perceptive et des variables induites par le milieu, le genre et l’attente. Les artistes en rupture de codes, voient sur scène un possible, l’esthétique du divers dirait Segalen, l’exemple d’une corporéité en recherche30.

37Antonin Artaud s’était rendu au pavillon Néerlandais de l’Exposition Coloniale Universelle de 1931 contre l’avis des Surréalistes, vigoureusement anticolonialistes. Les jeunes danseuses qui le bouleversent, ne sont que de simples amateurs selon le journaliste suisse Prunières31. Le programme des manifestations a été conçu par l’administration néerlandaise. Quant à leur art, il ne peut se réclamer d’une longue tradition ! Qu’importe. Ce que le poète visionnaire voit répond à son obsession du retour aux sources du théâtre. Monique Borie, le note :

Le spectacle balinais en tant que modèle des sources, c’est d’abord un territoire où se manifeste le goût du concret (cette « science du concret » dont Claude Lévi-Strauss fait une des caractéristiques fondamentales de la « pensée sauvage »), un espace rempli de signes (…) Le « côté révélateur de la matière » nous apprend l’identité métaphysique du concret et de l’abstrait.32

38Manque au rapport les danseuses elles-mêmes. Que nous diraient-elles de leur expérience et des conditions du voyage, de l’incendie qui détruisit le pavillon parisien ? Mémoires des intéressé·e·s, récits, souvenirs rapportés au pays, le discours des subalternes permettraient d’approfondir ce qui ne fut pas seulement – et ce qui n’est pas encore aujourd’hui – un étal de marché ordonné par des commerçants peu scrupuleux pour des visiteurs bêtement béats. Les Européens – fort heureusement – se firent rouler par plus d’une de leurs victimes, ou les intermédiaires. Leur imaginaire n’en fut pas moins ébranlé par une expérience érotique qui annonce moins « une possibilité de métissage dans les métropoles » (p. 418) que la fissuration de l’ordre ancien de la sexualité.

39Fanny Robles avait étudié dans sa thèse de doctorat deux spectacles sud-Africains : les « Zulu Kafirs » et les « Earthmen », montés à Londres dans les années 185033. Spécialiste des cultures anglo-saxonnes, elle balaye rapidement dans son article quelques spectacles ethnologiques et les configurations multiples des relations allant à l’occasion jusqu’à une envie de couple, entre les spectateurs/trices et les corps féminins et masculins exposés dans une semi-nudité. L’impératif éditorial – faire court – a pour conséquence la rapidité du survol qui s’achève par une assertion étrangement puritaine dont on aurait aimé la justification. Du poète Peter Altenberg, l’auteure écrit que sa compassion pour les Africaines et la critique des visiteurs qui souhaiteraient se payer leurs services

ne l’empêchent pas de porter lui aussi sur leur corps un regard concupiscent. Le primitivisme est indissociable d’un désir de possession, chez un poète qui dédie son recueil à ses « amies noires “êtres de paradis“ », tout en vantant ponctuellement leurs attributs sexuels, à l’instar de Tioko, dont il admire les « beaux seins brun clair, qui vivent d’habitude dans la liberté de la beauté, tels que Dieu les a créés, donnant une image de la perfection terrestre à l’œil noble des hommes, un idéal de force et de floraison ». (p. 429)

40Peter Altenberg, représentant de la bohême viennoise, proche en esprit de Huysmans et de Baudelaire méritait mieux qu’un jugement à l’emporte-pièce qui ignore les couleurs érotiques d’une poésie dont Miguel Couffon écrit combien elle est attachée à dire les sensations et à les vivre en liberté34.

41L’enchevêtrement de la politique étrangère des États-Unis d’Amérique et de l’érotisme exotique apparaît dans le destin d’un impresario hors norme, qui de petit vendeur – rapporte Robert W. Rydell – fit en sorte que le pays qui se refusait à participer aux expositions coloniales internationales des Européens s’engagea dans l’une de ses plus fameuses, à Paris en 1931. Entreprise néo-impérialiste qui fait écho aujourd’hui à la volonté affichée de Washington d’apporter la démocratie aux populations des colonies européennes. Ambivalence historique dont le cinéma hollywoodien – du muet aux années 1950 – est le miroir, pour Claire Dutriaux. Anciennes colonies révoltées contre la tyrannie de George d’Angleterre

les États-Unis se veulent une nation profondément anticolonialiste et démocratique, mais qui ne rompra jamais les liens solides avec les grands Empires coloniaux que sont la Grande-Bretagne et la France.35

42Double ou triple logique, avec les personnages de Tarzan – animal et aristocrate –, King Kong à la fois prédateur de la femme blanche, et symbole d’une rébellion des populations indigènes contre les colons. Sans doute est-ce avec les femmes afro-américaines, telle Lucille Bogan – considérée par Christian Béthune « Mother Queen of the Hip-Hop » – que s’opère un renversement inattendu des rapports de domination virilistes-blancs, par les rappeuses. Les stéréotypes subis ne sont pas seulement assumés mais revendiqués, la sexualité affichée ainsi que ces défauts du corps marqués comme des tares. Les « filles du blues » s’affranchissent des machistes afros. Longtemps flambeau de la civilisation à apporter aux indigènes, le théâtre – en France en particulier – occupe un espace culturel, mental qu’il n’est pas aisé de démêler en raison de son histoire coloniale. Par ailleurs, l’étranger fut présent par héritage dans le corpus dramatique national, dès les premières traductions du latin et du grec et s’enrichit au fil des siècles de figure orientales ou censées l’être.

43Nathalie Coutelet, historienne du théâtre – connue pour ses travaux sur la notion de « populaire » et la démocratisation « républicaine » du spectacle, évoque les spectacles qui accompagnent les événements liés à la colonisation. Au musical-hall et au théâtre « la morale bourgeoise, qui autorise peu de fantaisies » trouve chez les personnages « le moyen d’assouvir licitement des pulsions sensorielles réfrénées au quotidien ». Jouant habilement avec la jauge de l’article qui ne permet guère les développements, l’auteure préfère avec raison présenter un inventaire sélectif des pièces représentatives plutôt que de se livrer à des généralisations. Le lecteur découvre des œuvres insolites à côté de banalités à poncifs. L’exotisme plus coquin, salace, salé, égrillard, paillard, graveleux qu’érotique est semble-t-il bien distribué dans les lieux de grande fréquentation. Le Théâtre Grand Guignol affiche en 1922 une comédie en un acte de Régis Gignoux Kama Soutra, ou Il ne faut pas jouer avec le feu. Le thème enflamme d’autres salles. Le cliché de la lubricité est incarné par le corps noir, féminin – La Vénus noir, d’Adolphe Belot, au Châtelet –, masculin – Le Blanc et le Noir, de Sacha Guitry. L’engouement n’est pas statique, souligne N. Coutelet en conclusion : « On constate enfin une érotisation plus massive à l’apogée de la domination coloniale, la sauvagerie des premiers combats étant remplacée par le désir. » (p. 450).

44Le dernier article, avant deux courtes postfaces, arrive à point nommé, à la manière d’une conclusion qui introduit plus qu’elle ne clôt. Sylvie Chalaye, son auteure, est historienne du théâtre, anthropologue des représentations de l'Afrique et du monde noir dans les arts du spectacle et spécialiste des dramaturgies afro-contemporaines. Son texte, publié une première fois dans l’ouvrage Sexe, race & colonies. La domination des corps du XVe siècle à nos jours (2018), évoque les figures qui animent le puissant courant créateur qui répond par l’invention aux saccages passés et leurs avatars continuels : « Reconstruire l’« Autre » corps : émancipation et création contemporaine ». Le temps de la justification est passé. Un changement de paradigme a fécondé les recherches universitaires, rappelle-t-elle en mentionnant les Postcolonial studies et les Subaltern studies. Nous pouvons pour notre part – y joindre les Slavery studies, les Gender studies, l’ethnoscénologie, l’anthropologie de la danse, l’ethnomusicologie et les inflexions qui au sein des disciplines déjà bien assises – l’histoire, l’anthropologie – font se croiser les regards comme l’y invitait le proverbe africain souvent cité par le romancier nigérian Chinua Achebe (1930-2013) : « Tant que les lions n’auront pas leur propre histoire, l’histoire de la chasse glorifiera toujours le chasseur ». Nombreux sont les artistes engagés à revisiter l’histoire des colonisations et de ses refoulés sexuels :

Ces créateur·trice·s, plasticien·ne·s, dramaturges, metteur·e·s en scène, performeur·se·s, danseur·se·s, chorégraphes, photographes, vidéastes sont originaires d’Afrique, d’Orient, d’Europe, des Amériques, d’Asiel’enjeu n’est pas simplement politique ou artistique, mais existentiel. Il s’agit de faire voler en éclats ce « corps colonial » qui pollue encore les imaginaires et empêche toute réappropriation de soi aux descendant-e-s de colonisé-e-s, tant il s’impose à leur insu.36

45Pas facile ! « Comment conscientiser, dès lors, sans jouer de cette pulsion scopique qui anime l’humain ? » Voyeurisme colonial (Vénus noire, 2010 d’Abdellatif Kechiche), performance parodique (The couple in the Cage, en 1993, de la New-Yorkaise Coco Fusco)… Exhibit B. du Sud-Africain blanc Brett Bailey, qui provoqua l’indignation de certaines associations… Comment « décoloniser les corps, décoloniser les regards et surtout décoloniser le(s) désir(s) ? » Spectacles de rupture (Self portrait camouflage, 2006, de Latifa Laâbissi), installation ludique et humoristique (Jardin d’Amour, Yinka Shonibare, 2007), théâtre politique… Les exemples donnés pour ce défi à relever ne peuvent assurer une efficacité mécanique, tant les humains ne sont pas déterminés, façonnés, orientés par des algorithmes manipulables par de bons programmateurs. Si l’effet de foule et de mode peut jouer, nul ne peut prévoir en faveur de quoi, quand les regards contemporains sont à la fois individualistes et étourdis par les réseaux sociaux, la rumeur et les brusques flambées émotionnelles. S. Chalaye propose en final une réflexion vive qui se garde de toute prétention doctrinale. Le vaste – « bien que non exhaustif » – panorama esquissé, montre bien la déconstruction des clichés coloniaux à l’œuvre dans la création contemporaine :

Au final, l’entreprise de déconstruction et d’émancipation vise à atteindre un autre enjeu plus essentiel, celui de reconstruire le corps perdu dans l’aliénation coloniale (…). On est alors en droit de se demander si la quête de cet « Autre » corps reconstruit par la création, clouté, détouré, cousu, brodé, tissé, redoré… ne pourrait pas être l’identité contemporaine des arts de la postcolonie. Ce corps pris dans un entre-deux historique, c’est le corps des « identités frontalières » dont parle Léonora Miano, un corps cicatriciel37.

46Un ouvrage récent de Sylvie Chalaye permet de poursuivre. En exergue, elle cite l’acteur et musicien Maxime Tshibangu qui déclarait en 2017 lors d’un entretien :

je considère que je n’ai pas à revendiquer que « je suis comme vous ». Je le suis, c’est tout. Ce n’est pas à moi de changer ou de me battre pour prouver aux autres que je suis leur égal, mais aux autres de changer leur regard sur moi. J’essaie de vivre ma vie, je n’ai pas envie d’être pollué par la question de ma différence, parce que fondamentalement je ne suis pas différent de vous.38

À suivre

47À considérer le retard – ou la pudeur – des travaux qui introduisent en Europe latine la sexualité dans la question coloniale, l’esclavage, l’identité culturelle et sociale, le spectacle vivant, il est indubitable que cet ouvrage est important. Promu par une maison d'édition académique, il légitime les recherches antérieures au statut plus modeste et qui, de ce fait, ne jouissent guère de publicité. Son caractère kaléidoscopique, en revanche, fait de l’avis même de certains auteurs qu’il suggère plus qu’il n’approfondit. Le développement de la micro-histoire, au plus près des cas et des individus a rendu le lecteur d’aujourd’hui méfiant quant au travers généraliste qui brasse de larges ensembles et commente plus qu’il ne décrit. Il est vrai qu’un appareil de notes conséquent facilite le repérage d’itinéraires possibles. Une difficulté fréquente pour les auteurs est de nuancer leur propos et de prendre la mesure des codes culturels, sociaux, idéologiques, religieux et de leur propre subjectivité. Le recours à un vocabulaire restreint touchant la sexualité contribue parfois à bloquer la réflexion dans un manichéisme qui ne tient pas compte de l’espace de la sexualité dans la vie individuelle et collective. Les langues disposent d’une étonnante richesse de substantifs et d’adjectifs pour dire la puissance d’une instance biologique et culturelle universelle garante de la survie de l’espèce.

48Tout début appelle une suite : une problématique sexologique désoccidentalisée, faisant son profit d’une concertation pluridisciplinaire. L’histoire sexuelle de la colonisation présuppose celle des sexualités à l’œuvre entre des pôles contraires : rapports de domination, de soumission, de profit, d’exaction, et érotique de la création, de l’imaginaire et de l’harmonie partagée des plaisirs.

Notes

1 Blanchard Pascal, Bancel Nicolas, Boëtsch Gilles, Taraud Christelle, & Thomas Dominic (dir.), Sexe, race & colonies. La domination des corps du XVe siècle à nos jours, Préface d’Achile Mdembe & Jacques Martial, Postface de Leïla Slimani, Paris, La Découverte, 2018.

2 p. 12.

3 Tradition commune à la métaphysique de l’héritage scholastique occidental – comme l’estime Albert Piette, à propos du rite –, mais également chez certains philosophes arabes médiévaux. Piette Albert, Le mode mineur de la réalité : paradoxes et photographies en anthropologie, Louvain, Peeters Publishers, 1992, p. 89.

4 Philippe Artières, historien, directeur de recherche CNRS à l’EHESS-Paris, spécialiste de l’histoire de l’écriture contemporaine et des pouvoirs de l’écrit dans nos sociétés modernes. Ouvrage récent : Le dossier sauvage, Paris, Gallimard, coll. « Verticales », 2019.

5 Blanchard Pascal, Nationalisme et colonialisme : Idéologie coloniale, discours sur l'Afrique et les Africains de la Droite nationaliste française, des années 30 à la Révolution Nationale, Thèse de doctorat, Université de Paris 1, 1994.

6 Sur Arte, en 2020 : Blanchard Pascal et Victor-Pujebet Bruno, Sauvages, au cœur des zoos humains, Bonne Pioche, Arte, RTS, Curiosity Stream (France), 2017, 92 minutes.

7 Gala Isabelle, Des sauvages au jardin. Les exhibitions ethnographiques au jardin zoologique d’acclimatation. 1877-1912, Mémoire dactylographié, Musée des Arts et des traditions populaires.

8 Blanchard Pascal. Le zoo humain, une longue tradition française. In: Hommes et Migrations, n°1228, Novembre-décembre 2000. L'héritage colonial, un trou de mémoire. pp. 44-50.

9 Bancel Nicolas, Blanchard Pascal, Boëtsch Gilles, Deroo Eric, Lemaire Sandrine (dir.), Zoos humains. Au temps des exhibitions humaines, La Découverte/Poche, coll. « sciences humaines et sociales », 2004 — blanchard Pascal, bancel Nicolas, boëtsch Gilles, deroo Eric, lemaire Sandrine (dir.), Zoos humains et exhibitions coloniales, 150 ans d'invention de l'Autre, Postface inédite, La Découverte, 2011 — Voir également Blanchard Pascal, Bancel Nicolas, Lemaire Sandrine et Deroo  Eric, Le Paris noir, Paris, Hazan, 2001 — Blanchard Pascal, Lemaire Sandrine (dir.), Culture coloniale. La France conquise par son empire (1871-1931), Paris, Autrement, 2011— Blanchard Pascal, Lemaire Sandrine (dir.), Culture impériale, les colonies au cœur de la République, Paris, Autrement, 2011.

10 Foliard Daniel, Combattre, punir, photographier. Empires coloniaux 1890-1914, Paris, La Découverte, « Histoire-monde », 2020.

11 Duerr Hans Peter, Nudité et pudeur : le mythe du processus de civilisation, Paris, les éditions de la MSH, 1998.

12 Leenhardt Maurice, Do Kamo. La personne et le mythe dans le monde mélanésien, Paris, Gallimard, NRF, 3ème édition, 1947, p. 31.

13 Stenou Katerina, Images de l’Autre. La différence : du mythe au préjugé, Paris, Seuil-Éditions UNESCO, 1998.

14 Bernatzik Hugo A. (dir.), Die Große Völkerkunde. Sitten, Gebräuche und Wesen fremder Völker, 3 vols., Leipzig, Bibliographisches Institut, 1939.

15 « (…) part d'ombre de notre histoire » déclare François Hollande, le 12 octobre 2012, certains de ces prisonniers de retour au Sénégal, révoltés de ne pas recevoir leur dû ont été fusillés par les gendarmes et les soldats métropolitains le 1er décembre 1944 (massacre de Thiaroye). Fargettas Julien, « La révolte des tirailleurs sénégalais de Tiaroye. Entre reconstructions mémorielles et histoire », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, n°92, 2006, p. 117-130. Voir également Coquery-Vidrovitch Catherine, Des victimes oubliées du nazisme : Les noirs et l'Allemagne dans la première moitié du XXe siècle, Cherche Midi, 2012.

16 Le Naour Jean-Yves, « La "honte noire" : la haine raciale des allemands à l'encontre des troupes coloniales de l'armée française (1914-1940) », Quasimodo, n°8 : Corps en guerre. Imaginaires, idéologies, destructions, Tome 1, Montpellier, 2006, p. 245. Du même auteur, lire La Honte noire, Paris, Hachette Littérature, 2004.

17 Cité par Jean-Michel Royer, in Riefenstahl Leni et Royer Jean-Michel, Double Page, n°9: The Nuba, New York, 1981, np.

18 p. 13-14.

19 Berry Daina Ramey, Harris Leslie M., Sexuality and Slavery: Reclaiming Intimate Histories in the Americas Athens, University of Georgia Press, Gender and Slavery Ser., 2018.

20 Philippe-Meden Pierre (dir.), Érotisme et sexualité dans les arts du spectacle, Lavérune, L’Entretemps, coll. « Les anthropopages », 2015.

21 Pierrée Jean, Esprit, n°10, 1952, p. 564.

22 Voir à ce propos Philippe-Meden Pierre & Roche-Fogli Vanille (dir.), Spectacle vivant et neurosciences, Montpellier, Deuxième époque, coll. « Linearis », 2019.

23 Voir Pouillon François, Exotisme et intelligibilité. Itinéraires d’Orient, Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux, coll. « Études culturelles », 2017.

24 Ce que montrent bien les contributions de l’ouvrage collectif : Bodiou Lydie, Chauvaud Frédéric, Gaussot Ludovic, Grihom Marie José, Soria Myriam (dir.), Le corps en lambeaux. Violences sexuelles et sexuées faites aux femmes, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2016.

25 Branche Raphaëlle, L'armée et la torture pendant la guerre d'Algérie : les soldats, leurs chefs et les violences illégales, Thèse soutenue en 2000 à l’Institut d’Études Politiques, publiée sous le titre La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie 1954-1962, Paris, Gallimard, coll. « Folio Histoire », 2001, p. 403-432.

26 De Paulis Maria Pia, Agostini-Ouafi Viviana, Amrani Sarah, Le Gouez Brigitte (dir.), Dire i traumi dell’Italia del Novecento. Dall’esperienza alla creazione letteraria e artistica, Firenze, Franco Cesati Editore, 2020.

27 Le roman a été adapté au cinéma par Vittorio de Sica (1960) et traduit en français (Poche, 2002).

28 The Vietnam War and South Korean Military in Statistics, Ministry of National Defense Institute for Military History, 2007. Kim Chi-ha, Théâtre de Résistance (1970-1974), Traduit du coréen et présenté par Han Yumi et Hervé Péjaudier, Paris, Éditions Imago, Collection « Scènes coréennes », 2019.

29 p. 405.

30 Voir la thèse de Julien Segol, Le corps malléable, une révolution symbolique : transformations esthétiques et sociales du corps en France et en Allemagne, de 1900 à la fin de l’entre-deux guerre, Sociologie, Université Sorbonne Paris Cité, 2017.

31 Cité par Nicola Savarese (trad. Richard Fowler), “1931: Antonin Artaud Sees Balinese Theatre at the Paris Colonial Exposition”, TDR (1988-), vol. 45, n°3, 2001, p. 63.

32 Borie Monique, Antonin Artaud. Le Théâtre et le retour aux sources, Paris, Gallimard, coll. « NRF Bibliothèque des idées », 1989, p. 164-165.

33 Robles Fanny, Émergence visuelle et littéraire du museum humain : les spectacles ethnologiques à Londres, 1853-1859, Thèse sous la direction de Christiane Fioupou et Laurence Talairach-Vielmas, Université de Toulouse-Jean Jaurés, 2014.

34 Couffon Miguel, Peter Altenberg. Érotisme et vie de Bohême à Vienne, Paris, PUF, 1999.

35 p. 461.

36 p. 482.

37 Miano Léonora, Habiter la frontière, Paris, L’Arche Éditeur, 2012.

38 Chalaye Sylvie, Race et théâtre : un impensé politique, Arles, Actes Sud Papier, coll. « apprendre », 2020.

Pour citer cet article

Jean-Marie Pradier, « Gilles Boëtsch, Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Sylvie Chalaye, Fanny Robles, T. Denean Sharpley-Whiting, Jean-François Staszak, Christelle Taraud, Dominic Thomas et Naïma Yahi (dir.), Sexualités, identités & corps colonisés, Avant-propos d’Antoine Petit, président du CNRS, Postfaces de Leïla Slimani et Jacques Martial, Paris, CNRS Éditions, 2019, 667p. », L'ethnographie, 3-4 | 2020, mis en ligne le 26 octobre 2020, consulté le 17 janvier 2021. URL : https://revues.mshparisnord.fr/ethnographie/index.php?id=558