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L'Ethnographie

Romain Graziani, L’Usage du vide. Essai sur l’intelligence de l’action, de l’Europe à la Chine, Paris, Gallimard, NRF, 2019, 269p.

Carole Drouelle

Octobre 2020

1Par quels processus les états hostiles au vouloir peuvent-ils être atteints ? En quoi la volonté et l’intention constituent-elles des obstacles dans ce projet ? Quelles sont les pratiques permettant de les dépasser ? Le philosophe et sinologue Romain Graziani s’intéresse depuis déjà une vingtaine d’années aux premières sources antiques du Taoïsme dont il est devenu l’un des commentateurs contemporains incontournables. Il propose ici un essai synthétique, riche et efficace, croisant aux sources chinoises antiques (Tchouang-tseu, Lao-tseu, Liè-tseu et leurs exégètes) de multiples sources occidentales abordant ces mêmes questions.

2Comme il l’annonce dans l’introduction, l’auteur a pour projet de traiter des « états hostiles au vouloir », appelés aussi « états optimaux », qui ont pour caractéristiques de résister à notre volonté, notre conscience réflexive, et de constituer des états de l’être associés à la notion de bonheur (bien dormir, être amoureux, plaire…) et mener à des réalisations satisfaisantes (réussir une œuvre, accéder au pouvoir, gagner un match de tennis…). Jon Elster, souvent cité dans l’ouvrage, est indiqué comme le premier philosophe à avoir souligné cette question.

3Partant du constat premier que certains états ne peuvent être atteints que par la capacité au « vide », comme celui du passage de la veille au sommeil si difficile pour l’insomniaque, Romain Graziani décline au fil du livre de nombreuses situations, dans des domaines aussi différents que le sport, les arts, la vie politique, mondaine ou sentimentale, traversant de grandes régions de l’expérience humaine dans lesquelles la volonté ne peut-être un recours. Cependant, si c’est de l’échec de la volonté dans ces nombreuses situations dont nous parle ce livre, pour autant il ne s’agira pas de faire capituler la volonté, mais de la rendre intermittente et de la conditionner (ou programmer) de façon qu’elle ne crée pas de tensions réflexives qui puissent nuire au but à atteindre. Toute la question dans cet essai sera ensuite de décrypter les modes d’accès, proposés par différentes traditions ou récits d’expériences, à cette capacité intermittente du vouloir et à l’usage du vide.

4L’auteur puise dans de nombreux champs de la connaissance : philosophes occidentaux (F. Nietzsche, J. S. Mill, Montaigne, J. Elster, R. Shusterman, J.F. Billeter…), penseurs chrétiens (Maître Eckhart, Martin Luther), psychologues et psychiatres (C.G. Jung, W. James, J. Dewey, V. Franckl…), écrivains européens (Marc-Aurèle, A. Cohen, R. Musil, M. Proust…), mais aussi sportifs et artistes (A. Agassi, G. Gould) ou encore mathématiciens (H. Poincaré, A. Grothendieck) sont convoqués pour entrer en résonnance avec ce que proposent les auteurs antiques du Taoïsme sur la question étudiée.

5Dans le premier chapitre, est posé le principe de l’échec de la volonté et de l’intention dans la recherche des états optimaux. Croisant les exemples de « l’histoire des goélands » dans le Liè-tseu1, de l’expérience du tennisman André Agassi, des Pensées pour moi-même de Marc-Aurèle2 et des observations de William James3, l’auteur aboutit au constat essentiel que notre volonté nous nuit dans de nombreuses situations. La « représentation intentionnelle trop forte » fait fuir le but (quand il s’agit de gagner un match pour Agassi ou retrouver un nom oublié pour James) et nous devons admettre la « limite de notre autonomie jusque dans la sphère des états intérieurs » comme certains penseurs chrétiens l’ont souligné (Maître Eckhart et Martin Luther). Il est donc nécessaire de passer par « une réforme de soi ». L’auteur se prémunit de la tentation du lecteur d’enfermer son exposé dans un système de croyances, ou de le cantonner à la culture chinoise antique, en soulignant le décloisonnement de la pensée sur les états optimaux et le vide (sources relevant des champs religieux, psychologique, scientifiques ou neurologiques). Ainsi il pose son projet de croisements des époques, cultures et disciplines dans l’approche des états optimaux et de la transformation de soi nécessaire pour y parvenir.

6Les qualités humaines enviables comme la finesse, la bonté, la grandeur, le charisme, ne peuvent, elles non plus, être proclamées par la volonté (chap.II). « La vraie finesse s’ignore » ainsi il s’agit de passer du vouloir au non-vouloir par « un état graduel d’oubli du but initial ».

7Les moyens pour y parvenir sont abordés tout d’abord par deux histoires du Tchouang-tseu mises en regard de témoignages de deux mathématiciens (Henri Poincaré et Alexandre Grothendieck) (Chap.III). Il s’agit de suspendre le vouloir et laisser les forces créatrices libres d’agir, comme malgré soi. Et effet, qu’il s’agisse du précepteur Prodigue4, qui parvient à lever l’impôt des sujets les plus rétifs, du charpentier Ts’ing5, qui réalise un porte-cloches d’une exceptionnelle beauté, ou encore des mathématiciens découvrant un nouveau principe, tous suivent un parcours qui passe par « un vouloir flottant », une « inaction volontaire » ou encore une « vacance des forces conscientes ». En se donnant un temps de jeûne de l’esprit, parfois par un jeûne alimentaire, la méditation, et dans tous les cas un temps de latence et de repos, ils calment leur volonté et laissent des forces spontanées remédier à l’emprise des enjeux extérieurs : « L’oubli du monde et du moi est la condition première de cette réorganisation des forces6 ». Un « agir pur » et une « inspiration créatrice » peuvent alors surgir de ce temps de flottement, d’oubli, voire de vide.

8Et pour cela, nulle volonté ne peut être opérante. Pour relâcher les tensions et intentions, inutile de passer par des injonctions à « faire le vide » ou à s’endormir (pour l’insomniaque dont l’exemple est repris plusieurs fois dans l’ouvrage). Comme Romain Graziani y reviendra plus loin, le vide mental, l’absence de pensée, ne se décrète pas car il ne peut être que le résultat d’un processus. Dans le chapitre IV plusieurs approches de ce processus sont puisées chez différents auteurs : la programmation de l’effacement de la volonté par la volonté elle-même, l’habitude, l’entraînement intérieur. Les exercices de « rééducation posturale et motrice » sont ici de mise : « Cette rééducation de nos habitudes respiratoires, posturales et sensorielles permet de réduire les inconforts, les tensions et les raideurs qui entravent le libre jeu des forces que nous avons besoin de déployer dans notre activité7 ». Le philosophe et thérapeute américain Richard Shusterman corrobore ce que les textes taoïstes indiquent de la nécessité de pratiquer des exercices corporels. Romain Graziani le souligne : « [l]es états réfractaires au vouloir se nourrissent de façons de sentir et ressentir incorrectes et nuisibles, autrement dit du mauvais usage que l’on peut faire de son corps8 ».

9Il s’agit donc d’intégrer (comme J.F. Billeter9 le souligne) une nouvelle habitude corporelle par un cheminement complexe afin que « ça joue tout seul », c’est-à-dire afin de laisser se mettre en place une « intelligence du corps qui finit par prendre le relais de l’organisation consciente des moyens d’agir10 » (Chap.V). Romain Graziani oppose ce processus d’intégration à une « éthique de l’effort » qui voudrait que « quand on veut on peut ». Au fil du livre, est récurrente l’idée que bien au contraire « quand on veut, on ne peut pas » ! L’intégration implique d’accepter de prendre du temps sans escompter de résultat afin de résoudre peu à peu les blocages (exemple pris ici de la posture droite du dos et de l’ensemble des transformations qui y aboutit). La dimension corporelle de l’expérience étant toujours présente dans les textes taoïstes, il est mis en évidence qu’un ensemble de « techniques du corps et d’exercices de respiration » constituent une Culture de soi capable de fortifier les influx vitaux. Il s’agit d’une « discipline du vide qui n’est pas l’annihilation de la volonté mais son ascèse régénératrice11 ». Cette idée apparaît fondamentale pour comprendre la relation du vide à la volonté.

10La conscience du but (« viser ») et du langage (« nommer ») ont donc des effets néfastes (Chap.VI) et, à l’inverse, émerge la nécessité de passer d’une intentionnalité mentale à une intentionnalité motrice pour résorber les blocages dus à la volonté. La notion d’intentionnalité motrice, centrée sur chaque micro-action, paraît pertinente comme antidote de l’intentionnalité anticipatrice qui elle est absorbée par la représentation du but. Elle permet d’exécuter toutes les actions nécessaires de façon plus ou moins automatique ou spontanée. Et, en allant encore plus loin, c’est le manque de concentration, la « distraction volontaire » dans l’action qui peut constituer un moyen de dépassement des blocages pour atteindre un état optimal. L’exemple de Glenn Gould12 s’entourant de bruits parasites pour réussir à travailler, sans s’entendre donc, un passage de piano qui lui donnait du fil à retordre, vient ici contrarier nos représentations du travail concentré et inspiré de l’artiste ; il propose l’application d’un moyen insoupçonné de détourner notre attention de façon productive. Les auteurs taoïstes antiques, ainsi que Nietzsche et Jung permettent d’éclairer cette expérience ; ils se retrouvent autour de l’affirmation d’un même positionnement du sujet : ne pas nommer et ignorer notre but (qu’il soit moral ou dans l’action) en se plaçant dans une « passivité active », un état de distraction qui permet au corps de « comprendre son monde sans avoir à passer par des représentations13 ».

11Alors la connaissance authentique viendrait du silence et non du logos (Chap.VII). Ce qui est ici proposé est un état de dépossession de soi. L’histoire de l’empereur Jaune14 permet à l’auteur un long développement sur la nécessité d’une « pénitence d’ordre moral, une tentative de guérison et un exercice spirituel15 » pour comprendre que le vrai but est « d’avoir empire sur soi ». Une ascèse longue permet le deuil du moi, l’indifférence au monde extérieur et l’accès à des sources vitales cachées. Il s’agit là encore d’une Culture de soi qui ne peut que s’inscrire dans la durée et s’oppose aux nécessités contemporaines de productivité et d’efficacité. Et même si, comme dans le cas de l’empereur Jaune, il s’agit d’un détour stratégique pour atteindre le but initial, ce but va évoluer au cours du processus de « réforme intérieure ». Donc finalement, peu importe que la démarche soit engagée pour de mauvaises raisons, elle portera ses fruits. L’auteur établit ensuite un parallèle entre diverses techniques du corps (taiji quan, méthodes Alexander et Feldenkrais, thérapeutiques respiratoires) qui toutes affinent une écoute intérieure (ou intéroception) et coupent cours à la rumination de l’esprit.

12Le dernier chapitre est consacré à des moyens paradoxaux visant à détourner les blocages dus au vouloir. L’imitation de l’état désiré, la simulation même de cet état, mais plus encore, la pratique de rites, fait de règles, d’habitudes et de répétitions, procèdent à une transformation de l’énergie vitale. Il s’agit de « faire » pour se transformer, ceci impliquant d’avoir une conception non-statique du sujet. Revenant à une des sources de la philosophie occidentale, l’auteur compare cette vertu de l’imitation et du rite dans la culture taoïste à la vertu transformatrice du pari de Pascal. Enfin, il achève l’ouvrage sur l’effet paradoxal de la dissimulation. Que ce soit dans la pratique des maîtres taoïstes ou dans le cabinet de certains psychothérapeutes (comme Paul Waltzlawick) la dissimulation du but est utilisée par le maître ou le thérapeute pour entraîner l’individu à changer de cadre mental, « le disposer dans une écoute profonde de lui-même16 ». En dissuadant le disciple ou le patient, en le décourageant et le rabrouant, on le pousse à sortir de sa « disposition intentionnelle » d’instrumentaliser l’autre et d’arriver à ses fins. Il s’agit là d’une « tortueuse pédagogie de l’éveil17 » qui renvoie l’individu à son nécessaire travail intérieur.

13Ainsi Romain Graziani conclut-il que les états optimaux ne peuvent être atteints in fine qu’en abandonnant le « paradigme éthique du muscle » et en changeant de paradigme d’action par les pratiques d’une Culture de soi. La volonté n’est pour autant pas rejetée du processus, car « l’état de non-vouloir n’est pas la pure négation du vouloir ». Elle doit être planifiée pour construire une transformation du sujet et une « intentionnalité tacite » qui mènent à la réalisation des états réfractaires à la volonté.

14Le projet de l’auteur est donc de mettre en lien de multiples sources pour faire émerger les congruences dans les diverses façons dont la question des états optimaux et l’usage du vide nécessaire pour les atteindre sont abordés. Et il relève magistralement ce défi de croiser un grand nombre d’auteurs, d’époques et de cultures, sur la trame de fond de l’ensemble de son raisonnement qui est tissée par les textes taoïstes antiques qu’il connaît bien. Ainsi, plus que « de l’Europe à la Chine » comme indiqué dans le titre, il amène le lecteur à cheminer de la Chine à l’Europe par de multiples et féconds allers-retours.

15Si l’on peut apprécier le large panorama qui est proposé ici, tant sur les plans des situations humaines observées que des outils conceptuels utilisés, cela a son revers car on pourrait souvent espérer davantage d’approfondissements. Mais ceci fait partie du projet et Romain Graziani l’annonce dès l’introduction pour en avertir le lecteur. Cet ouvrage a donc le défaut de ses (grandes) qualités : proposer un panorama synthétique de la question des états réfractaires à la volonté, produit de nombreuses années de recherche, qui ne peut s’appesantir sur chaque notion abordée et chaque source. Au lecteur de poursuivre sa quête…

Notes

1 Les fables de maître Liè, traduction Jean Lévi, Paris, Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2014.

2 L’auteur se réfère aux analyses de Pierre Hadot, Qu’est-ce que la philosophie antique ?, Paris, Gallimard, Folio Essais, 1995.

3 James William, The Varieties of Religious Expérience, NY, Random House, 1902.

4 Tchouang-Tseu, « L’arbre de la montagne », Chap. 20.

5 Tchouang-Tseu, « La pleine compréhension de la vie », Chap.19.

6 p.94.

7 p.123.

8 p.124.

9 Billeter Jean-François, Études sur Tchouang-tseu, Paris, Allia, 2004 ; Un Paradigme, Paris, Allia, 2012.

10 p.138.

11 p.148.

12 p.157.

13 p.167.

14 Tchouang-Tseu, « Laisser le monde à son cours », Chap.11.

15 p.190.

16 p.237.

17 Id.

Pour citer cet article

Carole Drouelle, « Romain Graziani, L’Usage du vide. Essai sur l’intelligence de l’action, de l’Europe à la Chine, Paris, Gallimard, NRF, 2019, 269p. », L'ethnographie, 3-4 | 2020, mis en ligne le 26 octobre 2020, consulté le 25 septembre 2021. URL : https://revues.mshparisnord.fr/ethnographie/index.php?id=545

Carole Drouelle

Carole Drouelle est metteure en scène, agrégée d’histoire, formatrice-dramaturge, doctorante et chargée de cours à l’Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis (Études Théâtrales). Elle mène actuellement des recherches sur les liens entre arts martiaux asiatiques et jeu de l’acteur contemporain dans le cadre d’un doctorat en Études Théâtrales, sous la direction de J.-F. Dusigne (EA 1573 « Scènes du monde », EDESTA, Université Paris 8).