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L'Ethnographie

Martial Poirson, Molière – La fabrique d’une gloire nationale (1622-2022), préface de Denis Podalydès, Éditions du Seuil, Paris, 2022 et Molière Du Saltimbanque au favori, illustration Rachid Maraï, Dunod Graphic, Malakoff, 2022

Nathalie Gauthard

Juin 2022

Texte intégral

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1Quoi de plus stimulant que de fêter les 400 ans de Molière par une série d’évènements, d’expositions, de nouvelles mises en scène, de festivals, colloques et publications à foison ? L’illustre homme et son œuvre se déclinent, se déportent, s’agrègent sur tous les formats pour notre plus grand bonheur. Au cœur de cette effervescence, Martial Poirson, professeur d’histoire culturelle et d’études théâtrales à l’université de Paris 8, endosse plusieurs rôles. Tout d’abord, celui de commissaire de l’exposition Molière, la fabrique d’une gloire nationale (1622-2022) à Versailles (Espace Richaud) du 15 janvier au 17 avril 2022 suivi du festival Versailles fête Molière avec l’organisation d’un colloque Molière sans frontières (9 et 10 juin 2022) où il interprétera en compagnie de Marcel Bozonnet une conférence-lecture : Molière imaginaire. Plongée dans les mythes qui ont fait sa légende. Il est également commissaire de l’exposition Si Molière m’était conté… (Caserne Napoléon, Mairie de Paris, Février-Mars 2022) et conseiller historique de plusieurs créations audiovisuelles et radiophoniques du quadricentenaire de la naissance de Molière en 2022.

2Le premier ouvrage Molière – La fabrique d’une gloire nationale (1622-2022) dans la collection Beaux-Livres des éditions du Seuil est à la fois catalogue d’exposition et ouvrage complet sur tous les aspects de Molière : auteur, comédien, directeur de troupe, metteur en scène et organisateur des divertissements de la cour. Il s’ouvre sur une préface, « Il ne faut point dire bagatelles », écrite par le comédien et metteur en scène Denis Podalydès, lui-même à l’affiche du Tartuffe ou l’hypocrite dans une mise en scène d’Ivo van Hove à la Comédie Française avec un texte inédit, une reconstruction menée par l’historien Georges Forestier1. Denis Podalydès livre sa lecture des Registres de Jacques Copeau sur Molière, un « culte du mouvement et de l’énergie qu’il détecte et réveille dans chaque œuvre » (p. 14) qu’il met en parallèle avec sa propre activité de comédien et de metteur en scène. L’intérêt de cette préface est d’ouvrir le bal, d’emblée, par un Molière incarné, vivant et contemporain. L’introduction, « Le plus inconnu de nos hommes illustres », pose clairement la problématique, fil rouge de l’exposition et de l’ouvrage qui « a pour ambition de décaper le mythe » (p.17). Cette ambition avait déjà été incarnée par l’historien Georges Forestier dans sa récente biographie sur Molière : une opération de déconstruction de l’approche biographique de Grimarest en proposant la rédaction « d’un récit biographique vraisemblable »2. Martial Poirson propose, lui, « au gré des décryptages d’images et des analyses de discours, une grande traversée dans l’imaginaire moliéresque, sans exclusion ni omission, du moins volontaire, afin de mettre en évidence les circulations, reprises et variations d’un mythe originel édifié dès son vivant et conforté après sa mort. Transpositions entre formes d’expressions, transferts entre cultures, réappropriations politiques sont autant de manifestations qui mettent en perspective la construction d’un récit national » (p.18). Ces derniers aspects font que cette recension a toute sa place dans la revue L’Ethnographie.

3L’ouvrage de 276 pages, richement illustré, comprend cinq grands chapitres : « Promesse d’une destinée – Généalogie d’un homme illustre (1622-1673) », « Invention d’une tradition – L’art d’hériter (1673-1787) », « Genèse d’un culte national – Filiations rétrospectives (1787-1871) », « Fièvre du Moliérisme — Le sacre républicain (1871-1922) », « Un mythe revisité – Quand Molière devient populaire (1922-2022) ». Ils sont tous agrémentés de sous-chapitres qui éclairent dans une écriture fluide et accessible toutes les étapes de la vie et de la reconnaissance de Molière à travers les siècles. Les ethnoscénologues apprécieront en particulier la partie intitulée Transferts culturels : Molière sans Frontières où l’on apprend que Molière est l’auteur le plus joué dans le monde après Shakespeare. Une postérité due à l’histoire coloniale et sa « mission civilisatrice ». Pourtant, comme le souligne Martial Poirson : « ce répertoire a paradoxalement nourri un sentiment d’appartenance nationale parmi des élites autochtones aspirant à l’indépendance » (p. 240). Rien d’étonnant à cela, l’anthropologue américain d’origine indienne, Arjun Appadurai, dans Après le colonialisme. Les conséquences culturelles de la globalisation3 l’avait déjà démontré avec la réappropriation du cricket, comme emprunt et reconstruction identitaire, dans un contexte post-colonial en Inde. « Chaque société a l’aptitude de se réverbérer et de résonner dans une autre et surtout de se transformer en une autre »,4 commente également François Laplantine à propos des opérations de « décentrement » de l’anthropologie et de l’étude des rapports entre les centres (hégémoniques) et les périphéries (subalternes). En somme, si nous souhaitions pousser l’analyse un peu plus loin, nous pourrions affirmer que Molière déterritorialisé crée de nouveaux espaces imaginaires. Martial Poirson conclut d’ailleurs ce chapitre en soulignant : « Transposable dans tous les contextes culturels, l’œuvre de Molière est par conséquent devenue au fil du temps une référence partagée à travers le monde. Elle inspire un rapport de complicité et d’adversité avec des sociétés qui s’en emparent sur les cinq continents, afin de renouer avec leurs propres identités culturelles, tout en portant un nouvel éclairage sur la nôtre. » (p. 254)

4L’ouvrage est illustré par une sélection d’œuvres exposées à Versailles où l’on retrouve des publications dans des éditions anciennes et modernes, des archives tels que manuscrits, registres, relevés de mise en scène, esquisses préparatoires, photographies de plateau, photogrammes, affiches ; des objets : peintures, sculptures, dessins, aquarelles, costumes, maquettes de décors, œuvres graphiques, caricatures, bandes dessinées, produits dérivés, objets ornementaux. Bien que Molière lui-même ne laissa aucun manuscrit ni aucune archive, cette mythologie que Martial Poirson s’attache à déconstruire pour mieux la circonscrire rend un profond hommage à Molière. Notons dans l’exposition, la belle vitrine des masques d’Erhard Stiefel modelés pour les besoins du tournage du Molière ou la vie d’un honnête homme (1978) réalisé par Ariane Mnouchkine et l’affiche du film Le Médecin malgré lui, tourné au Maroc en 1957 avec des acteurs égyptiens, libanais et marocains. Elle expose également le costume en cuir blanc porté par Maurice Béjart pour Les Plaisirs de l’île enchantée, une comédie-ballet de Molière et Lully créée en 1664.

5En parallèle de l’exposition et de son catalogue, Martial Poirson a également publié Molière Du Saltimbanque au favori, le premier roman graphique dédié à la vie de Molière. Le prologue, plutôt amusant, situe la place qu’occupe Molière dans le roman national. Un instituteur de la IIIe République donne une leçon sur Molière dans une école communale en milieu rural, ce qui n’est pas sans susciter quelques réactions des élèves sur les valeurs morales et certains aspects mystérieux de la vie Molière. Cette mise en bouche annonce les grandes étapes de la vie et de la carrière de Molière. Les dessins sont d’une très grande finesse et l’on voit tout le soin apporté à la reconstruction historique. Le glossaire en fin d’ouvrage sur les personnages principaux de ce récit de vie complète très bien le propos. Ce roman graphique, fidèle à son hybridité, illustre bien la complémentarité entre le lisible et le visible et peut être vu comme un complément pédagogique du premier ouvrage.

6Ces deux publications à l’adresse du grand public et les nombreux évènements qui leurs sont associés en ce quadricentenaire ont le mérite de renouveler nos connaissances sur Molière et d’ouvrir une réflexion sur ses réappropriations contemporaines à l’échelle transnationale.

Notes

1 Georges Forestier est également l’auteur d’une formidable biographie de Molière : Molière, Gallimard, coll. Biographies NRF, Paris, 2018

2 FORESTIER Georges, Molière, Gallimard, coll. Biographies NRF, Paris, 2018, p. 16

3 APPADURAI Arjun, Après le colonialisme. Les conséquences culturelles de la globalisation, préface de Marc Abélès, Paris, Payot, 2001 (Modernity at Large. Cultural Dimensions of Globalization, Minneapolis (Minn.), University of Minnesota Press, 1996.)

4 LAPLANTINE François, Quand le moi devient autre. Connaître, partager, transformer. CNRS Éditions, Paris, 2012, p. 7.

Pour citer cet article

Nathalie Gauthard, « Martial Poirson, Molière – La fabrique d’une gloire nationale (1622-2022), préface de Denis Podalydès, Éditions du Seuil, Paris, 2022 et Molière Du Saltimbanque au favori, illustration Rachid Maraï, Dunod Graphic, Malakoff, 2022 », L'ethnographie, 7 | 2022, mis en ligne le 09 juin 2022, consulté le 27 novembre 2022. URL : https://revues.mshparisnord.fr/ethnographie/index.php?id=1270