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L'Ethnographie

Déclinaisons synesthésiques. Un commentaire à propos de « Cultural Synaesthesia » de David Howes1.

Synaesthetic declensions. A commentary on “Cultural Synaesthesia” by David Howes

Arnaud Halloy

Juin 2022

Résumés

Un débat passionnant à propos de la synesthésie porte sur sa perméabilité aux apprentissages culturels. Les termes du débat ont été posés par David Howes en 2011 dans l’article « Cultural Synaesthesia ». Opposant deux conceptions ou visions de la synesthésie comme « câblage » congénital (approche neuropsychologique) et comme « codage » culturel (approche anthropologique), l’anthropologue fait la proposition forte d’envisager toute synesthésie comme relevant de la seconde. Dans ce bref commentaire, je pointe trois difficultés dans cette prise de position pour le moins radicale : l’exclusion d’idiosyncrasies synesthésiques d’origine génétique/cérébrale ; la potentielle réduction sous une même appellation de phénomènes et processus qui gagneraient à être distingués ; l’occultation de la diversité synesthésique rencontrée au sein d’une même culture. Ma proposition consiste à considérer les approches « constitutionnelles » et « culturelles » non pas comme deux visions de la synesthésie, mais comme deux dimensions d’un même phénomène. Je suggère un approche processuelle de formes et modalités d’intégration sensorielle à partir de la rencontre entre des dispositions individuelles et la composition et l’agencement d’environnements sensoriels, à savoir comment penser, in situ, la force des pratiques à produire et stabiliser des formes synesthésiques chez les individus qui s’y engagent ?

A fascinating debate about synaesthesia concerns its permeability to cultural learning. The terms of the debate were set out by David Howes’article 'Cultural Synaesthesia' in 2011. Opposing two conceptions or visions of synaesthesia as congenital 'wiring' (neuropsychological approach) and as cultural 'coding' (anthropological approach), the anthropologist makes the strong proposal to consider all synaesthesia as belonging to the latter. In this brief commentary, I point out three difficulties in this radical positioning: the exclusion of synaesthetic idiosyncrasies of genetic/brain origin; the potential reduction under the same name of phenomena and processes that would benefit from being distinguished; the occultation of the synaesthetic diversity encountered within the same culture. My proposal is to consider the 'constitutional' and 'cultural' approaches not as two views of synaesthesia, but as two dimensions of the same phenomenon. I suggest a processual approach to forms and modalities of sensory integration based on the encounter between individual dispositions and the composition and arrangement of sensory environments, i.e. how to think, in situ, about the power of practices to produce and stabilize synesthetic forms in the individuals who engage in them?

Texte intégral

1Un débat passionnant à propos de la synesthésie porte sur sa perméabilité aux apprentissages culturels. Les termes du débat ont été posés par David Howes en 2011 dans l’article « Cultural Synaesthesia : Neuropsychological Vs Anthropological Approaches to the Study of Intersensoriality » paru dans Intellectica2. Il y est question de « synesthésie constitutionnelle » ou « congénitale » et de « synesthésie culturelle ». Les deux premiers termes renvoient à ce que les neuropsychologues entendent le plus souvent par synesthésie, à savoir « une affection [condition] extrêmement rare3 dans laquelle la stimulation d’une modalité sensorielle est accompagnée par la perception dans une ou plusieurs autres modalités4 ». Oliver Sacks parle quant à lui de « fusion sensorielle » ou encore de « conjonction instantanée de sensations5 ». Les qualificatifs parlent d’eux-mêmes : pour une majorité de neuropsychologues, il s’agit de pouvoir distinguer les cas qui relèveraient d’une singularité dans l’organisation neurale d’origine génétique ou congénitale des formes de synesthésie qui seraient de l’ordre de la métaphore. Si la dimension pathologisante de la « condition » de synesthète a aujourd’hui largement été abandonnée, son caractère exceptionnel et idiosyncrasique est au cœur de la conception neuropsychologique de la synesthésie. Pour David Howes, l’approche neuropsychologique peut être qualifiée d’« ascendante » (bottom-up) dans la mesure où la synesthésie est expliquée par la présence de « fortes contraintes anatomiques qui permettent certains types d’activations croisées [cross-activation] mais pas d’autres » entre certaines parties cérébrales ou cartes neuronales6.

2L’autre terme, la synesthésie dite « culturelle », prend le contre-pied de l’approche neuropsychologique en insistant sur la possibilité de synesthésies partagées, culturellement apprises, et qui par conséquent caractériseraient un style perceptif propre aux membres d’un groupe d’individus, voire d’une population. David Howes qualifie cette approche « historico-anthropologique » de « descendante » (top-down), car elle part de la société et voit le sensorium comme « une formation historique7 ».

3Après avoir distingué ces deux formes de synesthésie (ascendante/descendante ; constitutionnelle/culturelle), Howes fait une proposition forte : « Je dois avouer que mon objectif est en fait de brouiller [leur distinction], et de montrer en quoi la synesthésie [congénitale] n’est autre qu’un cas spécial de synesthésie culturelle8 ». Si je suis d’accord avec la première partie de sa proposition, j’ai plus de mal à le suivre avec la seconde. Pour défendre cette conception de la synesthésie, Howes va prendre appui sur les travaux de Lawrence Sullivan (1986) et Constance Classen (1990) qui, respectivement, ont analysé et interprété les synesthésies telles qu’exprimées dans les formes ritualisées de prise d’hallucinogène9 et dans certains mythes cosmogoniques chez les Desana10. Les Desana rendent compte explicitement d’ « expériences d’association cross-modales et des transpositions [sensorielles] lors de la prise d’hallucinogènes11 ». Quant à l’analyse d’un mythe d’origine par Classen, elle met en évidence comment de nombreux agencements au sein de la société Desana, par exemple le choix de partenaires pour le mariage ou la confection de flûtes, reflètent des formes de synesthésie des origines, associant certains groupes d’individus à certaines saveurs ou encore certains sons à un genre (masculin ou féminin), une couleur et une température. En un mot, « les normes sociales [ou du moins certaines d’entre elles] sont des normes sensorielles12 ».

4David Howes expose alors ce qu’il tient pour la conception Desana de la synesthésie :

Pour les Desana, les phénomènes perceptifs tels que la synesthésie se déroulent entre les sens, entre les corps (ou les têtes), et entre le soi et l'environnement (…) Il s'agit d'un phénomène collectif, et non pas idiosyncrasique13.

5Comment, face au modèle Desana de la synesthésie, rendre compatibles les approches anthropologiques et neuropsychologiques de ce phénomène ? David Howes fait part alors d’une troisième voie, suggérée par le chercheur et psychiatre Lawrence Kirmayer, qu’il présente dans l’introduction de son article :

Les neurosciences cognitives contemporaines comprennent l'esprit et l'expérience comme des phénomènes qui émergent des réseaux de neurones à un certain niveau de complexité et d'organisation. Il est de plus en plus reconnu que cette organisation ne se limite pas au cerveau mais comprend également des boucles à travers le corps et l'environnement, et surtout à travers un monde social construit culturellement. Selon ce point de vue, « l'esprit » n'est pas situé dans le cerveau mais dans la relation du cerveau et du corps au monde14.

6Pour Kirmayer, l’idéal consisterait à pouvoir « retracer les liens causaux en amont et en aval de cette hiérarchie de manière transparente ». Seulement voilà, David Howes n’y croit pas vraiment. En tout cas, il a du mal à concevoir une démarche scientifique susceptible de croiser les approches « ascendantes » et « descendantes » de la synesthésie, à savoir celles qui partent des neurones et celles qui partent de la société : « Les deux approches devraient se croiser, mais il est difficile de voir comment15 ». La solution qu’il préconise consiste alors à considérer toute forme de synesthésie comme « culturelle ». Nous l’avons vu : « La synesthésie constitutionnelle est un cas particulier de synesthésie culturelle. »

7Cette solution est, à mes yeux, problématique pour plusieurs raisons, que je propose ici de développer. Je suggérerai ensuite l’une ou l’autre piste pour dépasser les difficultés que présente la perspective (strictement) culturaliste de David Howes.

8Le premier problème que présente la perspective howesienne est qu’elle réduit toute synesthésie à une forme d’apprentissage culturel – ledit modèle « descendant » –, et semble exclure les idiosyncrasies synesthésiques d’origine génétique et/ou cérébrale. Une autre difficulté de cette prise de position radicale est qu’elle tend à subsumer sous une même appellation des phénomènes et des processus potentiellement différents, ou qui gagneraient à être distingués. Enfin, ce choix passe sous silence la diversité synesthésique rencontrée au sein d’une même culture, qui se décline à travers une pluralité d’engagements et de sollicitations sensorielles. Revenons plus en détail sur chacun de ces points.

9La synesthésie musicale, et en particulier celle qui consiste à associer une couleur à un son, compte parmi les synesthésies les mieux documentées et les plus fréquemment observées. Ainsi, nombre de personnes ne peuvent s’empêcher de voir une couleur à l’écoute d’une note ou d’un accord musical (on parle alors de synesthésie tonale), ou de voir défiler un paysage coloré à l’écoute d’une pièce de musique. Ces synesthésies peuvent également inclure d’autres modalités sensorielles, comme le goût ou le toucher, et présentent toutes un caractère très idiosyncrasique. Mickael Torke, le grand compositeur contemporain, fait partie des synesthètes musicaux étudiés par Oliver Sacks16 dans le chapitre de Musicophilia intitulé « La tonalité du vert limpide : synesthésie et musique ». Aussi loin qu’il s’en souvient, Mickael Torke a toujours eu l’oreille absolue17, et a toujours reconnu « chaque tonalité, chaque mode par son aspect tout autant que par sa sonorité » :

Constantes et fixes depuis sa prime enfance, ses couleurs apparaissent spontanément. Aucun effort de volonté ou d’imagination ne pouvant les changer, elles lui semblent à la fois parfaitement naturelles et strictement prédéterminées. Elles sont des plus précises : sol mineur, notamment, n’est pas seulement « jaune » - il est également « ocre » ou « orangé » ; mineur est « comme du silex ou du graphite » ; fa mineur est « terrestre et cendré ». Mickael s’évertue à trouver le mot juste, tel un peintre ou un dessinateur qui chercherait le coloris le plus fidèle à la réalité.18

10Si la description d’Oliver Sacks est elle aussi fidèle à la réalité, ce que je crois, il me semble difficile d’envisager que la synesthésie musicale de Mickael Torke puisse être qualifiée de « synesthésie culturelle ». Que l’on me comprenne bien : je ne dis pas qu’elle échappe à tout apprentissage culturel. Si l’on suit les modèles constructivistes en neurosciences19, la perception de la musique de Mickael Torque, comme pour toute autre personne, passe nécessairement par l’apprentissage de concepts – qu’ils soient ou non mis-en-mots – qui lui permettent d’affiner les nombreuses nuances perçues, par exemple, d’une note, d’un accord ou d’une couleur à l’autre (« sol mineur, notamment, n’est pas seulement ‘jaune’ - il est également ‘ocre’ ou ‘orangé’« ). Par contre, les associations entre notes et couleurs ne sont pas le fruit d’une enculturation sensorielle, elles ne sont pas apprises. Comme le précise Oliver Sacks, elles s’imposent à lui et sont identiques depuis sa plus tendre enfance. L’influence ou l’apprentissage culturel dans la synesthésie de Mickael Torke ne porterait donc pas sur la synesthésie en tant que telle, mais plutôt sur ce que l’on devine être un affinage subtil de sa perception et compréhension de la musique à travers son éducation musicale – grandement facilitée par ailleurs par son oreille absolue.

11Autre exemple. La singularité ou idiosyncrasie perceptive peut résider non pas dans la synesthésie elle-même, comme c’est le cas de Mickael Torke, mais dans le style perceptif « constitutionnel » d’un groupe d’individus. Dans sa thèse de doctorat en anthropologie, Maria-Livia Marchionni20 s’est intéressée de près à la relation à la nature et aux animaux qu’entretenaient les personnes autistes Asperger. Il se trouve que de nombreuses personnes avec le syndrome d’Asperger sont également synesthètes. Parmi les plus connues, citons Daniel Tammet, connu notamment pour sa mémoire prodigieuse des nombres21. Cette mémoire tiendrait en grande partie au fait qu’il associe aux nombres non seulement une couleur ou une texture, mais également une expérience émotionnelle, voire une personnalité :

Quand je regarde une suite de nombres, ma tête se remplit de couleurs, de formes et de textures qui s’accordent spontanément entre elles pour former des paysages. Ceux-ci sont toujours très beaux pour moi. Enfant je passais souvent des heures à explorer les paysages numériques dans mon esprit. Pour me souvenir de toutes les décimales [de pi], je devais simplement dessiner des formes et les textures dans mon esprit pour pouvoir les lire par la suite22.

Penser à des nombres m’apaise. Les nombres sont mes amis, ils ne sont jamais loin de moi. Chacun est unique et possède une « personnalité » propre. Le nombre 11 est amical, 5 est bruyant, 4 à la fois timide et calme – c’est mon nombre favori, sans doute parce qu’il me ressemble. Certains sont grands et gros : 23667, 1179. D’autres petits : 6, 13, 581. Certains sont beaux, comme 333. D’autres sont laids, comme 289. Pour moi, chaque nombre est particulier23.

12Retenir et réciter une suite de nombre, pour Daniel Tammet, c’est traverser un paysage fait de couleurs, de textures et d’émotions qui sont propres à son expérience des nombres. On parle dans ce cas de « synesthésie conceptuelle24 » étant donné que c’est « l’idée du 7 », par exemple, qui induit chez lui la synesthésie de couleurs, formes et textures. Ici encore, comme pour Mickael Torke, les associations n’ont pas été apprises, et, à ma connaissance, n’ont pas évolué avec le temps. Mais l’intérêt des personnes Asperger, pour notre propos, réside moins dans leurs idiosyncrasies synesthésiques que dans leur style perceptif (et émotionnel) qui serait, d’après le psychologue Bruno Gepner, étroitement corrélé à des états de sur-synchronisation cérébrale :

Ainsi, les personnes atteintes du trouble du spectre de l’autisme, à travers des prises de vue particulières sur le monde, marquées par des styles perceptifs et émotionnels particuliers, présentent des états de conscience particuliers. Sur le plan perceptif, leur hyperéveil, leur sur-fonctionnement perceptif pour certains aspects sensoriels, leur perception sensorielle souvent intense et exacerbée, leur tendance à s’absorber dans les détails visuels et sonores, seraient corrélés à des états de sur-synchronisation cérébrale25.

13Parce qu’il est ici question d’un style perceptif propre à un groupe d’individus, en l’occurrence les autistes Asperger, et non d’une forme de synesthésie idiosyncrasique, comme pour Daniel Tammet et Mickael Torke, on se retrouve dans une situation intermédiaire entre des formes de « pré-câblage » synesthésique très peu sujettes à la modulation culturelle et des formes d’expériences inter-sensorielles produites au cours de la participation à des pratiques culturelles, comme le rituel Desana évoqué précédemment.

14Ce qui m’amène à la seconde difficulté soulevée par la proposition de David Howes, qui consiste à subsumer sous l’appellation « synesthésie » plusieurs phénomènes qui, peut-être, gagneraient à être distingués, et nommés différemment. Un premier pas dans cette direction est la distinction entre « synesthésie faible (weak synesthesia) et « synesthésie forte » (strong synaesthesia) du psychologue Lawrence Marks (1978, 2000) sur laquelle revient David Howes. Le premier terme renverrait à « l’expérience quotidienne et l’évocation littéraire de correspondances intermodales » tandis que la seconde réfère à la « condition congénitale qui intéresse [le neuropsychologue] Ramachandran26 ». D’après Howes, la distinction entre synesthésies « fortes » et « faibles » de Marks est un premier pas dans la bonne direction, car elle prend en considération des différences de « codage » (coding) et non plus uniquement de « câblage » (wiring). Elle ne serait toutefois pas entièrement satisfaisante dans la mesure où « il ne s’agit pas encore d’un compte-rendu « culturel » de la synesthésie ». Je partage l’insatisfaction de David Howes, à ceci près que la critique qu’il adresse à Marks, je l’adresse à mon tour à ce que David Howes appelle les « synesthésies culturelles ».

15En effet, dans les descriptions de Sullivan et Classen qu’il mobilise, on devine l’enchevêtrement de modalités et niveaux distincts de synesthésie, certaines métaphoriques, d’autres davantage perceptuelles ou conceptuelles. Par souci de précision et de comparaison analytiques et descriptives, il me semble indispensable de pouvoir développer une approche processuelle de ces déclinaisons synesthésiques, quitte à abandonner provisoirement le terme synesthésie et lui substituer des concepts plus nuancés. À titre purement exploratoire, on pourrait par exemple penser un continuum entre 1) « configurations sensorielles », pour reprendre l’expression d’Alain Berthoz27, qui décriraient la co-mobilisation de plusieurs modalités sensorielles au cours d’une action ou activité28 ; 2) « enchevêtrement inter-sensoriel » pour décrire ce que l’on pourrait appeler une synesthésie situationnelle, c'est-à-dire propre à une situation et qui n’a pas nécessairement vocation à perdurer dans le temps – comme les synesthésies hallucinatoires des Desana – ; et 3) les « synesthésies » à proprement parler, pour désigner les fusions sensorielles durables, qu’elles soient constitutionnelles et/ou culturelles. D’autres déclinaisons sont envisageables. Il s’agirait ici d’évaluer les formes et modalités d’intégration sensorielle à partir de la rencontre entre des dispositions individuelles et la composition et l’agencement d’environnements sensoriels29. Or, cela implique de considérer les dimensions « constitutionnelles » et « culturelles » de la synesthésie non pas comme deux visions de la synesthésie, largement incompatibles, mais comme deux dimensions d’un même phénomène.

16J’en arrive au troisième problème, de loin le plus délicat car il porte sur la démarche anthropologique elle-même et la manière de concevoir l’influence culturelle sur les processus physiologiques et psychologiques. L’approche de la culture de David Howes est à mes yeux trop monolithique – trop « culturaliste » – dans le sens où elle tend à occulter la diversité et la dynamique synesthésiques au sein d’une même culture. Dans la dernière partie de son article, Howes met en évidence des tendances synesthésiques culturelles que je qualifierais de « lourdes », telle qu’une prévalence plus importante de la synesthésie couleur/graphème dans une société où prédomine l’écriture et audio/olfactive ou audio/tactile dans une société de l’oralité où prédominent les situations de face-à-face30. Il prend l’exemple de la « Théorie des Cinq Éléments » de la Chine ancienne où chaque élément (Bois, Feu, Terre, Métal, Eau) serait associé de manière analogique à des odeurs, des goûts, des tonalités musicales, des saisons, etc. D’après Howes, cette cosmologie et les analogies qu’elle établit iraient au-delà de la simple métaphore ou de la « synesthésie faible » dans la mesure où elles étaient matérialisées et littéralement incorporées au cours de rituels, comme ceux qui émaillaient la vie cérémonielle de l’Empereur et de sa cour. Il poursuit en montrant comment la conception relationnelle de la notion de personne telle que développée dans la doctrine du confucianisme – « ce sont les relations qu'une personne entretient avec les autres qui sont constitutives de son identité31 » – viendrait renforcer l’approche relationnelle des sens dans une société profondément synesthésique. L’Occident, par contraste avec la Chine ancienne, se caractériserait par une conception individualiste de la personne qui entrerait en résonance avec une individuation des sens.
La question que soulève ce type d’approche, qui par ailleurs a toute sa valeur, est celle des synesthésies effectives, celles non pas des systèmes de représentation mais celles des systèmes de pratiques élaborés au cours de trajectoires individuelles au sein de cultures plurielles32. Comment penser, in situ, la force des pratiques à produire et stabiliser des formes synesthésiques chez les individus qui s’y engagent ? Répondre à cette question demande de prêter une attention particulière à la nature des dispositifs culturels et leurs « propriétés émergentes ». Comme le rappelle Véronique Servais en prenant appui sur le modèle dit « praxéologique » de la communication de Louis Queré, le « monde commun » émerge au cours de l’interaction, il est le produit émergent « d’un espace de significations créé dans et par l’interaction33 ». Il en va de même des synesthésies et leurs nombreuses déclinaisons. Je propose par conséquent de réintroduire l’idée de potentialité, d’émergence, voire de créativité dans la fabrique culturelle de synesthésies, à l’instar de la théorie des affects de Massumi34 qui a réintroduit de la « virtualité » dans la théorie des émotions.

17Si la culture permet l’instauration de « configurations sensorielles », voire d’« enchevêtrements inter-sensoriels » pouvant aller, comme le suggère David Howes, jusqu’à des « synesthésies culturelles », cette enculturation sensorielle a ses propres limites, à savoir celles de la position et des trajectoires sociales des individus, tout comme celles de leur biologie et de leur sensibilité. Comme le montre très bien Maria-Livia Marchionni, la singularité perceptive des personnes Asperger, caractérisée notamment par une hypersensorialité35, est également ce qui les rend d’autant plus dépendantes de la composition sensorielle d’un milieu :

Nous rejoignons ici l’idée de persentir (…), de ressentir à partir de la perception, à partir de la composition sensorielle d’un milieu, qui concerne d’autant plus les personnes autistes que leurs émotions et leurs états internes paraissent déterminés par les caractéristiques sensorielles des espaces qu’ils traversent, comme s’ils s’en imbibaient physiquement (…), sans filtre, du fait de leur rapport hypersensoriel au monde36.

18Appréhender la synesthésie d’un point de vue anthropologique exigerait donc de pouvoir articuler plusieurs niveaux d’organisation du sensorium :

  1. le niveau des représentations partagées (discours, mythes, cosmogonies, notion de personne, etc.)

  2. le niveau des pratiques (rituels, interactions, sport, art, etc.)

  3. le niveau individuel (prédispositions, sensibilité, trajectoires, etc.). L’entrecroisement dynamique de ces différents niveaux synesthésiques donne lieu à de multiples réorganisations du sensorium, certaines durables, d’autres plus éphémères, certaines profondément incarnées, d’autres davantage métaphoriques, etc. Il est à mes yeux indispensable de s’interroger sur les processus à l’œuvre dans la stabilisation - ou non – des manières d’être et de percevoir le monde à la croisée de ces trois niveaux d’organisation et des modalités d’engagement sensoriel qu’elles impliquent.

Notes

1 HOWES David, « Cultural synaesthesia: Neuropsychological vs Anthropological Approaches to the Study of Intersensoriality », Intellectica, n°55, 2011, p.139-157.

2 Il prolongera ses réflexions, restées relativement inchangées, dans un autre article écrit avec Constance Classen paru en 2014 dans leur livre Ways of Sensing. L’analyse à suivre porte essentiellement sur l’article de 2011. HOWES David, « Synaesthesia unravelled: the union of the senses from a cultural perspective », David HOWES et Constance CLASSEN, Ways of Sensing. Understanding the Senses in Society, London/New-York, Routledge, 2014.

3 Dans le chapitre consacré à la synesthésie musicale dans Musicophilia, Oliver Sacks nuance cette affirmation en soulignant que la plupart des synesthètes ne consultent pas « du fait que la majorité ne tiennent pas leur “ état ” pour pathologique » (p.225). La prévalence de la synesthésie, d’après Sacks, serait estimée à +/- 1 personne sur 2000. SACKS Olivier, Musicophilia. La musique, le cerveau et nous, Paris, Le Seuil, 2009.

4 HOWES op.cit., p.141.

5 SACKS, op.cit., p.223-225.

6 HOWES, op.cit., p.144.

7 Ibidem, p.142.

8 Ibid., p.143-146.

9 En l’occurrence la plante Banisteriopsis Caapi, connue localement sous le nom de yagé.

10 Les Desana sont un peuple amazonien d’à peine quelques milliers d’individus disséminés entre les Selvas du bassin du haut río Vaupès en Amazonie et les environs de l’état d’Amazonas au Brésil.

11 Ibid., p.143.

12 Ibidem., p.144.

13 Ibidem., p.146.

14 Kirmayer Laurence J, « On the Cultural Mediation of Pain », in S. Coakley and K. Shelemay (dir.), Pain and Its Transformations. The Interface of Biology and Culture, Cambridge, Mass. Harvard University Press, 2008, p.140.

15 Ibid., p.145.

16 SACKS Olivier, op.cit.

17 L’oreille absolue désigne la capacité d’identifier chaque hauteur de ton sans référence auditive préalable.

18 Ibid. p.227-228.

19 Voir par exemple Lisa Barrett pour une approche (neuro-) constructiviste des émotions. BARRETT Lisa Feldman, How emotions are made? The secret Life of the Brain, New-York, MacMillan, 2017.

20 Marchionni Anna-Livia, Une socio-anthropologie du syndrome d’Asperger dans ses relations à la nature et aux animaux : de la marginalisation au renouvellement identificatoire et culturel, Thèse de doctorat en anthropologie, Université de Liège, 2020.

21 En 2013, Daniel Tammet récita sans erreur 22514 décimales de pi en 5 heures et 9 minutes. TAMMET Daniel , Je suis né un jour bleu. À l’intérieur du cerveau extraordinaire d’un savant autiste, Paris, J’ai lu, 2009.

22 Ibid., p.224.

23 Ibidem, p.10.

24 SACKS, op.cit., p.240.

25 GEPNER dans Marchionni Anna-Livia, Une socio-anthropologie du syndrome d’Asperger dans ses relations à la nature et aux animaux : de la marginalisation au renouvellement identificatoire et culturel, Thèse de doctorat en anthropologie, Université de Liège, 2020, p.99.

26 HOWES, op.cit., p.148.

27 BERTHOZ Alain, Le sens du mouvement, Paris, Odile Jacob, 1997.

28 « En-dehors des cinq capteurs qui ont donné la liste des cinq sens – vision, olfaction, audition, toucher et goût -, il nous faut en identifier plusieurs autres, dans les muscles, les articulations, l’oreille interne. Nous avons en effet non pas cinq sens mais huit ou neuf ? En établir la liste a-t-il encore un sens ? Non, le cerveau ne traite pas les informations des sens indépendamment les unes des autres. Chaque fois qu’il engage une action, il fait des hypothèses sur l’état que doivent prendre certains capteurs au cours de son déroulement (…) Nous appellerons ces groupements de capteurs de « configurations » et nous dirons que le cerveau vérifie la configuration de capteurs spécifiés en même temps que le mouvement est programmé. » Ibid. p.11.

29 HALLOY Arnaud, La fabrique (culturelle) du sensible. Vers une approche dispositive en anthropologie, Habilitation à Diriger des Recherches, EPHE, 2021.

30 HOWES, op.cit., p.148.

31 Ibid., p.151.

32 Qui caractérisent aujourd’hui la plupart des sociétés contemporaines.

33 SERVAIS Véronique, « La mentalisation des chiens dans l'interaction ordinaire. Entre erreur anthropomorphique et compréhension sociale », dans Véronique SERVAIS, La science (humaine) des chiens, Bordeaux, Le bord de l’eau, 2016, p.121.

34 Massumi Brian, Parables for the Virtual: Movement, Affect, Sensation, Durham, Duke University Press, 2002.

35 Il s’agit ici d’un trait fréquent auquel il faut également associer, chez certaines personnes Asperger, des formes d’hyposensibilité, ou des fluctuations entre hyper- et hyposensiblités.

36 Marchionni, op.cit., p.217.

Pour citer cet article

Arnaud Halloy, « Déclinaisons synesthésiques. Un commentaire à propos de « Cultural Synaesthesia » de David Howes. », L'ethnographie, 7 | 2022, mis en ligne le 09 juin 2022, consulté le 27 novembre 2022. URL : https://revues.mshparisnord.fr/ethnographie/index.php?id=1200

Arnaud Halloy

Depuis son doctorat en anthropologie (2005), les recherches d’Arnaud Halloy portent sur la manière dont la religion est apprise, en explorant, dans une perspective ethnographique, l'influence mutuelle entre les dimensions cognitives, sensorielles, émotionnelles et sociales de l'apprentissage religieux. Il développe actuellement une nouvelle recherche en anthropologie de la santé centrée sur les savoirs expérientiels de personnes atteintes de psoriasis. Par le biais de méthodes ethnographiques, son objectif est de montrer comment la maladie modifie la manière dont ces personnes se rapportent à elles-mêmes (corps, esprit, émotions) et aux autres dans leur vie quotidienne, et comment elles développent des dispositifs et des dispositions qui leur permettent de mieux vivre avec la maladie malgré les symptômes chroniques.