Une longue histoire qui repousse les limites des capacités humaines
Si l’on se réfère aux manuels classiques d’Amóros1 en France, Guts Muths en Allemagne ou Per Henrik Ling en Suède, on constate que le développement de la gymnastique moderne était basée sur une connaissance différente de la performance, faite de ce qui était transmis de génération en génération par les artistes circassiens. D’autre part, plusieurs éléments semblent indiquer que le cirque moderne a aussi trouvé dans le sport, la gymnastique et ceux qui les pratiquent, la possibilité de porter ses spectacles auprès de toutes les classes sociales, comme l’indiquent Dalmau (1950) en Espagne, Martini (2000) en Italie et Silva2 au Brésil, parmi d’autres très nombreux chercheurs. De nombreuses études ont, en effet, fait état de cette relation à la fois étroite, contradictoire et parfois conflictuelle entre les arts du cirque et le sport.
En observant l’exemple brésilien, en particulier dans la deuxième moitié du XIXesiècle, ces relations paraissent évidentes et suscitent de multiples discussions dans les champs politique, scientifique et éducatif3. Ce serait une erreur que de croire que ce phénomène ne marque pas aussi jusqu’à notre époque contemporaine. Dans une étude récente, nous avons analysé des dizaines de cas d’anciens athlètes qui sont devenus des artistes circassiens professionnels au cours des dernières décennies, ce qui nous a permis de conclure que ce phénomène perdurait, engendrant de merveilleuses rencontres et parfois quelques incompatibilités4.
Le développement des écoles de cirque au cours des dernières décennies, en particulier, dont l’École nationale du cirque de Rio de Janeiro, au Brésil, et tant d’autres institutions internationales comme le CNAC en France, le Rogelio Rivel en Espagne, l’ENC-MTL au Canada, CARAMPA en Espagne, ou le NICA en Australie, pour n’en citer que quelques-unes, a renforcé ces relations entre sport et cirque.
Nos recherches indiquent également que beaucoup de compagnies de cirque (petites ou grandes) se sont formées sur la base d’un dialogue entre sport et cirque. Dans ce sens, quand on l’interroge sur la pertinence de la présence de gymnastes au sein d’un cirque, le directeur du casting de la compagnie internationale canadienne du Cirque du soleil, Bernard Petiot, répond :
L’un des sports dominants est la gymnastique acrobatique, tout simplement parce qu’elle ne nécessite aucun équipement. C’est un sport qui présente un certain avantage en termes de chorégraphie pour mettre au point des numéros. Viennent ensuite la gymnastique masculine et féminine, la gymnastique masculine, en particulier, qui offre un grand éventail d’aptitudes.5
Il semble que ces institutions séculaires maintiennent leurs activités en confrontant ces deux phénomènes contemporains. Ensemble les sportifs et les circassiens forment une cohorte d’hommes et de femmes montrant des corps en action. Ainsi, le cirque, comme art de l’impossible, de voler, sauter, jongler, en somme de tout le champ d’action du corps dans toute la multiplicité de ses possibilités6, représente pour des milliers de personnes, cet entre-deux, entre art et sport, ni tout à fait l’un, ni tout à fait l’autre, mais quelque chose d’hybride, un mélange des deux.
Nous avons toutefois aussi hérité d’Amorós et de toute une légion de figures de l’histoire du sport – et de la gymnastique7 –, une tradition du déni, ou, dans certains cas, une relation faite de tensions et de résistances. Ceci dit, bien qu’il y ait plusieurs exemples comme celui de l’incroyable histoire du gymnaste José Floriano Peixoto devenu artiste circassien de renom dans le Brésil du XIXe siècle8, les discours scientifique, pédagogique et médiatique continuent à alimenter la désinformation et à perpétuer des préjugés historiques. Aussi, bon nombre de ces discours qui mobilisent la société contemporaine, critiquent-ils la relation entre sport et art, le cirque et la gymnastique, sans reconnaître les éléments positifs de ce phénomène séculaire.
Rio 2016 – Des spectacles de cirque dans des sites de compétition
Il ne fait pas de doute que le lien historique entre art et sport s’est renouvelé de temps en temps9. Les événements géants ou mega events en sont un bon exemple en ce qu’ils incluent souvent des spectacles – dont du cirque – dans leur programmation (cérémonies d’ouverture, programmation culturelle, etc.).
L’édition 2016 des Jeux olympiques, qui s’est tenue à Rio de Janeiro, au Brésil, ne fait pas exception à la règle. La programmation culturelle de RIO-2016 a ainsi vu musiciens, danseurs et circassiens se répartir dans différents sites, y compris dans ceux où se tenaient les épreuves.
Au cours de l’année précédant les jeux, la Fondation nationale pour les Arts (FUNARTE), a lancé un appel d’offre, recrutant ainsi 10 compagnies de cirque dans différentes métropoles du pays, dans un effort de promotion culturelle dans le contexte des JO. Plus d’un million de réaux brésiliens (soit environ 300.000 dollars de l’époque) ont été investis. Plusieurs mois avant l’ouverture de Rio 2016, un projet international dédié à l’art créé par des sans-abris a été mené par le projet social de cirque Crescer e Viver à Rio de Janeiro dans le cadre de l’Olympiade culturelle de Rio 2016 (Celebra Cultura 2016). Dans le cadre de ce projet, « une délégation de 18 artistes, directeurs d’ONG et anciens sans-abris originaires du Japon, d’Australie, du Royaume-Uni, du Portugal et des États-Unis se sont joints à la population locale pour mettre en avant les œuvres réalisées par les sans-abris sous la forme d’une série de spectacles éphémères, ateliers et débats. »
Des étudiants de l’École nationale du cirque de Rio de Janeiro ont en outre participé à différents événements en marge de RIO-2016, dont des spectacles au « Club France » qui se sont déroulés à l’Association équestre brésilienne ; et en particulier, au concert « The Orbital Choir », présenté à la Maison suisse Brésil 2016 organisé par la Haute École de Musique et conservatoire de Lausanne (HEMU). Le concert a été annoncé comme :
une surprise pour les visiteurs avec un mélange de musique, de mécanique et d’acrobates. Après deux semaines de répétitions à Rio, le spectacle sera donné deux fois par jour du 2 au 4 août. Ce projet suisse a été rendu possible grâce au soutien de l’École nationale de cirque (RJ) et à la participation de ses acrobates.10
Dans le cas particulier de Rio de Janeiro, malheureusement, il n’est pas possible d’observer de changements structurels concernant les espaces et politiques publics, que ce soit en matière de sports, de pratique circassienne ou d’éducation. L’héritage des Jeux olympiques de Rio 2016 fait d’ailleurs l’objet de très vives critiques, pointant qu’il y a eu un impact social, culturel et économique bien moins important que promis, et ce, autant à l’échelle de la société brésilienne qu’à celle de la ville de Rio. Le cirque et le sport se sont néanmoins encore une fois rencontrés, renouant leurs liens historiques et démontrant comment l’un peut contribuer à la vivacité de l’autre.
Le corps comme capital – hypothèses préliminaires
Les arguments présentés montrent qu’une longue et profonde relation unit cirque et sport, bien que les doutes demeurent quant à la dimension positive de ce dialogue. Mon parcours personnel dans ces deux milieux m’a permis d’observer cette relation de près et de constater que certains conflits persistent ainsi que certaines interprétations superficielles et biaisées.
On pourrait citer bien des exemples et les formes d’interactions créées sont si diverses que toute tentative de réfléchir à cette influence semble vouée à l’échec du fait de sa complexité.
L’intérêt que je porte à la motricité humaine m’a amené à observer que le CORPS représente un élément catalyseur, et peut-être le principal capital, au sens où Bourdieu l’aurait entendu, dans la transition effectuée par des athlètes vers le monde du cirque et vice versa11.
Ainsi l’entraînement, la discipline et les sacrifices auxquels on soumet son corps tendent à mettre en lumière des éléments fondamentaux et ce, dans n’importe laquelle de ces pratiques12. Je me souviens très clairement, en interviewant l’acrobate de cirque brésilien Gustavo de Arruda Carvalho – un athlète qui a laissé derrière lui une carrière de gymnaste –, quand celui-ci m’a dit :
Un de mes maîtres était André Simard, un gymnaste canadien qui a révolutionné le monde du cirque dans les années 1990. Il s’est consacré au trapèze ballant et aux chorégraphies aériennes, donnant une nouvelle dynamique aux exercices et a mis au point l’autolonge, élastique sécuritaire offrant au trapéziste plus d’autonomie et sécurité. Dans le quadrant russe et au trapèze en duo, nous utilisons une adaptation de la technique des anneaux en gymnastique, méthode développée par un professeur de gymnastique russe du nom de Yuri Sakalov, qui enseigne à l’École supérieure des arts du cirque de Bruxelles (ESAC).13
Sur la base de ces expériences, deux hypothèses émergent, bien qu’on ne les ait pas confrontées :
-
la transition de l’athlète à l’artiste serait poussée par des considérations financières, devenant ainsi un mécanisme de professionnalisation (reconnaissance), un moyen d’échapper au modèle de l’amateur dans le sport ;
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elle peut aussi être motivée par la possibilité qu’elle offre de prolonger l’excitation14 (la poussée d’adrénaline, les entraînements rigoureux, la répétition sans fin, la quête de perfection, la pression qu’il faut surmonter).
Dans les deux, on perçoit un lien fort avec la performance, avec des engagements (déplacements et spectacles remplaçant les compétitions) et maintenant une routine de travail (plus ou moins souple). Le corps y est le centre d’attention, avec un accent mis sur la préparation physique, les techniques d’apprentissage et d’entretien, les traitements médicaux et surtout la volonté délibérée de relever sans cesse des défis.
Le rôle des mass médias – la promotion du corps en action
Il ne fait pas de doute que l’hyper-visibilité qu’offre les médias de masse a changé les comportements sociaux, en particulier dans la seconde moitié du XXe siècle. Le corps en action, y compris les exploits réalisés par les athlètes et les artistes avec leurs corps, sont devenus un objet économique pour les médias et par conséquent un objet de consommation pour le grand public.
Dans le contexte de la rédaction de cet article, le rôle des réseaux sociaux s’est développé et a donné à voir, plus que jamais auparavant, le corps comme capital dans le tissu social. Il en résulte que les performances sportives, et tout particulièrement les grandes compétitions et les spectacles mettant le corps en scène (danse, théâtre gestuel, cirque), trouvent un fort écho dans les médias.
Ces mêmes médias ont rendu le phénomène plus évident, alors que d’anciens athlètes occupaient la scène artistique, comme dans les grands spectacles de la compagnie belge de Franco Dragone, dans de plus petits cirques comme le Circo Zanni au Brésil ou même dans des compagnies de cirque traditionnel comme Circus Tyhany aux États-Unis. Dans tous ces exemples, nombreux furent les corps qui firent le « saut » des sports aux spectacles de cirque, parfois fortuitement, mais parfois attirés par des contrats de travail alléchants. Rien n’attire tant les médias que la possibilité de montrer des ruptures radicales, des exemples de réussite, bien que dans la plupart des cas, ces récits (dans les journaux, sur les médias en ligne, les blogs, ou les réseaux sociaux) n’identifient pas le corps comme capital comme catalyseur de ce processus.
La résilience rhizomatique comme modus operandi
Jan, interviewé, dit : « [l]es gymnastes ne peuvent gagner de l’argent à moins d’être les meilleurs. En tant qu’acrobate, je pratique le sport de haut niveau mais je ne suis pas parmi les meilleurs. Et pourtant, j’arrive à gagner de l’argent. Oui, et c’est dû à la façon dont j’ai choisi de me présenter. C’est là l’avantage d’être acrobate et non gymnaste. »15
Nous invoquons ici la notion de rhizome développée par Deleuze et Guattari16, afin de mieux comprendre la relation entre cirque et sport et vice versa. Et ceci vient de l’idée que les relations entre art et sport représentent l’un des moyens qui ont été trouvés pour résister et maintenir ces deux phénomènes en activité. En fait, en adoptant une perspective sociologique et parfois ethnographique, nos recherches mettent en évidence différents liens technologiques (équipement), procéduraux (méthodes d’entraînement) et aussi ayant trait aux techniques corporelles, suggérant ainsi un réseau complexe qui contribue aux deux domaines.
Nous observons que d’anciennes tensions sont encore actives, à la fois dans le discours des acteurs et dans l’information présentée par les médias, pointant des rapports de force encore à l’œuvre dans ce champ. Ce qui nous fait penser que des efforts supplémentaires sont nécessaires de la part de la science, de l’éducation et des médias afin de revisiter leurs positions et de reconnaître cet aspect positif.
Enfin, nous sommes conscients de faire face à un phénomène à la fois dialectique et paradoxal qui peut se manifester par un processus d’« artification du sport »17 mais aussi de « sportification de l’art »18. Dans le cirque et/ou dans le sport, les performances acrobatiques démontrent encore plus clairement la pertinence du corps comme capital.
