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L'Ethnographie

Anton Serdeczny, Du tabac pour le mort. Une histoire de la réanimation. Préface de Jean-Claude Schmitt, Champ Vallon, « Époques », 2018, 318p.

Laure-Hélène Gouffran

Mars 2020

1Quels liens peuvent donc bien entretenir les cigognes avec la construction des pratiques de réanimation du siècle des Lumières ? La réponse fait partie de celles proposées par Anton Serdeczny dans cet ouvrage issu de son travail doctoral. L’auteur nous invite à y suivre l’enquête qu’il a menée en partant d’une pratique surprenante de la médecine d’urgence du XVIIIe siècle , celle de l’insufflation de tabac dans le derrière des noyés en vue de les réanimer. Les questionnements de l’auteur, constamment renouvelés et déplacés, l’ont conduit à développer une approche originale sur un sujet qui ne l’est pas moins et dont on découvre, au fil des treize chapitres qui composent le livre, la richesse et la complexité. Adossée aux apports théoriques d’une microhistoire diachronique, son étude montre, par une collecte large de données sur un thème restreint, la potentialité de l’articulation entre l’histoire de la médecine et la culture orale. C’est en intégrant les apports d’une histoire des sciences en partie renouvelée par l’élargissement de son champ d’investigation, que l’auteur s’ancre dans un cadre théorique solide, et fait émerger des affres de la trivialité cet objet d’étude nouveau. Jusqu’alors essentiellement laissée de côté par les historiens, cette pratique incongrue lui sert de point de départ pour une étude de plus large portée qui touche à la construction des savoirs à l’époque moderne1. Une approche anthropologique lui permet de dépasser les cadres de réflexion traditionnels en déplaçant les frontières des champs disciplinaires à travers ce cas bien documenté, pour lequel il puise de façon ponctuelle mais convaincante jusqu’aux sources médiévales.

2Le livre s’ouvre par deux récits éloignés de plus de cinq cents ans. Deux récits de noyades enfantines et de réanimation qui mettent en évidence un changement advenu entre le XIIIe siècle et le deuxième tiers du XVIIIe siècle : l’apparition d’une procédure d'urgence appuyée sur des gestes précis parmi lesquels l’insufflation anale de tabac. Ainsi, Anton Serdeczny entame son enquête et s’attèle à reconstituer, à travers la documentation savante renfermant cette nouvelle recommandation, les facteurs et la chronologie de cette évolution. L’analyse des discours savants, lesquels se multiplient significativement entre 1733 et 1745, révèle l’apparente uniformité de ce que l’auteur présente comme un nouveau « paradigme réanimatoire » (p. 84). La poursuite de l’enquête sur les origines de la diffusion de ce paradigme fait converger les regards vers un lettré huguenot résidant à Neuchâtel. Concurremment à ses préoccupations géologiques, l'éclectique Louis Bourguet, trouve le temps de s'intéresser au sort des noyés. Il publie en 1733 dans le Mercure Suisse un article incitant les scientifiques à s’emparer du sujet de la réanimation et les institutions publiques à mettre en place des mesures d’action incluant l'insufflation alvine. D’abord resté assez confidentiel, ce discours est relayé dès 1740 par René-Antoine Ferchault de Réaumur. Ces deux acteurs semblent bien être à l’origine du paradigme qui structure bientôt les discours savants sur la réanimation médicale dans l’Europe du XVIIIe siècle. Tout au long de la première partie de son ouvrage, Anton Serdeczny tire ainsi le fil d’une généalogie intertextuelle des discours savants sur la réanimation, pour laquelle le lecteur aurait pu bénéficier avantageusement d'un catalogue des sources, voire d'une édition de certaines d'entre elles. Il propose une chronologie de cette construction scientifique qui mène à la mise en pratique du paradigme réanimatoire. Cette historicisation pose de fait la question des origines. Peut-on envisager que la réanimation soit vraiment une nouveauté ? La formalisation de cette question liminaire annonce les ambitions méthodologiques de l’auteur. Il s’agit de repérer un paradigme, de l’historiciser et de le vérifier à large échelle. Il s’agit également de considérer ce qui pourrait apparaître à travers la documentation comme des « anomalies » dans ce paradigme. La démarche entend soumettre chaque document au questionnement, les hapax étant envisagés non comme des indices incomplets, mais comme des opportunités d’éclairer les processus de mise en place des discours. Cette entrée en matière constitue parallèlement une présentation critique du corpus, lequel est soumis à une analyse serrée dans les pages suivantes, dans l’objectif de « parvenir à cerner les processus et les évolutions qui ont conduit à rendre pensable, possible ce nouveau discours sur la réanimation » (p. 91).

3La deuxième partie place donc les acteurs de la construction et du développement du paradigme au centre de la problématique. Premier constat : peu de médecins apparaissent parmi eux. Selon l'auteur, ce n’est donc pas dans le champ interne à la médecine et à ses évolutions qu’il faudrait chercher l’ensemble des origines du nouveau discours sur la réanimation. Il le démontre, entre autres, en envisageant puis en nuançant la mécanisation du corps comme fondement de cette nouveauté. D’autres facteurs sont à prendre en considération, ceux-là externes à la médecine. On touche ici à un vieux débat épistémologique de l’histoire des sciences (internalisme/externalisme) qui inscrit ce travail dans une veine historiographique claire, celle des travaux de l’historien américain Thomas Laqueur2. L'approche régressive d'Anton Serdeczny explore avec attention la piste confessionnelle récemment pointée dans l'histoire des sciences. En mettant en lumière le contexte protestant dans lequel semble évoluer la plupart de ses acteurs, il propose notamment une interprétation différente de celle de Maria Pia Donato concernant le tournant interventionniste de la médecine du XVIIIe siècle3. Les objectifs sont posés : l’auteur ne cède pas à la facilité explicative « de l’esprit des temps » et entend aller creuser plus loin dans la recherche de la construction sociale et discursive de la réanimation médicale. Car ces discours révèlent également la volonté et les enjeux des lettrés à participer aux processus de décision, à investir le discours sur la réanimation des morts apparents. Portant un regard nouveau sur des objets interprétés comme en marge des lois naturelles, « ces éclairés » construisent pour la société leur noyé-à-réanimer, lequel cristallise les mutations de sensibilité vis-à-vis de la mort à l’époque des Lumières.

4Si le développement de la réanimation pour laquelle semblent se passionner les savants du XVIIIe siècle s'avère désormais précisé, les pratiques étonnantes qu’ils préconisent restent absconses. Devant ce constat, la troisième partie du livre propose un renversement de l’approche. On pénètre ici dans un terrain sans doute davantage fréquenté par les médiévistes, celui des gestes des acteurs. C’est en s’attachant à répertorier ceux traditionnellement appliqués aux noyés que l’auteur mobilise la clef anthropologique, et met en lumière la porosité entre les registres culturels médicaux et populaires. Enfouissement dans la cendre chaude ou dans le fumier, roulement sur ou dans un tonneau, administration d’urine chaude : nous parcourons un ensemble de pratiques inégales, irrégulières et peu connues visant à réchauffer le corps du noyé ou à « choquer son épiglotte » afin de le ramener à la vie. L’auteur, dépassant le simple descriptivisme, recherche la logique interne de ces pratiques sans toujours pouvoir donner de réponse. Ce constat, effectué sans faux-semblant comme dans le cas de l'urine, est une preuve de la rigueur de la démarche, car l’enquête est un but en soi et ses diverticules sont également explorés. C’est par l’exploration de ces pratiques que l’on en revient à cette « insaisissable insufflation alvine » (p. 226) qui ne peut être appréhendée qu'en se départissant de tout raisonnement téléologique. Relevant systématiquement les mentions documentaires de cette pratique, l'auteur démontre la valeur d’un geste, qui n’a pourtant fait l’objet que d’une faible théorisation jusqu’aux années 1780. Si la présentation de cette collecte aurait gagné à intégrer quelques éléments réflexifs sur la méthode d'investigation et la typologie des sources, elle met néanmoins en exergue la difficulté de la démarche qui intègre au corpus des indices incomplets et liés à des contextes différents. Remontant à 1472, l’auteur se confronte à l’inscription dans le temps de ces pratiques et aux contradictions internes de la documentation. C’est là qu’apparaît la vraie originalité de ce travail. Cet écueil, Anton Serdeczny le dépasse en mobilisant à ce stade de l’enquête une perspective radicalement externaliste qui l’amène à examiner les interactions entre mondes savants et cultures orales dans la construction des innovations scientifiques.

5Et c’est en nous entraînant au pays des contes qu’il propose de réinjecter du sens à cette pratique de réanimation. Au fil des pages de la quatrième partie, l’auteur approche son objet d’étude par un nouveau biais. De l’iconographie au théâtre, il mobilise ainsi un corpus varié pour expliquer le succès de l’insufflation alvine. Ce faisant, il replace constamment la source et son interprétation au centre de la réflexion. Par de nombreux exemples, il nous fait découvrir l’impressionnante richesse sémantique de ce geste. Il met en lumière plusieurs thèmes liés de manière générale au carnaval (sexe, logiques d’inversion et/ou de rabaissement, folie). Une fois isolé le motif du « soufflacul », soit la circulation carnavalesque du souffle4, l’auteur mobilise alors, à travers le support narratif du conte, l’oralité qu’il pressent comme vecteur de ce motif. La notion d’oralité est ici entendue dans son acception large recouvrant un ensemble de représentations, de mythes et de rites. Dépassant le simple recours aux « mentalités », il articule patiemment l’histoire des sciences et l’anthropologie culturelle, démontrant l’antériorité du geste carnavalesque du « soufflacul » sur l’insufflation alvine médicale. En s'appuyant sur le conte médiéval Unibos, le rite populaire encore vivant de la danse du barbier ou le mythe de l’hibernation subaquatique des hirondelles et des cigognes, il propose une relecture anthropologique des pratiques de réanimation. Cigognes et « soufflacul résurrectionnel » sont ainsi réunis dans ce qu’il propose d’interpréter comme un ensemble symbolique cohérent « mettant en jeu le sens dessus-dessous et le lien entre la vie et la mort » (p. 302). Éclairée par le déchiffrement anthropologique, l’insufflation alvine apparaît adossée à un système de représentations : celui du monde inversé dans lequel cette pratique de réanimation répond à d’autres mythes et ne relève pas seulement d’une conception médicale produite par la Raison des Lumières.

6À travers cet ouvrage, Anton Serdeczny interroge de fait la porosité du registre symbolique et sa capacité à pénétrer d’autres sphères. Ce faisant, il met en question le paradigme de partition culturelle5 et nous amène à réfléchir avec lui sur les limites des catégories d’analyse. En définitive, l'objet de ce livre n’est donc pas tant l’étude de cette pratique déconcertante qu’est l’insufflation de tabac dans le derrière des noyés, qu'une proposition de relecture des objets « scientifiques » du XVIIIe siècle à travers les approches de l’anthropologie culturelle. Cette étude constitue une opportunité heuristique développée comme un renversement méthodologique : accéder à un pan de la culture orale par le biais des sources savantes. Au prix d’une articulation fine entre le matériau interprétatif et l’analyse de l’objet historique, une interrogation des corpus documentaires permet de déplacer constamment les questionnements en ne les enfermant pas à priori dans un champ historique et révèle une circulation entre les répertoires scientifiques et oraux. Plus largement l’auteur développe par induction et contre-induction une réflexion sur la fabrication des sciences à l’époque moderne, dans laquelle l’élément culturel est considéré comme un répertoire certes mouvant, mais néanmoins mobilisable.

Notes

1 D. Pestre, « Pour une histoire sociale et culturelle des sciences. Nouvelles définitions, nouveaux objets, nouvelles pratiques », Annale. Histoire. Sciences Sociales, 3 (1995), p. 487-522.

2 T. W. Laqueur, Le Sexe en solitaire. Contribution à l’histoire culturelle de la sexualité, Paris, 2005.

3 M. Pia Donato, Sudden death : medicine and religion in eighteenth-century Rome, trad. de Valentina Mazzei, Farnham, Ashgate, 2014.

4 C. Gaignebet, J. D. Lajoux, Art profane et religion populaire au Moyen Âge, Paris, 1985.

5 R. Chartier, « Le monde comme représentation », Annales ESC, 6 (1989), p. 1505-1520.

Pour citer cet article

Laure-Hélène Gouffran, « Anton Serdeczny, Du tabac pour le mort. Une histoire de la réanimation. Préface de Jean-Claude Schmitt, Champ Vallon, « Époques », 2018, 318p. », L'ethnographie, 2 | 2020, mis en ligne le 20 mars 2020, consulté le 25 novembre 2020. URL : https://revues.mshparisnord.fr/ethnographie/index.php?id=458