L’ouvrage de l’anthropologue Caroline Nizard interroge de manière originale la question du corps dans le yoga et plus particulièrement les processus de transformation corporelle liés à l’apprentissage du yoga et leurs conséquences.
Pour ce faire, l’auteure mobilise trois types de données au niveau méthodologique. D’une part, elle utilise les données ethnographiques issues de l’observation participante et d’entretiens extraits de ses terrains (cours hebdomadaires et festivals de yoga en Suisse, en France et en Inde de 2013 à 2017) avec un suivi longitudinal qui lui permet de suivre, décrire et analyser avec une grande finesse les transformations des parcours de vie. D’autre part, elle mobilise les données issues d’autres corpus théoriques (comme ceux de l’entretien d’explicitation de la méthode psychologique de Pierre Vermersh1 ou de l’analyse anthropologique des données en première et troisième personne de Francisco Varela2). Enfin, elle utilise la collecte de données physiologiques issues d’expérimentations visant à déterminer l’évolution de la fréquence cardiaque et respiratoire des pratiquants de yoga.
Par ailleurs, ses choix théoriques, également pluridisciplinaires, se portent sur des auteurs qui, à la suite de Marcel Mauss et de ses « techniques du corps »3, proposent des concepts qui permettent de sortir du dualisme et de penser la construction réciproque du corps et du monde, de la perception et de l’action. Elle mobilise ainsi aussi bien Michel Foucault et ses « techniques de soi » et processus de « subjectivation » que le concept de « corporéité » de la phénoménologie Merleau-Pontienne, les « conduites sensori-motrices » de Jean-Pierre Warnier ou la théorie de « l’énaction », comme voie moyenne de co-émergence du corps et de monde à travers l’action, de Francisco Varela4.
Dans une première partie, l’auteure propose une rapide contextualisation historique des notions de yoga, de prâna et de corps qui sont ensuite au centre de l’ouvrage en insistant sur le fait que les sens, usages et pratiques du yoga n’ont cessé d’évoluer au fil des siècles. Elle passe rapidement sur la période ancienne pour montrer comment ces notions subissent une transformation profonde lors de la période coloniale et du nationalisme du néo-hindouisme du milieu du XIXème et du début du XXème siècle, en mettant en exergue quelques figures clés qui contribuent à cette ré-interprétation du yoga dans un sens à la fois spirituel, philosophique et médical. Elle revient ensuite sur l’histoire de sa diffusion en France et en Suisse et montre à quel point la dimension corporelle du yoga devient prioritaire aujourd’hui, rejoignant un intérêt pour le bien-être et le développement personnel.
Dans les deuxième et troisième chapitre, davantage ethnographiques, l’auteure présente ses différents terrains (en contrastant le terrain européen avec le terrain indien), dans leurs espaces, leurs pratiques et leurs stratégies de légitimation, parfois en tension, en termes de santé, d’activité corporelle ou d’éveil spirituel. Après une rapide description sociologique des différents pratiquants et professeurs rencontrés, elle met en lumière leurs motivations en s’appuyant sur une analyse attentive et fine de leurs parcours de vie, ce qui l’amène à proposer une typologie selon l’intensité de la pratique qu’elle ré-utilise ensuite tout au long de l’ouvrage. Elle distingue en effet ce qu’elle appelle le type du glaneur (ou pratiquant occasionnel), de celui de l’enthousiaste et du passionné (dont toute la vie et l’hygiène de vie tourne autour du yoga). Elle peut ainsi, à travers cette typologie, s’interroger de manière plus subtile et différenciée sur les raisons qui font que l’apprentissage du yoga entraîne ou non un processus de transformation des modes de vie ou du rapport au corps.
C’est d’ailleurs à cette question que s’attellent les deux prochains chapitres (4 et 5) où l’auteure montre que, si le yoga répond et correspond principalement, au moins chez les glaneurs, à l’injonction sociale ambiante au bien-être et à la santé, il peut devenir pour les enthousiastes et plus encore pour les passionnés un véritable facteur de transformation. En effet, l’appropriation de nouvelles valeurs (particulièrement celle de l’expérience pratique) et de connaissances textuelles liées à l’Hindouisme s’accompagne d’une orthopraxie et donc de nouvelles techniques de soi et subjectivations, entrainant un changement du mode de vie tout entier.
Les chapitres 6 et 7 essaient plus précisément d’expliquer comment se déroule le processus d’apprentissage, à partir de l’expérimentation et de l’étude particulière d’une technique de respiration, le Nadi shodhana. L’auteure met ici en pratique l’approche pluridisciplinaire en mobilisant différentes méthodes et différents niveaux d’analyse sur le corps. Elle montre ainsi que plus le niveau des pratiquants est élevé, plus l’attention corporelle l’est aussi et plus « l’acquisition des couplages sensori-moteurs a fait émerger une nouvelle corporéité »5 qui s’exprime dans un vocabulaire technique sanskrit parfaitement intégré. Ainsi « le corps se transforme dans l’action » et par le langage (notamment par le discours du professeur) qui « participe à l’émergence d’une nouvelle relation au monde. »6
Ces « incorporations » qui renouvellent le rapport que les pratiquants entretiennent avec leur corps peuvent également avoir des conséquences aussi bien sur les interactions sociales que sur l’hygiène alimentaire, le rapport à l’environnement et les pratiques liées à la santé, comme le montrent les chapitre 8 et 9. Les liens entre corporéité et relation à l’environnement peuvent ainsi être compris à partir de la notion de prâna que les pratiquants, quels que soient les sens qu’ils lui donnent, comprennent de manière holistique.
Le dernier chapitre s’intéresse pour finir à la question du yoga comme « spiritualité » (définie dans les discours émiques par opposition à la catégorie de « religion », en mettant notamment l’accent sur l’expérience individuelle). L’auteure utilise ici une nouvelle typologie (curieux, explorateurs, croyants) qui lui permet à nouveau de différencier l’analyse en fonction des participants. Elle montre par ailleurs le rôle que peuvent jouer les pratiques d’origine hindoue, notamment des vacances en ashrams, dans la construction de cette dimension « spirituelle » du yoga où le corps joue un « rôle pivot »7.
L’étude de Caroline Nizard a le courage de s’aventurer hors des sentiers battus d’une approche ethnographique monolithique en mettant en œuvre une démarche pluridisciplinaire qui mobilise des auteurs et des approches variées, aussi bien au niveau méthodologique qu’au niveau théorique pour comprendre ce qui est en jeu dans les processus d’apprentissage du yoga, notamment dans l’entrelacement complexe de la parole performative et du corps dans l’émergence de nouvelles manières d’être au monde. Nous ne pouvons que saluer ce courage qui semble particulièrement nécessaire pour aborder, en la renouvelant, la question complexe du corps en anthropologie, pris dans un processus d’action et de transformation de soi et du rapport au monde et pour « dépasser une compréhension du corps en tant que représentation sociale »8. Dans le « nouveau contexte » de « renouvellement des travaux de la phénoménologie du corps par les neurosciences »9, l’anthropologie a tout à gagner à un tel enrichissement par d’autres disciplines.
Certes, comme le remarque l’auteure, « le positionnement ethnologique en tant que participant-comme-observateur » peut parfois présenter « des difficultés d’objectivation plus aboutie »10, mais la démarche permet certainement une compréhension plus fine, par l’expérience corporelle, du vécu et des discours des pratiquants. On peut aussi parfois regretter que les concepts philosophiques mobilisés ne soient pas d’avantage développés, ce qui permettrait d’approfondir encore un peu plus la problématique. Par ailleurs, l’apport de la philosophie indienne elle-même aurait pu ici s’avérer particulièrement intéressant, mais ce serait là le travail d’un indianiste ; ce que Caroline Nizard n’a jamais eu la prétention d’être (comme elle le rappelle dans la conclusion). D’ailleurs, les terrains indiens eux-mêmes ne sont présentés à titre comparatif que pour mieux mettre en exergue et comprendre les terrains suisses et français, dans une démarche essentiellement ethnologique.
C’est certainement à ce titre, dans l’analyse fine des discours des pratiquants de yoga, qu’on trouvera le plus d’intérêt à l’ouvrage de Caroline Nizard qui a, en outre, le mérite d’ouvrir son lecteur à la pensée de bien d’autres auteurs, parfois méconnus.
