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L'Ethnographie

Identifier le patrimoine culturel immatériel (PCI) des territoires avec les communautés : un projet d’inventaire des géants et de leurs fêtes au nord de la France

Identifying the intangible cultural heritage (ICH) of territories with communities: an inventory project of giants and their festivals in northern France

Séverine Cachat

Janvier 2023

DOI : https://dx.doi.org/10.56698/ethnographie.1401

Résumés

Entre 2012 et 2014, la Maison des Cultures du Monde-Centre français du patrimoine culturel immatériel a expérimenté un inventaire des géants et de leurs fêtes au nord de la France, parmi lesquelles deux figurent sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. Ce projet de recherche-action, mis en œuvre avec des partenaires et acteurs locaux, a suscité d’intenses réflexions et débats sur la manière d’aborder cette pratique vivante et diverse, associant patrimoines matériel et immatériel, qui mobilise des communautés locales, des formes d’expression et des savoir-faire multiples.

Between 2012 and 2014, the Maison des Cultures du Monde-French Center for Intangible Cultural Heritage experimented with an inventory of giants and their festivals in the north of France, among two inscribed on the UNESCOs Representative List of Intangible Cultural Heritage. This research-action project, implemented with local stakeholders and partners, has generated intense reflections and debates on the way to approach this living and diverse practice, associating tangible and intangible heritages, which mobilize multiple communities, forms of expression and know-how.

Texte intégral

1Privilégiant une conception «  dynamique de la notion de tradition en conjuguant une approche collaborative et de recherche appliquée où les dialogues entre théoriciens et praticiens seront essentiels », cette journée d’études sur la mémoire patrimoniale et territoriale dans les Hauts de France1 nous invitait à revenir, quelques années plus tard, sur un programme joyeusement expérimenté entre 2012 et 2014 par la Maison des Cultures du Monde-Centre français du patrimoine culturel immatériel (CFPCI) et ses partenaires, dans le cadre d’un appel à projets du ministère de la Culture pour l’inventaire du PCI en France.

Des géants à l’UNESCO

2Chaque année, des milliers de géants défilent dans les rues d’Europe occidentale, lors de grands rassemblements festifs. On les rencontre principalement aujourd’hui en Belgique, en Espagne et en France, ainsi que de façon plus ponctuelle aux Pays-Bas, en Italie, en Autriche…

3Apparus dans les processions urbaines et religieuses dès la fin du XIVe siècle, ils illustrent alors des épisodes de la Bible, de la Légende dorée ou du cycle de Charlemagne. Mis à mal par la Réforme et la Contre-réforme, puis par les Lumières, ils vont renaître au XIXe siècle, dépourvus de leur caractère religieux. Ancrés dans la culture populaire, les géants conservent une importante valeur identitaire pour les habitants. Emblèmes d’une ville ou d’un quartier, ils représentent des héros mythiques, des personnalités locales, des métiers ou des monstres qui ont trait à l’origine légendaire, à l’histoire ou à la vie de la cité.

4Construits pour être portés par une ou plusieurs personnes, ces immenses mannequins, qui peuvent mesurer plus de dix mètres de haut, animent les carnavals, les ducasses ou les fêtes patronales. Les processions diffèrent d’une localité à l’autre, mais chacune obéit à un rituel précis. Accompagnés de leurs musiciens, les géants réinterprètent des scènes symboliques, dansent dans les rues et jouent avec la foule. Intimement liés à la vie de la communauté qu’ils représentent, les géants peuvent aussi se marier et fonder une famille.

5En 2005, les «  Géants et dragons processionnels de Belgique et de France » sont proclamés «  chefs-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité  » par l’UNESCO. Le dossier de candidature, initié par la Belgique, inclut quatre éléments sur le territoire français : les fêtes de la Tarasque à Tarascon (Bouches-du-Rhône), le carnaval de Pézenas (Héraut) et son Poulain, les fêtes de Gayant à Douai (Nord), le carnaval de Cassel (Nord) avec Reuze papa et Reuze maman2. En Belgique, cinq événements sont concernés : la Ducasse d’Ath3 (Hainaut), la Ducasse ou Doudou de Mons (Hainaut), le Meyboom de Bruxelles, l’Ommegang de Malines (Anvers) et l’Ommegang de Termonde (Flandres orientales), qui a la particularité de se dérouler tous les dix ans. L’Espagne, partie prenante au projet de candidature, se retirera en raison d’un désaccord concernant les communautés de Catalogne, région où se concentrent les manifestations de géants.

6Le programme des «  chefs-d’œuvre » avait été lancé en 2001 par l’UNESCO afin d’attirer l’attention internationale sur cette nouvelle catégorie patrimoniale, en parallèle du travail de rédaction de la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, dont le principe avait été approuvé la même année par la 31e Conférence générale de l’UNESCO. Avec l’entrée en vigueur de cette Convention (adoptée en 2003), ces géants et leurs fêtes seront intégrés en 2008 à la Liste représentative du PCI de l’humanité, à l’instar des 89 autres anciens « chefs-d’œuvre » ainsi proclamés entre 2001 et 2005.

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[Fig. 1] La famille Gayant devant la mairie de Douai © S. Deleurence

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[Fig. 2] Carnaval de Cassel, Reuze Papa et Reuze Maman, collection Maison des Géants

Le contexte de l’inventaire

7Chaque État partie à la Convention de 2003 s’engage, selon les modalités qui lui sont propres, à dresser et tenir à jour un ou plusieurs inventaires du PCI sur son territoire : dans le cadre d’une candidature pour la Liste représentative du PCI de l’humanité (UNESCO), l’élément en question doit figurer dans cet inventaire4. Toutefois ce critère n’était pas en vigueur à l’époque du programme des « chefs-d’œuvre », et les éléments concernés par le dossier des «  géants et dragons processionnels » ne figuraient donc pas, avant le projet dont il est question ici, dans l’inventaire du PCI en France. Ce dernier avait été initié en 2008, soit deux ans après la ratification de la Convention par la France (2006), par l’ancienne Mission à l’ethnologie du ministère de la Culture (il est aujourd’hui piloté par le Département de la Recherche, de la Valorisation et du PCI au sein de la Délégation à l’inspection, la recherche et l’innovation de la Direction générale des Patrimoines et de l’Architecture). Après quelques années d’expérimentation sur la base de campagnes thématiques et/ou régionales confiées à des chercheurs, il s’agissait, dans l’esprit de la Convention, d’ouvrir l’inventaire à la participation des communautés, au moyen d’un appel à projets pluriannuel.

8C’est dans ce contexte qu’entre 2012 et 2015, la Maison des Cultures du Monde, désignée Centre français du patrimoine culturel immatériel en 20115, a coordonné un «  inventaire des géants, dragons et animaux processionnels de France ». Compte tenu du nombre d’éléments concernés ainsi que de la périodicité des manifestations, il avait été proposé d’organiser la recherche en deux volets : les géants et leurs fêtes au nord de la France d’une part, et d’autre part les dragons et animaux totémiques, présents en particulier en Occitanie et notamment dans le département de l’Hérault.

9La Maison des Cultures du Monde (MCM), par l’intermédiaire de son ancien directeur puis président Chérif Khaznadar, s’était attachée à faire connaître les géants et autres animaux fantastiques bien au-delà de leur région d’origine. Opérateur de l’année de la France en Inde (1989), elle y avait notamment embarqué Jean le Bûcheron, le géant de Steenvoord, et le Poulain de Pézenas, ainsi que leurs nombreux porteurs et musiciens. Depuis lors, le Poulain de Pézenas est d’ailleurs doté d’une structure démontable en aluminium, plus légère que l’ancienne structure en bois et conçue spécialement pour lui permettre d’entrer dans le train d’un avion. Quant à Gayant de Douai, également pressenti, l’invitation fut refusée par les autorités locales en charge des géants qui ne peuvent ni ne doivent quitter leur ville et ses habitants. Au-delà de l’anecdote, cet épisode témoigne de la fonction essentielle et du sérieux avec lequel sont considérées ces effigies que certains anthropologues ont qualifiées de totémiques (s’agissant plus spécifiquement des formes animales). Ainsi les Douaisiens se nomment eux-mêmes les enfants de Gayant ou les « vint’ d’osier » (ventres d’osier, matériau avec lequel est construite la structure des géants).

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[Fig. 3] Intérieur du panier de Gayant, Douai © S. Deleurence

10Plus tard, la MCM avait porté le projet, hélas non abouti, d’un défilé de géants et dragons à Paris, pour lequel elle avait développé des contacts réguliers avec plusieurs collectivités et associations de praticiens. À travers ce nouveau projet, il s’agissait donc de mettre en « conformité » l’inventaire national avec les listes internationales de l’UNESCO, en incluant dans celui-ci les quatre fêtes concernées. Il s’agissait aussi d’envisager cet élément de façon plus inclusive et représentative de la diversité des pratiques populaires associées, en intégrant d’autres événements et leurs géants. En effet, la notion de chef-d’œuvre (du patrimoine oral et immatériel de l’humanité) induisait une hiérarchie entre des fêtes relevant de l’exception par leur ancienneté, leur complexité et/ou leur ampleur, « méritant » d’être proclamées comme telles à l’exclusion d’autres pratiques plus modestes ou récentes. Cette « confusion » sera ainsi largement entretenue par le passage des 90 anciens chefs-d’œuvre sur la Liste représentative du PCI de l’humanité lors de l’entrée en vigueur de la Convention en 2008. Elle continue d’imprégner les listes de l’UNESCO — bien que l’inscription ne soit censée introduire aucune hiérarchie avec les éléments non inscrits, puisque basée sur la valeur pour les communautés concernées et non pour une expertise externe.

Un projet, des communautés

11Pour ce travail sur les géants et leurs fêtes au nord de la France, le CFPCI s’est donc associé avec la Maison des Géants située à Ath en Belgique, dont le président Jean-Pierre Ducastelle a assuré le conseil scientifique, et la Ronde des géants alors basée à Ronchin dans le département du Nord, dont trois membres ont réalisé les enquêtes de terrain ainsi que la corédaction des fiches en étroite collaboration avec le CFPCI. La Maison des Géants, créée en 2000, est un musée consacré aux géants d’Europe. L’exposition permanente présente des géants ainsi que des collections d’affiches, de lithographies et d’objets qui évoquent l’histoire de ces manifestations festives et le processus de création des figures gigantesques. La Maison accueille également un centre de documentation. L’association régionale la Ronde des Géants, créée en 1977, se dédie à la sauvegarde, l’étude et la promotion des géants au nord de la France. Elle possède elle-même plusieurs géants et avait alors initié un inventaire en ligne, la « Géanthèque ». Les artistes de la Ronde des Géants ont assuré la restauration de plusieurs géants historiques, dont ceux de Cassel, et la création ou la recréation de nombreux géants dans le nord de la France et en Belgique. Ces deux associations co-éditent depuis 1997 le calendrier des sorties annuelles des géants de France et de Belgique : elles sont de ce fait en contact étroit avec de très nombreuses villes et associations qui possèdent et animent des géants.

12Dans une démarche de recherche-action, le projet devait associer « recherche, documentation et action culturelle en faveur de la reconnaissance, de la transmission ou de la valorisation du patrimoine culturel immatériel ». En amont de l’inventaire proprement dit, incluant l’enquête de terrain et la rédaction des fiches, une recherche documentaire avait permis un recensement critique des sources bibliographiques, filmographiques et webographiques, et un annuaire des acteurs avait été établi afin d’identifier les structures et personnes-ressources (collectivités et associations en charge de l’entretien des géants, de l’organisation et de l’animation des fêtes associées). Le projet comprenait également une exposition avec un programme d’animations et d’activités de médiation (rencontres avec des artistes « géantiers », sorties de géants, ateliers pour les scolaires, centres sociaux et de loisirs), ainsi qu’une restitution aux communautés.

13L’exposition intitulée « À pas de géants »6 abordait le contexte historique et l’étendue géographique du phénomène, ses fonctions sociales, symboliques et rituelles, les savoir-faire associés à la création et la restauration des géants, la question de la transmission, les évolutions et réappropriations contemporaines… Elle présentait une partie des géants et fêtes faisant l’objet des fiches d’inventaire alors en cours de réalisation : carnaval de Cassel, fêtes de Gayant à Douai, fête du géant Saint-Nicolas et du Père Fouettard, journée Stop de Steenwerck, rondes de géants, processus de création de l’Islandais de Gravelines ainsi que d’Hippolyte et Titée de Lesquin. À l’issue du projet, des kakémonos ont été réalisés à destination des collectivités ou associations impliquées dans les enquêtes, reprenant une partie de l’information produite pour l’inventaire ainsi qu’une contextualisation au regard du patrimoine culturel immatériel. Ce projet qui avait émergé au cours de la recherche répondait à une demande des communautés de pouvoir conserver un support matériel leur permettant de valoriser leur(s) géant(s) et de communiquer sur la notion de PCI, pour une reconnaissance de leurs pratiques. Une présentation publique aura lieu à l’occasion de la sortie du calendrier des géants 2015 à Hazebrouck (Nord).

Le choix des éléments et le périmètre de l’inventaire : qu’est-ce que le PCI des géants ?

14Les objectifs de l’enquête, son échelle et la définition des éléments à inventorier ont fait l’objet de nombreux échanges et négociations avec les partenaires de la Ronde des Géants et de la Maison des Géants. En effet, le monde des géants témoigne à la fois d’un dynamisme et d’une pluralité remarquables. Il existe plus de 500 figures gigantesques au nord de la France7 : tandis que l’existence des Gayant de Douai est attestée depuis le XVIe siècle, certains géants renaissent après une longue interruption, parfois à plusieurs reprises à l’image des géants Batisse et Zabelle qui animent aujourd’hui les fêtes de la Mer à Boulogne-sur-Mer.

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[Fig. 4] Géants de Boulogne 1923 - fonds Daniel Tintillier

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[Fig. 5] Géants de Boulogne 1956 - fonds Daniel Tintillier

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[Fig. 6] Géants de Boulogne 1981 - fonds Daniel Tintillier

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[Fig. 7] Géants de Boulogne 2013 © Dorian Demarcq

15De nouvelles effigies apparaissent chaque année, avec une accélération constatée depuis une trentaine d’années. Par ailleurs, le phénomène mobilise plusieurs catégories d’éléments relevant du PCI tel que défini par la Convention de l’UNESCO : événements festifs et rituels, pratiques sociales, littérature orale, musiques, chants, danses, techniques… La création, l’entretien ou la restauration d’un géant requièrent les savoir-faire de vanniers pour la structure en osier et rotin (buste et « panier ») ; ceux de plasticiens pour la tête, parfois le buste, les épaules, bras et mains (bois, grillage, plâtre, produits synthétiques, carton peint, crin de cheval…) ; ceux, encore, de couturières pour la confection du costume… Le portage et l’animation des géants nécessitent des années d’apprentissage ; leurs sorties sont accompagnées de musiciens maîtrisant un répertoire spécifique — certains géants possèdent même leur propre air. Dans la région, de nombreuses expressions issues de la culture des géants sont entrées dans le langage courant, témoignant de leur ancrage local et de leur valeur identitaire pour les habitants : à Douai par exemple, « faire Gayant » signifie participer aux fêtes de Gayant.

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[Fig. 8] Porteurs à l'intérieur du géant Totor de Steenwerck 2013 © S. Deleurence

16Dès lors, comment appréhender de façon pertinente ce phénomène, pour rendre compte de sa complexité ? Faut-il inventorier des géants ou des familles de géants, des pratiques ou des savoir-faire, procéder par ville ou par quartier ? Qui sont les communautés concernées, à différentes échelles ? En d’autres termes, « par quel bout prendre la fiche » ? En l’absence (à l’époque) de limitation du nombre de caractères des fiches, comment fournir des informations suffisamment précises et complètes tout en assurant une consultation aisée dans le cadre d’un inventaire en ligne ? Enfin, dans les moyens forcément limités de la recherche, quels critères de sélection adopter ? Il a en effet fallu prendre en compte les contraintes spécifiques de l’enquête, associant participation aux sorties, qui se déroulent à date fixe parfois sur plusieurs jours, et entretiens avec les personnes-ressources, très peu disponibles pendant ces fêtes et leur préparation. Il a ainsi semblé pertinent de ne pas multiplier les fiches, au risque d’une approche réductrice, et de procéder par fête, ancrée dans un territoire et une communauté, plutôt que par géant. Il s’agissait d’adopter une démarche qui rende compte à la fois de la diversité du phénomène et de ses évolutions ; des fonctions sociales et symboliques qu’il revêt aujourd’hui pour les communautés ; de la transmission continue au passage des générations d’un ensemble de représentations, de pratiques, de connaissances et de savoir-faire.

17Dix événements ont été retenus, avec les géants ou familles de géants qui leurs sont associés. Certains impliquent des géants historiques et déjà patrimonialisés ; d’autres abordent le processus de création et de recréation de « nouveaux » géants, témoignant des usages et des appropriations les plus contemporains. Ces manifestations illustrent différents contextes festifs et rituels (carnaval, fête communale, ronde de géants, mariages et baptêmes de géants) et chacune permet d’aborder plus spécifiquement un aspect du phénomène : « généalogie » des familles de géants, conception, entretien ou restauration des figures gigantesques, portage… Une partie des fiches trouvait un prolongement dans la « Géanthèque » de la Ronde des Géants, alors en ligne, qui décrivait de façon complémentaire les géants dans leur dimension matérielle.

18Au-delà des fêtes institutionnalisées, le PCI des géants renvoie en effet à la capacité créatrice de communautés à s’incarner collectivement dans une figure emblématique de valeurs et d’une identité partagées, et à faire vivre ou revivre celle-ci rituellement, selon des pratiques et des savoir-faire anciens, mais aussi selon leurs besoins actuels. Pour autant, ces choix auraient probablement été différents sans la collaboration avec l’association la Ronde des Géants, ou dans le cadre d’une collaboration avec d’autres acteurs. Outre les « incontournables » tels que les géants de Cassel et de Douai, l’inventaire aurait sans doute été orienté vers d’autres fêtes plus anciennes, plus connues et reconnues, plus conséquentes en termes de fréquentation, bref, a priori plus « emblématiques » de cette tradition au détriment de fêtes plus récentes ou confidentielles. Mais les communautés comme leur PCI sont vivantes et diverses : elles ont leurs réseaux et logiques d’acteurs, leurs intérêts, leurs propres représentations de la tradition qu’elles portent et sur lesquelles, selon les critères « unesquiens », doivent se fonder l’identification (et l’inventaire) de leur PCI. Ainsi la Ronde des Géants n’est pas associée à un géant particulier ou une localité : elle réunit des passionnés et des artistes « géantiers » qui ont contribué à la restauration, la naissance ou la renaissance de nombreux géants dans le nord de la France et en Belgique, développant au fil de collaborations avec les communautés locales des affinités, mais aussi parfois des visions divergentes. Si toute démarche de PCI et a fortiori celle d’inventaire doivent, selon la Convention, s’efforcer d’assurer la plus large participation possible des communautés concernées, celles-ci sont rarement unifiées. Il s’agit alors de tâcher de refléter, et de prendre en compte, la diversité des points de vue. Le PCI est un champ de tensions, parfois, et de négociations toujours.

19Selon la Convention encore, dans la démarche d’inventaire la représentation des communautés de leur propre patrimoine vivant doit primer sur les critères d’objectivité, d’exhaustivité voire d’authenticité — incompatible avec la nature profondément dynamique du PCI — ce qui interroge la place et la légitimité d’un tel inventaire national du PCI au sein d’un département de recherche et plus largement d’une institution patrimoniale fondée sur une expertise scientifique et technique. De façon anecdotique, mais symptomatique, l’inventaire s’est ainsi confronté à la taille controversée de certains géants — parfois appréciée de façon approximative et majorée par les communautés.

Sauvegarde versus conservation ?

20La mise en œuvre de l’inventaire témoigne ainsi des tensions et des frottements entre les valeurs a priori antinomiques qui irriguent l’institution patrimoniale fondée sur un « régime d’objet »8, et celles qui président au PCI fondé sur les communautés. Celles-ci se manifestent en particulier s’agissant d’éléments du patrimoine vivant qui impliquent un patrimoine matériel, quant à leur traitement respectif. Ainsi l’inventaire du PCI, orienté vers la sauvegarde, invite à réfléchir sur les mesures existantes et/ou à développer, mettant en lumière un aspect des liens entre les patrimoines matériels et immatériels des géants, et plus généralement la manière de concilier la sauvegarde des manifestations immatérielles et la conservation du patrimoine mobilier qui en constitue le support9.

21À la fin des années 1990 à Cassel, une réflexion est engagée sur l’ensemble des éléments du patrimoine de la fête, et la manière d’assurer sa transmission aux générations futures. En 1999, des mesures conservatoires sont prises afin de protéger et préserver les géants originaux — les plus anciens de la région — en raison de leur grand âge et de leur état. Les deux géants Reuze Papa (1827) et Reuze Maman (1860), ainsi que le cheval-jupon et le coq-jupon qui les accompagnent, sont inscrits en 2000 à l’inventaire des Monuments Historiques, en tant qu’objets mobiliers. Après avoir recueilli des fonds par souscription et par subvention, la Ville de Cassel et l’association des Amis de Reuze Papa et de Reuze Maman confient au plasticien et « géantier » Stéphane Deleurence, de l’association la Ronde des Géants, le soin de créer les répliques. Les nouveaux géants Reuze Papa et Reuze Maman voient le jour respectivement en 2000 et en 2001 ; le cheval-jupon et le coq — jupon seront répliqués à leur tour en 2005. En 2013, ils prennent la place des géants originaux lors des sorties — et depuis s’usent aux mêmes endroits parce qu’ils font l’objet des mêmes pratiques. Quant aux originaux, ils ne sortent plus du Musée de Flandre à Cassel où ils sont conservés, aux côtés d’anciennes grosses têtes (le Marin, l’Ivrogne, l’Arlequin, le Nègre, l’Inca, et Merlin l’enchanteur). La création des nouveaux géants au passage de l’an 2000 a donné lieu à un projet culturel mettant en valeur ce patrimoine vivant avec des expositions, des conférences, des échanges avec les habitants, les élus et les associations en charge des géants. L’exposition restituait notamment les travaux de moulage des anciens géants et la création des répliques, étape par étape.

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[Fig. 9] Carnaval de Cassel, Reuze Papa et Reuze Maman © R. Mariencourt_Ronde des Géants

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[Fig. 10] Géants originaux au musée de Flandre, Cassel © S. Deleurence

22Dans une logique inverse, c’est l’ensemble des géants « originaux » et plus ou moins anciens de la Ducasse d’Ath qui continuent de sortir chaque année pour animer la fête10. Afin de parer à une éventuelle catastrophe, une copie du géant Goliath a également été réalisée par Stéphane Deleurence (la Ronde des Géants) ; elle est précieusement conservée à la Maison des Géants et présentée dans le parcours permanent de visite. La Maison a par ailleurs embauché une restauratrice spécialisée afin d’assurer l’entretien et la remise en état des géants qui peuvent être endommagés lors des sorties, ce qui arrive notamment lorsqu’ils dansent ensemble. Cette approche qui, d’une certaine manière, donne la priorité au patrimoine vivant par rapport au patrimoine matériel reste peu fréquente en Europe — contrairement à certains pays d’Asie comme le Japon et la Corée dont la conception et les politiques patrimoniales ont inspiré la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, ainsi que le programme UNESCO des Trésors humains vivants pour la reconnaissance et la transmission des pratiques et des savoir-faire11.

23L’inventaire, outil normatif et plus ou moins normé, constituerait-il un moyen supplémentaire de « mettre en ordre » la fête12 en saisissant ses pratiques vivantes pour les organiser à l’intérieur de fiches et de rubriques  ? Le risque existe, comme pour l’ensemble du patrimoine culturel immatériel, de figer voire de déposséder, et il ne doit pas être négligé. C’est pourquoi l’implication des communautés à toutes les différentes étapes de sélection et de définition des éléments et de leur périmètre, des mesures de sauvegarde, des formes de restitution, etc., pour leur permettre notamment de contrôler la manière dont elles souhaitent se représenter elles-mêmes, constitue un préalable éthique à respecter bien que ces choix heurtent parfois les valeurs et pratiques du patrimoine matériel qui continue bien souvent de faire référence. Quant à la mise à jour de l’inventaire, qui constitue une obligation de la Convention, elle offre la possibilité de prendre en compte l’évolution des pratiques vivantes et d’intégrer d’autres communautés — encore faut-il que celle-ci soit effective et régulière, ce qui pose la question des moyens mis en œuvre à cet effet13.

Liste des fêtes inventoriées dans le cadre de la campagne 2012-14 (les enquêtes de terrain ont été réalisées entre mars et en décembre 2013)

Carnaval de Cassel (59)

24Les deux carnavals de Cassel sont inscrits sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO au titre des « Géants et dragons processionnels de Belgique et de France ». Le carnaval d’hiver ou « petit carnaval » se tient le dimanche précédent le Mardi gras, et le carnaval d’été, le lundi de Pâques. Reuze Papa, l’un des géants les plus anciens de la région, est accompagné, pour le carnaval d’été uniquement, de Reuze Maman, du cheval-jupon, du coq-jupon, du Four merveilleux et de grosses têtes. 


Fêtes de Gayant à Douai (59)

25Les fêtes de Douai se déroulent sur deux semaines, mais elles atteignent leur paroxysme durant les trois jours où les géants sont de sortie, soit les dimanche, lundi et mardi qui suivent le 5 juillet. Inscrites sur la Liste représentative du PCI de l’humanité au titre des « Géants et dragons processionnels de Belgique et de France », elles mettent en scène une famille de géants — les plus anciens encore actifs au nord de la France et sans doute les plus célèbres : Gayant (1530) et son épouse Marie Cagenon (1531) avec leurs trois enfants, Binbin dit le «  Tiot Tourni » (1719), Fillon (1719) et Jacquot (1719), ainsi que la roue de la Fortune et le cheval-jupon.

Fête de la Mer à Boulogne (59)

26Tous les deux ans à la mi-juillet, durant quatre jours, la Côte d’Opale célèbre le monde maritime à Boulogne-sur-Mer, premier port de pêche de France. Cette manifestation est organisée par la Ville de Boulogne-sur-Mer, avec la Communauté d’agglomération du Boulonnais et la Fédération régionale pour la culture et le patrimoine maritime (FRCPM) du Nord-Pas-de Calais.

27Les géants Batisse et Zabelle constituent les figures emblématiques de la fête : ils représentent un pêcheur avec son filet sur l’épaule, et son épouse portant le costume traditionnel boulonnais avec sa coiffe caractéristique (le « soleil »). Le couple de géants prend part à l’ensemble des festivités.

Carnaval de Wormhout (59)

28Chaque premier week-end après le Mardi gras, le Roi des Mitrons (1933), géant porté, sort désormais avec son frère jumeau (1992) monté sur roulettes, accompagné de Mélanie (l’épouse de Cochu, ancien géant aujourd’hui disparu) et des enfants des uns et des autres… : Mitchel’je, Joséphine et Antoinette. Des rondes de géants sont organisées tous les cinq ans en juillet.

Carnaval international d’été et Ronde européenne de géants portés à Steenvoorde (59)

29Tous les quatre ans, la ville de Steenvoorde accueille une ronde européenne des géants portés, emblématique de ces rassemblements de géants relativement fréquents et anciens. La manifestation s’inscrit dans le cadre du carnaval d’été qui marque, chaque dernier dimanche d’avril, la sortie de Jean le Bucheron (1914) et de la Belle Hélène (1853).

30D’autres grands rassemblements de géants ont eu lieu de façon plus ponctuelle comme à Ath (Belgique) en 2000 ou à Lille en 1999, à l’occasion de la recréation des géants Lydéric et Phinaert (1565/1999), puis en 2004.

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[Fig. 11] Affiche de la ronde des géants 2012 à Steenvoorde - fonds Amis de Fromulus

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[Fig. 12] Ronde de géants 2012 à Steenvoorde, avec Jean le Bûcheron © S. Deleurence

Journée Stop de Steenwerck (59)

31Inauguré en 1933, le géant Totor de Steenwerck sort le troisième dimanche de septembre. L’actuel est le cinquième du nom et représente le même personnage de « géant voyageur ». L’une des spécificités notables de la journée Stop est la présence de femmes dans le groupe des porteurs.

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[Fig. 13] Le géant Totor n°2 de Steenwerck - collection Bécue

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[Fig. 14] Le géant Totor 3 au Musée de la vie rurale à Steenwerck © S.Deleurence

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[Fig. 15] Journée _Stop_ de Steenwerck 2013 avec le géant Totor © S. Deleurence

Fête de la Matelote à Grand-Fort-Philippe (59)

32La fête de la Matelote se déroule tous les ans, le premier dimanche d’avril. Tous les trois ans environ, la fête est rehaussée par un évènement en rapport avec la vie de famille de ces géants, qui témoignent de l’évolution des métiers de la mer : l’Islandais de Gravelines et la Matelote de Grand-Fort-Philippe ont convolé en justes noces en 2000 ; « Sœur », leur fille et dernière née de la famille a été baptisée en avril 2013. À l’image des communautés humaines auxquelles ils sont liés, les géants peuvent en effet se marier et avoir une descendance qui sera alors baptisée, donnant lieu à des fêtes populaires auxquelles sont invités les géants voisins et amis.

Fête du géant Saint-Nicolas et du Père Fouettard (59)

33Il s’agit d’un exemple de fête récente (créée en 1996) qui prend appui sur une tradition ancienne, celle de la Saint-Nicolas célébrée par les enfants du nord le 6 décembre. Initiée à Wattignies, la fête a ensuite « essaimé » (Loos-lez-Lille, Villeneuve-d’Ascq, Ronchin) et d’autres géants Saint-Nicolas similaires y ont alors été créés.

Carnaval d’été à Lomme (59)

34Anne Delavaux est apparue en 1950. Deuxième du nom, l’actuelle géante a été recréée en 2003 et sort début juin (cavalcade urbaine).

Carnaval de Lesquin (59)

35Hippolyte et Titée de Lesquin sortent chaque année au début du mois de mars. Ils ont été recréés en 2010 par Stéphane Deleurence, permettant de retracer l’ensemble du processus (qui a alors été largement documenté), depuis les ateliers avec les habitants autour de la symbolique des personnages, jusqu’aux différentes étapes de fabrication mobilisant des savoir-faire très divers (vannerie, sculpture, couture…).

Bibliographie

Liens utiles

Fiches d’inventaire à télécharger (ministère de la Culture, rubrique « pratiques sociales et festives) :

https://www.culture.gouv.fr/Thematiques/Patrimoine-culturel-immateriel/Le-Patrimoine-culturel-immateriel/L-inventaire-national-du-Patrimoine-culturel-immateriel

Géants et dragons processionnels de Belgique et de France (UNESCO) : https://ich.unesco.org/fr/RL/geants-et-dragons-processionnels-de-belgique-et-de-france-00153

Notes

1 Nous remercions les organisateurs de cette journée pour leur invitation, en particulier Nathalie Gauthard, ainsi que les membres du comité de rédaction de la revue L’Ethnographie. Création. Pratiques. Publics.

2 « Gayant » signifie « géant » en picard, de même que « Reuze » en flamand.

3 Le 2 décembre 2022, la 17e session du Comité intergouvernemental de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel a retiré la « Ducasse d’Ath » de l’élément « Géants et dragons processionnels de Belgique et de France », de la Liste représentative (Décision 17.COM 8.a) : Le Comité (...)

4 C'est le critère « R5 » du formulaire de candidature.

5 Par le ministère de la Culture, en application de la Convention de 2003.

6 Du 17 mai au 15 septembre 2013 au CFPCI (Vitré), en collaboration avec la Maison des Géants et la Ronde des Géants. Le parcours scénographique s'organisait en trois espaces : « La grande famille des géants » présentait des géants ainsi qu'une captation vidéo intégrale d'un défilé des géants à Ath ; « Un patrimoine gigantesque ! » exposait des documents anciens (affiches, photos, gravures), avec un focus sur les géants de Cassel et d'Ath ; « Comment naissent les géants ? » reconstituait l'atelier de l'artiste et les différentes étapes de conception d'un géant.

7 Gérard Torpier, 2008, Dictionnaire des géants du Nord de la France, Villeneuve d'Ascq, Ravet Anceau.

8 Chiara Bortolotto, 2011, « Introduction. Le trouble du patrimoine immatériel », in Bortolotto, C. (dir.), Le patrimoine culturel immatériel. Enjeux d'une nouvelle catégorie, Paris, Maison des Sciences de l'Homme.

9 Voir à ce sujet les actes du colloque international « Patrimoines en mouvement. Entre préservation et dévotion », les 27 et 28 avril 2017 à l’Institut du Patrimoine artistique (IRPA) de Bruxelles.

10 Monsieur et Madame Goliath, Samson, Ambiorix, Mademoiselle Victoire, l'Aigle à deux têtes, le Cheval Bayard,

11 On connaît également l'exemple des temples rituellement détruits au Japon pour être reconstruits à l'identique afin d'assurer la transmission des savoir-faire nécessaires.

12 Voir aussi le rapport de Laurent-Sébastien Fournier pour le ministère de la Culture sur les effets de l'inscription de la Tarasque de Tarascon sur les Listes de l'UNESCO.

13 Les dix fiches concernées ont été à nouveau soumises par le ministère de la Culture aux communautés pour actualisation en 2019, à l'occasion de leur mise en forme selon le modèle-type adopté entre temps.

Pour citer cet article

Séverine Cachat, « Identifier le patrimoine culturel immatériel (PCI) des territoires avec les communautés : un projet d’inventaire des géants et de leurs fêtes au nord de la France  », L'ethnographie, 8 | 2023, mis en ligne le 15 janvier 2023, consulté le 13 avril 2024. URL : https://revues.mshparisnord.fr/ethnographie/index.php?id=1401

Séverine Cachat

Séverine Cachat est docteure en anthropologie sociale et culturelle. Elle a dirigé le Centre français du patrimoine culturel immatériel de 2011 à 2021 et la Maison des Cultures du Monde de 2017 à 2021. Aujourd’hui consultante, elle est facilitatrice pour l’UNESCO et experte pour le Comité du patrimoine ethnologique et immatériel (ministère de la Culture).

Séverine Cachat holds a PhD in social and cultural anthropology. She has been the director of the French Center for Intangible Cultural Heritage from 2011 to 2021 and of the Maison des Cultures du Monde from 2017 to 2021. Today a consultant, she is a UNESCO facilitator and an expert for the Ethnological and Intangible Heritage Committee (Ministry of Culture).