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L'Ethnographie

Le reenactment régional entre fascination de l’histoire et réappropriation mémorielle, l’exemple du son et lumière de Denain

Regional reenactment between fascination of history and reappropriation of memory, the example of the sound and light show of Denain

Maxence Cambron

Janvier 2023

DOI : https://dx.doi.org/10.56698/ethnographie.1357

Résumés

S’appuyant sur l’exemple du son et lumière De Terre et de Feu… en Hainaut présenté chaque été à Denain (Nord) depuis 2012, l’article analyse la manière dont un spectacle historique implanté dans une commune socialement et économiquement sinistrée au faible attrait touristique peut être un vecteur de redynamisation culturelle et de réconciliation entre une population et l’histoire méconnue de sa ville. Cet évènement local fédère annuellement plusieurs centaines de participants amateurs et de spectateurs autour de la revalorisation d’un patrimoine culturel matériel et immatériel et la revendication d’une participation à la « grande histoire ». L’étude envisage le spectacle tant sur le plan esthétique que sur le plan sociologique.

Based on the example of the sound and light show De Terre et de Feu… en Hainaut performed every summer in Denain (North of France) since 2012, this article analyzes the way in which a historical show established in a socially and economically devastated municipality with a weak tourist attraction can be a vector of cultural revitalization and reconciliation between a population and the unknown history of its town. This local event brings together hundreds of amateur participants and spectators each year around the revaluation of a tangible and intangible cultural heritage and the claim of participation in great history”. The article considers the performance both aesthetically and sociologically.

Texte intégral

1L’expression « spectacles historiques » n’est qu’une catégorie générique. Il faudrait y distinguer plusieurs formes et variantes dont trois principales : le reenactment (ou reconstitution historique), la fête historique (sorte de kermesse à argument historique autour de laquelle se greffent plusieurs activités commerciales, artisanales et spectaculaires) et le son et lumière (véritable spectacle de masse friand en effets spéciaux). Si chacune cultive ses particularités, on pourra repérer un certain nombre de traits communs :

2Premièrement ils sont l’objet d’une pratique à très large majorité amateur (parfois encadrée par des professionnels).

3Deuxièmement leur sujet est l’Histoire, mais toujours au prisme d’un ancrage local : il s’agit d’évoquer le passé d’un lieu particulier (château, village, ville, région, rarement au-delà).

4Troisièmement le lieu de représentation (quasi exclusivement en extérieur — ce qui explique que les représentations soient concentrées sur la période estivale) fait corps avec le sujet. Il y a, d’une certaine manière, unité de lieu : on joue, par exemple devant le château (ou ce qu’il en reste) dont on retrace l’histoire ; on l’anime, acteurs et spectateurs «  revivant » ensemble les hauts faits associés au site.

5Quatrièmement, à quelques exceptions près (dont le fameux Puy-du-Fou, l’arbre qui cache la forêt, modèle et contre-modèle tout en même temps) ces évènements sont gérés par des associations Loi 1901 dont les intentions ne sont pas de générer du profit, mais de réunir des passionnés d’Histoire (et plus encore d’histoire locale) et toutes les bonnes volontés.

6Enfin, ces spectacles historiques sont très souvent l’occasion pour un groupe social, une commune, un «  pays », de créer une dynamique associative et touristique tout en même temps qu’ils permettent de revendiquer la singularité, l’identité historique d’un lieu ou d’un site, que le fait de rejoindre le « mythe national1 », mais également d’explorer et de valoriser des traditions locales, une mémoire collective parcellisée qui, parfois, s’inscrit dans les marges même dudit mythe national.

7Ce dernier point nous permet d’approcher ce qui nous semble être le cœur problématique du sujet. Reflet d’un réel et puissant engouement français pour l’Histoire, qui ne cesse de croître depuis une trentaine d’années — et suit en cela une mode anglo-saxonne —, ce goût pour les « spectacles historiques » révèle surtout une volonté populaire de se saisir de l’objet Histoire, souvent en s’éloignant des historiens eux-mêmes — entendons des historiens de l’université, des figures de l’Histoire comme science. Pour nourrir cet engouement, ce sont plutôt les programmes télévisuels (et autre mass media) qui font office de livres d’histoire, programmes qui (loi du genre oblige) dramatisent l’histoire, ajoutent à l’enchaînement des faits une trame de storytelling. Ce point pose question, car il semble dénoter une défiance envers une écriture rigoureuse de l’Histoire au profit d’une romantisation du passé propice à alimenter certains fantasmes voire certaines lectures biaisées de l’histoire. Antagonisme d’autant plus complexe que ces « spectacles historiques » sont pour une part soutenus par les pouvoirs publics (car bon nombre de ces associations perçoivent des aides et des subventions à différents échelons, des collectivités locales aux régions) et contribuent à la dynamisation de territoires parfois saisis de léthargie culturelle tout en animant de forts tissus associatifs — ce qui leur confère même une certaine assise, comme l’atteste le développement considérable, cette dernière décennie, de la Fédération Française des Fêtes et Spectacles Historiques2, qui constitue un important réseau d’associations de ce type ainsi qu’un label qualité reconnu par le ministère de la Culture et celui du Tourisme permettant de les distinguer.

8À bien y regarder, la littérature scientifique consacrée à ces questions est très majoritairement issue des études historiques3. Nourries de réflexions historiographiques, anthropologiques ou encore sociologiques nécessaires et éclairantes, il nous semble néanmoins que ces approches manquent un double aspect majeur, à savoir l’angle poétique et esthétique. Certes ces questions ne sont pas directement requises par les disciplines évoquées. Mais nous avancerons qu’il s’agit d’un « oubli », ou tout au moins d’un angle mort, tout à fait symptomatique qui, d’une certaine manière, réplique le partage entre connaissances scientifiques institutionnalisées et prise en main populaire du savoir historique en un « partage du sensible » rejouant l’ancienne fracture entre culture populaire et culture savante. Comme si ces questions étaient secondaires et n’avaient que très peu à voir avec le sujet, d’abord envisagé comme pratique sociale. Or ces « spectacles historiques », dans leur multiplicité, sont autant des pratiques sociales que des pratiques artistiques et il appartient à celui ou celle qui les étudie de les reconnaître comme telles en s’attachant à les analyser avec des outils (existants ou nouveaux) qui interrogent spécifiquement le geste créateur, d’un triple point de vue : poïétique, poétique et esthétique. Ces «  spectacles historiques  », par le recours à la mise en scène (et à l’opération de choix qui lui sont consubstantiels), par la pratique de l’écriture et du jeu — voire de la danse -, la conception sonore et lumineuse — mais aussi pyrotechnique —, par la mise au jour (très consciente) d’une dramaturgie qui ente le récit et sa structuration sur les possibilités spatiales et les potentialités théâtrales d’un lieu ne sont pas moins légitimes pour être étudiées selon ces critères qu’une création plus artistiquement reconnue.

9Pour mettre à l’épreuve ces considérations générales, cet article proposera donc une étude de cas : le son et lumière De Terre et de feu… en Hainaut, annuellement présenté à Denain, dans le département du Nord. Spectacle au sujet duquel nous nous emploierons à démontrer qu’il est au cœur des questionnements précédemment évoqués et d’une certaine manière, bien qu’il se réclame de la forme son et lumière, est à la frontière d’autres « spectacles historiques ». Ce faisant, il s’inscrit concrètement dans la perspective d’une dynamisation du patrimoine culturel matériel et immatériel dans la région Hauts-de-France. Nous nous demanderons donc en quoi un son et lumière tel que De Terre et de feu… en Hainaut peut participer de cette dynamisation patrimoniale, et plus encore en quoi il peut être l’agent d’une réconciliation mémorielle d’une ville avec son passé, d’une ville avec elle-même, d’une ville avec le territoire qui l’entoure. Pour ce faire, nous proposerons une analyse du spectacle (ses conditions d’apparition, la constitution de sa dramaturgie et les grands axes esthétiques qui le structurent) suivie d’une réflexion sur la place que ce spectacle — et plus largement l’association qui l’organise — occupe dans le maillage associatif local et les relations qu’il entretient avec la politique culturelle locale.

D’une bataille à une autre : processus d’une affirmation mémorielle

10Selon le relevé des spectacles labélisés par la 3FSH, la région Hauts-de-France, loin d’être la plus riche en événements de ce type, possède certains spectacles historiques réputés, tel Le Souffle de la terre d’Ailly-sur-Noye, dans la Somme, La Flandre en fêtes et feux à Gravelines, ou encore Éclats dhistoire de Saint-Laurent-Blangy. À côté de ces trois grands spectacles, le son et lumière denaisien peut paraître incongru tant la ville semble un point d’ancrage inattendu pour l’organisation d’un tel spectacle, tant elle semble même écartée de l’Histoire.

11Denain est, à plus d’un titre, une ville sinistrée dont l’image et la réputation sont aujourd’hui désastreuses sur le plan national, mais surtout local. Du village rural qu’elle était à la fin du XVIIIe siècle, Denain est rapidement devenue le centre névralgique des exploitations minières et des industries sidérurgiques du Nord de la France au début du XXe siècle, générant une croissance en flèche de sa population, mais surtout son enrichissement fulgurant. La commune, comme bon nombre de villes industrielles françaises, avec la fermeture des puits et celle des hauts fourneaux, a sombré au début des années 1980 dans une longue période de dépression économique dont elle et sa population se remettent difficilement. La conséquence de ce déclassement économique a été rapide : paupérisation de la population (tous les indicateurs du dernier rapport de l’INSEE sur la ville sont alarmants4), réduction progressive du nombre de commerces (la ville, qui jouissait il a 45 ans d’un nombre et d’une variété incroyable de commerces s’est aujourd’hui vidée) et dégradation générale des bâtis particuliers et municipaux. Autant de facteurs qui ont conduit à une stigmatisation sociale de Denain, considérée, par les populations alentours, jusqu’à Valenciennes et même Lille, comme une ville infréquentable et sans intérêt cumulant tous les poncifs caricaturaux sur le Nord.

12À cela s’ajoute un climat politique particulièrement tendu. Bastion historique de la gauche (depuis cent ans le PCF et le PS se disputent la mairie), la ville est aujourd’hui le théâtre d’un violent affrontement entre le Parti Socialiste et le Rassemblement National qui, localement incarné par Sébastien Chenu — figure médiatique du parti —, semble parvenir à s’implanter de façon solide dans le secteur (en 2016, Sébastien Chenu a ravi la députation à la maire en place). Ajoutons, pour compléter cet aperçu de la complexité politique locale, que la Porte du Hainaut (communauté d’agglomérations dans laquelle est inclus Denain) est dirigée par le communiste Aymeric Robin et se trouve au cœur d’une région menée par un dissident du parti Les Républicains (Xavier Bertrand).

13Malgré de nombreuses actions politiques volontaristes - le classement de la ville en zone franche urbaine, notamment pour favoriser l’installation de spécialistes de santé ; l’implantation d’un terminus du tramway qui relie le cœur de ville à celui de Valenciennes en 30 minutes ; des constructions de logements et équipements publics neufs ; une politique culturelle dynamique - l’écart entre Denain et les villes moyennes alentours (Valenciennes et Douai notamment) semble se creuser toujours plus, Denain et les Denaisiens souffrant d’un mépris toujours plus marqué.

14Autant d’aspects qui participent, depuis au moins vingt, de l’occultation de la richesse patrimoniale de Denain.

15Patrimoine matériel, en premier lieu. La ville est en effet riche d’un beau théâtre, fraîchement rénové, construit au début du XXe siècle dans le goût des théâtres à l’italienne [Fig. 1], un musée, dont une partie passionnante est consacrée à la résistance à Denain et ses alentours [Fig. 2], mais surtout les différents sites liés au passé minier de la ville : terrils, fosse et corons, qui furent jadis visités par Émile Zola alors en pleine préparation de Germinal et depuis 2012 inscrits au Patrimoine Mondial de l’UNESCO [Fig. 3].

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[Fig. 1] Le théâtre municipal de Denain, © Maxence Cambron, 2020 ;

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[Fig. 2] Le musée d’archéologie et d’histoire locale de Denain, © Maxence Cambron, 2020

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[Fig. 3] Le Terril Renard et la Fosse Mathilde, deux sites denaisiens classés au PCI, © Ville de Denain

16Patrimoine culturel immatériel ensuite, notamment celui hérité des traditions minières et ouvrières : les kermesses, les géants (Denain possède le sien depuis 1950, nous y reviendrons) ou encore les harmonies et les fanfares, orchestres amateurs qui rassemblaient sur leur temps libre les mineurs et ouvriers autour de la pratique musicale - pratique très importante qui, elle, ne figure pas dans l’inventaire du PCI, au grand regret de ses acteurs locaux.

17La ville, enfin, est riche d’un tissu associatif vivant, composé de 125 associations couvrant les domaines du sport, de l’enseignement, de la solidarité, de l’environnement, de la jeunesse et du troisième âge et de la culture. Parmi la vingtaine d’associations culturelles, «  Denain 2012  » rassemble le plus grand nombre de bénévoles — environ 400. C’est elle qui toute l’année, prépare et organise le son et lumière De Terre et de feu… en Hainaut.

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[Fig. 4] Affiche de l’édition 2021 du spectacle De Terre et de feu… en Hainaut, © Association Denain 2012, 2021

18Ayant pour objectif, inscrit dans ses statuts, la « valorisation du patrimoine local », l’association « Denain 2012 » a été créée sous l’impulsion de la municipalité de l’époque. À l’horizon de cette création : la célébration du tricentenaire de la bataille de Denain.

19Cet évènement historique, loin de marquer l’origine de la ville, inscrit néanmoins celle-ci dans les tablettes de la grande histoire de France puisque l’historiographie louis-quatorzienne associa le succès militaire obtenu sur le terrain par le Maréchal de Villars en juillet 1712 au nom du Roi Soleil en plein crépuscule ainsi (et surtout) qu’au traité de paix signé à Utrecht l’année suivante, et ce faisant à la résolution de la guerre de Succession d’Espagne, qui menaçait militairement la France (alors opposée à toutes les puissances européennes de l’époque au sein de la Grande-Alliance). Cette victoire de 1712 permit donc à la fois de contrer l’avancée des forces alliées vers Paris, mais également d’assurer le maintien des provinces du Nord dans les territoires du Royaume de France.

20Dotée d’un fort pouvoir symbolique, la Bataille de Denain avait déjà été célébrée en 1912 pour son bicentenaire, ainsi qu’en 1962 pour son 250ème anniversaire.

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[Fig. 5] À gauche, Affiche par le peintre anzinois Lucien Jonas pour les festivités commémoratives de 1912. A droite, Programme des festivités du 250e anniversaire — Archives du musée d’archéologie et d’histoire locale de Denain © Maxence Cambron, 2020

21Les deux évènements avaient ainsi donné lieu à de grandes festivités populaires, la seconde reprenant l’élément central de la première, à savoir l’organisation d’un « cortège historique » composé de figurants costumés et de chars thématiques. En marge de ces deux processions, qui impliquaient déjà les habitants de la ville et étaient également l’occasion de « mettre en scène » les associations et corporations denaisiennes, plusieurs réjouissances populaires étaient organisées, tels des « auditions » de fanfares et de musique militaire, des feux d’artifices, des lâchers de ballons et de pigeons, des « présentations gymniques » ou encore des concerts de variétés dont celui du samedi 23 juin 1962 au programme duquel figurait « la grande vedette internationale » Jacques Brel.

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[Fig. 6] Programme des festivités du 250e anniversaire — Archives du musée d’archéologie et d’histoire locale de Denain © Maxence Cambron, 2020

22En 2012, cherchant à renouveler le contenu des festivités tout en les adaptant au goût de l’époque, l’association « Denain 2012 » s’est ainsi vue chargée d’organiser un grand son et lumière. Non pas tellement sur le modèle de la célèbre cinéscènie du Puy-du-Fou (bien que bon nombre des aspects du spectacle soient peu ou prou empruntés au spectacle vendéen), mais plutôt de deux des grands son et lumière que connaît à ce moment la région Nord–Pas-de-Calais : Le Souffle de la terre d’Ailly-sur-Noye, spectacle historique « historique » de la région (le plus ancien, créé en 1986) et l’adaptation des Misérables présentée depuis 1996 à Montreuil-sur-Mer. Dépêchée sur place pour juger sur pièce, une délégation de la ville de Denain, accompagnée du premier bureau de l’association, assiste donc à ces deux spectacles, tous deux conçus et toujours gérés par le même metteur en scène, spécialisé dans les son et lumière : Dominique Martens, également concepteur du spectacle de Saint-Laurent-Blangy. Conquises et convaincues, la ville et l’association font alors appel à lui pour porter sur les fonts baptismaux le spectacle denaisien.

23Dominique Martens, associé à l’organisation jusqu’en 2014 — date à laquelle l’association se reconfigure et décide de confier la direction artistique du son et lumière à des bénévoles, écrit et met donc en scène la version native du spectacle, qui prend alors pour titre Batailles de Denain.

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[Fig. 7] Trois affiches des Batailles de Denain © Denain 2012

24Le spectacle, aujourd’hui mis en scène par Bérangère Devred et co-écrit par Anne-Marie Persichetti et Paule Laine (respectivement présidente et secrétaire de l’association), porte donc depuis 2019 le titre De Terre et de feu… en Hainaut, signe d’une volonté d’élargissement du propos bien que le contenu soit encore relativement semblable à ce que proposait Batailles de Denain.

25Du point de vue de la mise en scène, le spectacle représenté depuis l’origine dans un grand théâtre de verdure de 2000 places en plein cœur de Denain reprend les marqueurs du genre « son et lumière ». Ambitieuse fresque historique appuyée sur la consultation d’archives locales ainsi que sur « l’expertise » d’historiens amateurs régionaux spécialisés sur le territoire de l’ancien comté de Hainaut, le spectacle met tout d’abord en scène environ 400 figurants amateurs de tous âges5. Contenue dans une durée décidée de 90 minutes (figées par l’utilisation d’une bande-son diffusant la musique, les atmosphères ou effets sonores et surtout le texte (narration et dialogues) en voix off reprise en play-back par les figurants) la dramaturgie consiste en une série de tableaux dépliant chronologiquement ladite fresque historique. Le minutage très réglé de chaque tableau sert de cadre à une mise en scène consistant essentiellement à organiser chorégraphiquement des mouvements de foule (entre un tiers et la moitié et parfois la totalité des figurants sont requis par séquence) destinés, selon les besoins, à illustrer des scènes de la vie populaire, des moments de bataille ou, plus abstraitement, des occupations dynamiques du grand espace de jeu par des traversées en procession, des courses.

26Par ailleurs, le spectacle tire judicieusement profit de toute la zone à disposition autour du théâtre de verdure, vaste espace divisé en trois grandes zones : le terre-plein principal, recouvert de sable, où se joue l’essentiel de l’action, au lointain à jardin une première perspective donnant sur un vaste espace engazonné et au lointain à cour, derrière un bassin, une autre perspective donnant sur une écluse désaffectée. Pièce maîtresse du spectacle - et poste important du budget de l’association - les très nombreux costumes sont l’objet de tous les soins : leur conception se veut respectueuse de la véracité historique et le travail de couture se déroule à l’année dans l’atelier de création et stockage des costumes de l’association. À défaut de décors réellement évocateurs - exception faite de quelques rares mansions - c’est donc par ces costumes que surgit le souffle de l’histoire. Si une bonne part de la spectacularité du travail repose sur les costumes, le concept du « son et lumière » laisse aisément deviner la place prépondérante des effets esthétiques : omniprésence du son, dramaturgie de la lumière et de toute la palette des effets associés, auxquels s’ajoutent de nombreux effets spéciaux (principalement fumigènes et artifices). Ajoutons enfin que la mise en scène joue aussi sur des effets d’entrée spectaculaire de chevaux et de différents véhicules motorisés (fruits de la collaboration avec d’autres associations spécialisées dans les arts équestres ou les voitures historiques de collection).

27Centré, commémoration oblige, sur la bataille de 1712, qu’il évoque plus qu’il ne la reconstitue, le spectacle prend le parti de ne pas uniquement se focaliser sur l’évènement matriciel en s’ouvrant à l’histoire de la ville dans les trois cents ans écoulés.

28Cette idée n’est pas fondamentalement nouvelle. En effet, si le cortège historique qui sillonna la ville en 1912 avait lui-même placé en son centre la représentation du Maréchal de Villars marchant en conquérant sur la ville [Fig. 8], ainsi que Louis XIV [Fig. 9] - qui, en 1676, passa par la ville qui était alors la place forte française face à Valenciennes qu’il reprendra aux Habsbourg l’année suivante -, la bataille de 1712, qui ne fut même pas l’objet d’une reconstitution, n’occupait qu’une place relativement anecdotique dans la dramaturgie d’ensemble de la procession.

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[Fig. 8] Cortège historique de 1912. Le «  Maréchal de Villars  » traverse la ville Commémoration de la Victoire de Denain, 1712-1912 : album souvenir…, Denain, M. Lambert, photographe, 1912. Archives du musée d’archéologie et d’histoire locale de Denain © Maxence Cambron, 2020.

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[Fig. 9] Cortège historique de 1912. «  Louis XIV en visite à Denain  ». Commémoration de la Victoire de Denain, 1712-1912 : album souvenir…, Denain, M. Lambert, photographe, 1912. Archives du musée d’archéologie et d’histoire locale de Denain © Maxence Cambron, 2020

29Chars et figurants furent en effet l’occasion d’organiser une célébration très « Troisième République » [Fig. 10], mise en scène affirmée de son roman national évoquant, pêle-même, l’époque gallo-romaine, le Moyen Âge [Fig. 11] ou encore la Renaissance [Fig. 12], et évoquant les grandes figures de ces époques, locales, comme Baudouin, comte de Flandre [Fig. 13], ou encore nationales tel François Ier [Fig. 14].

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[Fig. 10] Cortège historique de 1912. Discours de M. Jean de Boislille. Commémoration de la Victoire de Denain, 1712-1912 : album souvenir…, Denain, M. Lambert, photographe, 1912. Archives du musée d’archéologie et d’histoire locale de Denain © Maxence Cambron, 2020

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[Fig. 11] Cortège historique de 1912. Guerriers Romains/guerriers Gaulois. Commémoration de la Victoire de Denain, 1712-1912 : album souvenir…, Denain, M. Lambert, photographe, 1912. Archives du musée d’archéologie et d’histoire locale de Denain © Maxence Cambron, 2020

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[Fig. 12] Cortège historique de 1912. Char de la Renaissance/Hordes Franques. Commémoration de la Victoire de Denain, 1712-1912 : album souvenir…, Denain, M. Lambert, photographe, 1912. Archives du musée d’archéologie et d’histoire locale de Denain © Maxence Cambron, 2020

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[Fig. 13] Cortège historique de 1912. «  Baudouin, Comte de Flandre  ». Commémoration de la Victoire de Denain, 1712-1912 : album souvenir…, Denain, M. Lambert, photographe, 1912. Archives du musée d’archéologie et d’histoire locale de Denain © Maxence Cambron, 2020

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[Fig. 14] Cortège historique de 1912. «  François Ier  ». Commémoration de la Victoire de Denain, 1712-1912 : album souvenir…, Denain, M. Lambert, photographe, 1912. Archives du musée d’archéologie et d’histoire locale de Denain © Maxence Cambron, 2020

30D’autres chars, plus allégoriques et explicitement politiques, célébraient la France (apothéose du défilé), ou bien encore « l’enseignement moderne ».

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[Fig. 15] Cortège historique de 1912. Char de «  l’enseignement moderne  ». Commémoration de la Victoire de Denain, 1712-1912 : album souvenir…, Denain, M. Lambert, photographe, 1912. Archives du musée d’archéologie et d’histoire locale de Denain © Maxence Cambron, 2020

31Aux côtés de ces chars historico-allégoriques, la ville associait et célébrait également sa vitalité économique et ceux qui en étaient, au sens propre, les ouvriers, à savoir les mineurs, en faisant défiler ses orchestres d’harmonie.

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[Fig. 16] Cortège historique de 1912. Harmonie des mineurs de Denain. Commémoration de la Victoire de Denain, 1712-1912 : album souvenir…, Denain, M. Lambert, photographe, 1912. Archives du musée d’archéologie et d’histoire locale de Denain © Maxence Cambron, 2020

32En 1912 comme en 1962 et 2012, la Bataille de Denain, si elle fait office de point d’appui commémoratif et festif, offre surtout un prétexte à d’autres affirmations, plus politiques, voire idéologiques. Si à la différence des cortèges de 1912 et 62, le son et lumière de 2012 n’envisage pas les 1500 ans précédant 1712 (qu’il finira néanmoins par intégrer en 2014 lors de sa troisième édition), son parti pris, qui s’affirme de version en version, pousse plus loin le principe en se saisissant du sujet (retracer l’histoire de la ville de Denain depuis 1712) pour proposer une histoire de la ville structurée par la notion de « batailles ». Bataille au pluriel pour des batailles elles-mêmes plurielles.

33Batailles militaires et/ou armées tout d’abord. Outre par la Bataille de 1712 [Fig. 17], Denain a été le théâtre d’affrontements et de destructions nombreuses par les bombardements des Première et Deuxième Guerre Mondiale [Fig. 18]. Elle fut également le siège d’un important réseau de résistance, sévèrement réprimé par l’occupant.

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[Fig. 17] Batailles de Denain, « La victoire de Denain  » © Denain 2012

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[Fig. 18] Batailles de Denain, Séquence de la Première Guerre Mondiale © Denain 2012

34Batailles sociétales ensuite : les actuelles organisatrices (présidente de l’association, responsable de la cellule écriture, metteuse en scène) mettent un point d’honneur à réhistoriciser la place des femmes dans cette histoire denaisienne (on devine dans la séquence sur la résistance par exemple, une jeune femme inspirée d’une figure réelle qui incarne la résistance denaisienne) [Fig. 19].

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[Fig. 19] Batailles de Denain, Une résistante denaisienne © Denain 2012

35Batailles économiques également : l’histoire de la ville au XIXe siècle est marquée par une profonde mutation, passant d’un modeste village rural à une puissante place industrielle, elle-même construite sur une autre bataille, tellurique, avec le sol cette fois, qu’il faut creuser et fracturer pour y puiser l’or noir qui fera la prospérité du bassin minier.

36Mais aussi batailles sociales puisque cette même ascension industrielle fulgurante du XIXe siècle s’est achevée par le désastre des fermetures progressives des mines et de toutes les usines qui formaient (dans la plus pure logique délirante capitaliste) un écosystème industriel interconnecté. C’est sur ce sujet que le spectacle contient, de notre point de vue, l’une des plus fortes et audacieuses images qu’un « son et lumière » de ce type puisse proposer. L’une des toutes dernières séquences du spectacle met en scène la contestation militante et populaire contre la fermeture du site denaisien d’Usinor en 1978/79, véritable ville usine, dernier bastion d’une économie exclusivement tenue par la sidérurgie. Poussant les Denaisiens et les Denaisiennes dans la rue, la fermeture du haut-fourneau provoqua une série de manifestations rassemblant plusieurs dizaines de milliers de personnes, dont certaines conclues dans la violence avec les forces de police. D’une bataille, celle de 1712, à l’autre, celle de 1979, l’écart est certes immense, mais la rime visuelle, aux deux extrémités du spectacle, est frappante.

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[Fig. 20] Batailles de Denain, Les manifestations de 1979 © Denain 2012

37Bataille pour la valorisation dune forme de mémoire collective ensuite, en particulier celle des anciens mineurs et ouvriers de la ville, dont certains sont aujourd’hui bénévoles de l’association et rejouent (reenactment au sens radical du terme) les manifestations de 1979 auxquelles ils ont réellement participé ! Une telle implication, mémorielle, mais également émotionnelle, comme on l’imagine, mobilise d’importants enjeux chez les participants, les organisatrices et organisateurs, mais également dans le public, qui comprend également d’anciens ouvriers pour qui le retour, désormais annuel, de la séquence en question, apparaît comme une nécessité qu’il est hors de question de remettre en cause — au même titre que les séquences sur l’époque minière, elle-même très populaire chez les spectateurs.

38Ce point en fait apparaître un autre, enchâssé dans cette bataille pour la valorisation d’une mémoire collective : la bataille pour laffirmation de la culture populaire locale. C’est ainsi que traditions, « pratiques, représentations, expressions, connaissances et savoir-faire » (pour reprendre les termes de la convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel adoptée par l’UNESCO en 2003) du Nord de la France, se voient ainsi rassemblés dans le spectacle, comme autant de fiertés d’un patrimoine local à valoriser, à défendre, à ranimer, à dynamiser. Restaurés par l’équipe de couturières de l’association « Denain 2012 », Cafougnette et sa femme Véronique, les deux Géants de la ville, figurent en bonne place dans le spectacle.

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[Fig. 21] Véronique et Cafougnette, les géants de Denain © Ville de Denain

39Bien que récents (Cafougnette a été conçu en 1950), ces géants modernes dialoguent avec la longue tradition des Géants de France et de Belgique.

40Avec ce personnage de Cafougnette, c’est une autre figure qui est convoquée : celui qui en est l’auteur, Jules Mousseron, le mineur-poète, la gloire locale (et un peu au-delà) puisque Mousseron, né et mort à Denain et a été mineur durant 45 ans dans une des fosses de la ville.

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[Fig. 22] À gauche, Jules Mousseron (1868-1943), le « poète-mineur ». Commémoration de la Victoire de Denain, 1712-1912 : album souvenir…, Denain, M. Lambert, photographe, 1912. Archives du musée d’archéologie et d’histoire locale de Denain © Maxence Cambron, 2020. À droite, Batailles de Denain, Reconstitution de l’inauguration de la statue de Villars © Denain 2012

41Parmi les figurants du son et lumière, un homme fait revivre Mousseron inaugurant le monument dédié au Maréchal de Villars, comme Mousseron (l’authentique) célébra en 1912 la pose de la première pierre du monument qui trône toujours face à l’Hôtel de ville par un poème qu’il récita lui-même à cette occasion. Le moment est émouvant, car il célèbre, à deux pas de ce qui fut son domicile, et finalement assez proche de sa dernière demeure, celui qui, cent ans plus tôt, participait aux mêmes célébrations que celle-ci. Avec Mousseron, un art populaire est mis à l’honneur avec une poésie qui émane du peuple. Il utilise les mots du peuple et plus encore sa langue, le picard de la région, le chtimi, et plus précisément le rouchi.

42Points culminants de la dramaturgie et de la mise en scène du « son et lumière » denaisien, la fière évocation du passé minier de la ville (son imaginaire, ses traditions populaires) ainsi que celle des mouvements sociaux générés par la fermeture d’Usinor à la fin des années 1970 cultivent une singularité poétique et politique qui se distingue nettement des spectacles du même genre. Mobilisés pour leur puissance fédératrice et consensuelle (voire nostalgique), ces deux évènements apparaissent telles des locomotives entraînant dans leur dynamique l’ensemble de l’histoire locale convoquée.

43Une dynamique mémorielle. Une mémoire qui traverse de part en part la dramaturgie du spectacle tout d’abord, puisque le prétexte narratologique est offert par le duo d’une grand-mère et de son petit-fils, celle-ci profitant de la consultation d’un album de photo de famille pour remonter les années et même les siècles.

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[Fig. 23] De Terre et de feu… en Hainaut — Grand-mère et petit-fils © Denain 2012

44Fil rouge, la mémoire ancestrale de cette grand-mère du Nord accède à une sorte de valeur mythologique. Une mémoire par ailleurs omniprésente par le fait que certains témoins de ces époques participent au spectacle alors que d’autres en sont les spectateurs habitués. Ainsi ancré sur la commémoration d’une bataille lointaine et pour ainsi dire devenue insignifiante pour les hommes et femmes de ce début de XXIe siècle (celle de 1712), le spectacle semble ainsi avoir fait glisser son acte de naissance vers une tentative de remémoration collective d’un passé proche cependant sublimé par le contraste des époques et des situations économiques et sociales en une forme d’âge d’or (or noir, évidemment).

Un outil «  au service  » dune double politique culturelle locale  ?

45Après nous être longuement penché sur le spectacle en lui-même, intéresserons-nous à la place qu’occupe « Denain 2012 » dans le maillage associatif communal et à la relation que tisse l’association avec la politique culturelle municipale, approche fondamentale pour comprendre l’articulation entre dynamisation patrimoniale et territoriale.

46Comme évoqué précédemment, l’association « Denain 2012 » bénéficie d’un très fort soutien de la ville de Denain. Soutien financier en premier lieu, auquel s’adjoint celui de la Porte du Hainaut (communauté d’agglomérations mitoyenne de la métropole valenciennoise) et de la région Hauts-de-France. L’ensemble de ces subsides portant le budget moyen de l’association à un volume d’environ 90 000 € par exercice (hors recettes propres). À ces dotations s’ajoutent des aides matérielles apportées par la ville de Denain : le prêt de locaux pour la conception et le stockage des costumes et décors, le détachement pour l’installation du matériel technique du régisseur du théâtre municipal (par ailleurs bénévole de l’association et responsable de la création sonore du spectacle), mais surtout la mise à disposition gracieuse du grand théâtre de verdure de 2000 places sis dans le grand parc paysager « Émile-Zola » lui-même aménagé en plein centre-ville. Ce théâtre de verdure, très bel et audacieux équipement, a d’ailleurs été voulu par la municipalité entre 2010-2012 pour permettre au son et lumière d’être créé dès sa première édition dans les meilleures conditions possibles. Évidemment employé à d’autres manifestations, il est néanmoins assumé par l’association et la municipalité actuelle comme une forme de subvention « en nature » (de plusieurs centaines de milliers d’euros) dédiée au spectacle estival. La ville, enfin, apporte un dernier soutien logistique à l’association en prenant à sa charge l’impression du matériel de communication (affiches et tracts) et en affrétant un bus municipal pour assurer une navette entre Lille et Denain afin de faciliter la venue d’un public éventuellement récalcitrant.

47Ce soutien manifeste de la ville (qui ne fait d’ailleurs pas l’unanimité au sein du conseil municipal) créée de facto une forme de servitude de l’association envers le pouvoir édilitaire. La municipalité - par ailleurs membre de droit de l’association - sollicite ainsi souvent « Denain 2012 » pour participer à différents évènements de la vie communale en assurant une présence théâtrale et en costume (qui sert aussi de publicité pour le « son et lumière ») par exemple lors des vœux du maire et différentes manifestations de ce type, à l’occasion du carnaval ou encore lors du forum des associations.

48Au-delà de ce « donnant-donnant », il apparaît que ce soutien financier et matériel ainsi que ces sollicitations fréquentes en dehors du rendez-vous estival inscrivent concrètement le travail de l’association dans l’action de la ville en matière de politique culturelle.

49Sur ce point, il faut constater que la ville de Denain mène une politique volontariste, pariant sur le rôle essentiel de la culture dans la reconstruction symbolique de la ville. Ainsi, en une quinzaine d’années, a été votée une hausse du budget et ont été installés de nombreux équipements de pratique et de diffusion artistique destinés à la population (telle la Micro-Folie implantée dans la médiathèque, nouvel outil de la décentralisation culturelle imaginé par Didier Fusillier et en partie financé par l’État dont Denain fut l’une des premières villes à se doter, et plus récemment d’un complexe cinématographie, le « Mégarama », dont la ville était privée depuis de longues années). Mais, en marge de ces équipements culturels institutionnels, les six représentations annuelles de De Terre et de feu… en Hainaut, dont le caractère globalement festif et la présence de bénévoles amateurs, permettent d’effacer plus facilement les frontières intimidantes en offrant au « non-public » denaisien une occasion de côtoyer le domaine du spectacle vivant.

50De Terre et de feu… en Hainaut est donc pris en compte et soutenu par la ville de Denain en tant que tremplin vers la culture et la pratique artistique. Plus généralement, l’action de l’association participe donc indirectement de la politique culturelle de la ville en s’affirmant peu à peu comme un outil de réinsertion sociale. En dialogue avec une maison de quartier, des foyers ou encore l’IME de Denain, l’association permet à certains hommes ou femmes (jeunes ou moins jeunes) en difficulté, de prendre part à l’organisation du spectacle, en participant à la conception des décors ou des costumes, ou en se produisant dans le spectacle. Ce faisant, l’association s’inscrit dans un réseau d’aides et de solidarités en offrant par la culture de retrouver une place dans la société.

51À cette participation à la politique culturelle municipale, certes périphérique et souvent indirecte, mais tout de même financée sur fonds publics, s’ajoute une seconde, aux enjeux d’une nature tout autre, «  la promotion de l’image de la ville6 », dont les objectifs paraissent assez clairs : faire rayonner la ville en dehors de ses contours topographiques, et plus encore, prendre part à la transformation de sa réputation, abîmée à l’échelle locale comme nationale.

52Divertissement populaire, le « son et lumière » Batailles de Denain, devenu De Terre et de feu… en Hainaut semble tout indiqué pour œuvrer à la diffusion de l’image d’un « Nouveau Denain » (du nom du programme municipal pour la restauration économique, immobilière et symbolique de la ville). Mise en avant pour son histoire et ses richesses patrimoniales, la ville se donne ainsi à voir (sous un jour valorisant) à un public destiné à être plus large que sa seule population.

53Néanmoins, le bilan des huit éditions depuis 20127 semblait indiquer un tassement du public voire un désintérêt de celui-ci pour une forme dont le titre annonçait la couleur : il y serait question de Denain et uniquement de Denain. C’est donc pour élargir l’audience et dresser de nouvelles passerelles entre Denain et les différentes villes du Hainaut que cette nouvelle orientation est suivie depuis l’année dernière. Plus ouvert, l’argument de De Terre et de feu… en Hainaut n’en laisse pas moins la part belle à Denain (du moins dans la première version du spectacle, destinée à évoluer). Mais l’occasion est ainsi offerte de nourrir le propos du spectacle par d’autres références à l’histoire locale et à son patrimoine matériel et immatériel. Ainsi en est-il des fameuses dentellières de Valenciennes, dont la narratrice du spectacle (pourtant denaisienne  !) se trouve une telle ancêtre, belle main tendue à la ville «  rivale8 ».

Notes

1 Cf. CITRON, Suzanne, Le Mythe national : lHistoire de France revisitée [1987], Paris, Les Éditions de lAtelier / Les Éditions ouvrières, 2008. Ces spectacles, en effet, ne vont pas sans poser quelques questions sur le plan idéologique et politique, cest aussi cela qui fonde lintérêt que nous leur portons.

2 Cf. le site de la 3FSH : https://www.fffsh.eu/ [consulté le 22/02/2022].

3 Nous renvoyons principalement aux travaux de Maryline Crivello (professeure en Histoire moderne à Aix-Marseille Université) et notamment louvrage dont elle a co-dirigé la publication avec lanthropologue Jean-Luc Bonniol : BONNIOL, Jean-Luc, CRIVELLO Maryline [dir.], Façonner le passé. Représentations et cultures de lhistoire (XVIe-XXIe siècle), Aix-en-Provence, Publications de lUniversité de Provence, 2004.

4 Cf. le rapport complet : https://www.insee.fr/fr/statistiques/2011101?geo=COM-59172 [consulté le 22/02/2022].

5 Nous reprenons ici la terminologie employée dans le milieu, on ne parle en effet jamais dacteurs de son et lumière – il y aurait de nombreuses remarques à faire à ce propos.

6 Selon lune des attributions de ladjoint à la culture en fonction jusqu’à l’élection de mars 2020, Emmanuel Cherrier.

7 L’édition 2020 ayant été annulée suite à la pandémie de COVID-19.

8 Pour cette étude, nous avons pris appui sur les représentations des Batailles de Denain et De Terre de feu… en Hainaut ainsi que sur une série dentretiens menés à lhiver 2019-2020 avec Anne-Marie Persichetti, Paule Laine (bureau de lassociation « Denain 2012 » et Emmanuel Cherrier, alors adjoint à la culture de la ville de Denain.

Pour citer cet article

Maxence Cambron, « Le reenactment régional entre fascination de l’histoire et réappropriation mémorielle, l’exemple du son et lumière de Denain », L'ethnographie, 8 | 2023, mis en ligne le 15 janvier 2023, consulté le 26 mai 2024. URL : https://revues.mshparisnord.fr/ethnographie/index.php?id=1357

Maxence Cambron

Maxence Cambron est Maître de Conférences en études théâtrales à l’Université de Lille et membre du Centre d’Études des Arts Contemporains (ULR 3587). Ses recherches portent sur la création théâtrale contemporaine (scènes et dramaturgies) et plus spécifiquement sur les démarches interrogeant poétiquement et politiquement les relations que le continent européen entretient avec sa propre mémoire. Il est l’auteur d’une thèse réalisée sous la direction du Pr Amos Fergombé et soutenue en 2016 intitulée De la remembrance théâtrale : poétique et politique de la mémoire dans la création scénique contemporaine en Europe (François Tanguy, Christoph Marthaler, Maguy Marin).