Disparaître au monde et lecture des traces

Introduction

  • Disappearing From the World and Reading Traces - Introduction
  • Desaparecer del mundo y leer las huellas - Introducción

DOI : 10.56698/silences.726

Dans cette introduction, les éditeurs reprennent les grandes lignes de l’appel à contribution lancé à l’hiver 2024 par Silence(s) : revue interdisciplinaire, consacré aux « régimes de la disparition ». En tentant de se défaire de l’évidence d’un manque et des obstacles à la recherche qu’il entrainerait nécessairement, ce numéro pense la disparition comme un régime d’action, comme un moyen de produire des phénomènes sociaux qui remettent en ordre le monde duquel on vient de retirer un individu, un objet ou une idée. Il ne s’agit pour autant de mettre le voile sur les catastrophes humaines, les drames et les douleurs qui se jouent dans la disparition, mais plutôt d’examiner par l’enquête philosophique, anthropologique, historique et esthétique, les modalités du disparaître et faire disparaître d’une part, et leurs conséquences manifestes ou discrètes d’autre part. À l’image du silence, la disparition n’est pas seulement l’inverse ou le négatif d’un autre phénomène ; elle dispose de caractères propres, d’une positivité qui redistribue les cartes de la présence et de l’absence.

In this introduction, the editors give the outlines of the call for contributions launched in winter 2024 by Silence(s): revue interdisciplinaire, devoted to the “regimes of disappearance”. In an attempt to move beyond the obviousness of a lack and the obstacles to research that it would necessarily entail, this issue considers disappearance as a regime of action, as a means of producing social phenomena that reorder the world from which an individual, an object, or an idea has been removed. However, this does not mean glossing over the human catastrophes, tragedies, and pain produced by disappearance, but rather examining, through philosophical, anthropological, historical, and aesthetic inquiry, the modalities of disappearing and creating disappearance on the one hand, and their obvious or subtle consequences on the other. Like silence, disappearance is not simply the opposite or negative of another phenomenon; it has its own characteristics, a positivity that redistributes the cards of presence and absence.

En esta introducción, los editores resumen las líneas generales de la convocatoria de contribuciones lanzada en invierno de 2024 por Silence(s): revue interdisciplinaire, dedicada a los “regímenes de la desaparición”. Al intentar desprenderse de la evidencia de una carencia y de los obstáculos que ello supondría necesariamente para la investigación, este número concibe la desaparición como un régimen de acción, como un medio para producir fenómenos sociales que reordenan el mundo del que se acaba de retirar un individuo, un objeto o una idea. No se trata, sin embargo, de ocultar las catástrofes humanas, los dramas y los dolores que se producen con la desaparición, sino más bien de examinar, mediante la investigación filosófica, antropológica, histórica y estética, las modalidades del desaparecer y hacer desaparecer, por un lado, y sus consecuencias manifiestas o discretas, por otro. Al igual que el silencio, la desaparición no es solo lo contrario o lo negativo de otro fenómeno, sino que tiene características propias, una positividad que redistribuye las cartas de la presencia y la ausencia.

Text

Le témoignage, les traces et les preuves constituent les fondations de la recherche en sciences humaines et sociales et en définissent les processus ; ce sont les bases empiriques qui les nourrissent dans la perspective épistémologique de ce que l’on a appelé, à la suite de Carlo Ginzburg, le « paradigme indiciaire »1. Pour les sciences historiques, on met sous la cloche du terme « source » l’ensemble de ces traces textuelles, visuelles, archéologiques. Pour la plupart des anthropologues, le « terrain » est un lieu où on assemble ces preuves matérielles au moyen de données empiriques, d’objets, de mots, d’images ou de toute autre « chose » visible et tangible. Autant de processus documentaires fondant le matériau à analyser, à faire parler : collecte, constitution des corpus, élaborations des méthodes – lecture des traces.

Les anthropologues ont plutôt focalisé leur attention sur les modes de présence, les ontologies, les manières d’être-au-monde, mais peu de travaux ont été conduits sur les absences, les effacements, les fragments, restes ou ruines, les silences, les manques et les vides ; ce dossier, résolument interdisciplinaire mais fondé sur des études de cas et des enquêtes empiriques montrent qu’il y a pourtant un immense potentiel à conduire des recherches ethnographiques en allant à l’encontre du paradigme indiciaire sur lesquelles les sciences sociales se sont fondées. S’agissant en particulier de recherches sur le politique, on peut bien sûr répertorier les modalités de domination fondées sur la prise, la saisie, l’occupation ; mais dans certains contextes de violence extrême, on se trouve face à l’impossibilité de conduire ce type de recherches, car le pouvoir s’est manifesté par la dépossession, la dessaisie, la disparition ou l’effacement des preuves de la violence infligée. Dans ces cas, au lieu de tenter de rassembler les différentes pièces qui restent et de les composer ou recomposer dans une mosaïque cohérente, tâche impossible tant le travail d’extermination, dépossession ou effacement a été radical, on peut aussi pointer ce même travail de désorganisation du réel et des conditions même pour le penser afin de laisser émerger l’incommensurable, l’irréparable, l’innommable. Face au refus de parler, ou au silence de l’enquêté, ou même du terrain, l’enquêteur doit se résoudre à adopter un regard nouveau sur ce qui n’est pas. Lorsque l’accès à la preuve continue d’être limité, compliqué ou nié, pouvons-nous analyser la disparition des sources et des preuves comme une donnée à lire et interpréter ? « Cette absence de corps n’est pas une preuve en moins, c’est une sauvagerie en plus », a martelé à la barre Me Pauline Rongier, , dans un des procès les plus marquant de cette année 2025, le procès pour le meurtre de Delphine Jubilar, un procès « sans aveu et sans corps »2

Fondées elles aussi sur l’enquête, les sciences sociales ont centré leur attention sur ce qui est présent sur le terrain, au détriment de ce qui est absent (l’invisible, l’immatériel, le non-dit). Pourtant, notre vie sociale et politique est aussi structurée par ce qui n’est pas, d’où la nécessité de produire des outils conceptuels et des méthodes appropriées pour étudier l’absence et les conditions de possibilité pour qu’elle émerge comme une réalité politique et sociale. Comment étudier quelque chose qui a été délibérément détruit, anéanti ? Comment étudier quelque chose qui a été volontairement écarté du discours public ? Comment recueillir des données qui ont été éliminées à dessin de l’espace social, expropriées ou transformées sous la forme de la dénégation ou du déni ? Étudiée sous le spectre du politique, l’absence n’est pas quelque chose qui a disparu, mais quelque chose qui a été volontairement et activement retirée du monde, comme ces espaces vides ou habités par l’absence, vidés de leurs habitants et redéployés pour des nouveaux usages, la destruction d’archives, l’amnésie ou abolition de la mémoire. Ce qui est détruit, c'est parfois la capacité cognitive même de conceptualiser la source de la disparition. Penser, écrire et décrire la disparition, c'est aller contre cette absence de ressources conceptuelles pour verbaliser la violence subie lorsque quelqu’un, ou quelque chose, disparaît.

Que faire quand l’on ne peut plus saisir ces traces ? Quand sachant qu’il y a eu, il n’y a plus rien à lire ? Quelle posture – scientifique, humaine – adopter lorsque le travail d’effacement, de déni, de détournement engendre l’inaccessibilité, l’indisponibilité ? Comment les sciences humaines et sociales peuvent-elles prendre en charge ces phénomènes de disparition, parfois fortuite, souvent commandée, sur le large spectre de la suppression allant de l’aléa documentaire à l’effacement autoritaire ? La question de la « pénurie » des sources n’est pas nouvelle et affecte toutes les disciplines. Dans le domaine de l’anthropologie, elle a été soulevée par Yael Navaro en 2020 dans un article programmatique déjà cité3 ; une journée d’étude réunissait en 2022 à Amiens des médiévistes confrontés à « l’absence de sources » ; la même année, à Seattle, un panel du congrès annuel de l’American Anthropological Association intitulé « Deadly Silences. Towards a political anthropology of absence » réunissait des anthropologues pour penser l’absence comme une des modalités du silence4 ; plus récemment encore, l’Inventaire de choses perdues de l’écrivaine Judith Schalansky interrogeait la disparition de lieux, d’objets, de textes et ce que peut générer, sur le plan de l’écriture, l’impossible saisie de la trace et la lecture de la ruine5. Ces travaux récents pointent tous la diversité des formes de la disparition : les « trous » dans les séries d’archive, la spoliation et la destruction des œuvres en histoire de l’art, le saccage des stratigraphies en archéologie, l’absence des témoins, l’élimination des restes à charge ou à décharge dans les processus judiciaires.

Le dossier consacré à « la disparition » de Silence(s) : revue interdisciplinaire entend poursuivre ces réflexions et relever le défi méthodologique posé par l’article de Navaro en traitant des objets des sciences humaines et sociales marqués par l’anéantissement (disparition d’objets, de personnes, de lieux etc.). Avec les contributions réunies dans ce numéro, il ne s’agit pas de constater l’absence, de faire le compte rendu des effacements de traces, des collectes de fragments, des relevés de ruines, des restes, des silences, des lacunes et des vides, mais d’étudier d’une part ce que le phénomène de disparition induit sur nos pratiques de recherche, et d’autre part ce que ces actions éclairent des relations sociales, présentes et passées. Il s’agit en revanche de poser un nouveau regard sur le silence des sources, sur l’absence des preuves, sur les blancs surgissant dans l’image, et d’identifier dans la disparition l’indice de modalités d’action singulières. Comment agit-on en régime de disparition ? Comment fonder une ontologie positive des manières de la disparition, du disparaissant et du faire disparaître ?

Pour se saisir de ces interrogations, les auteurs et les autrices abordent des sujets très différents, au prisme de « leur » discipline certes mais sans perdre de vue la transversalité épistémologique de la thématique de la disparition qui pose à tous et à toutes une même question : quel ordre s’installe quand la chose n’est plus, n’est plus là ou n’est plus tout à fait la même ? C’est en se raccrochant à cette question totale que l’on évite, à l’échelle du numéro, la hiérarchie des objets et la relativisation des drames éventuels qui se jouent dans la disparition. Des vies incarnées disparaissent. Raphaëlle Cologon documente par son « enquête dans l’enquête » la disparition d’un livreur à domicile renversé dans Paris qui soudain s’évanouit – une vie « perdue » dans l’anonymat de la migration et du travail clandestin qui refait surface par le creux qu’elle génère au sein d’une communauté soudain réunie autour de ce disparu. Cloé Drieu, dans l’entretien qu’elle édite, introduit et traduit, fait entendre la voix de Janargul Jumatay, disparue en territoire ouïghour en raison de son opposition administrative au régime – l’article devient l’une des dernières traces laissées par la victime et permet de constater la fragilité des existences malgré l’accumulation des « restes » numériques (suite d’URLs, liste de sites, empilement d’articles). L’effacement de ces empreintes, réelles ou virtuelles, et le choix de disparaître totalement à l’autre, en adoptant volontairement ou en le subissant le statut du fantôme, sont au cœur du texte de Sara Guindani analysant le phénomène du ghosting et plaçant cette pratique toute contemporaine liée aux réseaux sociaux en perspective philosophique. De façon paradoxale (ou non), la disparition laisse des traces, elle en produit ou bien pour entériner le processus, ou bien pour mettre en voir une présence en contrepoint, pour justifier l’injustifiable, pour détourner l’absence des disparus. Brice Molo démontre parfaitement ce mécanisme complexe d’exposition et de dissimulation simultanée dans un cas d’étude au Cameroun, avec une réflexion profonde du lien entre monument et disparition. Dans un tout autre domaine, Camille Dugast procède à l’analyse minutieuse d’un tableau de Hans Memling et à l’interprétation originale des pieds des figures comme autant d’indices d’une disparition, celle du Christ, que l’on cherche à maintenir dans une peinture de présence. Deborah Puccio-Den, à partir des archives judiciaires de Sicile, fait le récit et l’analyse d’une opération massive de disparition menée par la Cosa Nostra, destinée à produire de nouveaux rapports de pouvoir et l’établissement d’un régime de terreur. Une fois passée la folie des exécutions et la mise au silence de toute possibilité du deuil, il ne reste que les traces matérielles, mais surtout mentales et morales, d’actes de violence impossible à décrire. Face à cette impossibilité, les sciences sociales doivent s’armer d’outils intellectuels opératoires et transformer l’appréhension du négatif en connaissances. Saskia Simon, dans son article méthodologique, offre de précieuses clés d’interprétation à ce sujet et nous invite à éviter les pièges de la lecture trop simple de phénomènes changeants, intriqués. Pour compléter la lecture de ce dossier, le numéro fournit plusieurs comptes rendus d’ouvrages traitant, chacun à leur manière, du thème de la disparition. Il confie également à deux créateurs, Enora Gullery et Fernando Garlin Politis, deux cartes blanches très délicates sur le même sujet. Véritablement interdisciplinaire, croisant les approches, les terrains et les sensibilités, confiant à des registres d’écriture variés le soin de rendre compte de ce qui n’est plus, le numéro de Silence(s) : revue interdisciplinaire faire apparaître la disparition, non pour compenser même naïvement la perte des disparus, mais pour démontrer que la disparition, comme le silence, peut être pensée, doit être pensée comme un régime d’action, un moyen d’ordonner et de désordonner le social, et nous invite à nous saisir de la notion pour mieux la comprendre, la préparer, l’éviter, l’apprivoiser.

Penser l’effacement, la disparition, autrement dit, ce qui n’est plus là ou qui a été délibérément dissimulé, est une véritable gageure. Par définition, si la chose n’est plus là, comment peut-on savoir qu’elle fut un jour présente ? Comment découvrir l’intention qui se cache derrière la disparition, sans avoir recours à des interprétations d’après-coup, toujours plus incertaines. Est-ce une absence, une soustraction, une élimination ? Est-ce le fruit d’une volonté, extérieure (l’action d’un tiers) ou parfois intérieure (comme lorsqu’un individu disparait pour changer de vie) ? Mais alors, il reste l’avant, autrement dit, le souvenir. Dès lors, ce qui s’efface se résumerait-il à la seule intention, c’est-à-dire, le motif ou encore la volonté de faire disparaître ? Et pourtant, le simple fait de tenter de penser la disparition, de l’évoquer jusqu’à la mettre en récit, devient non seulement un acte intellectuel, mais aussi un plaidoyer politique affirmant contre toute attente que le silence, l’oblitération, l’élimination, n’effacent jamais tout et que les moindres traces, même les plus infimes, deviennent des éléments cruciaux pour rétablir l’histoire d’une présence. Parmi ces traces que les chercheurs et les chercheuses tentent de dévoiler dans leurs enquêtes, qu’il s’agisse d’archives, de témoignages, d’observations participantes, certaines possèdent un statut quelque peu différent. Il s’agit des achoppements du discours. Pas simplement les silences de ce qui ne se dit pas, ou ne peut pas se dire. Pas non plus les oublis, ou les dissimulations délibérées pour préserver une intimité dont la nature échappera toujours à l’enquêteur. En un mot, il ne s’agit pas seulement des trous et des ratés du récit, mais à l’inverse ce qui justement n’appartient pas au récit à proprement parler, ni aux faits constitutifs de l’histoire qui se raconte. Ce dont il est ici question concerne moins la matérialité des traces, que les séquelles invisibles, les blessures parfois trop profondes qui n’apparaissent qu’à la lisière du récit.

Bibliography

GINZBURG, Carlo, « Signes, Traces, Pistes – Racines d’un paradigme de l’indice », Le Débat 6 (1980), p. 3-44

NAVARO, Yael, « The Aftermath of Mass Violence: A Negative Methodology », Annual Review of Anthropology 49 (2020), p. 161‑173

Notes

1 Carlo Ginzburg, « Signes, Traces, Pistes – Racines d’un paradigme de l’indice », Le Débat 6 (1980), p. 3-44. Return to text

2 La citation est tirée de l’article suivant. Return to text

3 Yael Navaro, « The Aftermath of Mass Violence: A Negative Methodology », Annual Review of Anthropology 49 (2020), p. 161‑173. Return to text

4 Ont participé à ce panel Parvis Ghassem-Fachandi, Kriti Kapila, Deborah Puccio-Den, Ida Susser, Hylton White. Cette même discussion a été proposée sous la forme d’une table ronde au colloque « Mondes en crise, sujets émergeants », Aubervillier, Campus Condorcet, 7 juin 2023, animée par Peter Geschiere, Kriti Kapila, Deborah Puccio-Den, Ida Susser. Return to text

5 Voir à ce propos le billet de Vincent Debiais « Archéologie poétique » sur le carnet de recherche De Visu. Return to text

References

Electronic reference

Deborah Puccio-Den, Richard Rechtman and Vincent Debiais, « Disparaître au monde et lecture des traces », Silence(s) [Online], 3/4 | 2025, Online since 30 novembre 2025, connection on 22 janvier 2026. URL : https://revues.mshparisnord.fr/silences/index.php?id=726

Authors

Deborah Puccio-Den

Centre des Savoirs sur le Politique - Recherches et Analyses (EHESS-CNRS)

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Richard Rechtman

Centre des Savoirs sur le Politique - Recherches et Analyses (EHESS-CNRS)

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Vincent Debiais

Centre de recherches historiques (EHESS-CNRS)

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