The loss of stories sharpens the hunger for them. So it is tempting to fill in the gaps and to provide closure where there is none. To create a space for mourning where it is prohibited.1
Cette citation de Saidiya Hartman souligne l’inconfort, voire l’angoisse produite par l’absence et le besoin existentiel de la combler qui nous met en mouvement. Certains contextes sont toutefois tellement marqués par l’absence qu’elle en devient impossible à contourner et souvent impossible à combler, posant la question de sa relation à la présence et de ce que cette relation consubstantielle produit. Dans ces contextes (mais peut-être partout ?), présence et absence se travaillent mutuellement, telles les deux faces d’une même médaille, pour façonner l’expérience humaine. Et si nous décalions dès lors notre regard de la très visible présence pour analyser le travail subtil de l’absence et ce qu’elle nous raconte ? Situées à des stades de l’enquête très différents, les unes à son terme et les autres à ses débuts, les réflexions proposées dans cet article visent à mettre en lumière la portée heuristique d’une « méthodologie négative », une méthodologie qui s’appuie sur et se love dans les absences2. Le projet positiviste de la science moderne nous a peu équipés pour explorer le travail productif de l’absence et les relations qu’elle entretient avec la présence. Nous sommes habitués à vouloir combler les trous, à trouver les pièces manquantes pour composer « a total empirical account »3. Si la critique postmoderniste a déjà souligné l’importance de l’interprétation et de l’explication dans ce travail de recomposition des faits empiriques4, peu d’attention a été portée à l’absence, cette autre face de la réalité sociale. Or, qu’elle prenne l’habit du silence et de ses mille et unes variations, des personnes rendues absentes par la mort, des indices effacés par le temps ou les gens, des espoirs impossibles, des pratiques interdites…, la recherche en sciences sociales doit toujours plus ou moins composer avec elle. Plutôt que de chercher à la combler ou la contourner, mes travaux s’inscrivent à la suite des recherches qui situent les absences dans le quotidien, « en investiguant la manière dont les absences sont des phénomènes sociaux, politiques et culturels importants qui empiètent sur la vie des personnes »5.
Si elle ne s’y cantonne pas, il n’est pas anodin que cette démarche soit particulièrement présente dans le champ des recherches menées dans et sur les conséquences des violences. Qu’elles soient de masse ou non importe peu : les violences produisent de l’absence, elles font disparaître (les corps, les mots, les objets, etc.). Les violences confrontent le chercheur de manière frontale à l’absence, l’empêchant de la contourner comme il peut le faire habituellement. Entre 2011 et 2018, j’ai mené une recherche dans le nord-est du Guatemala. Pensée initialement pour explorer les relations des habitants avec le parc archéologique voisin, mon ethnographie s’est vite heurtée aux conséquences des violences politiques qui secouent la région depuis l’époque coloniale. M’appuyant sur les apports des ethnographies des violences6, j’ai alors développé mes premiers outils méthodologiques et conceptuels pour aborder l’absence. Décalant mon regard de l’horizon d’un récit de surplomb, je suis descendue dans l’ordinaire de mes interlocuteurs pour y explorer les multiples effets des violences7. J’ai porté une attention particulière aux relations entre ce qui est dit et ce qui est tu, entre ce que l’on montre et ce que l’on cache, entre la présence et l’absence, et à leurs diverses modalités. En 2022, j’ai démarré une nouvelle recherche, en Belgique cette fois, visant à explorer les suites (recours en justice et mobilisations éventuelles), pour les familles, du décès d’un proche lors d’une intervention policière routinière. Forte des outils développés dans ma recherche précédente, j’y affine ce décalage du regard qui prend l’absence non comme un obstacle mais comme une voie de compréhension, comme sujet et objet de l’enquête.
Dans cet article, je reviens dans un premier temps sur une partie des résultats issus de cette méthodologie négative lors de ma recherche au Guatemala, et je présente dans un deuxième temps quelques pistes de travail qu’elle ouvre dans ma recherche en Belgique. J’espère ainsi montrer la richesse heuristique de cette démarche à tous les stades de la recherche.
Nord-est du Guatemala : construire un collectif sur le silence et l’absence
Juin 2012. Le lendemain de mon arrivée au bourg, je rends visite à la famille M. dont le fils cadet a été assassiné deux mois plus tôt. Ils habitent la rue principale du village et s’installent régulièrement sur le pas de leur porte en fin de journée. C’est là que je les retrouve. Les salutations à peine échangées, le frère puis la mère du défunt se lancent dans un récit murmuré entre leurs dents, largement couvert par le bruit des véhicules et des conversations dans la rue. Dans un flot de détails, ils me racontent la nuit du meurtre (le t-shirt qu’il portait, la pièce où il se trouvait quand ses amis sont venus le chercher, ce qu’il avait dit, etc.), la manière dont ils sont partis à sa recherche (qui était sur quelle moto, avec qui, le chemin emprunté, etc.), et ont retrouvé son corps, en bord de route (les réactions de chacun, l’expression de son visage, l’aspect du lieu, etc.). Le récit pourtant ne dit jamais rien de précis sur le(s) meurtrier(s) ni sur les raisons du meurtre. Quand je pose la question, ils me répondent qu’ils « savent qui l’a tué, mais ils ne comprennent pas pourquoi, ça n’a pas de sens. Ils savent qui, mais il n’y a pas eu d’enquête ». Au fil des semaines qui suivront, j’entendrai nombre de rumeurs expliquant le comment de la mort de Felipe et un embryon de pourquoi. Un jour où je suis seule avec Cristina, la sœur de Felipe et Juan, elle me confie qu’elle ne travaille plus à l’école de L. car elle a peur d’aller seule dans ce petit village éloigné : « Beaucoup de gens font des commentaires, et nous avons peur qu’on dise aux Leones que nous voulons dénoncer le coupable ou aller au tribunal. Nous ne sommes pas sûrs de ce qu’on dit sur nous et de ce que l’homme qui a tué Felipe ferait. Apparemment, il l’aurait tué parce que Felipe ne voulait pas faire ce qu’il voulait – tuer quelqu’un, ou peut-être consommer de la drogue ».
notes de terrain, 10/06/2012
À l’époque8, le bourg et sa région sont contrôlés par les Leones qui se disputent le nord-est du Guatemala avec d’autres familles du crime organisé. Ces familles ont construit leur pouvoir dès l’époque de la colonie espagnole en développant des réseaux de contrebande avec les pays voisins, et en suivant une carrière dans les milices auxquelles le gouvernement colonial déléguait la protection du territoire, que ce soit contre les pirates, les puissances étrangères ou les populations autochtones9. Cette double identité, à la fois de commerce illégal et militaire, a perduré au fil des siècles, menant à un contrôle du territoire et de sa population grâce à des dispositifs de pouvoir à la fois souverain (répression qui réaffirme leur pouvoir aux yeux de tous) et disciplinaire (cooptation d’une partie de la population comme orejas, espions) au sens de Foucault10. Vers le milieu des années 1960, profitant de la guerre civile (1966-1996), ces familles se sont associées aux acteurs du narcotrafic, utilisant leur contrôle du territoire pour faire passer la drogue des pays producteurs dans un sens, et les armes dans l’autre11. Par ailleurs, ces élites du crime organisé ont régulièrement fait alliance avec la United Fruit Company (UFCo). Défrichant à partir de 1904 une bonne part de la région, celle-ci y développa des plantations de bananes et installa des familles venues des départements voisins ainsi que de Jamaïque dans les villages ouvriers qu’elle construisit sur ses terres12. Rachetées dans les années 1970 par Del Monte, les plantations et leurs usines continuent aujourd’hui de fonctionner selon des modalités similaires à celles instaurées par la UFCo : par la répression de toute forme d’organisation ouvrière et par des techniques « disciplinaires » dans l’organisation du travail et de la vie quotidienne13.
Très rapidement brossés ici, ces éléments de contexte n’apparaissent qu’en filigrane dans le récit du meurtre de Felipe. Ils se devinent, mais sans jamais se laisser cerner avec précision ni certitude. La famille des Leones est mentionnée, mais est-elle directement impliquée ou seulement parce que le meurtrier fait partie de sa clientèle ? Et pourquoi tuer Felipe ? Par erreur ? Parce qu’il refusait d’obéir ? Parce que sa famille prenait un peu trop d’ascendant dans le village ? Toutes ces versions ont été avancées, toutes sont possibles et jamais je n’obtiendrai de réponse précise à ces questions. Je cesserai d’ailleurs très vite de les poser car il est dangereux de montrer trop d’intérêt, comme me le laisse entendre une des religieuses du couvent où je réside à cette époque. Elle me confie ce jour-là que leur voisine a été abattue devant chez elle en décembre et commente : « Les gens savent qui l’a tuée, mais ils en parlent toujours à voix basse. Je préfère ne pas poser de questions. Il vaut mieux qu’on ne pense pas que je sais quelque chose ». J’écris alors dans mon carnet de terrain :
Je me rends compte que je ne sais toujours pas qui est derrière la façade. Ne pas savoir où je mets les pieds est terriblement angoissant, mais comment savoir ? Ce sont des questions auxquelles on ne répond pas, et qu’il vaut mieux ne pas investiguer. Comment mettre en lumière les enjeux si je ne peux et ne veux pas poser, chercher les bonnes questions ?
notes de terrain, 10/06/2012
Ces épisodes ne racontent pas seulement la disparition d’une personne. Ils racontent aussi la disparition des mots et des espaces où construire collectivement un sens autour de ce « faire disparaître ». Felipe et la voisine ne sont pas morts dans un accident ou d’une maladie. Comme le dit une expression courante dans la région : Los desaparecieron, « Ils les ont disparus ». Mais qui est ce « ils » et pourquoi les ont-ils disparus ? Enfermés dans des rumeurs murmurées à la va-vite, les meurtres, réguliers dans la région, disparaissent du champ social aussi vite qu’ils sont apparus. Effacé par la censure, le « faire disparaître » disparaît à son tour.
Confrontée à ces doubles disparitions, ma recherche a dû apprendre à composer avec l’absence ; mieux, à construire son analyse sur ces absences, sur ces trous du champ social, et sur leurs interactions avec son plein, sa face visible. Fruit de la nécessité autant que d’une interpellation existentielle, j’ai fait le choix d’analyser non pas les violences pour elles-mêmes, mais leurs effets, ce qu’elles font aux personnes qui les vivent. J’ai commencé par traquer les ressorts du vivre-ensemble, les traces d’un tissu social que je percevais sans pouvoir le définir ni comprendre comment il se tissait. Ce n’est qu’ensuite, dans un second temps facilité par la publication de recherches historiques menées dans les départements voisins14, que j’ai pu relier chaque effet observé avec l’histoire des configurations de pouvoir de la région.
Les « trous » et les « pleins » du tissu social
Bien que loin d’être le seul champ marqué par l’absence et la disparition, je me concentrerai ici sur la parole, dont la dynamique absence/présence est à la fois centrale dans la construction du tissu social et représentative des effets des violences produites par l’histoire des configurations de pouvoir de la région.
Avide d’information, j’ai longtemps été frustrée tant par les conversations auxquelles j’assistais que par celles que je tentais d’amener : les premières ressemblaient bien plus à une suite de monologues autour de thèmes convenus (la santé, le travail, la famille, la foi) qu’à une discussion ou à un échange d’informations. Il était ainsi question de la difficulté à trouver un emploi stable et de la recherche constante de sources complémentaires de revenus, des problèmes de santé, de l’inconséquence des hommes, de récits relatant l’intervention de Dieu dans la vie de la personne, etc., mais sans jamais offrir d’opinion, ou même de commentaires autres que « quelle horreur » ou « il faut aller de l’avant ». Les secondes étaient tuées dans l’œuf par mes interlocuteurs, à moins que je ne commence moi-même par reprendre un thème convenu dans les termes convenus. Et même là, si le sujet que j’amenais ensuite - qui fait partie du Conseil Communautaire de Développement ou de quel parti est le maire - sortait des sujets autorisés, une réponse laconique venait clôturer le sujet. Malgré leur pauvreté en termes de contenu et de construction d’un sens commun, ces conversations formatées étaient pourtant le cœur des interactions quotidiennes des habitants, leur procurant visiblement un vif plaisir là où je ne ressentais que de l’ennui. Ces « pleins » du tissu social, s’accompagnaient de discours publics marqués par le même formatage mais subissant en plus une forme de désintérêt réel ou affiché du public.
Ainsi, lors d’un projet de récupération de la mémoire des communautés, les prêtres de la paroisse catholique organisèrent en 2011 des réunions pour échanger autour des récits rassemblés par chaque communauté puis une fête où les communautés de la paroisse étaient invitées, après une marche à travers les rues du bourg, à venir échanger sur scène des récits et à exposer des photos ou des objets de leur histoire sur des stands. Toutefois, malgré les efforts des prêtres pour stimuler les témoignages et leur partage, l’attitude globalement réservée des habitants à cet égard contrastait avec le plaisir et la fierté qu’ils avaient à partager les photos et les objets exposés dans les stands. Si l’activité organisée rassembla plus d’un millier de personnes, l’espace de parole qui leur fut offert pour échanger autour d’un dire et construire collectivement un sens à leur histoire fut finalement très peu investi, contrairement à ce qui a pu être observé dans d’autres régions du pays15. La dizaine de personnes ayant accepté de prendre la parole publiquement ne partagea - devant un public clairsemé - que quelques récits anecdotiques, sur l’époque où les cultes se faisaient dans les maisons particulières ou sur tel prêtre. Si beaucoup évoquèrent « le temps de la persécution » comme l’époque où l’armée persécutait les catholiques, ils n’avancèrent aucune explication ni aucun élément susceptible de donner sens à cette persécution. Ces récits se cantonnaient à une succession de faits tandis que les objets sur les stands étaient donnés à voir sans que ni les uns ni les autres ne soient contextualisés ou intégrés à une structure de sens.
Parallèlement à ces discours formatés, un autre type de discours occupaient une place importante dans les interactions quotidiennes des habitants : les rumeurs - les « commentaires » évoqués par Cristina ci-dessus. Ces rumeurs faisaient généralement circuler des versions concurrentes d’une altercation - réelle ou fictive - entre voisins, collègues ou coreligionnaires, ou d’un meurtre, qui est in fine le stade ultime de l’altercation. Malgré la circulation de versions concurrentes, les rumeurs ne permettaient pas non plus de négocier collectivement un sens : leur nature floue et incertaine, l’absence d’auteur à qui l’attribuer, empêche toute fixation du sens.
Comprendre les relations entre présence et absence
Ainsi ces deux « pleins » du tissu social sont comme « troués », marqués par l’absence (de prise de parole publique, d’informations sur les structures politiques, de construction collective d’un sens, d’auteur aux rumeurs). Leur présence met en évidence les « trous » du tissu social, et vice-versa. « Trous » et « pleins » ne sont compréhensibles qu’analysés ensemble à partir de l’histoire de configuration de pouvoir de la région. Cette dernière a en effet modelé une manière d’appréhender le politique qui repose sur une conception de l’autorité basée sur la force, sur une personnalisation du pouvoir qui considère le conflit comme une trahison, et sur des relations sociales verticales de type seigneurial où les sujets sont placés en situation de dépendance et de servitude16. Cette conception du politique a plusieurs conséquences concrètes sur la vie collective, notamment dans le registre des discours. Tout d’abord, le conflit - qu’il soit avec les familles du crime organisé, l’entreprise bananière, ou simplement entre collègues ou voisins - ne peut être résolu que par la force, dans un face-à-face qu’aucun autre principe ni aucune institution ne vient décaler. Ensuite, pour éviter de recourir à la force physique pour établir leur autorité, les personnes aspirant à une position de leadership utilisent la parole pour asseoir leur position en détournant les conversations : elles y glissent des récits les mettant en valeur et des rumeurs ou des allusions susceptibles de décrédibiliser leurs adversaires.
Il m’est ainsi régulièrement arrivé de percevoir derrière une conversation d’apparence anodine une tentative de manipulation, comme lors de l’épisode suivant :
Alors que je repars de chez une amie fin octobre 2011, nous croisons un ami délégué de la paroisse catholique avec qui nous discutons quelques minutes. Celui-ci, dans un grand sourire, évoque le mariage de mon amie quelques semaines plus tard, insistant pour qu’elle se marie aussi à l’Église. Le fiancé de mon amie étant évangélique, la question est sensible et il le sait. Alors que la conversation évolue vers ma situation, mon amie saute sur l’occasion pour expliquer que je suis venue lui rendre visite et affirmer en souriant qu’elle me cherche un logement dans le village où elle s’installera avec son mari. Elle avait évoqué plus tôt la possibilité de m’installer chez son beau-frère célibataire mais je n’avais rien répondu, peu confortable avec cette perspective.
notes de terrain, 30/10/2011
Dans cet échange, chacun de mes amis essaie d’établir son statut vis-à-vis de l’autre en se servant de moi : le délégué en soulignant à mon intention la situation difficile dans laquelle se trouve mon amie au sein de la communauté catholique, mon amie en soulignant la préséance de son amitié avec moi (une européenne blanche diplômée de l’université), perçue comme valorisante, sur celle que j’ai avec le délégué. À l’époque, je suis encore trop novice dans la région et, si je perçois le courant sous-terrain à la conversation, je ne parviens pas me l’expliquer. C’est finalement le contraste avec le formatage habituel, où les interlocuteurs ne s’aventurent pas à donner d’opinion claire ni à aborder des sujets délicats, qui me permit, avec le recul, de comprendre ce qui s’était joué dans cet échange.
Pour éviter à la fois de susciter un conflit qui ne pourra être résolu que par la force, d’être pris dans les conflits ou luttes de pouvoir des autres et d’en devenir une victime collatérale, ou de susciter la répression de l’entreprise ou du crime organisé, les habitants se retranchent derrière un formatage des conversations qui permet de ne rien dire de compromettant, de rester dans l’espace sécurisé du consensuel. Lorsque le conflit n’a pu être évité (soit qu’une personne n’ait pas réussi à dissimuler sa colère ou son désaccord, soit qu’elle veuille prendre l’ascendant dans un groupe sans recourir à la menace physique), les rumeurs, ces récits sans auteur, prennent le relais. L’absence de signature qui les caractérise permet en effet d’exprimer, voire de participer au conflit sans endosser la responsabilité de ce qui en est dit17 : les rumeurs n’appartiennent à personne en particulier, on ne peut donc les reprocher à quelqu’un. La partie la plus forte réussira à se hisser au-dessus des rumeurs qui la vise et à déstabiliser son adversaire en l’isolant socialement, mais sans jamais le confronter ouvertement (comme ci-dessus). Les rumeurs ouvrent ainsi un espace tiers entre les personnes qui permet d’éviter le face-à-face, obligé dans un cas différent.
Dans ce contexte de censure et de défiance, la parole dans la région prend une dimension particulière. C’est une parole qui fait plus qu’elle ne dit. Comme dans bien des contextes, c’est elle qui noue les liens entre les personnes et les situe dans les relations sociales. Toutefois, pour réussir à construire des liens sans jamais rien dire de compromettant, les habitants ont développé une parole semblable à celle que John Austin a nommée « perlocutoire »18, se référant à la manière dont une parole est reçue par l’auditeur, car son action se situe entre, et au-delà, des mots prononcés. Ainsi, les conversations formatées sont des espaces où les habitants « parlent pour ne rien dire », où le formatage permet de construire un lien presqu’indépendamment des mots effectivement prononcés. Ce formatage des conversations sécurise les interlocuteurs : ils savent qu’ils ne risquent pas de sortir du cadre autorisé par la censure et, si tout le monde s’y tient, ils savent que les autres n’essaient pas de les manipuler d’une manière ou d’une autre dans leur(s) conflit(s) éventuel(s).
La parole tisse ainsi ses liens en jouant toujours sur deux fronts, deux scènes parallèles : les mots (ce qui est effectivement dit) et l’« entre-mots » (l’action qui se déroule entre et au-delà des mots prononcés). Tout échange de parole ne peut dès lors être compris qu’en prenant en compte ces deux scènes. Or, si la scène des mots semble relativement accessible, celle de l’entre-mots, où précisément la parole agit, est beaucoup plus difficile à capturer. Cette scène n’est en effet jamais explicitée car elle est composée de tout ce qui précisément ne peut être dit : les conflits, la répression, les structures et relations de pouvoir, les opinions, la colère, etc. Elle est le contexte qui permet à la scène des mots d’avoir un sens et donc à la parole d’agir, mais un contexte qui ne peut se dire. C’est un contexte marqué par sa propre absence qui, par son indétermination même, permet à la parole d’agir sur la réalité19. L’indétermination ouvre un espace où quelque chose peut se négocier même s’il n’y a jamais de certitude quant à ce qui se négocie exactement. Cette possibilité d’être sevrée de son contexte est ce qui définit la parole dans la région. La rumeur, avec l’échec de signature qui la caractérise, en est l’exemple paradigmatique. C’est en effet l’indiscernabilité de sa source, l’incertitude de son contexte qui justement lui permet d’agir sur la réalité sociale.
Les conversations étant toujours abordées comme une lutte potentielle, elles ne peuvent devenir un espace non conflictuel de création de liens interpersonnels qu’au prix d’un formatage qui empêche la libre expression de chacun, où le contenu d’un discours, la négociation d’un sens, primerait sur l’action, entre et au-delà des mots, de la parole. Une série de techniques pour « dire sans dire » permettent alors d’exprimer une partie des émotions et de l’expérience des personnes sans rien dire des éléments frappés de censure. Dire/exprimer la peur, la souffrance et la colère sans rien dire de ses causes et responsables, en les insérant dans un récit de foi religieuse (« Dieu a mis ces épreuves sur mon chemin », « la justice n’appartient qu’au Royaume de Dieu ») ; en se réfugiant dans la démonstration d’émotions (pleurs, cris, lamentations, etc.) permises par la possession de l’Esprit Saint lors des cultes évangéliques ; en racontant ses problèmes de santé, de travail, etc. sur le mode du constat factuel de souffrances liées au destin, à Dieu, à pas de chance. Ces techniques permettent de drainer l’angoisse grâce à l’identification momentanée et au soutien émotionnel situationnel des interlocuteurs20, tissant des liens entre et au-delà des mots effectivement prononcés. Ainsi s’explique l’avalanche de détails factuels dans le récit du frère et de la mère de Felipe ci-dessus : ces détails permettent de dire quelque chose de l’événement, d’exprimer leur souffrance, leur peur et leur colère sans rien dire de compromettant sur le qui et le pourquoi.
La présence de ces techniques, leur centralité dans le quotidien des habitants de la région, met en relief, par contraste, tout ce qui est absent. Elle révèle l’effacement du champ social de tout ce qui le structure : les conflits, les acteurs dominants et leurs stratégies de contrôle de la population, le fonctionnement des organisations collectives, les luttes et enjeux de pouvoir, etc. Ces éléments du contexte se devinent mais ne sont jamais dits collectivement et publiquement. Ils constituent l’entre-mots de leur récit, ce qui apparaît par l’absence. Sans espace où discuter et, par cette discussion, négocier collectivement le sens de leur expérience, les habitants sont enfermés dans le registre individuel de la souffrance inexorable, et ils ne peuvent pas s’approprier une parole politique et une identité collective.
Sphère publique : montrer ce qu’on ne peut dire
N’ayant que très peu d’espace pour se dire et dire leur relation au monde, les habitants peinent en effet à élaborer un discours qui puisse faire exister ce qu’ils disent, et se retranchent derrière les actes (parole perlocutoire, processions, défilés, fêtes) et les objets (photos, petites croix sur le bord de la route, etc.) pour construire un collectif et le communiquer. Comme Judith Butler l’a démontré, les corps ne parlent pas politiquement uniquement par la voix ou l’écrit21 : le rassemblement des corps, dans leur matérialité, parle déjà en lui-même et de manière distincte de ce que les gens peuvent dire une fois rassemblés. Il existe ainsi une performativité des corps qui permet aux habitants de construire un collectif sans le dire, de lui donner, littéralement, corps. Les processions, les défilés de fête patronale et, de manière générale, les rassemblements où l’ont dit peu mais parle beaucoup sont importants dans la région car ils permettent aux habitants de construire des liens grâce à la parole perlocutoire. Dans ces moments, les habitants profitent qu’ils sont rassemblés en dehors de tout enjeu politique affiché pour échanger des rumeurs, des conversations formatées où ils « parlent pour ne rien dire », et des histoires qui « disent sans dire ». Par la matérialité des corps qu’ils rassemblent, ces événements sont l’occasion de former et de signifier un être ensemble indépendamment de toute revendication ultérieure éventuelle. Les corps rassemblés disent simplement : « Nous sommes là, nous sommes ensemble ». Dans ce contexte de répression de toute organisation collective, cette simple affirmation est déjà une revendication : le « nous » existe malgré tout. Il est là, dans l’espace public.
Les corps vivants se montrent, et leur matérialité fait obstacle à l’absence et l’évanescence des corps disparus et du contexte qui les a rendus tels. La matérialité et la visibilité de ces corps vivants, comme celle des croix qui bordent les chemins, des photos et des objets appartenant aux défunts sur les autels domestiques, s’opposent, en la montrant par contraste, à l’absence et au silence produits par les violences. Dans la matérialité des corps se montre et s’exprime ce qui est banni de l’espace public. Sur la scène des mots aussi, la censure est contournée pour à la fois rendre visible l’absence et exprimer le cœur de l’expérience des sujets (la peur et la souffrance). Ainsi, les rumeurs émergent à la frontière du silence, à l’emplacement de l’événement absent, en puisant leur force dans les non-dits de ceux qu’on a fait taire. Leur présence montre l’absence de l’événement, et leur tonalité affective et cognitive transmet le cœur de l’expérience de cette absence22.
La sphère publique se constitue donc dans un jeu de visibilité et d’opacité, un habile mouvement entre ce que l’on montre et ce que l’on cache. De façon symptomatique, la parole est ainsi tissée des mots et de l’entre-mots, du visible et du caché qui montre l’absence de ce qu’il cache, et dont la compréhension, toujours incertaine, n’est possible que par le partage d’une expérience commune. Trame phénoménologique du collectif, cette expérience de peur, de souffrance, d’absence et d’opacité est ce qui lie les habitants dans leur chair, au-delà des mots qu’ils tissent, en les liant à cet entre-mots phénoménologique. Ce n’est qu’en descendant dans l’ordinaire avec les habitants23, en construisant ce que j’ai appelé une co-temporalité que j’ai pu percevoir cette trame, en la vivant moi-même24. C’est en partageant la peur d’être prise dans une fusillade qui ciblerait mes amis, en étant moi-même la cible d’une rumeur, en passant de longues heures à « parler pour ne rien dire » avec les gens, en incorporant malgré moi l’extrême contrôle de soi indispensable aux interactions sociales, en vivant le flou et l’incertitude qui caractérisent les relations sociales, en partageant la peine et la peur de la famille de Felipe que, progressivement, j’ai pris ma place dans ce collectif. Une place un peu particulière d’insider outsider mais suffisante pour entrer dans ce que Michael Taussig a nommé le « secret public »25 : ce que tout le monde sait ne pas avoir le droit de savoir. J’ai ainsi perçu, vécu dans ma chair, ce collectif qui n’était jamais nommé. Un collectif qui se construit et apparaît grâce aux corps et aux mots présents en tant qu’ils sont liés aux et s’appuient sur les corps et les mots absents.
Comme le dit Deborah Puccio-Den, dans les situations où les mots ne sont d’aucune utilité pour comprendre ce qui est en jeu, l’ethnographe peut être un participant complet autant qu’un observateur, utilisant la réflexivité comme outil pour comprendre ce qu’il expérimente à travers le silence26. Cette réflexivité a été pour moi la clé pour comprendre les liens, l’interdépendance entre ces « trous » et ces « pleins » du champ social et ce qu’ils construisent ensemble. La participation m’a permis d’incorporer l’absence et la réflexivité d’en identifier les ressorts. Mais il fallait encore une méthodologie négative qui construise l’analyse sur l’absence, le silence et la disparition pour réussir à leur donner sens.
La Belgique : le jeu de l’absence/présence en contexte polarisé
Le cas qui suit se déroule dans un contexte socio-politique très différent mais qui présente néanmoins une série de points communs. Les décès de personnes lors d’une intervention policière en Belgique mettent en effet en évidence le silence construit par l’institution policière, avec la participation volontaire ou non du système judiciaire, autour de ces décès en recourant à un contrôle strict du sens à leur donner (accident tragique ou conséquence inévitable du comportement de la personne décédée) et parfois réprimant les tentatives de sortie de ce cadre (intimidation des familles et des rares voix dissidentes au sein de la police, condamnation des parties civiles à de lourdes indemnités de procédure, pour ne donner que quelques exemples). De plus, comme le souligne Madga Boutros27, dans ces dossiers la police bénéficie du pouvoir épistémique : la police exerce un contrôle important sur les preuves qui sont diffusées et dissimulées au sujet des interventions contestées ; elle contrôle la production de données sur les pratiques policières ; et elle est largement perçue comme plus crédible que ses cibles. Les victimes ou leurs proches, en revanche, ont peu de moyens de produire des preuves des abus dont elles sont victimes, et elles sont perçues comme criminelles et indignes de confiance. Les décès lors d’intervention policière s’inscrivent ainsi dans un contexte de silence, de répression et de collusion (volontaire ou non) entre acteurs en position de pouvoir (ici appartenant à l’État). Si les possibilités d’action collective et de construction de contre-discours en Belgique sont bien plus développées (et mobilisées par les familles de victimes ces dernières années) que dans le nord-est du Guatemala, ce contexte de silence et de silenciation autour de ces actions de « faire disparaître » les corps des personnes considérées comme indésirables dans l’espace public d’abord, du monde des vivants ensuite, interroge28. Comment ce contexte se construit-il ? À partir de quels jeux de présences et d’absences ? Comment les familles se positionnent-elles dans ce contexte à la fois plus ouvert à l’action et tout aussi opaque ? Sur quelles absences/présences travaillent-elles, parfois pour les produire, parfois pour les combattre ? Très souvent, les familles qui portent la procédure font en sorte de la transformer en affaire, au sens donné par Elisabeth Claverie d’un dispositif permettant de transformer un cas singulier (le décès de leur proche) en emblème d’une cause (la lutte contre les violences policières)29. Le passage à la « forme affaire » implique la participation d’une série d’acteurs du monde judiciaire et non-judiciaire (journalistes, activistes, associations, représentants politiques), chacun participant à la dynamique de silenciation/dévoilement depuis sa position spécifique. Toutefois, avant de pouvoir m’atteler à l’analyse des participations et productions de chaque acteur, il convient de commencer par identifier et analyser les « trous » et les « pleins » de chaque dossier judiciaire. Que mettent-ils en évidence une fois mis en relation ? Comment fonctionne leur dynamique et que produit-elle ?
L’absence en poupée russe
Ibrahima n’est plus là, on n’a que la version des policiers. On ne peut que comparer les versions entre eux et au fil des auditions.
extrait de la plaidoirie des parties civiles, 10/05/2024
[L]’ensemble des prévenus soutient qu’Ibrahim (sic) BARRIE ne s’est jamais plaint de douleurs ou d’un quelconque problème de santé. Les images ne sont pas accompagnées de son. Les déclarations des prévenus ont été concordantes sur ce point depuis le départ. Le tribunal les estime dès lors vraisemblables.
extrait du jugement de première instance, 26/06/2024
Ces deux extraits sont issus du procès en première instance des policiers poursuivis dans le cadre de la mort d’Ibrahima Barrie, jeune homme noir de 23 ans décédé dans un commissariat bruxellois le 9 janvier 2021. Ils soulignent un élément central des affaires de décès lors d’une intervention policière : depuis l’enquête jusqu’au procès (quand il y en a un), la procédure judiciaire s’organise autour de l’absence et principalement de l’absence de la personne qui, volontairement ou non, a été tuée30. Cette absence est centrale car elle a des implications en cascade pour l’État comme pour les proches de la personne décédée, à commencer par le fait que c’est elle qui les met en action et les fait entrer dans la relation judiciaire. La mort du ou de la défunte, et le sens qu’il faut lui donner, sont l’enjeu de la procédure et des relations de pouvoir qui s’y jouent. La négociation, toutefois, doit se faire en l’absence d’un acteur central de ce décès : le ou la défunte.
Les procédures liées au décès d’une personne lors d’une intervention policière ont ceci de particulier que la victime est aussi généralement poursuivie par l’État pour un délit ou une infraction justifiant en première instance l’intervention des policiers. Si la mort de la personne éteint de facto les poursuites de l’État, sa culpabilité reste un élément que la procédure devra trancher pour juger de la légalité de l’action policière qui a mené à sa mort. Depuis l’enquête par le parquet ou le juge d’instruction jusqu’à la dernière décision par les juridictions, il s’agira dès lors d’essayer de recomposer les faits pour déterminer les responsabilités des parties, mais sans jamais pouvoir entendre la version de l’une d’elles.
Le travail judiciaire se construit toujours à partir de traces, d’indices, mais quel est l’impact de l’absence d’une des parties - et donc de sa version - sur la procédure ? Les dossiers qui nous occupent ne sont pas les seuls à devoir composer avec l’absence d’une des parties : il arrive que la victime ou le prévenu soit en prison, en fuite, malade, bref dans l’impossibilité ou le refus d’être présent. Toutefois, trois éléments se conjuguent pour singulariser cette absence et son impact sur les indices rassemblés dans le dossier. Premièrement, je l’ai dit, la partie absente est considérée à la fois comme victime et comme prévenu. L’enquête comme les débats qui suivront porteront donc sur ces deux statuts juridiques. Il s’agira de rassembler des indices sur ce que la personne décédée a subi, mais aussi sur ce qu’elle a fait (ou n’a pas fait), et de négocier le sens de ces indices, comme le montre ce jugement :
À raison, les parties civiles font valoir qu’il ne ressort pas des images enregistrées dans le gsm d’Ibrahim (sic) BARRIE que ce dernier a proféré des insultes à l’encontre des policiers. Toutefois, cette circonstance ne suffit pas à rapporter la preuve contraire des déclarations des prévenus B. et B. En effet, ces images sont deux enregistrements de 10 et 4 secondes. Seule une partie des contacts qu’Ibrahim (sic) BARRIE a eus avec les prévenus a donc été filmée. Ces images n’excluent dès lors pas qu’il ait proféré des insultes.
extrait du jugement, tribunal correctionnel de Bruxelles, 26/06/2024
Le débat et les indices rassemblés ne portent pas ici sur ce que les prévenus ont fait, mais sur ce qu’Ibrahima Barrie a fait ou non.
Deuxièmement, son décès empêche la personne d’être représentée par un avocat. Dans d’autres cas, il est en effet possible d’être représenté par un avocat avec qui l’on s’est préalablement entretenu sans assister soi-même aux audiences. Les parties civiles mentionnées dans l’extrait de jugement ci-dessus ne sont pas Ibrahima, mais des membres de sa famille qui prennent fait et cause pour lui, mais sans avoir sa version des faits. De plus, en l’absence de proche pour se constituer partie civile, personne ne pourra défendre cette « victime-prévenu ». Certes, juridiquement, la procédure judiciaire ne vise pas à poursuivre la personne décédée, qui n’a donc pas besoin d’une défense juridique stricto sensu. Néanmoins, dans les faits, on l’a vu, son double statut de victime-prévenu crée la nécessité de pouvoir faire entendre et défendre sa version des faits ; une version qu’elle ne peut plus donner elle-même et qui nécessite donc de la recomposer, à partir des indices rassemblés par l’enquête, mais aussi de ce que ses proches savent d’elle, de la représentation qu’ils se font d’elle. De ce fait, si la personne décédée n’a pas de proches pouvant venir en Belgique (comme dans le cas de personnes réfugiées en transit), son absence sera à la fois plus profonde et moins visible : personne ne sera là pour combler certains trous ni pour souligner l’absence de sa version des faits31.
Troisièmement, la partie adverse fait partie de la police, l’institution chargée de rassembler les indices du dossier. Pour les proches et leurs avocats, ce fait jette une lumière particulière sur la moindre absence d’éléments dans le dossier :
Au cours d’une réunion de préparation d’un dossier, les avocats des parties civiles échangent sur le fait que le juge d’instruction a confié les images des caméras de surveillance à la police scientifique, et pas à un expert indépendant. Un fichier contenant les seules images où on pouvait voir la plaque d’immatriculation aurait été enlevé. Et un frère de la victime affirme qu’il y avait plus de caméras dans la rue, mais que seules les images où on ne voit pas bien ont été transmises à l’enquête.
notes de terrain, octobre 2023
Pour la famille et leurs avocats, il est évident que la police - en tant qu’institution - va tenter de faire disparaître les traces de l’homicide de leur proche. N’ayant pas été présents lors des faits, ils ne savent pas ce qui est réellement arrivé au défunt, contrairement aux prévenus. L’enquête, pour les membres de la famille, vise souvent d’abord à comprendre ce qui est arrivé à leur proche, et ensuite à établir des responsabilités. Ils se trouvent face à un trou - comment est mort leur proche - d’autant plus difficile à supporter que les prévenus, eux, savent. Face à cette inégalité épistémique32, chaque indice et chaque absence d’indice sont éminemment investis et chargés d’une double signification : un sens lié à ce qui est arrivé (l’homicide du défunt) et un sens lié à ce qui est en train d’arriver (la disparition potentielle de son faire-disparaître). Les absences, les « trous » dans le dossier travaillent particulièrement la famille parce qu’elle est impliquée émotionnellement, ce qui est évident, mais aussi parce qu’elle ne sait pas alors que les prévenus savent. Les absences ici entrent en résonance entre elles (l’absence d’un être aimé et l’absence d’éléments permettant de comprendre) et avec les présences (celle des prévenus, de ce qu’ils savent qu’ils peuvent choisir de dire ou non) pour produire l’angoisse et la frustration de voir disparaître devant eux le faire-disparaître de leur proche, et avec lui toute chance de comprendre et d’obtenir réparation. Cette charge émotionnelle explique que tous les trous du dossier ne travaillent pas chaque acteur de la procédure de la même façon. Ils font dès lors l’objet de négociations dont la tension sera proportionnelle à l’écart entre les enjeux de chacun, comme l’illustre l’épisode ci-dessous :
Confrontés au refus du Parquet de mettre le dossier à l’instruction, la famille d’une victime et ses avocats ont organisé une rencontre avec une journaliste dans l’espoir qu’un article de presse fasse pression sur le Parquet. Ils lui présentent leurs différents arguments pour une mise à l’instruction, et notamment la partialité du Parquet vis-à-vis des services de police. Un avocat explique : « La victime avait des hématomes sur tout le corps et elle n’avait pas de culotte. Un inspecteur avait expliqué qu’il y avait eu un incident. Dès le début, un devoir d’enquête qu’on a demandé était de vérifier s’il y avait eu viol. Le Parquet n’a rien dit et lors de la rencontre avec la famille, le procureur du roi est tombé des nues : « On ne va pas enquêter dans tous les sens, il n’y a aucun indice dans ce sens ». Plus tard dans la discussion, la mère de la défunte revient avec cette question : « Pourquoi ma fille n’avait plus de culotte ? ».
notes de terrain, 2023
La famille a besoin de réponses, peu importe si elles ont un lien direct avec le décès ou non. Pour le procureur, au contraire, il s’agit d’être efficace et de ne pas perdre de temps et d’énergie à explorer « dans tous les sens ». L’absence de culotte sur le corps de la victime fait l’objet d’une négociation (par le biais d’une demande d’enquête complémentaire) que le procureur tranche en refusant ; il n’y a pas eu viol, mais pour la famille le trou demeure et prend un sens supplémentaire : celui de la partialité du procureur. Cette divergence de point de vue montre la négociation qui s’établit autour de certains trous dans l’enquête, et qui peut ressurgir plus tard dans la procédure.
Ces dossiers sont ainsi parsemés de trous, des trous plus ou moins visibles, dotés de plus ou moins d’effets sur les acteurs, sur la procédure et son issue. Dans le cas ci-dessus, le trou apparaît dans la procédure grâce à la négociation dont il a fait l’objet. Parfois, le trou se comble, quand le devoir d’enquête est accepté et l’enquête correctement menée. Parfois, il reste partiellement béant car le devoir a été accepté, mais l’enquête ne donne qu’un résultat partiel. Ici encore, le sens attribué à ce « trou » fera l’objet d’interprétations variées qui pourront être négociées ou non au tribunal. Dans d’autres cas, le trou apparaît par des éléments que les proches ont eux-mêmes apportés au dossier, en faisant par exemple des appels à témoignages sur les réseaux sociaux. Dans ce cas, ces éléments peuvent soit combler le trou, s’ils sont validés par la justice, soit le rendre visible en provoquant une négociation (le témoignage est-il valide ou non ?). Parfois enfin, le trou restera invisible jusqu’au bout, car personne n’aura pensé à chercher tel ou tel indice. Tous ces trous, ces absences plus ou moins visibles interagissent, et interagissent aussi avec les pleins du dossier. Ainsi, les absences de son de la vidéo du commissariat et de la version d’Ibrahima interagissent avec la présence répétée des déclarations des prévenus pour produire la conviction du juge qu’ils n’ont pris conscience du malaise d’Ibrahima que tardivement, conviction influençant leur condamnation.
Dans ces dossiers, l’absence est une poupée russe : l’absence-décès de la victime contient l’absence de la version de la victime-prévenu qui contient l’absence d’une série d’indices qui n’apparaîtront pas dans le dossier. Ces absences sont d’autant plus productives qu’elles interagissent avec des présences tout aussi enchâssées : les prévenus policiers bien vivants, leurs versions que leur présence permet de répéter, et les éléments de preuve qu’ils peuvent ajouter au dossier en ayant été présents lors des faits et tout au long de la procédure.
Que racontent ces trous et ces pleins, ces absences et ces présences, et comment les faire parler ? Les procédures ouvertes autour du décès de personnes lors d’une intervention policière constituent un champ extrêmement polarisé et agonistique. Pour les familles et leurs soutiens, les acteurs étatiques (policiers, magistrats, élus politiques) se soutiennent nécessairement, tandis que ces derniers revendiquent leur neutralité et leur indépendance. Ces lectures irréconciliables des actes des uns et des autres renvoient chacun dans son camp supposé. D’un côté se trouve le camp de l’institution policière et de l’autre, le camp des victimes et de leurs proches. Entre les deux, personne n’est admis. Dans un contexte aussi polarisé et miné par l’absence, l’idée même d’un récit cohérent et objectif est problématique. En effet, la majorité des « trous » et des « pleins » des dossiers revêtent une signification différente pour les parties. Ils n’ont pas un sens, mais plusieurs, et celui qui sera fixé en bout de procédure ne sera que le résultat des négociations et des luttes de pouvoir qui auront eu lieu tout au long du processus, tant au sein du Palais de justice qu’en dehors (lors de rassemblements, par voie de presse, etc.). Cette « vérité judiciaire » n’effacera d’ailleurs pas nécessairement les autres qui pourront prendre au contraire une nouvelle ampleur hors du tribunal, dans les cercles militants notamment. Ces « trous » et ces « pleins » ne permettent pas de composer un récit objectif du décès et de l’intervention policière pendant laquelle il a eu lieu, ni même de la manière dont s’est déroulée l’enquête : les policiers ont-ils oui ou non effacé le fichier permettant de voir la plaque d’immatriculation ? Ibrahima a-t-il dit qu’il se sentait mal aux policiers qui le fouillaient ? Rien ne permet de trancher et ce n’est d’ailleurs pas le rôle du chercheur.
Deux autres voies d’analyse complémentaires sont néanmoins possibles. La première s’attache à raconter ce que les « trous » et l’absence en général font aux acteurs, la manière dont ils viennent les travailler tant à un niveau psychologique qu’à un niveau politique. Elle se rapproche ainsi des ethnographies des violences qui, considérant ces dernières comme un processus inscrit dans la durée33, s’attachent à analyser ce que font les violences aux sujets, et à la réalité sociale qu’ils construisent. Il serait ainsi intéressant d’analyser la manière dont l’absence de réponse, ou les réponses partielles, peuvent pousser les proches à enquêter eux-mêmes, en complément ou en opposition (via des contre-expertise) à l’enquête judiciaire34. Ou la manière dont leur interprétation des « trous » de l’enquête peut pousser certains proches dans une carrière militante et pas d’autres. Est-ce que ces absences travaillent chacun des proches de la même manière et pourquoi ? Quels sont les lieux et les espaces que chacun choisit d’investir pour négocier le sens de ces absences ? Suivre la trace de ces absences et analyser ce qu’elles font ouvre ainsi un champ de questions à explorer.
La deuxième voie d’analyse est celle ouverte par la criminologie narrative35 et l’anthropologie des imaginaires36. La première considère les violences comme inscrites dans des relations de pouvoir discursives plus larges, tandis que la deuxième analyse la manière dont les imaginaires sociaux se construisent à partir de récits et de discours médiatiques. Suivant les apports de ces champs, il s’agirait d’analyser la manière dont les récits autour de ces disparitions sont construits par les différents acteurs au sein de relations de pouvoir discursives plus larges, la manière dont ils circulent dans le champ social et s’affrontent au sein de la procédure qui produit in fine le discours de l’État sur ces disparitions. Dans cette perspective, je considère la procédure judiciaire comme un dispositif de pouvoir au sens de Foucault - assemblage historiquement construit de techniques de pouvoir et de savoir - qui délimite le champ de ce qui pourra y apparaître. Le langage juridique propre au procès pénal est inséparable des relations de pouvoir qui ont conduit à la mort de ces personnes. Il agit comme un cadrage narratif qui expulse les contre-récits disruptifs et insurgés, les plaçant à la marge du champ social37. Ainsi, par exemple, la dimension raciale est difficile à prouver dans les termes actuels de la loi38 alors qu’elle est centrale pour la majorité des familles, que ce soit pour expliquer la disparition de leur proche ou la manière dont eux-mêmes sont traités par la justice. Loin d’être nouvelle en sciences sociales39, la question raciale dans le cadre du travail policier comme de la justice pourrait bénéficier du regard renouvelé qu’offre le prisme de l’absence. On pourrait ainsi traquer les lieux et les espaces où la dimension raciale est mentionnée et comment, les espaces où elle est absente ou présente en filigrane, interroger la manière dont cette question apparaît (ou non) dans les procédures, comment elle est abordée et négociée par les différents acteurs, les tensions que ces négociations peuvent générer tant entre adversaires qu’entre alliés, etc.
Conclusions
Les disparitions et l’absence produites par l’histoire des configurations de pouvoir dans le nord-est du Guatemala, et celles produites dans le cadre d’une intervention policière, et de la procédure judiciaire qui suit en Belgique, s’inscrivent dans des contextes socio-politiques et historiques très différents. Chaque situation d’enquête me confronte pourtant à une difficulté méthodologique et éthique similaire : je ne peux recomposer un récit objectif des décès. Que ce soit parce que ces récits sont frappés de censure, ou parce qu’ils sont pris dans un champ extrêmement polarisé où chaque version s’oppose à une autre en situant chaque locuteur (qu’il en soit l’auteur ou non) dans un camp, non seulement recomposer un récit cohérent et objectif m’est impossible, mais essayer de le faire pendant l’enquête me mettrait dans une position au pire dangereuse, au mieux difficilement tenable vis-à-vis de mes interlocuteurs de terrain.
Face à cette difficulté, j’ai opté pour une « méthodologie négative »40 : j’ai décalé mon regard pour ne plus considérer les absences comme des trous à combler, mais comme un objet d’analyse en soi. J’ai suivi l’absence à la trace en répertoriant d’abord ses diverses manifestations, en traquant ensuite leurs liens avec les différentes formes de présence, pour tenter finalement de comprendre ce qu’ensemble elles produisent. J’ai tenté de montrer dans cet article la fécondité heuristique d’une telle méthode en partageant quelques résultats et les pistes d’analyses qu’elle ouvre. Ce faisant, un autre apport m’est apparu : celui des chemins ouverts par la comparaison de réalités socio-politiques très différentes à partir du prisme de l’absence. Mes recherches se déploient en effet dans des contextes très différents, avec une histoire conceptuelle singulière qu’il n’est pas toujours aisé de transposer. Comparer introduit un saut interprétatif périlleux qui présente toujours le risque de tordre les données, et de tomber dans une généralisation abusive41. Face à cette difficulté, le recours à la « méthodologie négative » me permet de rester empiriquement ancrée dans chaque contexte spécifique, de resituer chaque absence dans un processus, tout en explorant les points de comparaison qu’ouvre l’attention à ces phénomènes.
Si cette approche est née d’une sorte de pessimisme méthodologique qui prend acte de certaines impossibilités de la recherche sur et dans les suites des violences42, je veux y voir, comme la chercheuse qui a lancé cette méthodologie, une opportunité heuristique qui nous permet de décaler notre regard habitué à chercher ce qui est parfois caché, mais toujours là quelque part, à combler les trous, parfois au prix d’hypothèses et d’interprétations audacieuses, pour nous forcer à regarder ce qui n’est pas ou plus. Il ne s’agit pas d’essayer de combler ou de « faire avec » l’absence mais plutôt de construire sur et avec elle, de l’analyser en tant qu’absence.
Je ne peux terminer cet article sans poser la question de la mise en écriture d’une telle méthodologie et de ses résultats. Quel que soit l’effort d’objectivité qui les sous-tend, nos textes ne sont pas neutres politiquement, ils ne peuvent s’affranchir complètement du contexte politique qu’ils visent à décrire et à expliquer. Pour reprendre les mots de Saidiya Hartman43, « comment revisiter une scène de sujétion sans reproduire sa grammaire de violence » ? Que produisent nos textes en contexte de disparition et quels liens entretiennent-ils avec l’absence et la disparition ? Sans renoncer à l’objectif de connaissance, comment tenir compte de ce contexte, et de la manière dont nos textes s’y inscrivent ?
En rédigeant le livre issu de mes recherches au Guatemala, j’ai réalisé que mes textes, par les processus d’anonymisation auxquels ils recourent, perpétuent et s’inscrivent dans la chaîne des rumeurs qu’ils décrivent et expliquent. Parce que les témoignages que l’on me confie sont confidentiels, ils ont nécessité, pour apparaître dans mes textes, de se soumettre à différentes techniques d’anonymisation qui effacent leur origine. On ne me confie en effet ces témoignages que dans la mesure où l’on fait confiance à ma promesse de les garder privés, ou en tous cas de ne pas trahir leur auteur. Or, sans auteur identifiable qui assume la responsabilité des propos, un témoignage n’a aucune valeur judiciaire. Comme le répètent régulièrement les autorités de contrôle de la police : « on ne peut rien faire des rapports de la Ligue des droits humains car il est impossible d’identifier les victimes ou auteurs pour mener une enquête sur les faits rapportés ». Privés de la signature des récits qu’ils véhiculent, mes textes deviennent ainsi eux-mêmes rumeurs. En fissurant la surface lisse des discours institués, ils ne peuvent qu’ouvrir, éventuellement, un espace où peuvent émerger des contre-discours. Cela explique l’enjeu pour certains proches des personnes décédées lors d’une intervention policière qui me demande d’au contraire nommer leur affaire et le nom de leur proche : il s’agit de lutter, par tous les moyens, contre l’effacement de son faire-disparaître et de réaffirmer le caractère unique de sa personne contre sa disqualification comme délinquant44.
Dans ma recherche en Belgique, j’ai dès lors promis de donner mes textes à relire avant publication aux proches des personnes décédées, non pas tant pour qu’ils puissent contester mes analyses (bien que la discussion soit toujours ouverte), mais pour qu’ils puissent rester auteurs de leurs propres mots : qu’ils puissent retirer ou corriger certaines informations qu’ils ne souhaitent pas rendre publiques ou en ajouter. Comme principe de première écriture, j’ai fait le choix de rester assez vague sur les éléments de contexte permettant d’identifier les affaires mentionnées à travers des propos échangés dans un cadre confidentiel, adoptant une technique similaire à la « spirit protaiture » proposée par Vita Peacock45, afin de laisser le choix aux familles de ce qu’elles souhaitent rendre public. Cela implique que mes textes aussi participent à produire des trous et des pleins. Ils se construisent sur et prolongent le jeu entre l’absence et la présence qu’ils analysent. Ce faisant, ils soulèvent une série de questions tant épistémologiques qu’éthiques qu’il convient d’analyser en profondeur.
