Introduction
Dans The Lady vanishes (Une Femme disparaît, 1938), Alfred Hitchcock met en scène la disparition d’une gouvernante anglaise, Miss Froy (Dame May Whitty). L’histoire se passe dans un train, et seule la jeune Iris (Margaret Lockwood) se souvient de la charmante vieille dame. Les autres voyageurs assurent ne même pas l’avoir vue et finissent par mettre en doute la santé mentale de l’unique témoin pour la faire taire, alors qu’il s’agit bien d’un complot organisé pour enlever Miss Froy, espionne britannique de son véritable état. Le livre d’Hélène Frappat, clin d’œil direct à Hitchcock (Trois Femmes disparaissent1), permet d’interpréter cet enlèvement aux yeux de tous au prisme du mécanisme de silenciation et de psychiatrisation qu’est le gaslighting2. À la première violence du rapt masculin s’ajoute une violence de genre pour silencier celle qui la voit et la dit. Ainsi, c'est la disparition physique elle-même qui fait l’objet d’un effacement - discursif, social, symbolique - au moyen d’une violence psychologique réputée n’avoir jamais existé.
Un épisode semblable a surgi sur le terrain de notre travail de thèse en anthropologie sur les violences invisibles et silencieuses, avec de troublants points de similitude. En avril 2025, un coursier à vélo de 39 ans d’origine nigérienne, Abdoulaye [les prénoms ont été changés - NDA], disparaît aux yeux de tous, pendant une livraison de repas. Son téléphone est éteint, il ne rentre pas dormir dans l’habitat précaire qu’il partage avec Moussa, un autre livreur des plateformes, dans le 13ème arrondissement de Paris. Sans papiers, Abdoulaye et Moussa utilisent le compte auto-entrepreneur d’une connaissance disposant d’un permis de travail, contre une centaine d’euros par semaine. Cette pratique constituant un délit, leur « patron » nie connaître Abdoulaye et ne veut pas entendre parler de sa disparition. Lui-même sans existence légale, Moussa mène alors des recherches pour retrouver son collègue disparu, dont l’existence sociale est niée par les clients, inconnue de la police et ignorée par les urgentistes des hôpitaux. Son « enquête dans l’enquête » ethnographique revisite le paradigme indiciaire3 en interrogeant l’effacement et l’oubli (forcé ? involontaire ?), la trace et l’absence (consciente ? subie ?) ; elle s’inscrit ainsi dans le champ de l’anthropologie de l’absence4.
Cet article lui-même est construit comme une enquête sur la disparition. À la manière d’une investigation expansionnelle, il explore d’abord ce que la disparition fait au sujet qui en est victime, puis aux autres, c’est-à-dire au tissu social qui l’entoure et enfin aux sciences sociales elles-mêmes. En retraçant les étapes successives de l’enquête de Moussa, il thématise sur le plan individuel la disparition d’un livreur comme une mise à l’épreuve de son identité, évanouie dans une violence faite de silenciation et d’invisibilisation. Clandestin donc exclu de l’espace public, Abdoulaye trouve paradoxalement une place visible comme objet de la quête et matière à parole : disparaître, c’est exister enfin. Sa disparition en pleine rue, rendue possible par une véritable cécité collective, est aussi un révélateur de phénomènes aux propriétés sociales cachées, c’est-à-dire d’insertions souterraines ou de relations d’entraide clandestines qui sont autant de types d’engagement. De ce point de vue, en rendant visible l’invisible, en contribuant à nommer le non-dit et en pensant l’oubli, la disparition permet de réactualiser le triptyque « voir, nommer et penser » au cœur des sciences sociales5. Elle interroge donc la forme passive de l’absence comme effacement, marginalisation ou exclusion6 en lui substituant un être activement disparu dont la description ethnographique et située est à même d’enrichir l’anthropologie de la disparition7.
Dans le cadre de ma thèse, intitulée « Dans l’en(tre)prise - Discerner et appréhender les violences invisibles et silencieuses dans le monde professionnel » (dir. Deborah Puccio-Den, CESPRA-EHESS) et de mon terrain, commencé en 2023 au cours d’une année préparatoire au doctorat (APD), j’étudie la vie quotidienne des livreurs de plateforme qui sillonnent Paris à vélo. Mon enquête m’a d’abord conduite sur les lieux d’attente et de socialisation des coursiers au sein de l’espace public et dans des clusters de restauration rapide, afin de cartographier les pratiques d’alimentation, d’hygiène, de mobilité et de socialisation des livreurs, et de les mettre en relation avec le discours de ces derniers sur leur situation professionnelle. Au fil de mes entretiens de rue commencés en mars 2023 dans trois lieux d’attente et de socialisation de livreurs (avenue de Clichy, Barbès et République) et sur le site de deux clusters de restauration rapide (Saint-Michel et Bastille), j’ai progressivement établi des rapports de confiance avec plusieurs enquêtés, me permettant d’ancrer une présence régulière au sein d’une association d’aide aux livreurs située dans le centre de Paris. Cette immersion dans la vie quotidienne des coursiers s’est traduite par une intégration en lecture seule, sans participation active, dans plusieurs groupes WhatsApp et une boucle Telegram destinés à l’échange d’informations, au soutien et occasionnellement à la syndicalisation des livreurs. La violence, souvent subie, parfois perpétrée, régulièrement invisible et occasionnellement silencieuse, se trouve au cœur des discours entre les coursiers et des récits recueillis par l’ethnographe. Au détour de conversations avec mes enquêtés, la disparition d’un livreur à vélo a émergé en quelques jours comme une source de préoccupation et de mobilisation pour la petite communauté régulièrement présente dans l’association et active en ligne. Ma position d’observatrice des mécanismes d’invisibilisation et de silenciation de la violence m’a placée en situation d’assister en temps réel à l’enquête menée par les livreurs autour de la disparition de l’un des leurs. Par un effet de miroir inévitable avec ce dispositif, le recueil des matériaux ethnographiques présentés dans cet article a donc eu pour condition l’invisibilisation de l’ethnographe elle-même, tant dans l’enquête que dans l’article qui la relate. Je ne suis en effet pas intervenue activement dans l’investigation dont j’ai été témoin, mais j’ai étudié les conditions et les modalités de cette enquête, en rencontrant les protagonistes principaux, en transcrivant les étapes de la recherche et en analysant ses procédés. Si la mise en abyme du titre de cet article reprend les codes du récit enchâssé, son écriture reflète les formes de l’absence qu’elle s’attache à mettre au jour : l’autrice elle-même en tant que sujet de l’enquête s’efface activement derrière son objet, la disparition.
Absent comme sujet, présent comme objet : la condition de livreur
Sans papier, sans identité
Le 2 mai 2025, une alerte anonyme est lancée sur une boucle WhatsApp rassemblant des livreurs Uber, Deliveroo, Stuart et ex-Glovo : « Bonjour […] nous avons un ami livreur qui est porté disparu depuis une semaine sans signe [de] vie. Son numéro ne passe pas. Il s’appelle Abdoulaye ». Une image est rapidement postée : Abdoulaye est photographié de face, poussant un chariot à bagages, les yeux dans le vide, l’air effacé, dans le hall de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle. Il porte un sac à dos noir, une parka beige sur un sweat à capuche gris ; sa barbe courte est entretenue. Plusieurs coursiers le reconnaissent immédiatement ; certains ont partagé des moments de pause avec lui entre deux livraisons dans le Sud et l’Est de Paris, un autre prenait le même bus du recueil social quelques mois auparavant. Plusieurs expriment leurs craintes qu’il ait été contrôlé par la police. Des éléments factuels émergent : Abdoulaye a été vu pour la dernière fois le 17 avril 2025 en début d’après-midi, alors qu’il rechargeait son téléphone portable dans un restaurant de kebab près de la place de la Bastille, entre deux livraisons. Moussa, son colocataire, clandestin d’origine nigérienne comme lui, s’est inquiété le soir venu en ne le voyant pas rentrer dormir dans le logement de fortune qu’ils partagent dans le 13ème arrondissement de Paris. Il a demandé à leur logeur de signaler la disparition d’Abdoulaye au commissariat, mais la police n’a pas déclenché d’enquête :
« Il [le logeur] est allé à la police, il a fait une déclaration comme quoi on n’a plus de ses nouvelles. Il a dit « Abdoulaye » mais le vrai nom n’était pas Abdoulaye. En conséquence, le flic qui l’a intercepté lui a fait comprendre qu’on ne p[ouvai]t pas lui donner des informations, parce qu’il n’est pas… il n’a pas de papiers, il n’est pas dans les fichiers. La signalisation qu’il a […] déposée n’a […] pas été enregistrée. Donc à mon avis, [ils] n’[ont] pas réellement pris en charge ce dossier. J’attends peut-être en début de semaine prochaine éventuellement… pour voir si la situation est prise au sérieux. Sa femme n’arrive pas à le joindre, elle demande à toute personne qui le connaîtrait de bien vouloir participer aux recherches, faire faire des actions. Elle dit que son mari répond au nom d’Oumarou Sidibé. Il a 39 ans, il est seul ici. C’est inquiétant ».
L’histoire de la disparition d’Abdoulaye présente plusieurs similitudes avec le scénario du film d’Hitchcock. D’abord, la figure qui disparaît a à voir avec l’identité clandestine (l’espionnage pour Miss Froy, fausse gouvernante ; le travail illégal pour Abdoulaye, qui est sans-papier). Ensuite ce sont tous deux des émissaires - Abdoulaye est livreur, Iris porte le nom de la messagère des dieux - qui évoluent dans des lieux de déplacement, respectivement la rue et la gare ou le train, espaces de passage et de croisement marqués par l’accélération de la perte de repères et l’occultation de certains groupes dans l’espace public8. Enfin dans les deux cas, la personne qui enquête voit avec acuité mais elle n’est pas légitime socialement : le logeur n’est pas pris au sérieux par les autorités alors qu’il sait que la disparition d’Abdoulaye est inquiétante, Iris (prénom qui renvoie biologiquement au champ lexical de la vision) est une figure de Cassandre qui dit la vérité sans être crue.
La disparition de figures transitoires (le travailleur migrant, l’agent en mission) peut être lue comme une mise à l’épreuve de leur identité. Arrivé en France clandestinement quelques mois plus tôt, Abdoulaye, prénom choisi par Oumarou pour marquer sa conversion à l’islam, traverse un long parcours de clandestinité, assorti de nombreuses ruptures. D’abord accueilli dans un pavillon d’hébergement en Seine-Saint-Denis, il a ensuite trouvé refuge dans un garage sans fenêtres ni ventilation, transformé en logement de fortune en compagnie de son compatriote, Moussa, dans le quartier de la Gare (Paris 13ème). Autrement dit, son identité en France se définit par l’effacement actif de sa présence publique et le retranchement dans un exil du monde commun9, cette « condition paradoxale des personnes en déplacement à l’intérieur de notre monde […] quand elles ne trouvent pas le lieu d’arrivée de leur voyage et n’ont pas non plus d’autres ailleurs où aller pour se protéger, se reconstruire, revivre10 ». À une première fuite du Niger, où il a laissé sa femme Aichatou sans ressources mais avec l’espoir d’échapper à la pauvreté, répond cette deuxième disparition, qui s’inscrit dans un contexte de précarité et un sentiment d’exil. L’expérience de l’illégalité et des vécus extrêmes ont façonné les stratégies de survie d’Abdoulaye : à cet égard, sa disparition est un événement qui peut être lu comme l’aboutissement de son absence d’existence légale11. Très seul, il a vécu des atteintes sociales et psychiques qui ont fortement ébranlé ses capacités à établir des liens sécurisants et durables, sans nécessairement disposer des mots pour se raconter. Moussa confirme ainsi : « Abdoulaye, peut-être qu’il n’a pas pu dire… ce qu’il dev[enai]t, peut-être qu’il a disparu tout simplement pour échapper à… être sans les papiers ».
Être silencié et s’invisibiliser
À ce stade de l’enquête, on ignore si la disparition d’Abdoulaye est subie ou en partie volontaire, ce dernier ayant développé « de multiples conduites à risques se déplo[ya]nt au croisement de […] silences conjugués, faits des « blancs » de l’histoire et de mises au ban dans les périphéries sociales ». Réduite à son genre sans nom propre dans le titre et sans prénom dans le film d’Hitchcock, Miss Froy est invisibilisée par les autres passagers. Sa parole relève purement du domaine privé - elle se présente comme gouvernante. Désigné par son activité auprès de ses collègues livreurs, Abdoulaye n’a de part de voix que clandestine et ne s’exprime que sous pseudonyme. Sans existence juridique, sa disparition passe socialement inaperçue.
Son colocataire Moussa n’est pas davantage considéré comme un interlocuteur légitime par les autorités qu’Iris Henderson dans Une Femme disparaît, sans cesse renvoyée à son statut subalterne de femme. Sans papiers, il ne peut pas aller à la police déclarer la disparition d’un autre clandestin. Sans lien de parenté avec Abdoulaye, il ne peut pas non plus interroger les hôpitaux. Sur WhatsApp, il demande donc à des collègues livreurs d’effectuer des recherches pour lui. Il explique également qu’il fait face à l’hostilité, puis au silence de la part du « patron » d’Abdoulaye, un homme de leur communauté, qui a loué l’usage de son compte Deliveroo illégalement :
« Le patron a dit qu’il n’a jamais loué son compte à lui [Abdoulaye], il a dit que je devais faire une erreur sur la personne. Il a peur, sans doute parce qu’il ne veut pas d’ennuis avec la police. Pourtant c’est bien son nom sur le compte du collègue […] avec sa photo de profil. Et alors, Abdou[laye] allait… faisait tout le trajet jusqu’à la préfecture de Bois-Colombes où lui, il travaille régulièrement, ce monsieur, pour avoir la photo [le selfie de reconnaissance faciale exigé par les plateformes dans le cadre de la lutte contre le travail clandestin]. Et c’était bien son visage, je le connais. Imagine ça […]. Il y a même plusieurs livreurs qui louent son compte, 100, 110 € la semaine. Ils peuvent témoigner aussi de cela […]. Mais le patron ne veut rien avoir à faire avec. Il dit qu’il ne connaît personne de ce nom, qu’il ne veut pas d’histoires. Et maintenant, il a bloqué mon numéro, je dois passer en [appel] inconnu pour lui parler, et même là il ne veut plus rien savoir ».
Les coursiers piétinent. C’est alors qu’un responsable de collectif de livreurs des plateformes fait avancer l’enquête en appelant les services d’urgence : Abdoulaye a été renversé par un camion pendant une livraison, il est hospitalisé dans un état grave à l’hôpital Bichat. Plongé dans le coma, il est dans l’incapacité de parler. Sa femme Aichatou, qui se trouve dans la région sahélienne de Diffa, près du lac Tchad, tente de joindre les médecins en vain. Cette double silenciation se conjugue à un vécu de relégation socio-administrative qui façonne les processus identitaires. Au terme d’un parcours de survie où il n’avait pas le droit à la parole, Abdoulaye disparaît dans le silence subi du coma, c’est-à-dire en étant absent à lui-même. Cette invisibilisation peut être interprétée comme la dernière stratégie de survie pour celui qui ne peut décliner son identité.
En miroir, que dit la banalisation de sa disparition par son logeur et son patron, deux figures de l’insertion sociale officielle ? Dans « Social indifférence to child death »12, l’article précurseur du central Death without weeping, l’anthropologue Nancy Scheper-Hughes explore les stratégies d’attachement différé et d’absence volontaire d’investissement émotionnel de mères vivant dans les favelas de Bom Jesus da Mata (Brésil). Les taux de mortalité infantile y sont si élevés que le décès des nourrissons devient défensivement presque banal aux yeux des mères elles-mêmes, au point que le deuil est euphémisé par les autres acteurs sociaux : professionnels de santé, autorités religieuses, ONG et institutions caritatives, communauté locale, et parfois par les anthropologues eux-mêmes. Cette mort sans larmes est une déclinaison de l’effacement sans émotions, de la disparition dés-exceptionnalisée13 dans un monde où l’instabilité et la précarité deviennent la norme. De la même manière, la disparition d’Abdoulaye est déconsidérée par la police qui en minimise le risque, disqualifiée par le déni successif de son logeur et de son patron qui se protègent de tout affect, et passée sous silence par l’hôpital. Sans voix pour la dénoncer, la disparition est rendue invisible par ses témoins et cette invisibilisation est elle-même une forme de violence.
Disparaître pour exister
Clandestin, donc exclu de l’espace public, Abdoulaye acquiert paradoxalement de la visibilité au moment de sa disparition. Disparaître, c’est exister enfin aux yeux des autres, non comme sujet de sa propre existence mais comme objet de l’enquête et comme matière à parole. Le 5 mai 2025, Moussa évoque Abdoulaye avec un autre livreur Deliveroo de sa connaissance :
« Avant, on ne le connaissait pas […]. C’était un homme discret […], il faisait la livraison la moitié du jour, la moitié de la nuit. Il faisait attention, oui, il faisait gaffe. Maintenant qu’il a disparu, on l’a cherché, cherché. On avait peur que peut-être il a été arrêté par la police ou pire… qu’il a fait l’objet d’un enlèvement, d’une punition par des frères qui auraient pu… On ne sait jamais, parfois on peut avoir des problèmes de dette, il y a les trafics. Cela n’empêche…
- Oui. Tout le monde disait « Que Dieu le protège, qu’Il le libère vite de leurs mains » si jamais c’était un groupe ou… une mauvaise embrouille.
- Eh bien, ce frère qui avait disparu depuis deux à trois semaines a fait… a refait surface, sauf que ce n’était pas un enlèvement ou autre chose mais plutôt un accident grave qui aurait même touché donc… son cerveau. Il est toujours à l’hôpital dans un état un peu critique bien qu’il a repris conscience […].
- Vas-y, on parle à nous tous maintenant. Nous prions Dieu pour le malade, on dit bonne guérison à lui. On va réfléchir… on va voir si l’on peut lui faire passer des vêtements, des choses. Il est connu maintenant, quand on dit « Abdoulaye », on sait son histoire. C’est pas normal ce qui lui est arrivé. Les camions, les voitures, les deux-roues… c’est beaucoup de dangers. Ce métier, c’est beaucoup de risque sans se faire calculer par la plateforme. Eux ils ne savent pas qui… qui fait la livraison, ce qui peut arriver. Il n’y a personne pour se rendre compte de l’accident, alors que c’est un accident grave. Ce n’est pas un travail normal.
- C’est ça. Donc maintenant tout le monde parle de lui, tout le monde essaie de donner des nouvelles à sa femme […]. On prie pour lui, pour qu’Allah lui donne un bon… un prompt rétablissement et qu’il puisse retrouver toutes ses facultés, voilà, et redevenir normal comme tout un chacun, et travailler pour lui et pour sa famille, inchallah ».
Dans une vie où l’invisibilité est la norme, la disparition est une expérience exceptionnelle qui sort de la marge. De ce point de vue, Abdoulaye n’a pas passivement disparu lors de son accident, il est activement disparu14 par un système d’invisibilisation dont il ne sort véritablement qu’au moment où il entre dans le coma à l’hôpital public. Il est désormais recherché ; pour la première fois, d’autres s’inquiètent pour lui ; il manque enfin à son tissu social. Dans le film d’Hitchcock, Miss Froy a été enlevée dans le train aux yeux de tous et a pris la place du patient alité du Dr. Hartz (Paul Lukas), dont le visage entièrement caché par des bandages ne permet pas de connaître son identité, et qui est gardé par une religieuse qui semble sourde et muette. Iris ne se souviendrait pas des détails anodins qu’elle a pu observer chez la disparue, comme ses lunettes, sa tenue en tweed ou sa marque de thé préférée, sans l’événement exceptionnel de sa disparition qui la signale. Gouvernante sans histoire, d’un certain âge, Miss Froy devient soudainement mystérieuse en raison de son éclipse inexpliquée, et en vient à rompre son régime de clandestinité pour dévoiler sa véritable identité d’espionne.
Disparaître pour exister vraiment, c’est également le sens des modes d’effacement de soi analysés dans l’ouvrage collectif Retrait, effacement, disparition dans les arts et la littérature d’aujourd’hui15. Loin de se résumer à une éclipse subie de manière univoque, les gestes de disparition peuvent être perçus comme des actes volontaires et libérateurs, comme une résistance à la marchandisation de soi, lutte contre la surexposition digitale ou au contraire ultime revendication d’un droit à l’existence sociale16. De ce point de vue, la perte de conscience associée au coma peut être interprétée comme une forme de libération extrêmement douloureuse de la pression constante et un refus ultime des injonctions relationnelles, mais également comme une affirmation existentielle, une manière de reprendre le contrôle sur la définition de soi17.
Régimes sociaux de la disparition
Histoire d’une cécité collective
Renversé par un camion en pleine livraison, Abdoulaye n’a bien sûr pas été recherché par Deliveroo, puisque ce n’était pas son nom qui figurait sur le compte Rider qu’il utilisait. Les éléments d’identification qu’il portait sur lui (attestation de dépôt de demande de carte de séjour, photographies, téléphone portable) ont été collectés par les urgentistes, mais ces derniers n’ont recueilli que peu d’éléments sur l’accident en l’absence de témoins oculaires. À l’arrivée de l’ambulance, Abdoulaye a été retrouvé inanimé sur le bord du trottoir, blessé au crâne, un bonnet en acrylique sur la tête pour toute protection. Ses deux côtes étaient cassées. Son nez, fracturé, saignait abondamment. Son pantalon de jogging troué sur le côté de la cuisse gauche laissait apparaître une blessure à la jambe. L’une de ses chaussures n’a pas été retrouvée. Juste à côté de lui, son vélo avait été poussé entre deux voitures stationnées, une roue dévissée, la potence déviée et la chaîne cassée.
Une collision aussi grave autour de 14 heures, un jour de semaine, dans une rue passante du quartier très animé de la Roquette (Paris 11ème), dans l’indifférence des passants et le silence des témoins, dit quelque chose de central sur les populations précaires, indépendamment du contexte de migration : à Paris, en 2025, un livreur peut disparaître à tout moment sans que personne ne le remarque. Il s’évanouit dans l’inattention et les rares personnes de sa connaissance ont du mal à retrouver sa trace en raison de leur déficit de légitimité institutionnelle et de visibilité sociale. Miss Froy, à cause de son âge, est disqualifiée sexuellement et reléguée socialement (sort of middle age, one little lady), c’est-à-dire déconsidérée. Sa présence comme son absence n’intéressent personne. Iris Henderson, quant à elle, n’est pas prise au sérieux (let’s get this idea out of this stupid head!) parce que femme, jeune, donc potentiellement hystérique. Frappée à la tête juste avant de prendre le train par un pot de fleurs qui semblait viser la gouvernante, Iris est discréditée par le Dr. Egon Hartz, neurochirurgien mais surtout auteur de l’enlèvement de Miss Froy, qui affirme qu’Iris souffre d’hallucinations liées à une commotion cérébrale.
Est-ce à dire, en termes sociologiques que la vie humaine fait l’objet d’une distribution inégale de la valeur, qu’il existe différents régimes de « pleurabilité »18 ? Dans Precarious Life: The Powers of Mourning and Violence19, Judith Butler distingue les personnes ou les groupes en situation de vulnérabilité (precariousness), ontologiquement posée comme potentiellement universelle, et ceux en position de pleurabilité (grievability), c’est-à-dire socialement et politiquement reconnus comme dignes d’être pleurés. Particulièrement vulnérable, étymologiquement « exposé à la blessure, la perte ou la mort », Abdoulaye laissé à lui-même en pleine rue est exclu du champ de la reconnaissance et relégué en bas de la hiérarchie implicite des vies.
Cette situation a également été pensée sous l’angle politique par Didier Fassin. Dans Vies invisibles, morts indicibles20, il illustre la manière dont l’absence de reconnaissance publique prolonge l’effacement de migrants morts en mer ou aux frontières, dont les corps ne sont pas retrouvés, et dont la vie a été gommée avant même leur disparition physique. L’impassibilité des témoins qui assistent à l’accident d’Abdoulaye est appréhendée par l’épistémologie sociale comme un phénomène typique de l’« ignorance active »21 : habitués à côtoyer sans les voir des livreurs Deliveroo, UberEats ou Foodora, nous faisons preuve, lorsque nous sommes en position de domination sociale, de paresse épistémique qui nous conduit à déployer des efforts pour éviter de prendre connaissance de vérités possiblement déplaisantes à entendre. Nous pouvons aussi nous efforcer activement de nous cacher à nous-même et d’ignorer (au double sens de ne pas savoir et de faire semblant de ne pas voir) des aspects entiers de la vie sociale, un mécanisme au cœur de la notion de méconnaissance22. On est proche ici du vocable unknowing23, concept élaboré par l’historienne du droit Anat Rosenberg à partir du livre Mafiacraft24 qui retrace le chemin parcouru par la société italienne depuis le déni d’existence de la mafia jusqu’à sa nomination (notamment par le droit) et à sa mise en visibilité par un ensemble d’acteurs, collectifs et dispositifs (mouvements sociaux, artistes, photographes, médias, etc.). Cette indifférence collective, que l’on retrouve dans d’autres phénomènes qu’on ne veut pas voir ni connaître, participe dès lors de l’euphémisation spontanée et de la négation a posteriori de la violence qui rappellent la réécriture de l’histoire propre aux formes totalitaires du pouvoir : n’avoir jamais existé pour les autres, c’est le point final d’une « domination totale » qui réduit l’individu à un superflu dans l’histoire, l’aboutissement du processus de destruction qui gomme jusqu’aux traces de l’identité25.
Un phénomène révélateur du caché
Toutefois, même reléguée à la périphérie de l’attention sociale, la disparition demeure un révélateur de phénomènes aux propriétés sociales cachées. D’une part, elle crée une brèche dans le continu de l’activité clandestine des travailleurs migrants, elle fait émerger un silence dans le vacarme de la circulation urbaine, et c’est cette interruption qui rend visible la condition économique et sociale des livreurs qui échappait à la perception ordinaire26. D’autre part, en créant de la discontinuité pour les tiers, témoins et parties prenantes, elle agit comme un bain révélateur en photographie pour dévoiler en creux celui qui est assez opiniâtre pour surmonter les fins de non-recevoir de l’administration, qui est vraiment affecté par le sort d’un compatriote pour organiser une confrontation avec un propriétaire de compte indélicat, qui est suffisamment attaché à Abdoulaye pour surpasser les obstacles à la communication et prévenir sa femme au Niger. Fin mai, on peut ainsi lire sur le groupe WhatsApp des livreurs :
- Bonjour à tous, bonjour la famille. Qui peut donner aujourd’hui des nouvelles d’Abdoulaye ?
- Je viens de recevoir l’appel du collègue livreur Samba […]. Il paraîtrait qu’une femme est même venue à la place de Clichy, là où se posent les livreurs. Elle s’était même mise à pleurer là-bas. Elle disait qu’il fallait qu’on remercie celui qui a retrouvé Abdoulaye dessus le sol.
- Oui, seulement la bonne nouvelle ensuite. On ne savait pas qu’il avait de la famille ici, hamdoulilah.
- C’est pour ça, j’ai toujours di[t] de mettre tous les éléments afin que notre avocat […] ou les syndicats, les associations puissent se servir de ça pour nous aider. Tout ce qu’on peut savoir, j’insiste bien, s’avère utile dans notre groupe ici. C’est pas injure, mon frère.
- Avant ce drame, on ne connaissait pas bien ce que faisait chacun. Certains ont [de l’]argent, certains montrent qu’il sont à la recherche de [leur] propre régularisation, ils ne regardent que pour leur propre compte, cette affaire ne l[es] intéresse pas.
- Il y a aussi [des personnes] qui vont là où il [Abdoulaye] dort et ils [v]ont [constituer] les preuves, les pièces à conviction pour pouvoir gagner aux prud’hommes sur l’accident de travail, pour qu’il y a[it] l’assurance, quand même. Merci.
- Bien sûr, bien sûr […]. Que le Tout Puissant nous protège tous. Parmi nous il y a les bonnes idées pour que la femme [d’Abdoulaye] s’inquiète pas trop […], pour donner le soutien à sa femme.
- Pour ceux qui veulent se faire voir y’a TikTok.
- Merci pomite [gars], je [me] demande ? Parfois ce sont [sur TikTok] des images […] compatibles a[vec] notre lutte, a[vec] notre but [de] faire connaître des choses à tout le monde. Parfois les journalistes peuvent parler des choses inquiétantes qu’ils [voient] sur TikTok.
- D’accord. On va aussi répliquer dans le bon sens. Avec ce drame, il faut également comprendre que des gens ont profité de la situation. Avant son accident, le collègue nigérien [Abdoulaye] avait donné de l’argent pour avoir les papiers à quelqu’un qui a mangé [volé] l’argent.
- Qui ?
- Il a donné de l’argent pour avoir des faux papiers, pour que sa femme [v]ien[ne] rejoindre son mari. On lui a mangé [dérobé son argent] sans motif. Il n’est pas tout jeune. Il venait du Niger. Il voulait au pays travailler, il a une femme. Il donne l’argent à quelqu’un qu’il connaît. On a bouffé l’argent. Et là il est dans le coma.
- Merci frérot. On va republi[er] jusqu’à [ce] qu’on trouve comment aider.
De la même manière, la disparition de Miss Froy révèle au grand jour le caractère adultère de la relation entre l’avocat Eric Todhunter (littéralement « chasseur de renard », qui peut s’entendre au double sens de « débusqueur de personne rusée », joué par Cecil Parker) et sa maîtresse (Linden Travers), qui se désigne au début du film comme « Mrs. Todhunter ». Le duo comique formé par Charters (Basil Radford) et Caldicott (Naunton Wayne), deux célibataires d’âge mûr adoptant des codes crypto-gays, se révèlent être des adjuvants de poids au côté d’Iris et de l’ethnomusicologue Gilbert Redman (Michael Redgrave). Passionnés de cricket excentriques au début du film, ils s’avèrent compétents et sympathiques, affrontant le danger avec calme et participant à une fusillade contre des fascistes lorsque le train est soudainement immobilisé. Puis l’aide-soignante du Dr. Hartz (Catherine Lacey), une nonne se prétendant sourde et muette mais qui trahit son costume par le port de talons hauts, finit par abandonner le rôle trouble qui était le sien en refusant d’empoisonner les verres que le Dr. Hartz voulait administrer à Iris et son acolyte romantique, Gilbert, et en dévoilant sa nationalité britannique. Un dernier passager du train, le magicien italien Signor Doppo (Philip Leaver), révèle l’étendue de ses inquiétants pouvoirs en se faisant disparaître lui-même dans un décor de scène posé dans le wagon à bagages. Enfin, juste avant son enlèvement, Miss Froy, ne parvenant pas à se faire entendre d’Iris dans le bruit des machines au démarrage, écrit son nom avec son doigt sur la vitre du compartiment. Sous l’effet de la fumée du train, son nom réapparaît à la fin du film en surimpression, révélant aux passagers qu’Iris n’est pas folle, et que Miss Froy existe bel et bien. Cette dernière livrera son secret tout à la fin : une chanson d’apparence anodine contient dans son air, en code, les clauses d’un pacte entre deux pays d’Europe.
Dans les deux cas, la disparition n’est pas un pur effacement négatif, mais un révélateur de l’exclusion de certains sujets du politique. Littéralement hors-la-loi, le sans-papier ou l’agent clandestin ne sont ni pleinement vivants (puisqu’ils sont diminués au point d’occuper tous deux un lit d’hôpital, l’un dans le coma, l’autre contrainte à l’immobilité), ni complètement morts symboliquement (puisque leur disparition est agissante). Avoir (été) disparu, c’est être hors-la-loi, mais pas au sens de criminel : le ou la disparu(e) est abandonné(e) par le droit, ni pleinement exclu(e), ni pleinement inclus(e). C’est une vie nue (ζωή), dépouillée de toute reconnaissance politique (βίος), que révèle la disparition27.
Rechercher : une nouvelle forme d’engagement
L’exploration de ces disparitions agissantes, qu’elles soient liées aux migrations, aux violences politiques, aux régimes autoritaires ou à des choix individuels, est au cœur de l’anthropologie de la disparition. Ainsi, les travaux de Laura Huttunen et Gerhild Perl28 interrogent ce que signifie disparaître pour les personnes concernées, pour leurs proches et pour les institutions. La disparition est abordée ici sous l’angle de ce qu’elle fait aux acteurs et sous celui de l’agentivité que ces derniers peuvent mobiliser en réaction. L’enquête ethnographique menée auprès de familles de femmes disparues dans la région de Ciudad Juárez ou dans l’État de Guerrero au Mexique présente plusieurs points communs avec les recherches qui ont entouré la disparition d’Abdoulaye. Dans les deux cas, les personnes qui entourent le ou la disparu(e) deviennent enquêtrices malgré elles : les mères et les sœurs de femmes victimes de féminicide au Mexique, les collègues et confrères de livreurs victimes d’accident à Paris. Les deux enquêtes ont mobilisé des formes de connaissance non conventionnelles : des émotions véhiculées par des messages vocaux, des intuitions non verbalisées, des récits fragmentaires. Les deux disparitions ont fait l’objet de rituels de mémoire, avec des portraits et des marches silencieuses pour résister à l’effacement et maintenir la présence des disparu(e)s dans l’espace public. De ce fait, elles peuvent être analysées comme des formes d’engagement, des mobilisations de relations sociales et des mises en jeu de dispositions qui n’auraient jamais vu le jour sans ce phénomène à la fois intime et politique qu’est la disparition.
Autre anthropologue de la disparition s’attachant à transcrire l’expérience ordinaire de la violence, Venna Das aborde les enquêtes informelles des proches de disparu(e)s victimes de violences politiques pendant la Partition de l’Inde comme autant d’actes de survie et de résistance. Life and Words: Violence and the Descent into the Ordinary29 met en évidence la transformation d’existences ordinaires dans et par l’expérience de la disparition, qui infiltre le quotidien des proches et des témoins. Enquêter sur les faits, se réapproprier la rumeur, porter la mémoire de la violence sont des actes éthiques qui peuvent parfois se substituer partiellement à la parole. Dans le cas des coursiers parisiens, le refus de la mort sociale d’Abdoulaye a été un puissant facteur de sortie de l’atomisation inhérente à la structure du travail solitaire à la tâche de la livraison30. Voici l’analyse qu’en fait Samba, le collègue de Moussa et Abdoulaye :
« Quand j’ai livré en scooter, c’était chacun pour soi. Chacun veut être de son côté, les gens veulent tous être à l’abri des méfaits venant de la bouche et de la main des autres. Mais quand [il y a] un drame comme ça, on perd les repères. On se dit « Nous sommes tous frères. La vie est fragile ». Alors […] il faut s’habituer, partager le salaire pour faire les courses pour le malade, envoyer les messages émouvants à sa femme. Il n’y a pas de coupure. Cet accident, il a… il a permis de s’appuyer sur des gens dynamiques, il a poussé à affronter ensemble, tu vois… Il y a […] la solidarité. En wolof on dit « là où il y avait de l’eau à l’origine, même si l’eau se tarit, on trouvera toujours des gouttes d’eau ». Ça veut dire qu’il y aura toujours des personnes de qualité qui ont un cœur qui vit, des êtres vivants, qui sont très humains ».
Samba conjure la précarité du sort et l’accidentalité routière en insistant sur le fait que l’enquête de ses collègues, et les gestes de soutien envers Abdoulaye hospitalisé, ont renforcé les liens entre les livreurs. Étant susceptible de connaître lui-même un accident similaire, il estime que ce risque partagé renforce une forme d’identification à Abdoulaye et la fraternisation avec ses collègues, moteurs d’engagement collectif.
Les sciences sociales : voir, nommer et penser
Voir l’invisible
Dans le langage courant, la disparition est appréhendée sous la forme d’une disparition physique, d’une exclusion sociale ou d’une mort civile. Pour caractériser un phénomène par essence invisible, les sciences sociales opèrent une tripartition plus fine entre des modalités de la disparition, dont le caractère cumulatif caractérise le rôle de l’absent, de la « non-personne »31 : les disparitions (vanishings) au sens strict, quand un individu disparaît de la société et/ou de l’histoire ; les diminutions ou amoindrissements (lessenings), qui désignent la marginalisation ou la perte de statut ; les survivances (survivals), qui renvoient aux figures de l’absence dans la littérature ou dans la culture.
Si l’on applique ces formes de la disparition à la chute d’Abdoulaye, on constate que sa disparition (vanishing) ne s’accompagne d’un amoindrissement (lessening) que dans la mesure où son accident représente un manque à gagner pour son « patron ». Au contraire, elle agit comme un révélateur symbolique de la condition des livreurs pour toute une communauté professionnelle souterraine. En effet, pour n’être plus « personne » (no-one), il faut d’abord avoir été quelqu’un (someone). Dans sa tournure négative, n’être personne, c’est être un absent - littéralement une personne disparue, a missing person. En revanche, ici, seule l’expérience soudaine de l’absence, du manque, de la discontinuité, peut manifester à quel point Abdoulaye a été, avant sa disparition, une « non-personne », sans statut aux yeux de la société.
La mobilisation de proximité des livreurs se traduit par des formes de survivances (survivals) dans les récits de rue, sur les boucles WhatsApp ou les groupes Facebook, dans les réunions de collectifs. Aux témoignages écrits sur Abdoulaye (souvenirs d’anecdotes, éléments biographiques) se mêlent les récits oralisés sous forme de messages vocaux et des photographies. Ces fragments, souvent épars, prennent sens dans le travail d’homogénéisation de l’enquête sur la disparition, puis du suivi médical d’Abdoulaye dans le coma. En effet, l’enquête agit comme une opération intégratrice qui synthétise de multiples ruptures, passages et accidents d’une vie marquée par la discontinuité de l’exil. D’une part, elle assemble les minces traces individuelles laissées par Abdoulaye (ses vêtements, ses objets, son vélo…) au regard des processus de mémoire collective des acteurs de la migration32 : constitution de fragments matériels comme support du récit, transmission d’objets vecteurs d’identité, construction mémorielle à valeur rituelle. D’autre part, la participation à l’enquête sur la disparition d’Abdoulaye est l’occasion pour les livreurs eux-mêmes de produire, et donc de maîtriser, un récit de l’expérience migratoire et ainsi de transformer cette dernière à leurs propres yeux33. Cette narration est souvent une première, comme l’analyse Moussa :
« Avant cette histoire… avant je n’avais jamais vraiment réfléchi à tout ça. Non, on est la tête dans le guidon34. C’est normal […] quand ça bosse le matin de 8h jusqu’à 15h, puis [que] ça reprend à 20h jusqu’après minuit […]. Tu as fait les… [avec le plat de sa main, il mime le geste de se faufiler entre les voitures] sans arrêt, ça fait quoi ? 60, 70 km parfois […]. Tant que ça sonne, je roule, je [ne] pense pas. Ça brûle les épaules, ça tire les jambes, alors… les autres aussi, tu vois. Nous ne pouvons pas… nous ne pouvons pas gâter le temps avec les pensées de la famille, les frères qui sont là. […] Après tu rentres faire le thé, tu manges, tu cherches [comment] réparer [le vélo] sur le Leboncoin, ça fatigue la tête. Non, quand il y a [un] drame, [c’est là qu’]il [faut] arrêter [d]e copier-coller les journées. Là nous nous demandons si le frère […] a bien fait de quitter son pays, si toi aussi… Il aurait très bien pu disparaître en mer, ou perdre la trace sur le chemin. Mais nous sommes venus ici, et ici il arrive tellement de petites choses [auxquelles] on ne fait pas attention, quand il y a un grand tonnerre, il faut s’arrêter : qu’est-ce que nous faisons là ? Est-ce que moi aussi je réussis à vivre, ou bien je suis comme ça [dans le coma] sans me rendre compte ? Pourquoi vivre si nous ne pouvons pas ramener l’argent pour eux [la famille restée au pays] ? S’[il n’]est pas possible [de] travailler, est-ce que c’est encore vivre ? Disparu, est-ce que c’est encore vivre ? »
Dans le récit de Moussa, le travail quotidien, sans réflexivité ni émotion, est signifié par des formules impersonnelles (« il faut », « ça bosse »), par opposition à l’introspection brutale (« un grand tonnerre ») occasionnée par l’accident survenu à un « frère ». Élaborer les formes de l’exil d’un autre soi-même, c’est être en mesure de mobiliser une conscience collective qui se manifeste par le passage à la première personne du pluriel. L’enquête (ethnographique) sur l’enquête (autour de la disparition d’Abdoulaye) sont pour les participants une occasion parfois inédite de donner du sens à l’absence : absence de son lieu d’origine bien sûr, absence de son foyer, de sa famille et parfois de toute personne connue, absence à soi-même, appréhendées dans le tissu du quotidien, dans la vie ordinaire35.
Nommer le non-dit
Cette disparition du « je » dans l’écriture de l’enquête autorise l’émergence d’un sens propre à l’expérience. Dans l’investigation qui entoure Abdoulaye incapable de parler car plongé dans le coma, la vérité de l’expérience de migration émerge avec une parole plurielle de ses camarades livreurs (de « moi aussi » à « nous »). Dans l’enquête policière d’Une Femme disparaît, Miss Froy est retrouvée entièrement recouverte de bandages qui l’empêchent de parler. Elle survit grâce à l’alliance d’Iris et de Gilbert, qui rallient à leur cause Charters et Caldicott. Dans les deux cas, seule la dilution du sujet de l’enquête dans un collectif permet de révéler des secrets ou des non-dits alors que l’objet de l’investigation est lui-même dans l’incapacité de parler.
Cette disparition du sujet de l’écriture a été thématisée par Blanchot36 comme condition de l’avènement de l’espace littéraire. Dans ce contexte, écrire, c’est rencontrer la disparition de celui qui écrit. De la même manière, dans cette investigation ethnographique, où l’enquêtrice s’est effacée derrière son objet, certains non-dits ont pu être désignés et déchiffrés comme autant de données empiriques : menace ou chantage encodés dans le langage machine d’une interface Rider sans origine, sans intention ni sujet37, consentement tacite des livreurs à leur propre exploitation38, détournement implicite du sens commun de concepts usuels comme « choix libre » ou « travailleur indépendant »39.
L’attention à l’implicite ou au non-dit est au cœur de l’anthropologie du silence. Si David Le Breton40 a interprété en premier les lieux du social où « le silence commence, s’impose et là où il renonce et disparaît41, Deborah Puccio-Den, dans son ethnographie du silence mafieux42, a posé l’absence de parole comme « régime de langage et d’action43 », faisant de la mafia le paradigme de sa force meurtrière. Le silence n’est donc pas appréhendé uniquement comme l’envers négatif de la parole44 mais bien comme un autre mode d’énonciation qui passe par l’implicite, le non-dit, le tacite, dimensions que l’ethnologue doit apprendre à « écouter » surtout s’il travaille sur des domaines ayant trait à la nuit et à son ontologie45. Nommer ce silence, c’est parfois inventer un vocable pour rendre compte de ses effets : ainsi, si dans son ethnographie de la « mafia », Deborah Puccio-Den a créé le terme « mafiacraft » pour rendre compte de la dimension à la fois politique et performative du silence, l’opposant à la parole du droit qui nomme, identifie et reconnaît46, les sciences sociales permettent-elles de penser la « disparabilité » (disappearability47), condition des migrants racisés structurellement vulnérables à la disparition, état latent de menace sur la vie et l’identité, et potentialité qui résulte non pas tant d’une forte accidentalité que d’une violence institutionnelle silencieuse.
Penser l’oubli
Le lien entre silence et oubli est établi directement par Moussa le 6 juin 2025 :
« Tu te souviens d’Abdoulaye ?
- Oui ! Est-ce qu’il est sorti [de l’hôpital] ?
- Eh bien, figure-toi… C’est une histoire incroyable. Des personnes ont pu appeler [l’hôpital] Bichat […]. Ça faisait plusieurs semaines qu’il était dans le coma, mais depuis quelques jours, il [allait] mieux, il a[vait] les soins. Maintenant il remarche, il a pu parler, bien. Et puis il a demandé à sortir hier, les médecins lui [ont] dit oui à lui. Sauf que, il n’a pas de difficultés mentales, il peut faire son travail, mais il ne se souvient de rien d’avant son accident.
- Il est amnésique ?
- C’est ça. C’est comme s’il avait récupéré le corps, le compte [Deliveroo], mais son nom, il cherche… Tout ce qu’il faisait avant […], sur ça sa tête est vide. Il ne se souvient que de sa femme à Diffa ».
Cette amnésie révélée à la fin de notre enquête n’est pas sans rappeler le trou de mémoire inattendu que rencontre l’acolyte de l’héroïne d’Hitchcock, dans la séquence finale d’Une femme disparaît. Ethnomusicologue, Gilbert Redman est habitué à retenir par cœur de longs morceaux de musique. Du moins, c’est ce qu’il prétend lorsque Miss Froy s’apprête à lui confier son secret : « C’est une mélodie… elle contient… de manière codée, bien sûr… la clause capitale d’un pacte secret entre deux pays européens48 ». Mais alors qu’il arrive enfin à Londres, au Home Office, Gilbert ne parvient plus à reproduire l’air et malgré toute son application, il ne réussit qu’à fredonner… la marche nuptiale. Dans le dernier plan du film, des notes de piano jouent la mélodie. C’est Miss Froy qui, sans un mot, révèle ainsi qu’elle a survécu, laissant deviner au spectateur qu’une noce attend les héros pour prix de leurs efforts. Sorti du coma, Abdoulaye quitte l’hôpital vivant mais face au vide de sa tête, seule la vie du cœur lui est accessible.
Dans Silencing the Past: Power and the Production of History49, l’anthropologue Michel-Rolph Trouillot montre que certains événements, comme la révolution haïtienne, sont effacés ou minimisés dans les récits historiques dominants par une production de silence qui remplace le souvenir dans la mémoire collective. Dans un registre similaire, Pascale Jamoulle évoque « les « trous » dans l’histoire migratoire singulière, qui se transmettent sous une forme encryptée, « clandestine50 », comme dans Une Femme disparaît : « Au cœur de leurs vies, les « trous de mémoire » des familles et les « blancs » de l’histoire des migrations se conjuguent aux non-dits actuels de la société française et de son modèle d’intégration ». Faute d’ethnographe pour en retracer le récit, c’est la disparition elle-même qui est menacée d’oubli si l’on n’y prend garde. Dans un article de 2002 sur l’effacement51, Martine Déotte examine la disparition politique et l’effacement des traces, notamment dans le contexte de la dictature argentine. Elle met en lumière la manière dont la disparition est utilisée comme une arme de guerre pour effacer non seulement la vie, mais aussi l’existence des victimes, en empêchant le travail de mémoire par une « disparition de la disparition ». Si Abdoulaye a oublié qu’il a disparu et qu’avant son accident il était livreur à vélo, l’enquête en sciences sociales est à même à combler l’oubli individuel par la mémoire collective, en remplaçant la génération de silence par la production de récit.
Conclusion
En s’attachant aux aspects tangibles et matériels des données empiriques et au décryptage des traces invisibles, paroles non-dites et oublis involontaires, une lecture anthropologique pourrait saisir la disparition comme une triple déclinaison : l’absence matérielle, appréhendée au travers des indices ; l’absence corporelle, envisagée par le biais des symboles et des rites ; l’absence temporelle, appréhendée au regard de ce qui manque.
Mais la disparition n’est pas qu’une absence. De la même manière que le silence est appréhendé par l’anthropologie comme une autre forme de langage, « une des modalités de la parole52 », et pas simplement une absence de mots, la disparition n’est pas un simple vide, mais une puissance qui façonne les sociétés et les identités. Elle opère comme un révélateur de compétences non conventionnelles nécessaires à la recherche active du disparu et donc comme une forme de résistance susceptible de constituer une mémoire collective, de transformer les récits, les pratiques culturelles et les dynamiques sociales. La disparition peut ainsi engendrer des formes de présence paradoxales, où l’absence devient un repère central dans la construction des significations et des identités. C’est à ce titre qu’elle peut véritablement constituer l’un des socles d’une anthropologie de l’absence53, en offrant un cadre d’analyse pour comprendre comment les individus négocient, interprètent et intègrent l’absence dans leurs pratiques sociales et dans leurs représentations.
