Le silence de la philosophie (2026)

Numéro dirigé par Vincent Debiais (Centre de recherches historiques, EHESS-CNRS), Deborah Puccio-Den (CESPRA, EHESS-CNRS) et Alberto Andronico (Université de Catane)

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La philosophie naît et se développe dans le langage, mais elle est constamment traversée par ce qui excède, interrompt ou suspend le dire. Le silence n’est pas seulement une limite négative du discours philosophique : il en constitue une condition interne, une réserve de sens, un lieu de tension où la pensée rencontre ce qui ne peut être pleinement thématisé.

La tradition phénoménologique offre un cadre conceptuel et méthodologique particulièrement fécond pour interroger le silence non comme une simple absence, mais comme une dimension essentielle de l’expérience humaine. À partir de Edmund Husserl, la phénoménologie a montré que toute manifestation se donne dans un horizon d’implicite et de latence : ce qui apparaît se détache toujours sur le fond d’un non-dit. Le silence n’est donc pas un vide de sens, mais une modalité positive de la signification, un retrait ou une suspension constitutive du sens lui-même, qui rend possible l’expression. Dans cette perspective, Martin Heidegger a souligné que le « se taire » (Schweigen) appartient aux structures existentielles du dire : le silence peut ouvrir un espace d’écoute et de dévoilement plus originaire que le discours articulé. Une telle approche invite à repenser, en dialogue avec l’anthropologie et les sciences sociales, les pratiques rituelles, politiques, éthiques ou ordinaires du silence comme des configurations spécifiques de notre rapport au monde et à autrui. Parallèlement, la phénoménologie de la corporéité – notamment chez Maurice Merleau-Ponty – permet d’explorer les dimensions préverbales de l’expérience : gestes, regards, rythmes, pauses et suspensions constituent une trame silencieuse dans laquelle le sens s’incarne et se communique avant et au-delà de la parole.

Ce numéro entend également mettre ces analyses en tension avec certaines formulations majeures de la pensée du XXᵉ siècle. D’une part, l’exigence critique de Theodor W. Adorno, selon laquelle la tâche de la philosophie serait de « dire ce qui ne peut être dit », rappelant ainsi au penser sa responsabilité face à l’indicible sans le neutraliser. D’autre part, la thèse de Ludwig Wittgenstein – « sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence » – qui semble inscrire le silence comme limite logique et éthique du langage. Entre l’exigence de dire l’indicible et le devoir de se taire, la philosophie se trouve ainsi exposée à un paradoxe fécond que ce numéro se propose d’explorer.

Axes thématiques proposés (à titre indicatif)

Silence et monde vécu : comment le silence structure-t-il notre rapport à l’espace et au temps ?

Silence et altérité : comment se manifeste-t-il dans les relations intersubjectives, l’écoute et le non-dit ?

Silence et normativité : quelles en sont les dimensions éthiques, politiques et juridique ?

Silence rituel ou politique : comment les sociétés institutionnalisent-elles le silence ?

Silence du traumatisme ou du religieux : comment le silence exprime-t-il ou préserve-t-il l’indicible ?

Silence comme méthode ou comme condition transcendantale de l’apparaître.

Indications méthodologiques

Les contributions devront interroger les conditions d’une approche philosophique du silence attentive à la fois à ses dimensions vécues et à ses implications théoriques, en articulant notamment le dialogue interdisciplinaire (avec l’anthropologie, la sociologie, l’histoire, les études juridiques, politiques et religieuses...).

Ce numéro entend ainsi offrir un espace de réflexion sur le silence non comme simple négation du langage, mais comme lieu privilégié où la philosophie rencontre ses propres limites et, en même temps, sa possibilité la plus radicale.

Date de réception des articles : 15 juillet 2026

Date de publication du numéro : 15 octobre 2026

Consignes aux auteurs : https://revues.mshparisnord.fr/silences/index.php?id=77

Les propositions d’article sont à adressées à l’adresse suivante : revue.silences@ehess.fr

The Silence of Philosophy

Philosophy is born and develops in language, but it is constantly traversed by that which exceeds, interrupts, or suspends speech. Silence is not only a negative limit of philosophical discourse: it constitutes an internal condition, a reserve of meaning, a place of tension where thought encounters that which cannot be fully thematized.

The phenomenological tradition offers a particularly fruitful conceptual and methodological framework for questioning silence not as a simple absence, but as an essential dimension of human experience. Beginning with Edmund Husserl, phenomenology has shown that every manifestation occurs within a horizon of implication and latency: what appears always stands out against a background of the unsaid. Silence is therefore not a void of meaning, but a positive modality of meaning, a withdrawal or suspension constitutive of meaning itself, which makes expression possible. In this perspective, Martin Heidegger emphasized that silence (Schweigen) belongs to the existential structures of speech: silence can open up a space for listening and revelation that is more original than articulated discourse. Such an approach invites us to rethink, in dialogue with anthropology and the social sciences, the ritual, political, ethical, or ordinary practices of silence as specific configurations of our relationship to the world and to others. At the same time, the phenomenology of corporeality—notably in Maurice Merleau-Ponty—allows us to explore the preverbal dimensions of experience: gestures, glances, rhythms, pauses, and suspensions constitute a silent fabric in which meaning is embodied and communicated before and beyond speech.

This issue also aims to bring these analyses into tension with certain major formulations of 20th-century thought. On the one hand, there is Theodor W. Adorno's critical demand that the task of philosophy is to “say what cannot be said,” thus reminding thought of its responsibility toward the unspeakable without neutralizing it. On the other hand, Ludwig Wittgenstein's thesis—that “whereof one cannot speak, thereof one must be silent”—seems to establish silence as the logical and ethical limit of language. Between the demand to say the unsayable and the duty to remain silent, philosophy finds itself exposed to a fruitful paradox that this issue proposes to explore.

Proposed themes

Silence and the lived world: how does silence structure our relationship to space and time?

Silence and otherness: how does it manifest itself in intersubjective relationships, listening, and the unsaid?

Silence and normativity: what are its ethical, political, and legal dimensions?

Ritual or political silence: how do societies institutionalize silence?

Silence of trauma or religion: how does silence express or preserve the unspeakable?

Silence as a method or as a transcendental condition of appearance.

Methodological guidelines

Contributions should examine the conditions for a philosophical approach to silence that is attentive to both its lived dimensions and its theoretical implications, notably by articulating interdisciplinary dialogue (with anthropology, sociology, history, legal, political, and religious studies, etc.).

This issue thus aims to provide a space for reflection on silence not as a simple negation of language, but as a privileged place where philosophy encounters its own limits and, at the same time, its most radical possibility.

Deadline for receiving the articles: July 15, 2026

Publication date: October 15, 2026

Instructions for authors: https://revues.mshparisnord.fr/silences/index.php?id=77

Submissions should be sent to the following address: revue.silences@ehess.fr