Faire disparaître, faire taire

Voyage dans l’Enfer de Cosa nostra (1982-1996)

  • Eradicating and Silencing. Journey into the Hell of the Cosa Nostra (1982-1996)

DOI : 10.56698/silences.787

Abstracts

Cet article revient sur le « plan d’extermination » lancé par le clan corleonese de Cosa Nostra en le situant entre deux événements marquants : le massacre des familles rivales des Corleonesi, le 30 novembre 1982, reconstruit à travers un document judiciaire, et le meurtre et dissolution dans l’acide d’un enfant, le fils d’un « repenti » de la mafia, le 11 janvier 1996, rapporté par l’un de ses bourreaux. Un nouveau « régime de la disparition » est mis en place par les Corleonesi à partir du moment où il ne s’agit plus seulement de tuer massivement leurs « ennemis », mais aussi de dissoudre et faire disparaître toute trace de leur existence. La scène du crime se modifie dans ces nouvelles formes de lupara bianca (comme on appelle en sicilien le meurtre avec disparition du cadavre) où ce qui est mis en scène n’est plus le corps meurtri, mais sa disparition. Effectuées avec diligence, les « tâches » de liquéfaction des cadavres font accomplir à leurs exécuteurs une véritable descente aux Enfers, métaphore culturellement incarnée de l’horreur absolue pour ces « chrétiens » que sont les mafieux. Elles n’en visent pas moins un objectif politique de soumission par la terreur, suscitée précisément par la visibilisation paradoxale d’un hors-champ où il n’y a (plus) rien à voir.

This article revisits the “extermination plan” launched by the Corleonese clan of the Cosa Nostra, placing it between two significant events: the massacre of rival families of the Corleonesi on November 30, 1982, reconstructed through a judicial document, and the murder and dissolution in acid of a child, the son of a repentant mafia member, on January 11, 1996, reported by one of his executioners. A new “regime of disappearance” is established, as it is no longer just a matter of killing one's “enemies” on a massive scale, but also of dissolving all traces of their existence. The crime scene changed in these new forms of lupara bianca (as murder with body’s disappearance is called in Sicily) in which what was staged was no longer the murdered body, but its dissolution. Carried out with diligence, these “tasks” of liquefying the body lead their executors to a complete descent into Hell, a culturally embodied metaphor of absolute horror for these “Christians” who are the mafia members. Nevertheless, they aim to achieve a political objective of submission through terror, precisely by creating the paradoxical visibility of an off-screen space where there is (no longer) anything to see.

Outline

Text

Au début des années 1980, en Sicile, le chef du clan des Corleonesi, Toto Riina, entreprend une opération d’épuration visant à éliminer le leadership de l’association mafieuse Cosa nostra afin d’en prendre la tête. Commence ainsi une période connue comme la « seconde guerre de mafia », scandée par des « massacres » où périssent, tour à tour, tous ceux qui s’opposent au clan de Corleone, de l’extérieur (magistrats, policiers, politiciens, etc.) comme de l’intérieur (membres des familles rivales). Si la prise du pouvoir par la violence est une modalité d’action bien attestée au sein de la mafia sicilienne, comme au sein d’autres mafias1, avec cette nouvelle « guerre », nous sommes face à un changement de nature du conflit, car à la différence de la « première guerre de mafia »2, celle-ci fut conçue comme un « plan d’extermination » (piano di sterminio), une destruction méthodique, organisée et intentionnelle d’un groupe humain. La « stratégie d’extermination » doit se poursuivre jusqu’à l’effacement des « ennemis » des Corleonesi, les « familles »3 mafieuses des Bontade, des Badalamenti, des Inzerillo dont « il ne doit même pas rester la semence » (« non deve restare neanche il seme »). Ce n’est plus au présent que les « hommes d’honneur » tuent désormais, mais au futur, pour prévenir les représailles d’un côté, empêcher la résurgence possible d’adversaires à la génération suivante, de l’autre. Ainsi, Giuseppe Inzerillo, qui avait juré devant le cercueil de son père, Salvatore Inzerillo, qu’il le vengerait de son propre bras, se voit trancher ce même membre par les Corleonesi avant qu’il ne soit donné en pâture aux cochons, le 12 juin 1981. Il a alors 17 ans4.  En contradiction ouverte avec l’adage selon lequel « la mafia ne tue pas les enfants » 5, enfants et adolescents deviennent des cibles. Dès lors, le consensus dont la mafia bénéficiait auprès de la population commence à s’effriter. À l’intérieur de l’association mafieuse, la critique s’exprime aussi par le choix de la collaboration avec l’État, en vue aussi de la protection que ce dernier peut offrir aux membres des familles vaincues. Ainsi, tout au long des années 1980 et 1990, les « repentirs » se multiplièrent, les meurtres se poursuivirent. Bon nombre d’entre eux prirent pour cibles les parents des « repentis », une manière de faire pression sur ces derniers et de les amener à se rétracter, à faire silence. La « stratégie de la terreur » mafieuse atteint son apogée lorsque Giuseppe Di Matteo, fils du « repenti » Santino Di Matteo, fut enlevé à l’âge de treize ans, puis étranglé et dissous dans l’acide à la veille de son quinzième anniversaire6, le 11 janvier 1996.

Cet article est une tentative, sans doute maladroite, d’aller au-delà de l’horreur et de la sidération suscitées par ces actes. Le juge Giovanni Falcone a été le premier à s’efforcer de dépasser ce sentiment : « Ce qui nous fait horreur dans les cas de mort violente, en tant que magistrats ou simples citoyens - l’élimination d’un homme par la main de son meilleur ami, l’étranglement d’un frère par la main de son frère - ne produit pas les mêmes réactions auprès des hommes d’honneur »7. Relever le défi lancé par ce qui est difficilement descriptible et compréhensible est à la fois une tâche et un engagement pour l’anthropologie politique du silence, d’autant plus si on considère la « terreur » comme une technique visant à paralyser nos capacités à penser le réel.

Lupara bianca

Le « plan d’extermination » de Riina procède par une série d’homicides qui déciment littéralement la mafia sicilienne ; ainsi, un millier de personnes sont sauvagement tuées en l’espace de quelques mois, soit un mafieux sur cinq si on en croit les statistiques policières faisant état d’une organisation, Cosa nostra, d’environ cinq mille affiliés dans les années 1980. Or, la prise de pouvoir des Corleonesi coïncide aussi avec l’augmentation exponentielle des disparitions (scomparse). Appelées traditionnellement lupara bianca (du nom du fusil sicilien à deux canons utilisé pour chasser les animaux et tuer les hommes), elles s’inscrivent parfaitement dans la logique du meurtre mafieux comme « signe » (sème), tout en l’inversant. Si le meurtre est toujours un « signal » à lire et à interpréter, ce dernier est d’autant plus fort qu’il disparaît (il est « blanc »).

Nous pouvons voir le langage à l’œuvre dans les meurtres mafieux sur certaines photographies de la célèbre photographe palermitaine, Letizia Battaglia. Reporteur au journal quotidien L’Ora, elle photographiait sur le vif les scènes de crime afin de documenter les formes de la violence mafieuse au quotidien. Aujourd’hui considérées comme des objets d’art et exposées dans des musées nationaux et internationaux8, ces images gardent toute leur valeur documentaire : elles nous permettent d’accéder au langage visuel de la mafia sicilienne, à condition de connaître les « codes » permettant de le déchiffrer. Deux d’entre elles, exposées au CIDMA (Centro Internazionale di Documentazione sulla Mafia e del Movimento Antimafia) de Corleone, m’ont été commentées par le guide de ce musée édifié là où la mafia - en tout cas celle des Corleonesi - semble avoir disparu9.

Sur la première photographie10, reprise dans plusieurs livres d’art de la même artiste11, on voit une rue en contrebas et un mort lourdement déposé à même le sol, comme s’il était tombé les mains dans ses poches. Son visage a explosé en une flaque de sang. En réalité, cette scène a été composée par les mafieux dans l’après-coup du meurtre comme pour dire : « Tu as mis les mains dans quelque chose qui ne t’appartenait pas : garde tes mains dans tes poches maintenant ! ». Le fait d’avoir visé le visage est une atteinte ultérieure à l’honneur, attribut lié à cette « face » qu’on peut perdre ou ruiner. En haut de cette rue bloquée par une voiture de la police, on voit des curieux qui regardent, spectateurs de cette scène : c’est à eux qu’elle s’adresse, aux vivants, en guise d’avertissement. Cette mise en scène macabre leur dit : ne mettez pas les mains dans des affaires qui ne sont pas les vôtres, mais les nôtres (cosa nostra, « notre chose »), sinon vous risquez de subir la même fin que cet homme.

La deuxième photographie montre un jeune homme gisant par terre dans un espace vide, cerné par les pieds des spectateurs ; sa tête repose sur une trainée de sang, son genou touche un cercueil12. Sommairement construit avec quelques planches de bois ordinaire, cet objet a été déposé à côté du cadavre pour dire à ce « soldat »13 qui avait exprimé son souhait d’arrêter sa carrière criminelle : « Ta vie ne vaut rien, pas plus que ce cercueil, et on ne sort de Cosa nostra que pour rentrer dans une bière ». Ainsi parle la mafia.

Si dans chaque meurtre mafieux, l’arme est une signature14, à la fois pour les tueurs qui composent la scène du crime afin d’envoyer un message, et pour les policiers et procureurs qui la déchiffrent à partir d’analyses balistiques, la lupara bianca devient la signature privilégiée des Corleonesi. Le message s’efface, reste la terreur. La disparition par lupara bianca imprime la marque indélébile de l’absence, elle est la signature de l’effacement. Sans corps, le mort se fait silencieux, il ne signifie plus et donne lieu à toutes sortes de conjectures sur les causes et circonstances de la mort, questions sans réponse ne permettant aucune anticipation sur ce qu’il faut faire pour échapper à la sanction mafieuse. Ainsi, la lupara bianca empêche non seulement le travail des experts qui se rendent sur la scène du crime pour essayer de remonter aux coupables, mais aussi celui des « hommes d’honneur » pris dans un effort d’exégèse de la mort des autres pour éviter la leur. C’est ici que le terme semence (seme en italien) utilisé par les Corleonesi dévoile sa polysémie. La disparition est une double opération de soustraction : soustraction de corps, soustraction de sens. Appliquée à des corps de jeunes ou très jeunes hommes qui ne pourront plus se reproduire ni « semer la vengeance », sa puissance est démultipliée. Dans la lupara bianca, la mise en scène devient encore plus suggestive : lorsqu’il n’y a plus de scène du crime, on assiste à une création d’obscénité (ob-scenum), d’un hors-scène et hors-champ terrifiant. Il s’agit en l’occurrence, dans une sorte d’oxymore de la disparition, de laisser voir que plus rien ne reste15.  

Il est vrai que, privée de ce relai de parole qu’est la dépouille, la famille ne peut pas faire le deuil de la personne disparue. Mais la lupara bianca version corleonese va bien plus loin. Elle ne vise pas seulement la victime ni uniquement sa famille ; elle atteint l’ontologie, l’être-au-monde dans sa généralité. C’est sans doute pour cette raison que l’un des alliés de Totò Riina, Giuseppe Graviano, « homme d’honneur » du quartier palermitain de Brancaccio, était appelé Madre Natura (Mère Nature). La technique même utilisée pour faire disparaître les cadavres - leur dissolution dans l’acide - renseigne sur la radicalité du « plan d’extermination » perpétré par les Corleonesi. Si le meurtre sème le ressentiment, la lupara bianca anéantit tout projet de vengeance avant même qu’il ne puisse être formulé. Il l’élimine à la racine, en l’effaçant en même temps que la personne susceptible de le porter. L’intimidation, l’une des trois méthodes « typiques » de la mafia16, atteint ici son paroxysme : car c’est une chose d’imaginer la scène de sa mort figurée à travers les signes qui la manifestent en Sicile - ces croix, cercueils, bougies et fleurs qui composent les scènes macabres préparées par les mafieux pour annoncer ce qui va se passer si on n’obtempère pas - c’en est une autre d’imaginer de pouvoir ne plus exister, de ne jamais avoir existé. La lupara bianca corleonese fait craindre qu’on puisse être effacé, comme corps et signe (seme), de la face de la terre. Comme si, finalement, la personne disparue n’était plus personne, un être n’ayant jamais vécu, plus rien au monde ne venant témoigner de son passage. Aux corps enterrés et aux corps murés des décennies précédentes, les Corleonesi préfèrent cette disparition littérale qui radicalise leur dessein meurtrier s’attaquant à la fois aux racines du vivant et aux sources du signifiant.

Nous allons maintenant examiner le déploiement de cette technique à travers un document judiciaire nous permettant d’accéder à « l’opération d’extermination la plus sanglante menée en une seule journée dans le cadre de la guerre de mafia des années 1980 »17. C’est à partir des récits glaçants des « repentis » de Cosa nostra qui y participèrent que ce document a pu être rédigé par les juges antimafia qui, vingt ans après les faits, ont élucidé les circonstances entourant les quatre meurtres et neuf disparitions de cette funeste journée. Les exécuteurs de cette portion du « plan d’extermination » de Riina nous permettront ainsi d’explorer, dans l’après-coup de cette entreprise de connaissance qu’est un procès, la grammaire de la disparition sous le régime « terroriste »18 des Corleonesi. Me distanciant quelque peu de l’interprétation policière et judiciaire des disparitions (scomparse), je montrerai que, loin d’être un simple mode opératoire destiné simplement à effacer toute trace des crimes commis, la lupara bianca s’inscrit, tout en décuplant sa puissance, dans le spectre du silence comme action performative19. L’effacement du mort comme signe imprime la trace indélébile du silence instaurant le régime de la « terreur mafieuse ». La présence des corps meurtris est remplacée par leur absence, une absence qui est , non pas au point de convergence des regards pétrifiés des spectateurs de la scène du crime, mais partout, perceptible et inimaginable à la fois. Quelque chose change avec le massacre du 30 novembre 1982 : la lupara bianca ne sert plus seulement à faire disparaître, elle sert à faire taire, massivement.

« La sanglante série de délits du 30 novembre 1982 »

Le titre du quatrième chapitre de la décision de justice émise en 2002 pour les homicides intervenus vingt ans auparavant de « RICCOBONO ROSARIO, MICALIZZI SALVATORE, CANNELLA VINCENZO, SAVOCA CARLO, SCAGLIONE SALVATORE, GAMBINO FRANCESCO, COSENZA SALVATORE, LAURICELLA GIUSEPPE, LAURICELLA SALVATORE, MISSERI SALVATORE, NERI SALVATORE, FILIANO GIOVANNI, CANNELLA DOMENICO », et pour les tentatives d’homicide de « MICALIZZI MICHELE E SAVIANO GIOVANNI »20 révèle tout d’abord un changement de taille : désormais, les meurtres mafieux s’effectuent en « série ». Ils impliquent, comme on le voit aux noms des victimes, des personnes de la même famille biologique, et pas seulement de la même « famille mafieuse »21. Par exemple, le fils de Giuseppe Lauricella n’est pas affilié à Cosa nostra ; c’est son affection pour son père qui le condamne : « Salvatore LAURICELLA était inquiet parce qu’il avait vu son père (...) partir (...) avec les GALATOLO (...) et ne pas revenir » (p. 785) le 30 novembre, au matin. D’autres témoins potentiels seront tués le même jour, comme Domenico Cannella, jeune frère de Vincenzo Cannella, un garçon âgé de 16 ans qui préparait les cafés dans le bar « Singapore Two », lieu de la tentative d’assassinat du frère de Salvatore Micalizzi, Michele Micalizzi, et de Giovanni Saviano qui, eux, échapperont miraculeusement à l’attentat. Giovanni Filiano, un éboueur qui fréquentait ce même bar, est coupable de boire son café au mauvais moment. Pour lui comme pour le très jeune Domenico Cannella, ce qui est sanctionné par la mort est la capacité même de voir, et la possibilité éventuelle de parler.

C’est d’ailleurs précisément l’organe d’où sort la voix qui est visé par les tueurs : « L’autopsie a révélé que Filiano avait été touché par trois balles de calibre 38, toutes tirées à courte distance, qui lui avaient notamment gravement endommagé la carotide et la jugulaire, provoquant une ‘hémorragie abondante’ qui avait causé son décès » (p. 469). Même constat pour une autre victime du 30 novembre 1982 : « Lors de l’autopsie, il a été établi que Misseri avait reçu cinq coups de feu à la tête et à la base du cou, probablement tirés avec un pistolet de calibre 38 » (p. 455). Le sort réservé à ce dernier, « chef de dizaine » de la Noce, chauffeur fidèle du « chef de famille » du même quartier palermitain, Salvatore Scaglione, était bien l’étranglement. Esquiver l’invitation à rejoindre l’entrepôt Bellino afin de représenter sa « famille » son mandamento22 pour un « interrogatoire » (un piège tendu par les membres de son propre groupe à la solde des Corleonesi), en disant qu’il préférait attendre son supérieur au chantier Ideal Verde, ne lui servit pas à grand-chose : un commando partit du même entrepôt pour aller le tuer sur place, visant la même partie du corps. De même, Salvatore Lauricella, gendre de Riccobono, sera étranglé avec une ceinture dans le vestibule de la maison où habitait sa mère. Le même jour, avec le même acharnement, on avait étranglé son père, Giuseppe Lauricella, dans le même entrepôt. Le « repenti » Marco Favaloro le raconte dans une prose hachée, que nous retrouverons dans tous les témoignages du 30 novembre, comme si la violence de ce jour avait détruit jusqu’à leur langage :

Il y avait alors Angelo GALATOLO, celui qui est mort, qui nous a donné la corde... (...) Le nœud s’est défait et alors... ça suffit ! Il y avait (...) Piero CAROLLO lui a donné un coup de poing au visage, son dentier est tombé, il l’a remis dans sa bouche... bref, il y a eu... ils ont mis un mouchoir dans sa bouche... et ils l’ont étouffé, comment on dit ? Ca corda...23 (p. 928).

Il s’agissait, pour Lauricella le fils, pour Lauricella le père, et pour les autres personnes assassinées à Palerme, de prévenir toute tentative de riposte, d’anéantir toute réaction avant même qu’elle puisse naître par une parole. Mais une réaction à quoi ?

Pour comprendre ce que disent ces corps sans vie criblés de balles dans une voiture près du chantier Ideal Verde - corps du « chef de dizaine » de la Noce, Salvatore Misseri, corps de Salvatore Neri, « homme d’honneur » du même mandamento -, le cadavre de Giovanni Filiano accroupi sous le comptoir du bar Singapore Two et celui de Domenico Cannella dans l’arrière-boutique du même bar, il faut connaître le sort réservé à ceux qui manquent à l’appel, les disparus (scomparsi) dont on rappelle l’absence :

Ce jour-là, Giuseppe LAURICELLA était absent, (...) Ciccio GAMBINO, homme d’honneur de la famille dell’Acquasanta, était absent, Salvatore COSENZA, homme d’honneur de la famille dell’Acquasanta, était absent, Rosario RICCOBONO était absent, ainsi que Carlo SAVOCA, homme d’honneur de Partanna Mondello, Salvatore MICALIZI était absent, ainsi qu’Enzo CANNELLA, qui fait également partie de la famille de Partanna Mondello ; on percevait l’absence de Salvatore SCAGLIONE qui était parti avec eux à une réunion… (p. 784).

Commençons par ce dernier, chef de la Noce, dont « l’histoire » m’a été racontée par un de ceux qui le trahit24. Cela fait presque dix ans que le chef des Corleonesi a affirmé sa prédilection pour ce mandamento (« la Noce, je l’ai dans mon cœur »25, a-t-il dit en 1973) ; il tient donc à ce que cette « famille » reste de son côté dans cette « guerre » qu’il prépare depuis longue date. Ainsi, déchu de son mandat suite à une « faute », Scaglione récupère sa place de chef de la Noce sous instigation de Riina qui entend de cette manière faire barrage à Di Maio, un allié historique de ses rivaux, les Bontade. Mais le destin de Scaglione est déjà signé : « Ne t’inquiète pas, me dit Riina, que tôt ou tard, je dois lui faire un trou ici », rappelle Francesco Paolo Anzelmo se touchant le milieu du front avec ses deux doigts en pistolet. Les membres de son mandamento étaient donc prévenus, mais ils ne savaient pas qu’ils seraient directement impliqués dans l’élimination de leur propre chef. Ils ne savaient pas non plus que Scaglione, ce 30 novembre 1982, ne serait pas tué par une balle au milieu de son front26, mais étranglé par Riina, puis dissous dans l’acide. La volteface de Salvatore Scaglione au moment où Stefano Bontade, chef historique de la mafia palermitaine, avait été assassiné par Pino Greco (23 avril 1981), trois semaines avant le meurtre de Salvatore Inzerillo (11 mai 1981), n’avait jamais vraiment convaincu Salvatore Riina qui le considérait comme un ennemi à abattre. « Tôt ou tard », à savoir après s’être servi de lui pour « se débarrasser de quelques cailloux dans sa chaussure » - comme Salvatore Di Maio qui, évincé et donc affaibli, disparaît par lupara bianca le 8 mai 1982. Ainsi commence la « seconde guerre de mafia », « inutile boucherie » du moment que les chefs du camp adverse avaient été tués, selon le « repenti » Salvatore Cucuzza27 qui participa au « groupe de feu » des Corleonesi tuant « quatre, cinq, six, sept » personnes par jour. De cette « guerre » ou « boucherie » (macello), nous retiendrons ici que, comme dans certains génocides28, elle a été facilitée par des trahisons internes à chaque « famille » ou groupement mafieux. Car, comme le dit bien Cucuzza : « même pas Dieu n’a pu se défendre d’un traître ».

La scène de meurtre de Scaglione mérite d’être rappelée : ici, le rapport étroit entre étranglement, silenciation et disparition émerge clairement. Nous sommes dans les coulisses de ce qui se passe à Palerme le 30 novembre 1982, à Contrada Dammusi, sur le territoire de San Giuseppe Jato, à quelques kilomètres de Corleone, où la famille Brusca prête main-forte à Riina pour éliminer tour à tour ses « ennemis ». C’est ici que Salvatore Scaglione a été attiré par la perspective d’une mangiata, d’un « festin » prévu à la fin d’une réunion de la « commission » à laquelle il ne peut siéger, ne faisant pas partie de cette instance29. C’est Raffaele Ganci, « sous-chef » de sa « famille », qui l’emmène. Il a construit dans les moindres détails un paysage rassurant, à Palerme, déplaçant tous ses hommes à l’endroit où ils se trouveraient lors d’une journée normale, chacun dans sa boucherie, pour mimer l’ordinaire. Il a même acheté du poisson dans la poissonnerie en face de sa propre boucherie pour ce « repas convivial ». Le terme convìvio, ou convìvia, que le Ministère Public traduit par « réunion conviviale » ou « rencontre conviviale », revient neuf fois dans la bouche des participants à ce « festin ». Dérivé du latin convivium, convivere, « vivre ensemble », il relève d’un langage soutenu et n’est presque plus utilisé en Italie. On s’étonne d’autant plus de le retrouver dans le sicilien que parlent ces Corleonesi connus comme des « rustres » (on les appelle i viddani, « les paysans »). La description de cette scène par le « collaborateur de justice » Giovanni Brusca laisse penser que c’est bien un banquet macabre qui se déroule à Contrada Dammusi :

Lorsque SCAGLIONE est arrivé, nous étions tous présents… Si bien qu’après, certains d’entre nous ont dû désister… Parce que, qui prenait un bras, qui prenait autre chose, c’est-à-dire nous sommes… nous nous sommes jetés sur lui et il n’y a même pas eu le temps de... Beau… beaucoup ont participé, d’autres regardaient… Je crois avoir fait quelque chose moi aussi jusqu’à un certain moment, puis moi aussi je me suis écarté (p. 504-505).

La continuité entre manger et tuer est évoquée à plusieurs reprises, que ce soit dans les témoignages des présents ou dans les discours des absents : elle fait partie du récit terrifiant qui circule déjà à Palerme. Écoutons Giambattista Ferrante, « homme d’honneur » de San Lorenzo, « famille mafieuse » sous commandement de Salvatore Buffa, surnommé Nerone (Néron) :

Alors que Rosario RICCOBONO avait été tué (...), un autre s’était assis à table, car apparemment, il avait été tué pendant l’un des soi-disant repas [mangiate] que, concrètement, après avoir... justement, étranglé Rosario RICCOBONO, il s’était assis pour continuer à manger, ou quelque chose comme ça (p. 844).

Il y a eu un commentaire... un commentaire selon lequel certains se sont mis à table, c’est lui [Francesco Paolo Anzelmo] qui a dit cette phrase, que certains se sont mis à table immédiatement après avoir étranglé (...) certaines personnes, et donc, il y avait encore, pratiquement, les cadavres par terre (...) et certains d’entre eux, je crois que c’était Raffaele GANCI, (...) continuaient à manger (p. 878).

Le futur chef de la Noce « mange » métaphoriquement30 Riccobono, puis Scaglione dont il prendra la place. Le récit des derniers instants de vie de Scaglione est réitéré par le « collaborateur de justice », Giuseppe Maniscalco31, « homme d’honneur » de la « famille San Cipirello » (petite unité mafieuse associée au mandamento San Giuseppe Jato) ayant lui aussi participé à cette mise à mort collective. Affilié à Cosa nostra en 1981, il est à son « premier étranglement » et se rappelle parfaitement ce qui a été fait, ce qui a été dit, et ce qui n’a pas pu se dire :

Nous qui étions là... alors, nous l’avons immobilisé et, en même temps, Totò RIINA... c’est-à-dire qu’il [Scaglione] s’est senti (...) il est resté (...) de... marbre, il dit (...) « Qu’est-ce que vous me faites, il dit, qu’est-ce que... j’ai fait de mal ? » Il dit, fait... Totò RIINA lui a dit, dit-il, que lui aussi, avec Saro, en référence à RICCOBONO, (...) son histoire s’était terminée là, parce qu’ils avaient commis des tragédies, et que s’il ne... tuait pas ces deux personnes (...) il ne s’appellerait plus Totò RIINA. Alors (...) SCAGLIONE voulait parler, il disait : « Laissez-moi parler », parce que... puis (...) RIINA nous a dit de lui passer la corde autour du cou, et c’est ce que nous avons fait. Et donc nous l’avons étranglé (p. 584).

Totò Riina est bien le seul à parler dans cette scène, lui qui s’arroge le droit de faire taire définitivement Scaglione, coupable d’avoir trop parlé ou mal à propos : c’est le sens de l’expression commettere tragedie dans le langage de Cosa nostra. Le dernier mot, celui qu’on ne dit pas, revient lui aussi à Riina qui s’impose par là comme le nouveau chef de la mafia et le maître du silence. Nous savons que ce dernier n’émerge et n’existe que par contraste, en clair-obscur32. Le silence de l’entourage ne prend sens que par rapport au pouvoir dire du chef. Il est ici magistralement produit dans la gorge serrée du chef de la Noce que Riina a dans son cœur et veut confier à son allié fidèle, Raffaele Ganci, le traître, celui qui a « emmené » Scaglione et en prendra bientôt la place. Ainsi se termine « l’histoire » du chef de la Noce. Plus rien à dire au dire du chef de Cosa nostra. Pas tout à fait pour nous : une autre étape semble nécessaire pour parfaire le « travail ». Écoutons encore Maniscalco poursuivre son récit :

Et après que (...) nous l’avons (...) étranglé, nous l’avons (...) mis là avec les autres, il y a Salvatore LAZIO qui avait pour tâche de... disons que, puisqu’il était là (...) dans cet endroit, dans cette maison de campagne, il était (...) celui qui s’occupait de la cavale de Bernardo BRUSCA, (…) il était aussi le fermier de cette exploitation et (…) il connaissait les endroits (…) où étaient cachés les fûts, des fûts de 200 litres de gazole, d’huile, que (…) dans ces fûts, nous devions… ensuite, nous y avons mis (…) de l’acide et (…) nous avons déshabillé les cadavres et les avons mis dans ces fûts. Je me souviens qu’à l’arrière de ce bâtiment, il y avait (...) un ruisseau et nous avons mis ces fûts là-bas, disons (...) en bas. Nous avons ajouté l’acide dans ces fûts, puis nous avons mis les cadavres dans ces fûts d’acide (p. 484-485).

« Homme d’honneur » du mandamento de San Giuseppe Jato, Salvatore Lazio a mis à la disposition de son chef, Bernardo Brusca, cette maison de campagne devenue une maison des horreurs. Ce matin du 30 novembre, on y a assassiné cinq hommes. Deux heures avant l’étranglement de Scaglione, intervenu vers 13h (ce qui, en Sicile, constitue l’heure du principal repas de la journée), on avait étranglé, dans une pièce, le chef du mandamento Partanna Mondello, Rosario Riccobono, dans l’autre, ses accompagnateurs, Salvatore Micalizzi, Carlo Savoca et Vincenzo Cannella. Ils avaient tous reçu la même invitation à un banquet (convìvio). La raison de leur mort est la même que celle invoquée pour Scaglione : « parce que RICCOBONO Rosario était (…) un capo mandamento considéré comme proche (…) aux INZERILLO et à BONTADE… », explique Giovanni Brusca (p. 464). Le principe de « supprimer toutes les personnes proches de Saro RICCOBONO » (p. 468) est pris à la lettre. Tous ceux qui l’accompagnent sont assassinés. Pour l’un, Salvatore Micalizzi, la proximité est réelle parce qu’il est le sous-chef du même mandamento ; pour les deux autres, la proximité est seulement conjoncturelle : il se trouve qu’ils sont à côté de Micalizzi, et donc de Riccobono, ce jour-là. Les mots et les gestes sont les mêmes que ceux employés pour étrangler Scaglione : « Alors qu’il [Riccobono] s’apprêtait à les saluer, il fut saisi par les bras ; il demanda alors ce qui se passait, et Salvatore RIINA lui répondit qu’il avait fini de courir et de semer la tragédie, et que son histoire s’arrêtait là » (p. 509). Nous retrouvons dans le verbe semer la même racine du mot seme, la « semence » que les Corleonesi veulent anéantir. Les accompagnateurs sont supprimés et silenciés de la même manière : « Salvatore MICALIZI voulait discuter un peu quand il s’est vu pris (...) pour être étranglé, il voulait discuter, et on dit que Salvatore SCAGLIONE a dit : Totino, tu n’as plus rien à discuter, nous sommes arrivés ! Pendant que… avant d’être étranglés » (p. 808).

Après l’étranglement, la dissolution dans l’acide semble, elle aussi, une méthode pour couper court à toute discussion. Comme l’explique Giovanni Brusca dans un autre procès : « On utilisait ce liquide […] surtout pour effacer les preuves, c’est-à-dire... on n’en parlait plus » 33. Lazio procure les fûts qui, remplis d’acide, permettront de dissoudre les cinq cadavres. Cette opération se révèle être tout sauf aisée. Les fûts à déplacer sont énormes (ils peuvent contenir jusqu’à 200 litres de liquide !). La pluie ne permet pas aux corps de se liquéfier facilement, car l’acide se dilue et perd en efficacité. Il faut alors aller en chercher à nouveau à Palerme. N’aurait-il été plus simple d’enterrer les cadavres dans cette région où les mafieux en cavale vivent sans être trop dérangés, au lieu de déplacer de gros fûts jusqu’à la rivière, les remplir d’acide, y plonger les cadavres deux par deux et attendre leur dissolution ? Pourquoi déshabiller les victimes ? L’acide qui dissout les os des morts n’est-il pas efficace pour liquéfier leurs habits ? Tous ces questionnements conduisent à chercher plus loin.

Revenons à Palerme, en suivant la trace de l’acide que Baldassare Di Maggio, « homme d’honneur » de San Giuseppe Jato et « untel Fecarotta », viennent y chercher. Semblable à certains attentats terroristes, le « plan d’extermination » des Corleonesi se déploie à travers plusieurs attaques quasi-simultanées. Une fois sa mission terminée à Contrada Dammusi, Giovanni Brusca appelle au téléphone Antonio Madonia. Il s’agit désormais, selon la reconstruction judiciaire, de :

…lancer les phases suivantes du vaste programme criminel déjà élaboré par les « corleonesi ». Giovanni Brusca était toutefois parfaitement conscient que, parmi les destinataires du projet d’extermination, figuraient certains « hommes d’honneur » particulièrement liés au boss de Partanna Mondello [Rosario Riccobono]… (p. 986).

Le 30 novembre 1982, trois « hommes d’honneur » liés à Riccobono disparaissent sans avoir le temps de savoir que, ce même matin, leur chef a été assassiné à Contrada Dammusi (p. 739). Le délai qu’on laissait autrefois à l’accomplissement de la vengeance, toujours possible, parfois même légitime dans ce système de sanctions croisées qui a été comparé à un « ordre juridique », est lui aussi anéanti, instaurant ainsi la « terreur »34. Plus encore que la présence des ennemis, c’est l’absence des proches qui terrorise :

Le collaborateur a ensuite mis en évidence la situation d’effroi [sgomento] qui s’est créée à la suite de la disparition soudaine et quasi simultanée de Giuseppe Lauricella, Francesco Gambino, Salvatore Cosenza, Rosario Riccobono, Salvatore Micalizzi, Carlo Savoca, Vincenzo Cannella et Salvatore Scaglione, en décrivant les réactions de Michele Micalizzi et de Salvatore Lauricella, qu’il a directement perçus au Bar Singapore (p. 782).

Les disparitions de Contrada Dammusi déclenchent les exécutions des « hommes d’honneur » proches de Scaglione (Misseri et Neri) et de Riccobono (Lauricella père, Cosenza, Gambino), par la même technique, la strangulation, dans une maisonnette (casuzza) appartenant aux Galatolo, « hommes d’honneur » de la « famille » de l’Acquasanta. Cette petite maison connue comme « l’abattoir (scannatoio) de Cosa nostra » est un lieu de « réunions et festins », un lieu d’interrogatoires et tortures, un lieu où « on faisait des homicides, même quinze par jour, on suppressait des personnes, là-dedans »35. Le verbe soppressare utilisé lors d’un interrogatoire devant la cour d’assise de Caltanissetta par le « collaborateur de justice » Vito Galatolo, pour indiquer le traitement qu’on faisait subir à ces victimes à la chaîne, vient précisément du langage de la boucherie36. Étranglés tous les trois, Gambino, Cosenza et Lauricella seront mis dans « deux sacs noirs, du type utilisé pour la collecte des déchets » (p. 900) avant d’être éliminés : « Les cadavres devaient être transportés ailleurs, pour être dissous dans l’acide ou brûlés » (p. 781-782). Un autre cadavre les rejoint : « L’un des Galatolo, Giuseppe ou Vincenzo, lança alors une plaisanterie macabre et cruelle à Salvatore Lauricella, ou plutôt à son cadavre : Va voir ton père cocu ! Laissant entendre que le corps de ce dernier se trouvait dans l’un des sacs » (p. 781). Il pleut à Palerme en ce 30 novembre, et Antonio Madonia, boss mafieux de la famille Resuttana, qui a participé depuis le matin à toutes les opérations meurtrières, est lui aussi d’humeur blagueuse :

C’est une blague que Nino MADONIA a faite le soir où nous nous sommes rencontrés chez Tatoneddu LIGA. Il dit que... comme il pleuvait ce soir-là, n’est-ce pas ? Et il dit que le temps tue les gens, il dit u tempu ammazza i cristiani, il dit stu tempu ammazza i cristiani. Il a fait cette blague (p. 810).

Si le terme « chrétiens » peut indiquer en sicilien tout simplement les êtres humains, ce n’est pas la première référence, ni la dernière, au registre religieux. Aucun pathos, comme l’a montré Richard Rechtman pour d’autres bourreaux37 ; « tuer les chrétiens » puis traiter les corps des victimes, est une tâche ordinaire, accomplie sans affect, au moyen de procédures plus ou moins efficaces, plus ou moins fatigantes. Francesco Onorato précise que la dissolution par l’acide n’est pas la seule technique utilisée pour faire disparaître les cadavres :

MINISTÈRE PUBLIC
Oui, brièvement, et ce Tatuneddu qui possédait le four, mettait-il également ce four à la disposition de la « Cosa nostra » pour d’autres activités ? Mais succinctement…

ONORATO FRANCESCO
Oui, dans ce four, où l’on étranglait les gens, puis il s’occupait de les faire disparaître, nous... quelqu’un partait, et puis lui... il s’occupait de les faire... là où il avait du bois d’olivier, de mandarine, il avait ce type de bois qu’il utilisait, parce qu’il allait dans les bois pour ramasser du bois (...) Et puis il l’utilisait aussi pour brûler les cadavres ou les faire fondre.
(...) À quelques occasions, je l’ai aidé à les mettre dans l’acide ou à les brûler (p. 812).

Four à bois et fûts en tôle sont les lieux de transformation des corps en cendres, poussière, liquide. Travail méticuleux parce qu’il faut s’assurer qu’il n’en reste rien : « Il y avait un fût de 200 litres, on versait le produit dedans, on y mettait la personne et on attendait que le processus de dissolution se fasse » (Francesco Paolo Anzelmo, p. 657). Il ne s’agit plus, désormais, comme dans les lupare bianche traditionnelles, de ne laisser aucune trace, mais de construire une nouvelle scène où il n’y a plus rien à voir. Le corps a disparu, et on le fait savoir par le biais du récit qui circule, amplement, du processus de disparition. Les techniques de destruction post mortem des corps deviennent un complément indispensable de l’acte de tuer : même si on ne veut laisser aucune trace de vie et d’existence, on doit faire savoir qu’il y a eu une vraie mort et une vraie disparition. Le meurtre est réel, dramatisé. Cependant, les techniques de mise à mort débordent largement l’acte de tuer pour aboutir à des techniques d’effacement où les exécuteurs sont physiquement très impliqués. La logique du « travail » des Corleonesi n’est donc pas la même que celle des génocidaires pour lesquels l’idéal est qu’on ne sache même pas qu’il n’y a plus rien38. D’ailleurs, pour ceux qui s’attelaient à cette opération longue et pénible (« cinq six heures sont nécessaires pour qu’un corps se dissolve », p. 669), où les victimes prennent tantôt la place des nourritures sacrificielles, tantôt celle des déchets39 avant de disparaître dans le néant, la situation n’était pas si ordinaire qu’elle en avait l’air, sauf à imaginer, comme le faisait Salvatore Cucuzza, qu’elle se déroulait dans un autre monde, dans un autre ordre de réalité : « Par moments, je m’imaginais en Enfer, en train de mélanger des corps dans le chaudron du Diable. Je me dis maintenant que nous étions peut-être fous »40. On comprend mieux pourquoi ces corps sont, doivent être, nus. La description de ces « morceaux de cadavres » (p. 531), de ces individus parfois « pas tout à fait morts41 » disparaissant peu à peu dans ces énormes récipients qu’il fallait bien souvent réchauffer (p. 760) pour accélérer la procedura (le processus de liquéfaction), n’est pas sans rappeler l’iconographie de l’Enfer dantesque, bien présente à l’esprit de tout Italien car la Divina Commedia est apprise dès l’école primaire, et précisément à l’aide de dessins et gravures.

Fig. 1 : Continuateur de Bosch, La vision de Tondale (c. 1500). Madrid, Museo Lazaro Galdiano, inv. 2892

Fig. 1 : Continuateur de Bosch, La vision de Tondale (c. 1500). Madrid, Museo Lazaro Galdiano, inv. 2892

© Wikimedia Commons CC-NC-BY

Cet écho dantesque, version sicilienne de l’horreur absolue, est un moule qui confère une évidence culturelle au corps se liquéfiant dans le bidon ou dans le four, climax d’une dissolution de l’humain. 

Omniprésente est aussi la référence à la trahison. Scaglione est emmené à l’abattoir par Raffaele Ganci, « sous-chef » de la Noce qui lui donne d’ailleurs rendez-vous dans sa boucherie ; Riccobono est trahi par Giacomo Giuseppe Gambino, chef de la famille de San Lorenzo qui, à l’époque, faisait partie du mandamento Partanna Mondello ; Francesco Paolo Anzelmo essaye de convaincre Salvatore Misseri, « chef de dizaine » de la Noce, de le suivre au lieu où il est prévu qu’il soit étranglé, à « l’entrepôt Bellini »… La trahison est rejouée ce même jour en ce même lieu lors de l’assassinat de Giuseppe Lauricella. Ici, la mise en scène choisie est très proche de celle de la trahison de Judas :

Entre-temps, Gaetano Carollo dit à Favaloro que, lorsque Giuseppe Lauricella arriverait, il devrait immédiatement se montrer, lui serrer la main et la tenir fermement sans la lâcher. Il s’agissait d’une ruse visant à rassurer la victime désignée sur les intentions des personnes présentes, car Favaloro n’était pas officiellement affilié à l’association illégale ; son intervention aurait donc permis de vaincre la méfiance liée aux conflits antérieurs avec les Galatolo […]. Environ une demi-heure ou une heure plus tard, la voiture de Giuseppe Galatolo est revenue et Giuseppe Lauricella est arrivé sur les lieux. Dès que la victime désignée est entrée dans l’immeuble, Favaloro lui a serré la main ; puis toutes les personnes présentes se sont jetées sur lui pour l’étrangler avec une corde (p. 900).

Récapitulons : le 30 novembre 1982, une série de meurtres sont exécutés, d’abord à Contrada Dammusi, puis à Palerme. Ils visent principalement le chef de « famille » de la Noce, Scaglione, et le chef du mandamento Partanna Mondello, Riccobono. Riina, architecte de cette journée, les considère comme des personnes à qui il ne peut plus accorder sa confiance (inaffidabili), coupables de ne pas l’avoir prévenu d’une « conspiration » contre lui, et associés aux « traîtres » et « infâmes » qui l’avaient organisée : Badalamenti, Inzerillo et Bontade. Il y a donc un « péché originel », comme me le dit Salvatore Cucuzza, au début de ce bain de sang qui prend les allures d’un sacrifice tel que l’entendent les chrétiens. Riccobono, Scaglione et les autres sont invités à une convivia, un repas « convivial », véritable « communion » où ils occupent la place de la victime sacrificielle42. Après la trahison, ce convivio fait penser au dernier repas du Christ, la Cène, peu de temps avant son arrestation, la veille de sa crucifixion. La scène du meurtre se superpose à la Cène rituelle ; c’est l’assassinat du Christ qu’on reproduit à chaque meurtre, comme le dit aussi le rite d’initiation à Cosa Nostra43. Un corps qui disparaît. Les théologiens qui se sont intéressés à la mafia et au rapport des mafieux à la religion, ont conclu que les « hommes d’honneur » se conçoivent comme des dieux sur terre, et que c’est pour cette raison qu’ils se donnent un droit de vie ou de mort sur les autres hommes.

Le résultat de la théologie qui confère au mafieux le droit de tuer, n’est pas tant de baisser Dieu au niveau du mafieux, mais d’élever le mafieux au niveau de Dieu. Le mafieux est une divinité sur terre […]. Il entretient d’excellents rapports avec Dieu. Plus encore, il est son interprète incontestable et l’exécuteur scrupuleux de sa volonté44.

En organisant cette journée dans les moindres détails, et jusqu’à la dissolution des cadavres, les Corleonesi ont peut-être voulu interpréter à la lettre leur rôle d’émissaires de Dieu et poursuivre leur « tâche » jusqu’au bout, prenant aussi en charge les phases qui se déroulent habituellement dans l’au-delà. Comme dans l’Enfer de Dante, le jugement dernier, sans appel, émis par Riina donne lieu à des traitements corporels adaptés à la faute commise ; ainsi l’étranglement devient le châtiment du tragediatore. Tels les diables dantesques, les « hommes d’honneur » au service de leur chef suprême parachèvent la punition en dissolvant les corps de ces damnés dans des chaudrons fumants dont ils rappellent encore l’odeur méphitique :

Puis, entre autres (...) je me souviens encore aujourd’hui avec dégoût de la mauvaise odeur (...) qui se dégageait de cet acide lorsqu’il agissait. Quoi qu’il en soit (...) nous avons réussi à dissoudre ces cadavres jusqu’à tard dans la soirée, puis... nous sommes tous rentrés chez nous (p. 587).

Ainsi, Riina s’affirme comme celui qui décide du moment où il faut mettre un terme non pas à la vie, mais à « l’histoire » (comme il le dit à Scaglione et Riccobono) des hommes qu’il damne et condamne à se taire et à mourir en silenciant jusqu’à leur mémoire par la terreur. La mort est une puissance dévorante actionnée par les « hommes d’honneur » sous commandement de Riina pour sanctionner le mauvais usage de la langue. Punition pour les uns, prévention pour les autres : « Favaloro comprit que Salvatore Lauricella, en disant à d’autres que Giuseppe Galatolo avait emmené avec lui son père, Giuseppe Lauricella, et en allant demander des informations à d’autres personnes, comme Antonino Porcelli, s’était jeté dans la gueule du loup » (p. 901).

Fig. 2 : Giovanni Da Modena, Inferno (c 1410). Bologne, Basilique de San Petronio

Fig. 2 : Giovanni Da Modena, Inferno (c 1410). Bologne, Basilique de San Petronio

© Wikimedia Commons CC-NC-BY

Bouche du Diable dans certaines représentations de l’Enfer de Dante où Lucifer est un loup dévorant les damnées (fig. 2), cette « gueule du loup » - expression prégnante qui revient même dans les mots du Ministère Public (p. 901) - peut prendre la forme des fûts d’acide avalant les cadavres, celle du ventre des porcs, ou d’un four (celui de Salvatore Liga) pour parvenir au même effet. Il s’agit, dans l’Enfer de Cosa nostra comme dans celui de Dante, comme le dira d’ici peu Bernardo Provenzano dans ses lettres, de réaliser le dessein de la Divine Providence45.

Les mafieux ont-ils cru à leurs mythes46 ? C’est une question que j’ai posée à Salvatore Cucuzza, lorsqu’il m’a parlé de l’idéologie transmise lors de l’initiation mafieuse47 comme un « conte de fée » (una favola) :

Moi : Mais ce conte de fées, vous y avez cru pour un temps ?
S.C. : Moi j’y ai cru sur toute la ligne (pari pari) !
Moi : Vous l’avez cru…
S.C. : Oui, oui, moi je croyais en Cosa nostra ! Moi je croyais, j’étais un des fervents… j’étais un de ceux… comment on dit ? … intégraliste…

Rejetant la notion d’« instrumentalisation » dès mes premiers travaux sur la question du rapport entre religion et politique48, j’ai utilisé l’anthropologie du rituel pour comprendre et décrire ces régimes de croyance où les acteurs croient et ne croient pas, parce qu’ils sont pris dans des régimes d’action où ils sont et ne sont pas les auteurs de leurs actes49 :

Moi j’étais comme un… un robot là-dedans, affirme Favaloro, et j’ai fait ce qu’ils m’ont dit, de lui serrer la main tout de suite... de me montrer à LAURICELLA... disons qu’eux, ils étaient un peu à l’écart. Dès que LAURICELLA est entré, ils se sont tous jetés sur lui... (...) Et voilà tout (p. 919-920).

Par un rite d’initiation où le novice adore et brûle une image religieuse, se soumet à un ordre supérieur, éminemment chrétien, en même temps qu’il tue le Christ, l’« homme d’honneur » entre dans un régime d’action où il embrasse la contradiction comme forme de vie50, dieu et diable à la fois. Mais derrière ce script religieux, la nature éminemment politique de ces opérations émerge. Tout d’abord, les lieux où se déroulent les massacres nous renseignent sur la nouvelle cartographie de Cosa nostra. Les tâches ultimes ont lieu dans l’entrepôt de propriété de Gaspare et Vincenzo Bellino, « hommes d’honneur » affiliés à la famille Porta Nuova, dont le chef, Pippo Calò, épaule Riina dans la réalisation de son « dessein hégémonique » : il « sait » (il ne peut pas ne pas savoir, ce qu’établissent les juges sur la base des aveux des « repentis ») ce qui va se passer sur son mandamento, et il a évidemment consenti à ce que ces meurtres et dissolutions de corps soient perpétrés sur son territoire. Ce consentement, tout au moins tacite, lui garantira une place dans les nouveaux équilibres instaurés dans la Cosa nostra à partir de ce jour meurtrier. Le but de cette « seconde guerre de mafia » est expliqué au Ministère Public par l’un des protagonistes de cette journée historique, Calogero Ganci : « Écoutez, ce jour-là, c’était... le jour (...) de la libération, voilà, (...) où nous avons pu nous débarrasser de ces personnes qui avaient été (...) proches (...) des anciens comme BONTADE, INZERILLO, RICCOBONO, SCAGLIONE » (p. 770). Le 30 novembre 1982 est donc une journée décisive pour la Cosa nostra qui, à travers ces processus (quasi)chimiques, se décompose pour se recomposer comme un tout unitaire : « [cette] guerre de mafia, c’était une seule et même chose, Cosa nostra, cela ne signifiait pas telle famille ou telle autre famille. C’était (...) une seule et même chose », explique Francesco Onorato (p. 830). Il sera incorporé à cette « communauté de meurtriers » en raison de son comportement exemplaire. D’abord, il accepte d’être l’appât de Lauricella le père, puis va se féliciter avec Gambino, le nouveau chef, à qui il suggère implicitement qu’il vaut mieux éliminer aussi Lauricella le fils, préventivement. Ce que s’empressera de faire Salvatore Lo Piccolo, un des proches de Riccobono, montrant ainsi qu’il est prêt à retourner sa veste. Les membres survivants des familles perdantes, terrorisés, vont donc prêter allégeance aux nouveaux chefs, identifiés comme les personnes qui ont perpétré cette « boucherie », et les aider à terminer le « travail ».

L’épilogue du massacre du 30 novembre montre donc qu’il existe un terme venant s’interposer dans la distinction opérée par Semelin51 entre les massacres « pour exterminer » et les massacres « pour soumettre » ; ce régime particulier de la disparition pourrait bien être caractéristique du fonctionnement des « mafias » où, précisément, on extermine pour soumettre. L’objectif politique de ce « plan d’extermination » émerge d’autant plus clairement si nous considérons ce qui se passe au lendemain : Raffaele Ganci devient le chef de la Noce, prenant la place laissée vacante par Scaglione. Le mandamento de Riccobono, Partanna Mondello, disparaît au profit de deux « familles gagnantes », Resuttana et San Lorenzo, qui après avoir silencié les autres, établissent entre eux des liens de parole : « parce qu’ils pouvaient tous parler parce qu’ils étaient (...) ils formaient un tout entre (...) entre ces personnes qui commandaient et qui étaient les protagonistes (...) de la guerre victorieuse » explique Onorato, qui a lui aussi rejoint le camp des vainqueurs (p. 832).

Exterminer, c’est un « travail » sans fin, à recommencer sans cesse au gré des frontières mouvantes et changeantes établies entre les siens et les « autres ». Les hommes de Cosa nostra tombaient les uns après les autres pour des raisons de moins en moins compréhensibles, même au sein du groupe des Corleonesi. Saisis par la même terreur qu’ils avaient contribué à créer et à diffuser, les mafieux des « familles perdantes » d’abord, de toutes les « familles » confondues ensuite, lorsque les frontières entre les « amis » et les « ennemis » se brouillèrent au moyen de traîtrises réitérées, furent de plus en plus nombreux à rejoindre les rangs des « collaborateurs de justice » pour obtenir au moins la protection de l’État. Les « repentis » et leurs familles devinrent les nouvelles cibles de la violence, et nombreux furent les meurtres de parents de « repentis »52. Mais l’un d’entre eux est resté gravé dans la mémoire à la fois de la mafia et de l’antimafia pour les formes qu’il a assumées, et parce que la cible était un enfant de treize ans, marquant à la fois l’apogée de la « stratégie de la terreur » mafieuse et la fin du consensus, interne et externe, à l’association Cosa nostra. Après l’ascension des Corleonesi lors de la « seconde guerre de mafia », nous allons donc voir leur déclin à travers l’histoire de cette mise à mort abominable. Nous allons accomplir cette nouvelle descente aux Enfers à travers le récit de Giuseppe Monticciolo, le geôlier, puis l’assassin, après 779 jours de captivité, de Giuseppe Di Matteo, fils du collaborateur de justice Santino Di Matteo.

« Compte rendu d’un cauchemar »

« Ce livre contient le compte rendu d’un cauchemar »53. Ainsi commence le récit du « repenti » qui, après avoir subi de nombreux interrogatoires suite à sa décision de collaborer avec la justice intervenue immédiatement après son arrestation, le 20 février 1996, entreprend de « parler » au journaliste Vincenzo Vasile. Aucune recherche de pardon dans ces pages sèches et crues, factuelles. Peut-être, comme il le dit dans la phrase par laquelle son livre s’achève, le choix de Monticciolo de s’adresser à la société répond à la volonté d’échapper à une fatalité : dès lors que la lutte antimafia est sortie de l’agenda politique en ce nouveau siècle, qu’« au silence de la mafia correspond[e] le silence sur la mafia » (p. 202). Si cet ouvrage s’inscrit dans le sillage des autobiographies des mafieux « repentis », attestées depuis le début des années 1990 (et constituant un objet à part entière pour l’anthropologie du silence dont elles attestent les voies de sortie), c’est sous le signe de la « nocturnité » que ce « compte rendu » a été placé d’emblée. Comme si on ne pouvait rendre compte de ces horreurs à la première personne54 qu’en les situant rétrospectivement dans ce régime sensoriel relié au silence55. La « nuit » est une construction mentale, sociale et culturelle, un espace-temps où le sujet assume une posture particulière par rapport à son langage, à sa conscience, aux êtres, empiriques ou contre-empiriques. Dans beaucoup de sociétés et cultures, y compris la culture chrétienne, c’est le temps où l’âme quitte le corps pour se livrer à des voyages et « batailles »56. Dans la société sicilienne, ces pérégrinations nocturnes, rêves ou cauchemars, peuvent prendre la forme d’un voyage dans l’au-delà, Enfer ou Paradis57. Mais la nuit est aussi un régime sensoriel relié à un état mental : l’obscurité, comme impossibilité de voir, et le silence, comme impossibilité de parler, ont les mêmes effets de brouillage du sens ordinaire des choses. Depuis ses origines, la « collaboration avec la justice » apparaît comme le moment de l’émergence du sujet (le « je » qui doit rendre compte à la justice de ce qui a été fait au nom de Cosa nostra). Pour certains, elle marque également la sortie d’un état d’aveuglement associé à une « nuit » de la conscience58. Dans cet après-coup, on comprend que c’est cette double contrainte imposée par Cosa nostra - agir au pluriel pour faire des « choses nôtres » ; agir aveuglement, nocturnement, sans penser à ce que l’on fait - qui a permis d’effectuer des actes littéralement indescriptibles.

En l’espèce, ces actes qui précipitèrent la perte de consensus non seulement auprès de la population, mais aussi auprès des mafieux eux-mêmes, furent effectués par Monticciolo sur ordre de Giovanni Brusca, « homme d’honneur » que nous avons déjà vu à la manœuvre le 30 novembre 1982. Celui qui essaye de s’imposer comme le nouveau chef des Corleonesi après l’arrestation de Riina, le 15 janvier 1993, se sent menacé par la parole de Santino Di Matteo, homme du même clan, arrêté le 4 juin 1993. Le nouveau « plan » de Cosa nostra n’est même plus appelé « guerre » : il s’agit tout simplement d’« exterminer tout ce qui bougeait, de près ou de loin, autour des collaborateurs de justice » (p. 79). En l’occurrence, « [c]e livre parle de la tragédie d’un enfant qui paya avec sa vie le tort d’être le fils d’un mafieux qui collaborait avec la justice » (p. 5). Prolongeant le rapport que nous avons précédemment posé entre disparition et silenciation, c’est donc bien pour faire taire le père qu’on enleva le fils, le 23 novembre 1993, avant de le faire disparaître au bout d’une longue période de captivité. Ces agissements sont aggravés par le fait que Giovanni Brusca entretenait avec le fils du « repenti », depuis sa naissance, des relations d’affection quasi-familiale. La relation intersubjective entre victime et bourreau59 nous plonge en pleine tragédie : ici les enfants « payent les fautes des pères »60 et sont fatalement justiciés par des membres de leur famille. Le transfert du père au fils est attesté aussi par le message que la famille de Giuseppe reçoit le 1er décembre 1993, accompagné de deux photos du jeune otage qui brandit un journal daté du jour de son enlèvement : Tappaci la bocca (« cloue son bec, fais-le taire »), dit-il. Cette injonction lapidaire se réfère évidemment au père de l’enfant kidnappé. Le corps du fils devient ainsi la surface sur laquelle s’effectuent une série d’opérations et de transformations destinées au père car c’est bien lui qui aurait dû, en raison de sa « traîtrise », être assassiné puis disparaître de ce monde comme ses prédécesseurs, les traggediatori du 30 novembre 1982.

Le soir du 14 décembre 1993, alors que la mère de Giuseppe s’est décidée à dénoncer la disparition de son fils à la police, un autre message arrive à la maison du père de Santino Di Matteo, grand-père bienaimé par Giuseppe et qui s’offrira aux ravisseurs en échange de son petit-fils : « C’est nous qui détenons l’enfant, et ton fils ne doit pas faire de traggedie » (p. 7). Nous connaissons désormais ce terme du langage mafieux : à Contrada Dammusi, dans la bouche de Riina, il a condamné Scaglione et Riccobono à mourir puis disparaître. L’enfant devient le gage du silence du père. Santino Di Matteo, dit Nascazza (Gros nez), après un premier effondrement, et une fuite inaboutie de sa localité protégée pour libérer son fils, poursuit sa collaboration avec la justice. Monticciolo a à peine vingt-trois ans lorsque Guiseppe Di Matteo est enlevé. À San Giuseppe Jato, village mafieux de la Sicile occidentale que nous connaissons déjà car il a été l’épicentre des meurtres et disparitions du 30 novembre 1982, il vit à l’ombre de son chef, Giovanni Brusca : « J’étais sa créature », dit-il (p. 104). Lorsqu’il apprend la nouvelle de l’enlèvement du fils du « repenti », il comprend immédiatement que c’est Cosa nostra : « Nous, les Corleonesi de Totò Riina, nous avions enlevé un enfant, faisant tomber un des tabous qui nous rendait fiers d’être mafieux, forts et invincibles. L’univers sur lequel ma vie reposait s’écroula comme un château de cartes, et commencèrent les années les plus infernales. » L’Enfer de Monticciolo devient alors un lieu physique avec sa topographie, gigantesque gouffre en forme d’entonnoir qui s’ouvre sous terre. C’est Monticciolo lui-même qui le bâtit. Maçon, il a déjà construit les « bunkers » souterrains où se cache le chef en contumace des Brusca. C’est lui aussi qui édifiera les « bunkers » où se consumera la longue agonie du fils de Santino Di Matteo, châteaux disproportionnés enfermant la voix fragile de cet enfant de treize ans sur ordre de celui qu’on appelait désormais lo Scannacristiani (l’Égorge-chrétiens). Le nouveau chef des Corleonesi porte désormais dans son nom sa propension à s’attaquer à la gorge de ses victimes pour les faire définitivement taire. On l’appelle aussi U Verru, le Porc.

Giovanni Brusca est aussi « l’homme d’honneur » qui, le 23 mai 1992, avait actionné la télécommande provoquant le « massacre de Capaci » et la mort du juge Giovanni Falcone, de son épouse Francesca Morvillo et de trois agents de leur escorte. Cet attentat meurtrier a été la réponse des Corleonesi à la validation par la Cour de cassation des condamnations à perpétuité requises pour les chefs de Cosa nostra par le juge instructeur du Maxi-procès, un procès qui, rappelons-le, se déroula dans un bunker (1986-1987). Paradoxalement, le « massacre de Capaci » fut la preuve flagrante de l’existence de la « mafia » et de sa nature « terroriste », un tournant où une bonne partie de la société sicilienne et italienne prit ses distances par rapport aux « soi-disant hommes d’honneur »61. Les postures de tolérance relative qui avaient jusque-là permis à la mafia d’exister sous le régime du déni de ce qu’elle était vraiment, devinrent intenables. Si le bunker où se déroula le Maxi-procès avait été construit pour protéger la parole des « repentis », les bunkers des mafieux protègent leur silence. Édifié pour silencier le père, celui où sera caché Giuseppe a été conçu comme un écrin de silence, un lieu de déprivation sensorielle : « une petite pièce d’où l’enfant ne puisse voir ni entendre rien » (p. 67). Giovanni Brusca a d’ailleurs donné l’ordre de ne pas, ne jamais lui parler, pour aucune raison au monde. Mais ce bloc dans lequel il a enfermé la voix de l’enfant, métonymie de la parole du père qui fait tomber le mur de l’omerta, se révèle un château de sable. Monticciolo le dit très bien en utilisant le langage de son métier : au fur et mesure que les principes « s’effritent » (si sgretolano), son monde « vole en éclats (è andato in pezzi) (p. 13).

Tout dérisoire qu’il nous paraisse aujourd’hui, ce bunker a été le lieu immonde où s’est consumée l’agonie d’un enfant (Fig. 3).

Fig. 3 Dernier bunker où a été enfermé Giuseppe Di Matteo, actuellement dans le Giardino della memoria, « Jardin de la mémoire ». Musée à San Cipirello, dans une propriété confisquée à la mafia.

Fig. 3 Dernier bunker où a été enfermé Giuseppe Di Matteo, actuellement dans le Giardino della memoria, « Jardin de la mémoire ». Musée à San Cipirello, dans une propriété confisquée à la mafia.

© Parlamento della Legalità Internazionale ; en ligne

Il a, on l’a dit, la forme vertigineuse de l’Enfer, sauf que, comme le dit Monticciolo : « l’Enfer, cet enfant et moi, nous allions le parcourir ensemble, d’un bout à l’autre » (p. 85). C’est le lieu où l’enfant supplicié commence à disparaître de son vivant : « lié et entièrement couvert, l’enfant ne semblait même pas exister » (p. 70). Ses déplacements, mains et pieds ligotés dans le coffre d’une voiture, d’une cachette à l’autre, de Campofelice di Roccella à Campobello di Mazzara, de Purgatorio à Giambascio, correspondent à des changements d’état : d’abord « lionceau » quand il a encore la force de réagir, Giuseppe devient ensuite le « u canuzzu », le « petit chien » docile qui se laisse attacher au mur de sa prison blindée, pour n’être à la fin qu’un « chien en chiffon » (p. 137), un « petit tas de chiffons sales » laissant difficilement percevoir un corps existant derrière ses accoutrements : « je n’arrivais pas à voir ce [cosa] qui se cachait derrière ces haillons, mais cela devait être lui » (p.114). Désormais l’enfant n’est plus qu’une « petite chose » (cosetta), diminué même dans sa réification, un « sac vide », inconsistant. Et pourtant, c’est lui qui damne son persécuteur : « Ce petit garçon représentait mon plus grand péché » (p. 115), « cette chose aurait rempli de cauchemars toutes les nuits qui me restaient à vivre » (p. 144). Lorsque Monticciolo comprend que c’est à lui de tuer l’enfant, c’est dans son corps que l’Enfer s’installe : « Dans ma tête, un gouffre s’est ouvert » (p. 143). L’enfant à tuer est « l’agneau sacrificiel », tout comme un autre de ces geôliers, Foma, qui préfère mourir plutôt que garder l’enfant un jour de plus, et se rend aux hommes de Brusca avec « le vêtement de fête avec lequel il aurait voulu être enterré » (p. 136). Bourreaux et victimes partagent le même Enfer : « Dans la lucidité de cette folie, je pensais à lui [Giuseppe] comme à une chose plutôt qu’à une personne, un être humain » (p. 138), dit Monticciolo. Mais n’était-il pas le jouet de Giovanni Brusca, sa « créature » ? Quant à ce dernier : « Il semblait enfermé dans un monde sans air ». « Il m’apparut comme un cadavre sorti de son cercueil. Je crois qu’il avait même cessé de respirer » (p. 142). Un mort qui condamne à mort.

C’est le jour où Giovanni Brusca apprend qu’il est condamné à perpétuité qu’il déclare, furieux : « J’ai eu ma condamnation (sentenza), je lui donnerai sa condamnation », comme si condamner à mort le fils pouvait compenser sa propre peine d’emprisonnement à vie, induite par le témoignage du père. Ce qui amènera Brusca, chef hiérarchique de Monticciolo, à proférer cet ordre précis : « Je veux que du fils de cette charogne il ne reste aucune trace […] Je veux qu’on ne retrouve même pas ses os » (p. 143-144), retirant à jamais à la famille la possibilité d’ensevelir les restes de Giuseppe et d’en faire le deuil. Comme si le fils était un prolongement du père, Cosa nostra62. Comme si chaque mot proféré par le père pouvait être effacé par l’effacement du fils de la surface du monde. Et à Monticciolo qui fait mine de pas avoir compris : « Débarrasse-toi du petit chien (canuzzu), tout de suite ! » (p. 143). Le frère de Brusca, Enzo, est lui aussi chargé de cette « affaire » (la faccenda), mais son esprit semble plongé dans la nuit : « Mille raisons lui empêchaient de voir l’immensité de la tragédie » (p. 146). Lui aussi s’est défini, après-coup, comme « un robot mécanisé »63. Or, un robot est un exécutant qui ne connaît pas le sens de ses actes, ni de ses mots lorsqu’il parle. Mais la déconnection entre les mots et leur signification, le signifiant et le signifié, est aussi l’œuvre (craft) du silence64. Nous l’avons vu agir par déplacements du sens des choses : entre meurtre et « travail », enfant et « chien ». Est-ce d’avoir été effectués sous son régime que les actes qui suivent sont indescriptibles ? « Ce qui s’est passé ensuite, celui qui l’a vu ne parvient pas à le décrire » (p. 147).

Seuls les documents judiciaires en parlent, donnant la parole aux exécuteurs, tous « collaborateurs de justice » désormais65. Ce qui émerge de ces pièces66, c’est une mise à mort absurde où trois hommes s’acharnent sur un enfant qui n’oppose aucune résistance, devenu « mou, tendre, comme du beurre », immobilisent cette « chose » inerte et se doivent de lui annoncer la raison tout aussi absurde de sa « condamnation » : « Je regrette, mais ton père a fait le cocu » (p. 122) (à savoir il a perdu son honneur en parlant). Ils lui serrent ensuite la corde au cou, supprimant ce qui restait en lui de vie, pour enfin le déshabiller et l’immerger dans l’acide, laissant sa dépouille se dissoudre lentement, pendant qu’ils mangent de la viande rôtie à l’étage supérieur. De temps en temps, en plein repas, l’un d’entre eux se chargera de vérifier qu’il ne reste rien, nulle part, de l’enfant. Cette scène ne suit aucune logique pragmatique. Elle ne devient compréhensible (si l’on peut dire) que si on a en tête celle du 30 novembre 1982, et toutes les autres mises à morts qui succèdent à des « condamnations » (sentenze) où les corps disparaissent en faisant accomplir aux exécutants une véritable descente aux Enfers. Est-ce pour cela que ces derniers utilisent le verbe « descendre » (scendere) à chaque fois qu’ils vont tuer67 ?

L’Enfer se poursuit sur terre pour les survivants. Monticciolo enchaîne une autre « mission », à Bologne, où il faut désormais qu’il aille « supprimer » un autre « repenti », Balduccio Di Maggio. Il sera accompagné par un guide dans cette ville du Nord de l’Italie : « Le pauvre homme ne savait pas à quel point les flammes qui étaient en train de brûler le peu qui restait de mon âme étaient élevées... » (p. 150). Dans une mer spectrale, il traverse le détroit de Messine : « Le petit Giuseppe m’apparaissait devant les yeux, et je me sentais mourir » (p. 151). Là encore, Dante n’est pas loin : « Si nous avions tardé quelques minutes, nous aurions été contraints de nous embarquer sur le ferry Caron, un nom qui était une moquerie » (p. 150). L’étrangleur est pris à la gorge par ses remords : « une sourde colère semblait vouloir m’étrangler » (p. 151). Mais il continue d’accomplir le « travail » qui lui a été « assigné » par celle qui est désormais appelée la « Sainte Famille » (p. 170). D’un attentat à l’autre, le sens se délite : « On ne comprenait plus rien. Nous seuls nous savions, alors que les journaux et les télévisions semblaient transmettre un long et incompréhensible film de l’horreur » (p. 185). Où en sommes-nous près de vingt ans après ? Est-ce que le projet des Corleonesi - faire disparaître jusqu’à effacer la mémoire des vaincus - a pu se réaliser ?

Épilogue : « le jardin de la mémoire »

« Le sacrifice de Giuseppe n’a pas été vain, car c’est le grain de blé (seme) qui meurt et ressuscite », dit le maire de San Giuseppe Jato devant le musée élevé à l’endroit où le « petit Di Matteo » a été enfermé, appelé le Giardino della memoria. La rhétorique mafieuse de la semence s’inverse : ici, la plante de la vie a poussé trouant le béton du bunker construit autour des frêles os de l’enfant. Érigé à San Cipirello, au sein d’un bâtiment désormais confisqué à la mafia, ce musée montre l’inimaginable : l’imprenable « prison » où était gardé captif Giuseppe, « u cagnuleddu », le « petit chien », le colis, la chose, la bouche à bâillonner. Elle est encore béante dans ce trou vertigineux pratiqué dans le cube en béton où fut plongé l’enfant muré vivant afin d’étouffer sa voix avant même qu’il ne soit étranglé, avant même d’en faire perdre la trace en le dissolvant dans l’acide. Ce gouffre, toujours visible dans le « Jardin de la mémoire », visibilise encore et encore l’événement que les Corleonesi, de façon outrancière et horrifique, ont voulu montrer : le fait qu’il y a bien eu disparition.

Les élèves d’une école de Bertinoro jumelée avec une école de San Giuseppe Jato ont animé ce lieu sinistre en y représentant, le 8 mai 202568, une pièce inspirée du livre de Martino Lo Cascio, Il giardino della memoria. I 779 giorni del sequestro Di Matteo (Le jardin de la mémoire. Les 779 jours de l’enlèvement Di Matteo)69. L’auteur y exprime son engagement : « Le contrat avec cette humanité outragée me faisait aller au-delà de la pudeur qui, autrefois, m’aurait fait taire (tappato la bocca) » (p. 55). Il y imagine les dialogues intérieurs de l’enfant prisonnier, faisant résonner sa « voix », ses questions sans réponse, ses souvenirs, ses hantises, ses jeux solitaires, ses écritures invisibles, ses défis secrets, ses abandons, sa lente mort cérébrale et la disparition physique de ce corps effacé peu à peu, avant même de disparaître. « J’étais là, dit Lo Cascio, pour matérialiser un journal intime qu’il ne lui fut même pas permis d’écrire » (p. 74). Dans un langage enfantin mêlant italien et sicilien, on y écoute le silence de Giuseppe : « Ici personne ne me parle, nuddu mi parra a mmia » (p. 25), ses angoisses : « c’est-à-dire, quand j’ai peur que je n’existe pas, que je ne suis plus là, genre, maintenant, je suis là… et genre, maintenant, je ne suis plus là, genre, je disparais, et je meurs de peur… » (p. 83). Les interrogations déferlent dans sa tête : « Pourquoi suis-je un être vivant et non un objet quelconque ? Pourquoi suis-je une personne et non un animal ? » (p. 86), mais c’est le silence son plus grand supplice :

Papi papi papi (nonnino) maman papi maman
… ça doit être ce silence (‘stu silenziu) qui me donne mal à la tête… ce silence, je ne peux plus l’entendre… ‘stu silenziu… ‘stu silenziu… tout le temps, rien que du silence…. Tout mon cerveau retentit avec ce silence (cu ‘stu silenziu)…. Il m’étourdit (rintrona) ahiahiahiahi (p. 96).

Le livre de Lo Cascio s’achève par ces mots :

Mourir en se dissolvant dans le liquide qui érode, cette mort vous cloue au fait qu’on n’est plus nulle part. Mais c’est justement le fait de ne pas être confiné par son corps à un lieu précis qui te consent d’être partout.
Donc, tu es partout. Giuseppe (p. 136).

Les élèves qui ont mis en scène ce texte ont inventé un rituel : l’enseignante fait l’appel, comme dans une journée ordinaire à l’école. Chaque élève appelé par son nom et prénom répond présent, mais lorsque le nom de Giuseppe Di Matteo est prononcé, tous les élèves répondent pour lui : « Présent ! ». Nous avons vu le « plan d’extermination » des Corleonesi se décliner en deux volets : faire disparaître, faire taire. Il ne suffit pas de tuer, il faut s’assurer qu’il ne reste rien, ni au présent, ni au passé, ni au futur, des victimes ; ni la semence, ni les os, ni la mémoire. Dans ce « régime de disparition », la terreur est assurée par la fabrication d’un vide de présence (ou un tout-plein d’absence), « trou noir » qui est là pour faire savoir qu’il n’y a plus rien. Ce plan n’a que partiellement réussi. Les os de Giuseppe ne sont plus, mais sa voix ne s’est pas éteinte. Le bruit du néant est même assourdissant.

Bibliography

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Notes

1 Uniquement en Italie, on compte quatre « mafias » ou associations de type mafieux : la ‘Ndrangheta calabraise, la camorra napolitaine, la Sacra Corona Unita des Pouilles, et la Cosa nostra sicilienne. C’est sur cette dernière que porte cet article. Return to text

2 Conflit interne à Cosa nostra qui se déroula dans la première moitié des années 1960. Return to text

3 Précisons que, par ce terme, on n’entend pas indiquer une famille biologique, mais un regroupement, établi sur un territoire (mandamento), d’un ensemble d’hommes associés dans le crime. Si ces hommes peuvent, le cas échéant, entretenir des liens familiaux, « famille » mafieuse et famille biologique ne se recoupent pas. Aussi, ce ne sont pas les liens familiaux qui priment, mais les liens entre « hommes d’honneur » affiliés à Cosa nostra (entité constituée de plusieurs « familles ») et membres d’une « famille » mafieuse. Return to text

4 Giuseppe Inzerillo fut enlevé par les Corleonesi et emmené dans une porcherie du quartier palermitain de Santa Maria di Gesù. Après un procès sommaire, Pino Greco, membre d’une famille (les Greco de Ciaculli) alliée des Corleonesi, fit mutiler le bras du garçon avec un couteau de pêcheur, en lui demandant préalablement : « Est-ce avec ce bras que tu voulais tuer Totò Riina ? ». Il jeta ensuite le membre découpé aux cochons qui le dévorèrent devant ses yeux. Alors qu’il se vidait de son sang, Greco et ses complices jetèrent le fils du chef dans l’enclos où les porcs le dévorèrent. Ses quelques restes furent dissous dans un bidon d’acide chlorhydrique. C’est le bourreau de Giuseppe Inzerillo, Pino Greco dit Scarpuzzedda (Petite chaussure), qui aurait prononcé la phrase « De ces Inzerillo, il ne doit même pas rester la semence ». Ces circonstances sont décrites, sur la base de déclarations de « repentis » de la mafia, contenues dans la Sentence ordonnance du Maxi-procès (1986-87), dans le livre de Attilio Bolzoni, Giuseppe Davanzo, Il Capo dei capi. Vita e carriera criminale di Totò Riina, Milan, BUR, 2011. Return to text

5 De nombreux exemples démontrent que cet adage est faux : la mafia a toujours tué des enfants, mais elle n’avait jamais ouvertement assumé de le faire. Return to text

6 Giuseppe Di Matteo fut retenu en otage pendant 779 jours. Quelques jours avant son quinzième anniversaire, il fut assassiné par strangulation et dissous dans l’acide sur ordre du parrain Giovanni Brusca, alors chef du mandamento de San Giuseppe Jato et de la « famille » Brusca, alliée des Corleonesi. Return to text

7 Giovanni Falcone, Marcelle Padovani, Cose di Cosa nostra, Milan, Biblioteca universale Rizzoli, 1997 (1993), p. 30-31. Return to text

8 Comme le Centro Internazionale di Fotografia di Palerme ou le Museo di Arte Contemporanea di Santiago del Cile. En France, des expositions se sont déroulées, en 2025, aux Rencontres d’Arles et au Jeu de Paume. Return to text

9 J’ai visité ce musée le 25 octobre 2025. Avant d’y arriver, une place intitulée aux « victimes de la mafia » où trône un murales dédié à Francesca Morvillo (l’épouse de Giovanni Falcone tuée dans le même attentat où le juge périt avec trois membres de son escorte, le 23 mai 1992) semble annoncer que la ville a changé de visage. D’autres murales ornent la rue qui amène vers la place de la mairie : ils représentent, à côté du saint patron, Saint Leoluca, le syndicaliste et maire socialiste de Corleone, Bernardino Verro, tué le 3 novembre 1915 par la mafia. Les noms d’autres « victimes de la mafia » sont gravés à même le sol sur le trottoir de cette même rue qui conduit à la place Nascè, où se dresse une statue de Verro. Quelques dizaines de mètres après, la place centrale, avec son bar « Il Padrino » fait face à la mairie. Au détour d’une ruelle qui monte vers les collines entourant Corleone, on accède au CIDMA, à ses expositions de photos et à son centre documentaire. Return to text

10 Le lecteur pourra voir cette photo intitulée Palermo, 1976. Ucciso mentre andava in garage (« Palerme 1976, tué alors qu’il allait dans son garage ») en ligne. Return to text

11 Letizia Battaglia, Passion, justice, liberté : photographies de Sicile, Arles, Actes Sud, 1999. Letizia Battaglia est décédée en 2022, laissant une archive photographique en grande partie dédiée à la mafia comme phénomène criminel, mais aussi comme plaie sociale. Son association, appelée Archivio Letizia Battaglia, reflète son engagement et sa volonté de répertorier les traces de la « mafia » sur les corps, les visages et le territoire. Return to text

12 Datée de 1980, cette photographie, intitulée Palermo. Omicidio per strada - giovane cadavere e bara (« Palerme, homicide dans la rue. Jeune cadavre et cercueil ») se trouve au Museo di Fotografia Contemporanea de Cinisello Balsamo (province de Milan) ; visible en ligne. Return to text

13 Au plus bas de l’échelle de Cosa nostra, le « soldat » est un « homme d’honneur » utilisé souvent pour commettre des meurtres ou actes criminels sans connaître les tenants et aboutissants des décisions prises par ses supérieurs hiérarchiques : le « chef de dizaine », le « chef de famille », le « représentant » ou le « conseiller ». Return to text

14 Sur l’équivalence entre « signer » et « tirer », établie lors du rituel d’initiation à Cosa nostra : Deborah Puccio-Den, « De l’honneur à la responsabilité. Les métamorphoses du sujet mafieux », L’Homme 223-224 (2017), p. 72. Return to text

15 Je remercie Vincent Debiais et Richard Rechtman pour leurs commentaires très riches et éclairants, m’orientant vers des pistes fécondes, que je suis loin de pouvoir exploiter dans l’espace de cet article. Je saisis l’occasion pour remercier également Elisabeth Dutartre-Michaut pour ses suggestions, ainsi que le juge Antonio Balsamo pour les précisions apportées lors de sa relecture. Return to text

16 Selon la loi Rognoni-La Torre qui, en 1982, définit la « mafia » comme délit et l’introduisit dans le code pénal italien. Le législateur et secrétaire régional du parti communiste, Pio La Torre, fut assassiné cette même année. Return to text

17 Je cite ici, et dans le paragraphe qui suit, le chapitre IV de la décision de justice concernant les crimes commis le 30 novembre 1982, décision émise par la cour d’assise de Palerme le 1er octobre 2002 (citation à la p. 449). Je remercie vivement le juge antimafia, Antonio Balsamo, actuellement substitut du procureur général à la Cour de cassation, qui a siégé dans ce procès et a été le juge rédacteur de ladite décision, de m’avoir transmis ce document exceptionnel. Return to text

18 Le mot « terrorisme mafieux » entre progressivement dans le langage judiciaire et médiatique à partir de la mutation imprimée par les Corleonesi aux régimes de la violence mafieuse, pour s’imposer au cours des années 1990 avec l’adoption d’un certain nombre de lois, principes et dispositifs de la lutte antiterroriste à la lutte contre la mafia, comme la création de la figure du « repenti » ou de la catégorie de « victime de la mafia ». Return to text

19 La performativité du silence a été posée dans l’article : Deborah Puccio-Den, « Mafiacraft: How to do things with silence », HAU Journal 9-3 (2019), p. 600. Return to text

20 Ce chapitre commence à la p. 448 de la décision de justice citée et s’étend jusqu’à la p. 1012. Les majuscules sont dans le texte original. Toutes les traductions de l’italien au français sont de mon fait. Return to text

21 Voir note 3. Return to text

22 Un mandamento est une unité territoriale établie sur un quartier. Il peut englober plusieurs « familles » mafieuses. Le mandamento de la Noce était particulièrement étendu comprenant une cinquantaine de personnes. Une « faute » de Scaglione avait ruiné le mandamento de la Noce qui n’était plus représenté en « commission », instance décisionnelle de la mafia sicilienne. Sur le fonctionnement de cette instance qui caractérise la Cosa nostra par rapport aux autres organisations mafieuses : Deborah Puccio-Den, « Tribunaux criminels et fictions de justice. La commission de la mafia sicilienne », Droit et société 89-1 (2015), p. 35-53. Return to text

23 « Avec la corde », en sicilien. L’italique, tout comme les expressions en sicilien, sont restitués dans les citations telles qu’elles sont dans le texte original. Return to text

24 Interview avec Francesco Paolo Anzelmo, en décembre 2010, au Service de protection des témoins et collaborateurs de justice, Rome. Return to text

25 Phrase prononcée par Riina lors d’une dispute pour l’attribution d’un pot-de-vin avec un autre mandamento, en 1973, lors d’une réunion de la « commission », en affirmant ainsi sa propre position au sein de cette assemblée. Contenue dans la déposition du « repenti » Leonardo Vitale, elle m’a été rappelée par Francesco Paolo Anzelmo lors de notre interview. Return to text

26 Au milieu du front, c’est-à-dire entre les deux cornes : cela évoque implicitement les cornes de l’homme cocu, cornuto en sicilien, ce qui signifie ayant perdu son honneur. Return to text

27 Interview avec Salvatore Cucuzza, en novembre 2009, au Service de protection des témoins et collaborateurs de justice, Rome. Return to text

28 Hélène Dumas, Le Génocide au village. Le massacre des Tutsi au Rwanda, Paris, Seuil, 2014, montre comment la violence génocidaire peut s’appuyer sur les amitiés, les relations de voisinages et les cercles d’intimité. Return to text

29 Sur la « commission », voir note 22. Return to text

30 On est néanmoins frappé par les ressemblances avec des scènes de cannibalisme réel, tel qu’il était réservé aux « ennemis » et à leurs fils dans certaines sociétés amazoniennes : Hélène Clastres, « Les beaux-frères ennemis. À propos du cannibalisme tupinamba », Revue du MAUSS 55-1 (2020), p. 53-68. Return to text

31 En raison des exigences de la preuve, les mêmes éléments doivent apparaître dans les récits d’au moins deux « collaborateurs de justice » pour pouvoir fonder une accusation. Return to text

32 Vincent Debiais, Le silence dans l’art, Paris, Cerf, 2019. Return to text

33 Il s’agit du procès pour le meurtre de l’enfant Giuseppe Di Matteo, que nous aborderons dans le prochain paragraphe. La citation est dans le livre de Martino Lo Cascio, Il giardino della memoria. I 779 giorni del sequestro Di Matteo, Messine, Mesogea, 2016, p. 115. Return to text

34 Sur ce point, Deborah Puccio-Den, « Tribunaux criminels et fictions de justice. La commission de la mafia sicilienne », Droit et société 89-1 (2015), p. 35-53. Return to text

35 Article de presse de Silvia Buffa en ligne. Return to text

36 La soppressa est une saucisse dans laquelle la viande de porc est comprimée à l’aide d’un pressoir.  Return to text

37 Richard Rechtman, La vie ordinaire des génocidaires, Paris, CNRS Éditions, 2020. Return to text

38 Je remercie à nouveau R. Rechtman de m’avoir aidée à repérer cette différence cruciale des « régimes de la disparition » mobilisés par les génocidaires et par les Corleonesi. Return to text

39 Le verbe smaltiti précédemment employé par Calogero Ganci (p. 728) pour indiquer ce dernier processus à accomplir est celui même utilisé pour l’élimination des déchets. Return to text

40 Interview de novembre 2009, Servizio di Protezione dei testimoni e collaboratori di giustizia, Rome. Return to text

41 Interview de novembre 2009, Servizio di Protezione dei testimoni e collaboratori di giustizia, Rome. Return to text

42 Nous avons déjà montré ailleurs le rapport analogique entre meurtre, comme acte qui revivifie la communauté mafieuse, et communion chrétienne : Deborah Puccio-Den, « Dieu vous bénisse et vous protège ! La correspondance secrète du chef de la mafia sicilienne Bernardo Provenzano (1993-2006) Revue de l’histoire des religions 228-2 (2011), p. 312. Return to text

43 Rappelons que dans certaines versions du rite d’initiation à l’association mafieuse Cosa nostra, rite qui instaure l’« homme d’honneur » comme tueur, le néophyte doit précisément tirer une balle sur la statue du Christ : Deborah Puccio-Den, « Dieu vous bénisse et vous protège ! La correspondance secrète du chef de la mafia sicilienne Bernardo Provenzano (1993-2006) Revue de l’histoire des religions 228-2 (2011), p. 314. Return to text

44 Nino Fasullo, « Una religione mafiosa », Segno 179 (1996), p. 43-44. Return to text

45 À propos de ces lettres, truffés des références religieuses, au travers desquelles celui qui s’imposera graduellement comme le chef de Cosa nostra après l’arrestation de Riina le 15 janvier 1993, commandera l’association mafieuse : Deborah Puccio-Den, « Dieu vous bénisse et vous protège ! La correspondance secrète du chef de la mafia sicilienne Bernardo Provenzano (1993-2006) Revue de l’histoire des religions 228-2 (2011) où est abordé plus largement le rapport entre mafia et religion. Return to text

46 Je cite ici le célèbre livre de Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? Essai sur l’imagination constituante, Paris, Éditions du Seuil, 1983. Return to text

47 Les néophytes apprennent lors de l’initiation que Cosa nostra est une société secrète inspirée par des principes supérieurs. C’est à partir de ce rituel qu’ils dissocient leur action de leur intentionnalité : Deborah Puccio-Den, « L’intentionnalité dans le crime de mafia », Cahiers d’anthropologie sociale 13-1 (2016), p. 23-24. Return to text

48 Deborah Puccio-Den, Les théâtres de « Maures et Chrétiens ». Conflits politiques et dispositifs de réconciliation (Espagne, Sicile, XVIIe-XXIe siècle), Turnhout, Brepols, 2009. Return to text

49 Sur ce point : Deborah Puccio-Den, « L’intentionnalité dans le crime de mafia », Cahiers d’anthropologie sociale 13-1 (2016), p. 35. Return to text

50 On peut reprendre ici cette notion telle qu’elle a été redéployée par E. Ferrarese et S. Laugier indiquant : « des configurations de co-existence humaine, dont la texture est faite des pratiques ou actions qui les produisent, les modifient, les détruisent » : Estelle Ferrarese, Sandra Laugier, Formes de vie, Paris, CNRS Éditions, 2018, p. 191. Return to text

51 Jacques Semelin, Purifier et détruire. Usages politiques des massacres et génocides, Paris, Seuil, 2005. Return to text

52 Pour ne prendre qu’un seul exemple, furent assassinés au « repenti » Tommaso Buscetta deux de ses enfants, Antonio et Benedetto, son genre et plusieurs de ses neveux. Return to text

53 Giuseppe Monticciolo, Vincenzo Vasile, Era il figlio di un pentito, Bergame, Bompiani, 2007, p. 5. Return to text

54 Sur le passage de l’honneur comme bien collectif fondant le « nous » de Cosa nostra, à la responsabilité comme acte individuel d’attestation fondé sur le « je » : Deborah Puccio-Den, « De l’honneur à la responsabilité. Les métamorphoses du sujet mafieux », L’Homme 223-224 (2017), p. 63-99. Return to text

55 Deborah Puccio-Den, La nuit de la parole. Écouter le silence, Nanterre, Société d’ethnologie, 2023. Return to text

56 Carlo Ginzburg, Les batailles nocturnes. Sorcellerie et rituels agraires en Frioul, XVe-XVIIe siècles, Lagrasse, Éditions Verdier, 1980. Return to text

57 Deborah Puccio, « Les rêves de Teresa », Terrain 26 (1996), p. 19-36. Return to text

58 Deborah Puccio-Den, « Être un ‘repenti’ de la mafia, entre droit et religion (Italie, 1973-2013) », Yazid Ben Hounet, Sandrine Lefranc, Deborah Puccio-Den (dir.), Justice, religion, réconciliation, Paris, L’Harmattan, 2014, p. 95-108. Return to text

59 Cette intersubjectivité différencie, une fois de plus, la violence meurtrière de Cosa nostra des entreprises génocidaires où cette dimension n’est ni recherchée ni dramatisée. Return to text

60 Cf., par exemple, le chœur de Sophocle, dans Antigone, qui dit à l’héroïne qu’elle « paye les fautes de ses pères » (v. 856). Return to text

61 Le livre du sociologue Pino Arlacchi, Gli uomini del disonore, La mafia siciliana nella vita del grande pentito Antonino Calderone, Milan, Mondadori, 1992, fondé sur la confession d’un autre « repenti » de la mafia qui définit les « hommes d’honneur » « hommes du déshonneur », fut publié à cette même date charnière. Return to text

62 C’est bien la logique territoriale de d’honneur - notion qui englobe le corps de l’« homme d’honneur » en même temps que les femmes de son lignage, son argent, sa maison, ses terres, son bétail et ses enfants : Deborah Puccio-Den, « De l’honneur à la responsabilité », art. cité, p. 75. Return to text

63 La citation est donnée entièrement dans Deborah Puccio-Den, « De l’honneur à la responsabilité. Les métamorphoses du sujet mafieux », L’Homme 223-224 (2017), p. 89. Return to text

64 Deborah Puccio-Den, La nuit de la parole. Écouter le silence, Nanterre, Société d’ethnologie, 2023, p. 38. Return to text

65 Nous ne transcrivons pas ici intégralement la description de la mise à mort par l’un des tueurs, Vincenzo Chiodo, car elle est insoutenable. Elle apparaît dans les actes du procès pour l’homicide de Giuseppe Di Matteo, qui s’est déroulé à Florence en 1997. Certaines séquences sont également racontées par Monticciolo dans le livre ici cité. Return to text

66 Des extraits des dépositions de V. Chiodo sont publiés dans le dernier chapitre du livre de Martino Lo Cascio, Il giardino della memoria. I 779 giorni del sequestro Di Matteo, Messine, Mesogea, 2016, p. 122-124. Return to text

67 Ce verbe est utilisé à la p. 802 de la décision de justice citée dans le précédant paragraphe. J’ai plusieurs fois constaté son utilisation par les « repentis » de la mafia sicilienne. Voici, par exemple, la description d’un meurtre par Salvatore Cucuzza : « Puis, une fois descendu, tout a disparu. J’apercevais tout ce qui m’entourait dans les moindres détails. Je voyais tout le monde. Rien ne m’échappait. Un calme intérieur ! Donc, j’ai fait la chose… concentration maximale... […] À partir de là, à chaque fois que je descendais, tout était sous contrôle » ou encore : « nous descendions faire les choses [tuer] sans cagoule » (Interview effectuée au Service central de protection des témoins et collaborateurs de justice en novembre 2009). Return to text

68 La vidéo de cet événement, avec l’interview du maire citée au début de ce paragraphe et les autres citations des réalisateurs de ce projet, est visible en ligne. Return to text

69 Martino Lo Cascio, Il giardino della memoria. I 779 giorni del sequestro Di Matteo, Messine, Mesogea, 2016. Return to text

Illustrations

  • Fig. 1 : Continuateur de Bosch, La vision de Tondale (c. 1500). Madrid, Museo Lazaro Galdiano, inv. 2892

    © Wikimedia Commons CC-NC-BY

  • Fig. 2 : Giovanni Da Modena, Inferno (c 1410). Bologne, Basilique de San Petronio

    © Wikimedia Commons CC-NC-BY

  • Fig. 3 Dernier bunker où a été enfermé Giuseppe Di Matteo, actuellement dans le Giardino della memoria, « Jardin de la mémoire ». Musée à San Cipirello, dans une propriété confisquée à la mafia.

    © Parlamento della Legalità Internazionale ; en ligne

References

Electronic reference

Deborah Puccio-Den, « Faire disparaître, faire taire », Silence(s) [Online], 3/4 | 2025, Online since 03 décembre 2025, connection on 13 janvier 2026. URL : https://revues.mshparisnord.fr/silences/index.php?id=787

Author

Deborah Puccio-Den

Centre des Savoirs sur le Politique - Recherches et Analyses (EHESS-CNRS)

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