Aujourd’hui disparue, Janargul Jumatay évoque son quotidien après son séjour en camp de rééducation en Région ouïghoure.
Introduction
Il y a plus de deux ans, le 10 février 2023, Janargul Jumatay, une journaliste d’origine kazakhe née en Région ouïghoure qui a œuvré à la défense des droits fonciers des habitants de son village d’origine, est arrêtée au domicile de sa sœur dans le village de Biyangu, situé dans les montagnes près d’Ürümchi, la capitale de la Région autonome ouïghoure du Xinjiang (XUAR), appelée aussi « Région ouïghoure » ou « Turkestan oriental » par les membres de la diaspora. Elle craignait cette arrestation depuis plus d’un mois, après avoir témoigné le 29 décembre 2022 dans un long entretien téléphonique avec le défenseur des droits humain Serikjan Bilash, durant lequel elle exposait les difficultés de sa vie quotidienne après avoir été détenue dans un camp de rééducation pendant plus de deux ans. Avec son consentement, cet entretien a été rendu public sur la chaîne YouTube « Atajurt Kazakh Human Rights-USA-АҚШ » de Serikjan Bilash, puis a été transcrit intégralement sur le blog de l’immense base de données Xinjiang Victims Database (XVD) tenue par Gene Bunin, laquelle recense à ce jour plus de 90 000 victimes d’arrestation et de détention en Région ouïghoure. Entre l’entretien initial et son arrestation, Janargul Jumatay a maintenu une communication régulière par téléphone avec l’anthropologue Rune Steenberg (alias Yusupjan) - les transcriptions de leurs conversations entre le 2 janvier et le 10 février 2023 sont également disponibles sur la XVD.
Janargul Jumatay est l’une des seules personnes à avoir témoigné à distance, depuis la Région ouïghoure elle-même, en ayant gardé des contacts réguliers avec des chercheurs, des journalistes et des militants des droits humains. Pourquoi témoigner ? Comme elle l’explique dans l’entretien avec Serikjan Bilash, elle indique avoir atteint ses limites, souffrant des conditions de vie devenues insupportables après sa détention, comme c’est généralement le cas pour les personnes détenues en camp de rééducation, en centre de détention ou en prison. Elle espérait que cette prise de parole puisse l’aider à obtenir son passeport pour partir au Kazakhstan, où elle avait étudié et travaillé pendant de nombreuses années, notamment dans le domaine culturel.
Janargul Jumatay avait également défendu activement les droits fonciers des éleveurs kazakhs au Xinjiang contre le système d’indemnisation des autorités chinoises, très défavorable à ses concitoyens. Elle avait aussi créé sa propre entreprise de médias, avait travaillé pendant des années à Almaty au Kazakhstan et en Chine dans le cadre de programmes culturels, recevant les éloges pour son travail et obtenant même un prix. Elle a pourtant été arrêtée en 2017 et envoyée en « rééducation ». Marquée à la fois psychologiquement et physiquement par cette expérience de détention, qu’elle aborde assez peu dans l’entretien, elle n’a jamais été en mesure de retrouver son ancienne vie après sa « libération », du fait du maintien d’un régime de contrôle et de surveillance drastique par les autorités chinoises. Elle cherchait à quitter la Chine pour le Kazakhstan afin de trouver une vie normale, sans succès.
C’est dans son désespoir que Janargul Jumatay demande l’aide de l’étranger et décide d’exposer publiquement ses difficultés et celles des Kazakhs de la Région ouïghoure, touchés de la même manière que les Ouïghours par la répression politique, la surveillance, les arrestations arbitraires et les internements en camps de rééducation ou en centres de détention. À ce titre, il faut souligner que les témoins d’origine kazakhe jouent un rôle très important dans la révélation des violences commises par l’État chinois car ils et elles ont souvent davantage la possibilité de quitter leur territoire pour rejoindre le Kazakhstan, où la mobilisation sociale est forte pour obtenir la libération des proches détenu·e·s.
Le témoignage publié ci-après est tel qu’elle l’a exposé en détail entre décembre 2022 et février 2023. Ces conversations, enregistrées avec son consentement, transcrites et traduites par les chercheurs de la Xinjiang Victims Database, sont ici légèrement retravaillées lorsque nécessaire, avec certaines questions ajoutées et mentionnées entre crochets, quelques parties, peu nombreuses, réarrangées selon les sujets ou la chronologie afin de garder une dynamique de conversation et éviter les répétitions. Ces passages seront spécifiquement signalés par l’indication « réarrangement du texte »1. Mené initialement en kazakh, celui-ci a été traduit en anglais, puis en français. C’est la version anglaise qui a servi de base à la traduction, avec des références régulières à la version originale.
À ce jour [4 novembre 2025] et depuis sa dernière arrestation, personne n’a pu obtenir de ses nouvelles ni de sa famille. Plusieurs articles lui ont été consacrés (voir les références à la fin), ainsi qu’une « action urgente » d’Amnesty International2.
Contexte : les menaces des autorités chinoises
« Je dois aller me faire interner dans un service psychiatrique »
Bonjour, comment allez-vous ? Vous êtes Jarnagul ?3
Janargul : Bonjour, qui est à l’appareil ?
Je m’appelle Yusupjan, je suis l’ami de Serikjan Bilash. [J’ai entendu votre histoire...]
Ils m’ont dit que c’est parce que j’avais parlé à [Serikjan] que la police allait venir me chercher, qu’elle allait m’arrêter. C’est ce qu’on vient de me dire à l’instant…
Oui, c’est ce que j’ai entendu dire aussi. Vont-ils venir aujourd’hui ?
Oui, pas plus tard que ce soir. Ils m’ont dit qu’ils viendront me chercher aujourd’hui, et qu’ils m’arrêteront parce que j’ai parlé au téléphone avec des personnes à l’étranger et que j’ai révélé des secrets [d’État]. Si je reste sauve aujourd’hui, je dois aller ce soir me faire interner dans un service psychiatrique, dire que j’ai perdu la tête et que je dois y rester quelque temps. Ma famille m’a demandé si j’allais le faire, si j’allais séjourner dans un hôpital... Ils m’ont recommandé de suivre ce conseil, mais j’ai dit non. Je n’irai pas, quoi qu’il arrive. Je partirai avec les autorités si elles viennent. Je n’ai transmis aucun secret d’État, je ne travaille même pas dans un endroit où il y a de tels secrets, je ne suis même pas membre du parti. Je me suis simplement occupée de mes affaires, j’ai travaillé et j’ai bien travaillé. J’ai reçu des prix pour mon travail. Et la police d’Ürümchi vient menacer quelqu’un comme moi... Ils sont déjà venus chez moi...
Êtes-vous chez vous maintenant ?
Oui, je suis chez moi maintenant, ils m’ont dit qu’ils viendraient m’arrêter aujourd’hui, avant la nuit. Mes proches me supplient d’aller à l’hôpital. Mais je refuse, pourquoi devrais-je y aller ? S’ils veulent venir m’arrêter, qu’ils viennent !
Pouvez-vous nous donner votre adresse ?
Oui. J’habite à Ürümchi, dans le district de Saybagh [l’adresse précise a été supprimée par nos soins]. C’est l’adresse de l’appartement de ma mère. Avez-vous vu ma vidéo [d’elle en train d’être arrêtée par des hommes en uniforme, qui n’est plus en ligne] ? De nombreuses personnes dans le monde l’ont peut-être vue, et il y a aussi un enregistrement audio, où ils disent qu’ils vont nous emmener. Maintenant, ils me traitent de folle et disent que j’ai perdu la tête. Quand Serikjan [Bilash] m’a appelée, je lui ai dit : « Peu importe ce qu’ils me feront, s’ils me rendent handicapée, s’ils m’agressent, s’ils m’arrêtent ou même me tuent, je veux raconter ce qui s’est passé ».
Espérons que cela n’aille pas aussi loin. Nous pouvons écrire et transmettre votre histoire. Nous espérons que cela vous sera utile.
Laissez-moi vous dire une chose. Je ne suis pas ici pour partager des secrets gouvernementaux ou pour donner une mauvaise image du pays à l’étranger. Mes paroles doivent être entendues dans le monde entier, parce qu’ici personne ne m’écoute. Je ne fais que partager mes souffrances et toute la bassesse des autorités d’Ürümchi, les mauvaises actions qu’elles ont commises. C’est tout ce dont je parle, c’est tout ce que j’ai à dire. Je suis allée étudier [au Kazakhstan] et je suis revenue. Je n’ai pas voulu me sauver. Et maintenant, que va-t-il m’arriver ? Vont-ils m’emmener ? Vont-ils m’emprisonner ? Me torturer ? Vous voyez bien que je suis lucide, rien ne cloche dans mon raisonnement. Je parle clairement, n’est-ce pas ?
Oui tout à fait.
Je n’ai rien d’autre à dire. Maintenant, nous verrons ce qui va se passer, il n’y a rien que je puisse faire pour les empêcher de faire ce qu’ils ont à faire. Si je disparaissais ou si je mourrais, je veux que le monde les tienne pour responsables. Qu’on se demande ce qui m’est arrivé, qu’on sache que je ne suis pas morte de façon naturelle. Les gens doivent savoir ce qui m’est arrivé. Le monde doit savoir.
Bien sûr. Nous raconterons votre histoire, nous transmettrons ce que vous avez dit. Vous avez raison, nous devons dire et écrire ce qui s’est réellement passé. Ni plus ni moins. Espérons qu’il ne vous arrivera rien, mais au cas où vous seriez à nouveau détenue, ils seront tenus pour responsables.
Veuillez noter le numéro de téléphone de ma famille, au cas où ils m’emmèneraient, vous pourrez alors l’entendre de la bouche de mes parents. Une fois qu’ils seront venus me chercher, mes parents ne pourront plus me parler. Ils ne pourront pas me trouver. S’ils m’emmenaient, je disparaitrais. Mais je n’irai pas en psychiatrie. J’ai dit la vérité, ce qui s’est réellement passé, ce que j’ai vécu moi-même. Même s’ils m’enferment, m’agressent, me tuent. Je l’ai déjà vécu, tout sauf la mort, je sais ce que c’est. Ce qui est à venir, je le verrai, mais les gens, les organisations internationales, la commissaire aux droits humains à l’ONU doivent savoir. Ils doivent venir examiner ce qui m’arrive, ils doivent venir m’aider. Ils doivent venir, voir. Si je suis tuée, ils doivent montrer au monde comment ils m’ont tuée. Je ne suis pas quelqu’un qui revient sur ses paroles par la peur. Je suis quelqu’un qui pèse ses mots.
Je comprends, je transmettrai ce que vous avez dit à l’ONU, aux ambassades occidentales à Pékin et aux journalistes. Si possible, quelqu’un viendra vous voir.
Oui, si je ne meurs pas, si je ne deviens pas handicapée, si je ne deviens pas folle, je serai là.
D’accord, nous allons le faire. En ce moment, êtes-vous en bonne santé ?
J’ai des problèmes cardiaques. Lorsque mon cœur commence à battre fort, j’ai du mal à le calmer. Je n’ai pas réussi à me débarrasser de ce problème.
Je vois, c’est quelque chose qui est apparu après le camp ?
Oui, c’est quelque chose qui est venu après. Mes problèmes cardiaques ont commencé ces dernières années, surtout ces six derniers mois.
Je vois... Pour le reste, vous êtes en bonne santé, votre esprit est clair, votre raisonnement logique, je peux l’entendre et le sentir, je l’ai enregistré. Je le traduirai et le transmettrai.
Je vous remercie. Oui, veuillez le transmettre à l’ONU. Transmettez-le. Je demande de l’aide. Je demande l’aide de la communauté mondiale, de l’ONU. Si possible, quelqu’un devrait venir chez nous pour s’assurer que je vais bien. Je serai là. Si je ne suis plus là, c’est qu’ils m’ont emmenée. L’ONU peut alors aller vérifier dans quelle prison ils m’ont emmenée. Faites qu’ils viennent me chercher et m’aider s’il vous plaît. Je suis chez ma mère, vous avez son numéro. Au départ, je ne voulais pas la déranger ou déranger qui que ce soit… Ma mère a 70 ans. Mais s’ils m’emmènent, vous pouvez lui demander de mes nouvelles.
« Ma famille me nourrit et m’habille. Je n’ai aucun moyen de subsistance et c’est de pire en pire »
[Pouvez-vous nous expliquer ce qui vous est arrivé, pourquoi ont-ils commencé à vous menacer ?]4
Ils sont venus chez moi et m’ont dit que j’avais écrit une lettre5. Ils m’ont demandé si je connaissais les personnes qui l’avaient publiée et m’ont dit qu’ils craignaient que ces personnes ne soient malveillantes. Ils m’ont demandé si la lettre avait été écrite par eux ou par moi. Je leur ai dit que c’était moi. J’ai parlé de choses qui me sont arrivées. Je leur ai demandé s’ils avaient conscience de ce que j’avais fait pour honorer la réputation de mon pays, de mon gouvernement. J’avais tenu ma langue, j’ai tout toléré pendant cinq ans. Voilà ce que je leur ai dit. Mais qui a pitié de moi ? Qui se soucie de moi ? Ce qu’ils connaissent, c’est la corruption et la manière de se débarrasser de ceux qui détiennent la vérité. Ils ne permettent rien sans leur contrôle et leur permission. Ils nous arrêtent arbitrairement. S’ils veulent m’arrêter, qu’ils le fassent devant tout le monde. Je n’ai plus de patience. J’ai décidé que le monde entier doit savoir ce qu’ils font.
Vous ne pouvez pas imaginer la douleur que j’ai ressentie. Je demande l’aide du monde entier, du Haut-commissariat aux droits humains des Nations unies, aux organisations internationales. Ma famille me nourrit et m’habille. Je n’ai pas d’autres moyens de subsistance. Je suis fatiguée de demander du travail, de demander qu’ils me laissent tranquille, qu’ils arrêtent de me mettre des bâtons dans les roues. Je n’ai reçu ni aide ni sympathie. C’est de pire en pire. Je pleure partout où je vais car ils me traitent comme un chien. Ils menacent également ma famille. Ils entrent dans notre maison avec des armes à feu. Ils m’ont appelée hier soir pour demander ce que je faisais, si j’étais chez moi. J’ai répondu que j’étais chez moi. Ils m’ont demandé qui d’autre était dans la maison. J’ai dit que j’étais avec ma mère. Puis ils ont raccroché. Ils surveillent tout, ils contrôlent tout. [...]
Qu’en est-il de la lettre que vous avez adressée au Kazakhstan ?
J’ai écrit la lettre et j’ai donné les documents audio et vidéo que j’ai transmis à [nom supprimé] de Khabar TV au Kazakhstan. […]. Je leur ai donné tous les documents, y compris ce que j’ai écrit aux organes gouvernementaux concernés, à Chen Quanguo6, les réponses reçues, les actes du gouvernement d’Ürümchi, en guise de preuve. J’implore l’aide du peuple kazakh, de la société internationale et du monde entier. Je n’ai plus d’autre choix. [...] Je leur ai dit hier que j’avais tout fait pour protéger la réputation de ce pays. Je leur ai dit sur WeChat qu’une bonne parole prononcée avec une bonne intention a plus de valeur que l’or. Mais ils ne comprennent pas. Que faire d’autre ? Je n’ai pas d’autre choix que d’agir. Je ne veux pas mourir comme ça, je veux que le monde entier le sache. Je leur ai dit à maintes reprises que je n’avais pas peur. Je n’ai commis aucun crime. Vous le savez tous. J’ai également dit que j’avais des dossiers comme preuve de leurs menaces et que je les avais remis aux personnes concernées. Je n’en peux plus. J’ai tout fait pour protéger l’honneur du pays en tant que citoyenne de la République populaire de Chine. J’ai sacrifié ma santé et moi-même pour la protéger. Mais qui m’a protégée ? Le gouvernement m’a-t-il protégée ? Il est occupé à protéger les riches et les corrompus. Qui m’a protégée ? Je ne suis pas venue dans ce monde pour blanchir leurs méfaits. Je m’y tiendrai. Je n’abandonnerai pas.
[Avez-vous entrepris d’autres formes d’actions ?]
Lorsque plusieurs délégations des Nations unies et d’autres pays sont venues, elles étaient accompagnées de policiers. Des voitures de police les entouraient et ils étaient eux-mêmes dans une voiture de police. Lorsqu’on les entendait arriver et qu’on voulait s’approcher d’eux, la police klaxonnait. Cela signifiait que l’on devait faire attention à notre comportement, sinon on serait puni. Je ne voulais pas faire une telle chose. J’ai fait ce que je pouvais, mais je ne peux plus le supporter. Les représentants des Nations unies, de la société internationale et des organisations de défense des droits humains peuvent venir ici. Si la Chine les laisse entrer sans entrave, ils peuvent me contacter. S’il vous plaît, faites qu’ils viennent me voir et constater ma situation actuelle. Je les accueillerai chez moi, à moins que les Chinois ne me donnent des médicaments qui me rendent folle ou qui me font dire que je suis folle. Je ne changerai pas d’avis, sauf s’ils font quelque chose de dangereux pour ma santé. Ils pourraient me tuer comme ça. J’ai enduré cela en pensant que c’était mon pays natal et que ça changerait. J’en ai parlé dans les documents vidéo et audio que j’ai fournis. J’ai dit qu’il fallait faire preuve d’empathie, que tout le monde était égal.
Ce dont les gens ont vraiment besoin, c’est de pouvoir manger et d’un lit pour dormir, n’est-ce pas ? J’ai demandé pourquoi ils faisaient cela. J’aurais pu en parler publiquement [avant], car j’ai des connaissances assez haut-placées qui auraient pu m’aider à régler mon problème. Je ne l’ai pas fait, pensant à la réputation de mon pays. Je le leur ai dit. Mais ils ont pris l’habitude de menacer, de piétiner les gens. Lorsqu’on ouvre la bouche, ils menacent la famille. Ils ont fouillé notre maison à minuit, munis d’armes à feu, et ils ont enlevé les photos d’Abaï7. Nous ne pouvions pas accrocher sa photo dans notre maison. C’est un éminent poète kazakh. Comment osent-ils ? Ils sont vraiment allés trop loin. Le secrétaire du district d’Ürümchi m’envoie toujours des gens. Ils me demandent pourquoi je suis allée étudier au Kazakhstan. Ils attendent que je réponde que j’y suis allée pour étudier autre chose [l’islam ou la résistance politique]. J’ai répété que j’étais allée là-bas pour étudier le journalisme, et que je n’avais commis aucun crime. J’ai également dit que j’avais expliqué cela à la police, au Comité politique et juridique du district de Saybagh, au commissariat de quartier, au poste de police municipal, et ailleurs.
« Je ne veux pas faire de politique. Je ne veux pas demander l’asile politique »
[Réarrangement du texte]
Quand êtes-vous née, Janar[gul] ?
Pardon ?
Quand êtes-vous née ? Quelle est votre date de naissance ?
Je suis âgée. J’ai déjà 47 ans. Je suis née le 30 novembre 1977. J’ai demandé au gouvernement chinois de me laisser partir au Kazakhstan. J’avais un petit ami là-bas. Maintenant, il est marié. J’ai plaidé en expliquant que je voulais avoir un enfant pendant que j’étais encore fertile. Personne ne s’en est soucié. Ils disaient que je pouvais trouver à me marier ici. J’aimerais aller en Europe. Je veux voir l’Europe et tous les coins du Kazakhstan, Katonkaragaï… voir la nature. Je veux aussi avoir une vie spirituelle. Je ne veux pas faire de politique. Je ne veux pas demander l’asile politique.
Vous voulez vivre une vie ordinaire comme les autres Kazakhs, n’est-ce pas ?
Oui. Je n’ai jamais vécu ces choses auparavant, et je ne mens pas sur ce que j’ai vécu. Je ne parle pas non plus d’autres personnes. Ce que je veux, c’est que mes droits soient protégés. Peu importe que j’aie peur ou non. Peu importe que j’aille bien ou non. Ce qui se passe se passe. Ils n’ont pas pu me faire renoncer à moi-même. Je leur ai dit que je n’avais rien fait de mal, que je ne renoncerai jamais à moi-même et que je resterai debout face la vérité. J’ai dit que c’était eux qui avaient des arrière-pensées. Aujourd’hui, je compte sur la nourriture fournie par mes proches. Parfois, je ne peux pas manger beaucoup, je suis constamment nerveuse.
[Réarrangement du texte]
Attendez, ma mère me dit qu’elle a faim.
Quel âge a votre mère ?
Elle a 77 ans. Je me sens vraiment mal pour elle à cause de tout cela. Ma situation lui fait beaucoup de mal. Je ne dis pas grand-chose aux membres de ma famille. Chacun a ses propres problèmes et sa propre famille à nourrir. Ils me donnent à manger. Ils m’aident quand j’en ai besoin. Je ne leur parle pas de ma situation, je crains qu’ils ne soient affectés. Il y a deux jours, ma mère m’a dit qu’elle se sentait très mal et qu’elle voulait venir me voir. Je lui ai dit de venir. Elle aime la soupe de riz que je lui prépare. Je lui ai dit que je l’accueillerai avec une soupe de riz. Maintenant, elle est là, assise à côté de moi. Elle n’entend pas bien. Elle s’inquiète beaucoup pour moi. Elle dort tranquillement si elle me voit heureuse, sinon, elle ne peut pas dormir. Elle pleure parfois…
Quelle est votre tribu ?
Je suis Naiman.
Quel lignage Naiman ?
Karakerei kabanbai.
Vous êtes donc ma sœur [sous-entendu, du même lignage].
Vraiment ?
Êtes-vous Muryn ?
Pardon ?
De quel clan ?
Burynbet.
Puis-je avoir le nom de votre mère ? Si vous disparaissez, nous pourrons l’appeler.
Ma mère ne peut pas parler. J’espère que je ne disparaîtrai pas, pour l’amour de Dieu. Elle ne peut pas parler. Je vous parlerai. Vous avez mon adresse. Je ne peux aller nulle part ailleurs. S’ils veulent, ils peuvent venir chez moi. Je pense que je ne sortirai plus après cela. Je demanderai peut-être à mes proches de m’aider à faire les courses. Ils peuvent faire tout et n’importe quoi. Il y a une expression qui dit « Tuer sans sourciller » ; maintenant ils peuvent nous arrêtent sans sourciller. Telle est ma situation. Je resterai donc en contact avec vous.
Deux ans en camp de rééducation
« Je travaillais dans le domaine de la culture. J’ai travaillé avec la Radio centrale chinoise et d’autres organismes gouvernementaux »
Vous avez passé deux ans en camp. Pouvez-vous nous parler de votre vie là-bas ? Pourquoi et quand avez-vous été détenue ? Vous avez dit qu’ils vous avaient menti et qu’ils vous avaient rappelée du Kazakhstan. Étiez-vous là légalement ?
J’ai passé 2 ans et 23 jours en camp. Je vais commencer par le début. Je suis née en 1977 dans le village de Biyangu, dans la commune de Banfangu, dans le département d’Ürümchi. Je suis la fille d’un éleveur. Nous avions des terres, des pâturages. En 2010, il y a eu un scandale : le gouvernement a confisqué les pâturages des éleveurs pour construire un barrage, mais il n’a pratiquement rien donné comme compensation. Les éleveurs ont d’abord reçu 1 080 RMB par mu [environ 0,07 ha]. Après nos protestations, ce montant a été porté à 3 080 RMB. Mais d’après les chiffres officiels, la valeur réelle des terres devait être de 15 000 RMB par mu, ce qui a profondément déçu les éleveurs. J’ai aidé les éleveurs à déposer une plainte et nous avons fini par gagner. Ils ont finalement reçu 9 800 RMB par mu.
Les fonctionnaires savent qui a volé le reste de l’argent. L’argent qui est parvenu au gouvernement régional était de 9 800 RMB par mu, et seulement 73% de cet argent est allé aux éleveurs. Les fonctionnaires ont expliqué qu’il y avait une nouvelle politique dans la ville d’Ürümchi, que 27 % des sommes devaient être prélevées par le gouvernement. Je représentais 32 familles. Les autorités locales ont menacé les éleveurs qui n’étaient pas d’accord avec cet arrangement en leur disant qu’ils violaient la loi. Mais comme ils ne connaissaient pas la loi, ils ont abandonné. Elles n’ont pas non plus autorisé les membres du parti à participer aux manifestations des éleveurs. En théorie, les membres du parti devraient diriger de tels événements.
Les autorités locales me détestaient parce que je leur causais des problèmes et que je demandais des indemnités plus élevées pour les éleveurs. Les habitants du village m’aimaient bien et me considéraient comme une héroïne, mais les fonctionnaires d’Ürümchi étaient devenus mes ennemis. Ils ont fait pression sur ma famille, qui m’a demandé de me taire. J’ai donc arrêté. En 2016, les fonctionnaires du village de Banfangu ont pris l’acte de propriété et le certificat foncier appartenant à ma famille pour les vérifier. Ils disaient qu’ils devaient les intégrer à leur système informatique. Mon père était malade à ce moment-là. En juillet 2017, je suis allée là-bas pour demander nos documents, et j’ai découvert qu’ils avaient supprimé 17 m2 sur notre propriété. J’ai demandé pourquoi ils avaient fait cela et nous nous sommes querellés. J’ai refusé de prendre ces nouveaux documents, j’ai repris les anciens et je suis partie.
Vous avez donc cessé de vous occuper de cette question ?
En 2017, je travaillais dans le domaine de la culture. J’ai travaillé pour la Radio centrale chinoise et d’autres organismes gouvernementaux comme le département à la Culture. Ils devaient me remettre un prix pour mon travail. Je me suis alors rendue à Almaty le 9 septembre 2017, puis j’ai été rappelée à Ürümchi le 14 septembre par le département à la Culture du district de Saybagh pour signer des documents en vue de l’attribution du prix. Il s’agissait d’un prix décerné au niveau de l’État. Ils m’ont demandé ce que je voulais faire ensuite pour la population, si j’avais l’intention d’aider les gens pour qu’ils soient entrepreneurs. J’ai répondu que je voulais ouvrir un restaurant sur les terres que je possédais, et que j’utiliserais les terres agricoles voisines pour cultiver des produits biologiques et les utiliser dans le restaurant, que j’emploierai des personnes de la région.
Je voulais développer l’économie du village et attirer les touristes. Tout le monde a salué mes idées. Ils m’ont ensuite demandé si j’avais parlé aux responsables de mon village et j’ai répondu que non. Lorsque j’ai rencontré ces responsables et que je leur ai présenté mon projet, ils l’ont d’abord approuvé. Mais ils ont ensuite découvert que c’était moi qui avais écrit cette plainte relative à l’indemnité compensatoire des terres des éleveurs, et que j’avais défendu le certificat foncier de ma famille. Alors, ils ont refusé. J’ai réessayé à plusieurs reprises, mais ils ont toujours refusé, invoquant divers prétextes.
Puis je suis repartie pour Ürümchi. Ils ont commencé à s’inquiéter, pensant que j’allais à nouveau me plaindre aux autorités supérieures. Ils voulaient que j’arrête. Ils ont dit à mes proches que je devais m’excuser officiellement, par écrit, pour les accusations que j’avais portées contre le gouvernement local, sinon je serais envoyée en « études » [en rééducation]. J’ai refusé de m’excuser. Je leur ai dit que je n’avais rien fait de mal et que je n’avais pas à m’excuser. Mes parents m’ont demandé de faire ce qu’ils disaient, mais j’ai refusé. J’ai ensuite reçu un appel téléphonique du poste de police du district de Tianshan. Ils m’ont dit que ma résidence était enregistrée dans leur district, mais qu’ils avaient de bonnes nouvelles pour moi, que je pouvais, si je le souhaitais, changer de résidence et m’enregistrer dans le village de Banfangu. Cela rendait la procédure d’acquisition de terres dans le village beaucoup plus facile pour moi. Pourtant, lorsque je m’y suis rendue, ils ont refusé de transférer mon permis de résidence à Banfangu et m’ont forcée à me réenregistrer dans mon appartement du district de Saybagh, à Ürümchi. [...]
« Mon nom figurait sur une liste. J’avais les applications Instagram et Facebook installées sur mon téléphone »
J’ai dû me rendre plusieurs fois au poste de police pour ces procédures. Un soir, alors que j’y étais, ils ont demandé à vérifier mon téléphone. Ils ont vu que les applications Instagram et Facebook étaient installées sur mon téléphone [acheté au Kazakhstan où ces programmes sont préinstallés par défaut]. Je leur ai dit que je n’utilisais pas ces applications et que je n’avais pas de compte. Je leur ai expliqué qu’elles étaient déjà installées sur le téléphone lorsque je l’avais acheté à Almaty. Le policier a désinstallé les applications et m’a dit de ne pas les utiliser.
Peu après, deux personnes m’ont emmenée dans une cellule, au commissariat. Ils m’ont fait signer un certain nombre de documents et m’ont emmenée au Bureau de la Sécurité d’État du district de Tianshan. Là, ils m’ont encore fait signer de nombreux documents et m’ont fait apposer mes empreintes digitales. Lorsque j’ai dit que je n’avais rien fait de mal, et que je leur ai expliqué pourquoi Facebook avait été installé sur mon téléphone, l’agent du poste de police m’a dit que mon nom figurait sur une liste. Il m’a dit qu’il était désolé, mais qu’il n’avait pas le choix, mon nom était sur la liste. Ce qu’il pouvait faire, c’était envoyer des documents prouvant que j’avais bien travaillé et que je pouvais essayer d’expliquer ma situation là-bas [une fois internée]. Ils m’ont emmenée au centre de détention n° 3, puis au centre de détention n° 2 et de nouveau au centre de détention n° 3. Ils m’ont interrogée et m’ont dit que je n’avais pas le choix, qu’ils allaient enquêter pour savoir si des erreurs avaient été commises au cours de la procédure, et qu’ils reviendraient peut-être avec d’autres questions s’ils constataient des erreurs. Ils ne sont jamais revenus. Mon état s’est aggravé au fur et à mesure que j’étais enchaînée et menottée.
Une fois, le gouvernement du district d’Ürümchi est venu organiser un événement culturel [dans le centre de détention]. Des fonctionnaires sont venus et nous avons chanté devant eux. J’avais les cheveux gris et j’étais très mince. Quand je les ai vus nous regarder chanter, je me suis sentie très mal.
Quels chants chantiez-vous ? Était-ce « Sans parti communiste, pas de nouvelle Chine » ?
Oui, des chants comme ceux-là.
Le centre de détention d’Ürümchi n° 3 (乌鲁木齐市第三看守所) est un centre de détention provisoire récent, qui a succédé à l’institution qui se trouvait auparavant dans la commune de Liudaowan. Il était, avec le centre de détention n° 1 de Midong, l’un des plus grands de toute la région, avec une capacité d’environ 10 000 places. Bien qu’il a été construit en 2017-2018, il n’était pas à l’origine un centre de détention provisoire, mais plutôt un « Centre d’éducation et de formation professionnelle » de la ville d’Ürümchi (乌鲁木齐市职业技能教育培训中心), soit un « camp de rééducation », plus connu sous le nom de Dabancheng, sans doute le plus célèbre du Xinjiang. Il se distingue par sa très grande capacité d’accueil et a fait l’objet de nombreux reportages par la BBC ou Apnews. Connu également sous le nom de « Centre de détention provisoire de Xishan » (西山看守所), le centre de détention n° 2 d’Ürümchi (乌鲁木齐市第二看守所) est l’un des cinq principaux centres de détention de la ville. Il est situé dans le district de Saybagh et a fait l’objet d’une expansion importante en 2017-2018, avec l’ajout de deux nouveaux bâtiments pour les détenus. Une antenne du Bureau du procureur est également présente à l’intérieur du complexe.
Source : Xinjiang Victims Database
[Réarrangement du texte]
Combien de temps avez-vous passé dans les centres de détention n° 2 et n° 3 d’Ürümchi ?
Environ 4 mois.
Au total dans ces deux prisons ?
Oui, du 26 septembre 2017 au 3 février 2018.
Après cela, avez-vous été placée en camp de rééducation ?
Oui, jusqu’à ma sortie en octobre 2019.
Pourquoi vous ont-ils placée en détention ? Parce que vous aviez Facebook et Instagram sur votre téléphone la première fois qu’ils vous ont arrêtée ?
Oui. Plus tard, ils ont prétendu que j’avais téléchargé une photo d’un homme en train de prier. J’ai dit que je n’avais rien fait de tel et que je ne priais pas. J’ai également expliqué que je n’utilisais ni Facebook ni Instagram. [...] Je leur ai demandé de vérifier si je les avais utilisés. Instagram et Facebook sont-ils des outils de propagande terroriste ? De quel type d’outils s’agit-il ? Beaucoup de gens les utilisent, n’est-ce pas ?
Nous avions WeChat et n’utilisions que WeChat. Je n’avais pas le temps d’utiliser Instagram. Mon père était malade et j’étais occupée à l’emmener à l’hôpital. De plus, j’avais un travail très prenant. Je me demande pourquoi ils disaient qu’Instagram et Facebook étaient les outils du terrorisme. Ce n’était qu’un prétexte. Beaucoup de gens normaux les utilisent.
La Radio centrale kazakhe dispose d’un compte Facebook et CCTV [la télévision d’État chinoise] a elle aussi des comptes Facebook et Instagram. Ce n’est pas un crime pour eux d’utiliser ces applications. Mais si nous, nous les utilisons, cela devient un crime...
Oui, c’est comme ça. Une autre chose que j’aimerais mentionner, c’est qu’ils m’ont demandé d’avouer au moins un crime pour être libérée. J’ai dit que je n’en avais commis aucun. Ils m’ont suggéré de dire que j’avais modifié ma résidence officielle, ou que j’avais séjourné illégalement à l’étranger. J’ai refusé. Quand j’ai voyagé à l’étranger, j’avais une autorisation. Je me suis rendue au Bureau des migrations du district de Saybah et je leur ai demandé si j’étais autorisée à me rendre à l’étranger. Ils ont vérifié mon passeport. Lorsqu’en 2016 j’ai appris qu’ils confisquaient les passeports des gens, j’ai contacté les autorités du district de Tianshan et du comité de quartier où je vivais pour demander si je devais remettre mon passeport. On m’a répondu que ce n’était pas nécessaire. J’ai donc gardé le passeport chez moi.
« Impossible d’être libérée sans admettre mes crimes »
Mais ils m’ont dit que je ne serais pas libérée si je ne reconnaissais pas mes torts. J’ai répondu que je n’avais rien à avouer, que je n’avais rien fait de mal ! Un jour, ils ont apporté un morceau de papier avec la liste de mes crimes. Il y était écrit que j’avais « fait obstruction au service public ». Comme tout le monde confessait quelque chose, j’ai pensé que ce n’était peut-être pas si grave car ce n’était pas lié au terrorisme ou à la religion.
Chronologie de la détention
26 septembre 2017 - Janargul est convoquée par la police et placée en détention le lendemain (centres de détention provisoire n° 2 et n° 3 à Ürümchi).
3 février 2018 - Elle est envoyée dans en « études » (cf. lettre d’appel).
2 mars 2018 - Elle est envoyée à Dabancheng.
9 juillet 2019 - Elle est transférée dans un Centre de réforme par le travail situé dans le parc industriel du district de Midong.
18 octobre 2019 - Elle est libérée et autorisée à rentrer chez elle en raison de son mauvais état de santé. Les registres officiels de la police indiquent une date de détention initiale légèrement différente (12 juillet 2017).
Source : Xinjiang Victims Database
Ils vous ont obligée à avouer l’un des crimes de la liste ?
Oui, c’était comme ça. Il était impossible d’être libérée sans cela. J’ai signé le 6 avril 2019 et j’ai gardé le silence. Plus tard, ils nous ont obligés à écrire une déclaration. J’ai écrit que je n’avais pas bien compris ce que [les responsables] du district d’Ürümchi voulaient faire pour m’aider dans mes affaires. J’avais mal compris et j’ai dit que j’apprendrais de mes erreurs, que je coopérerais avec eux. Ils m’ont ensuite relâchée.
[Réarrangement du texte]
Quand avez-vous été arrêtée ?
Ils m’ont emmenée au Centre de transformation par l’éducation de Dabancheng le 2 mars 2018. J’y ai été enfermée. Un an plus tard, le 7 avril 2019, 47 personnes ont été emmenées dans un camp de travail. Ils m’ont emmenée dans un « centre de réforme par le travail » le 9 juillet 2019. Après quelques mois, le 18 octobre 2019, ils m’ont renvoyée chez moi. Mais je devais signer des documents tous les jours. Ils étaient grossiers. Ils m’interrogeaient tout le temps. J’étais si maigre que j’avais besoin d’aller à l’hôpital, mais ils ne m’ont pas laissée y aller. Et quand j’ai finalement pu y aller, les médecins ont refusé de m’ausculter. J’étais très malade, je vomissais et j’étais très maigre, mais le médecin disait que j’allais bien. Ils savaient déjà que j’avais une maladie.
Qu’est-ce que c’était ?
Je n’ai pas trouvé sa traduction en russe. Ça vient lorsque l’on manque d’iode, de sel dans le corps. Nous ne pouvions pas manger de sel, et on ne m’a pas permis d’être examinée, mais j’ai quand même trouvé le moyen de le faire parce que j’étais très malade. Je ne pouvais pas manger […] Mon taux d’iode était de 100, ce qui signifie que ma situation s’était détériorée. Lorsque le médecin a appris que j’avais séjourné dans un « centre d’études » [camp de rééducation], il s’est mis en colère et a refusé de me soigner. Il m’a expulsée de l’hôpital. J’ai utilisé les cartes d’identité de mes proches pour obtenir les médicaments nécessaires à mon traitement.
Quel hôpital vous a expulsée ?
L’hôpital de Médecine traditionnelle de la ville d’Ürümchi. Plus tard, j’ai voulu obtenir un certificat pour cette maladie chronique, mais j’ai découvert que mon dossier médical n’en faisait pas mention. Ils avaient écrit que je souffrais de dépression. J’ai demandé au médecin comment il avait pu diagnostiquer que j’avais des problèmes nerveux, alors qu’il était gastroentérologue. Il m’a répondu qu’il n’avait pas d’autre choix que d’écrire ça. Je lui ai dit qu’il n’avait aucune déontologie, et que les médecins ne devraient pas faire de différences entre les patients. Ils devaient respecter la déontologie et traiter tout le monde de la même manière. Puis je suis partie.
[Étiez-vous harcelée par les autorités ?]
À cette période, ils venaient m’interroger tous les jours. Ils m’empêchaient de sortir. Ils me demandaient quels types de problèmes j’avais dans la communauté de quartier (shequ). Si je leur parlais de mes problèmes, ils les ignoraient et me disaient que ce n’était rien. Si je disais que je n’avais pas de problème, ils insistaient pour que je leur parle de mes difficultés. Ils m’ont même dit qu’ils m’emmèneraient au poste de police si je ne leur parlais pas honnêtement de mes problèmes. Après tout cela, mon cœur battait très fort, tout le temps. Les médecins ne m’examinaient pas, parce qu’ils les informaient à mon sujet.
Quel genre de questions posaient-ils lorsqu’ils vous interrogeaient au poste de police ? Quel était votre crime selon eux ?
Ils me demandaient pourquoi j’avais « étudié » là-bas.
On appelle vos 2 ans et 23 jours de détention une « période d’étude » n’est-ce pas ?
Oui, c’est ça. Ils me demandaient pourquoi j’étais allée étudier.
« Mes parents, mes amis, mes voisins, tous étaient des espions potentiels »
Vous n’êtes pas allée étudier de votre plein gré. Ils vous avaient détenue n’est-ce pas ?
C’est ça. Je le leur ai dit. Je leur ai aussi demandé pourquoi ils venaient me voir tous les jours, toutes les semaines. Comme si cela ne suffisait pas de m’avoir fait « étudier » pendant 2 ans et 23 jours. Je leur ai dit que c’était eux qui causaient les problèmes. Une fois, pendant mon séjour en camp, alors que j’« étudiais », j’ai eu la chance de voir ce qui était écrit dans le dossier qu’ils gardaient sur moi, pendant un interrogatoire. Ils avaient essayé de me faire avouer, mais j’ai refusé et j’ai pleuré. Ils ont alors apporté mon dossier et m’ont montré ce qui y était écrit. Il était écrit que j’avais un différend financier avec le gouvernement d’Ürümchi. Ils ont dit qu’ils comprenaient ma situation et m’ont demandé d’admettre mes torts afin qu’ils puissent transférer mon prix, à hauteur de 5 millions de RMB sur le compte de ma société et que je puisse poursuivre mes activités8. Il s’agissait de fonctionnaires du district de Saybagh à Ürümchi. Puis ils ont arrêté de communiquer.
Pourquoi voulaient-ils donner 5 millions ?
C’était le prix que j’avais gagné, une récompense du gouvernement pour mon travail, un prix pour mon entreprise, mais je n’ai jamais reçu cet argent. Il a été attribué au Bureau des Finances du district de Saybagh. Je pense qu’il s’agit de l’argent alloué par le département régional à la Propagande.
Pourquoi voulaient-ils donner de l’argent à votre entreprise ?
Écoutez, je vous soupçonne de me contacter d’ici [de Chine]. Je l’ai déjà expliqué une fois. Je ne fais pas confiance aux gens. Je suis entourée de mauvaises personnes. Ils me mentent, ils me trompent. J’ai écrit une lettre à [un homme politique kazakh qui a soutenu sa cause]. Quant à vous, je ne sais pas si vous êtes plus âgé ou plus jeune que moi, si vous essayez sérieusement de m’aider ou si vous agissez en leur nom. Je ne sais rien. Je me méfie. Ils sont toujours venus me voir comme ça. Ils demandent à n’importe quelle personne proche de moi de m’espionner. Mes parents, mes amis, mes voisins, tous sont des espions potentiels. Ils savent qui me rend visite, quand, ce que je fais, à quelle heure, etc. C’est la vie que je mène. Vous devriez comprendre. [...]
[J’ai rencontré quelques difficultés avec des personnes travaillant au consulat kazakh d’Ürümchi]. Ici, un type nommé [nom supprimé] au consulat du Kazakhstan m’a repoussée au niveau de la poitrine, a appelé la police et m’a mise à la porte. Il avait gardé ma lettre pendant quatre mois. Il y a des gens bien au consulat qui comprennent vraiment ma situation et qui veulent m’aider. Mais comme leur patron est comme ça, je pense qu’ils n’ont rien pu faire. Il leur a fait inscrire mon numéro de téléphone sur une liste noire et lorsque je suis allée le voir, il a dit qu’il n’avait pas reçu ma lettre. Je lui ai demandé pourquoi il prétendait ne pas l’avoir reçue. Je savais qu’il l’avait reçue, car j’avais entendu dire que le ministère kazakh des Affaires étrangères l’avait déjà réceptionnée. Il a refermé sa porte et m’a ignorée.
« J’ai besoin de leur soutien pour quitter la Chine et aller au Kazakhstan »
Pourquoi vous êtes-vous rendue au consulat du Kazakhstan ? Quels sont les obstacles ? Pouvez-vous nous en parler ? Ne vous délivrent-ils pas de visa ?
J’ai besoin de leur soutien pour pouvoir quitter la Chine... Vous avez vu ma lettre ? J’en ai parlé au début. J’ai besoin d’une lettre du ministère des Affaires étrangères du Kazakhstan indiquant que j’ai une affaire urgente à régler au Kazakhstan. Ils disent qu’ils l’ont déjà envoyée deux fois, mais le consulat prétend ne pas l’avoir reçue. J’ai besoin de cette lettre pour récupérer mon passeport auprès des autorités chinoises, afin de montrer que j’ai une raison valable de demander mon propre passeport. Ils l’ont envoyée au consulat et je dois la récupérer auprès d’eux, mais ils devaient également en envoyer une copie au bureau des Affaires étrangères, ici. Ils ne l’ont pas fait non plus. Ils ne me l’ont pas donnée et ne l’ont pas envoyée au bureau. Ils prétendent n’avoir rien reçu et bloquent mes appels. Le 17 décembre 2020, j’ai même écrit une lettre au président [kazakh] pour lui demander de l’aide. Je n’ai pas explicitement parlé de ma situation, j’ai simplement demandé de l’aide en disant que je me trouvais dans une situation difficile. Mais il n’y a pas eu de réponse. C’est ça ma situation ! J’ai vécu cette épreuve alors que je n’ai rien fait. Je ne sais pas pourquoi cela s’est produit. Des personnes comme ça existent. Je dors seule et ils me demandent si je n’ai pas peur de dormir seule. Je réponds : de quoi aurais-je peur ? Aurais-je peur des monstres de mes rêves ? J’y suis habituée car je les ai vus en vrai, dans ma vie quotidienne. Voilà, c’est ça ma vie.
Une prison à ciel ouvert : vivre et travailler après la rééducation
« Chaque jour est fait de discriminations, de menaces et d’intimidations. Cela me rend nerveuse d’en parler »
Les six dernières années qui ont suivi ma libération n’ont pas été faciles. Chaque jour est fait de discriminations, de menaces et d’intimidations. Cela me rend nerveuse à l’idée d’en parler. Difficultés, difficultés financières, pressions psychologiques, etc. Aujourd’hui, les membres de ma famille m’apportent de la nourriture et des vêtements. Je n’ai pas les moyens d’acheter des vêtements. Parfois, je veux aller à un mariage et m’acheter de nouveaux habits, mais je ne peux pas demander cela à ma famille. En un mot, je n’ai rien. Si je veux travailler quelque part, et que l’employeur est intéressé, ils envoient quelqu’un sur place et les employeurs changent d’avis. Je ne peux travailler nulle part.
En été, je voulais travailler pour ma famille dans une zone touristique. Mais la police d’ici a coopéré avec la police de là-bas et nous devions subir un test de dépistage du Covid tous les jours. C’est eux qui vous déclarent positif et ne vous laissent pas sortir. Les gens venant prétendument de Pékin m’interrogeaient tout le temps. Ils me posaient des questions du type « Que pensez-vous de l’Amérique ? ». Ils me disaient également que je devrais les contacter si je me rendais un jour à Pékin. Ils m’emmenaient dans différents endroits et posaient avec moi pour des photos. Je savais pourquoi ils étaient là. Il s’agissait de Chinois han. Je suis sûre qu’ils ont été envoyés pour observer ce que je faisais, ce que je pensais. Ils avaient peur que j’aille à Pékin. Lorsque j’ai dit que j’irai à Pékin, ils ont vérifié tous les membres de ma famille, enregistré mes ancêtres et ma tribu. Récemment, il est devenu difficile d’aller à Changji, qui est pourtant très proche. Je n’ai pas toujours pu faire le test Covid, je devais parcourir 3 km pour cela. Nous devions le faire tous les jours.
J’ai pu travailler pendant deux mois environ, puis la ville a été bloquée pendant quatre mois. J’ai alors entendu dire qu’ils distribuaient un fonds de soutien de 300 RMB. J’ai voulu savoir si je pouvais en bénéficier. Mais à cause des restrictions de voyage, je n’ai pas pu retourner chez moi et j’ai dû rester chez mon frère. J’ai demandé à ma communauté de quartier d’origine si je pouvais demander cette aide, mais ils ont refusé, disant que je ne vivais pas vraiment là-bas. Le 2 ou 3 octobre 2022, le confinement a été levé et je suis retournée chez moi, mais on ne m’a pas laissée entrer.
[Pourquoi ?]
Je ne pouvais pas rentrer chez moi. Ils ne m’ont même pas permis de prendre mes vêtements. Trois gardes m’ont bloqué le passage, deux Ouïghours et un Chinois han. Ils m’ont dit que je ne pouvais pas partir. J’ai répondu que cela ne me dérangeait pas, que je resterai ici. C’est l’appartement de ma mère et je vis avec elle car je ne suis pas mariée. Puis ils m’ont forcée à repartir. Deux d’entre eux m’ont pris par les épaules et m’ont raccompagnée jusqu’à la porte de l’immeuble. Deux mois plus tard, c’était l’hiver et mes vêtements chauds étaient dans cet appartement. J’ai dû alors contacter la police et leur dire où se trouvaient mes vêtements. Finalement, ils m’ont laissé récupérer mes affaires. J’étais furieuse ! Je leur ai demandé pourquoi ils contrôlaient tout. J’ai récupéré mes vêtements et je suis rentrée chez ma mère. Où pouvais-je aller ? Ils m’ont forcée à vendre ma propre maison.
[Comment cela a-t-il été possible ?]
J’ai acheté ma maison avec un prêt hypothécaire en 2009 et il devrait être achevé en 2029, sur vingt ans. J’ai pensé que c’était une bonne chose d’acheter une maison de cette manière, plutôt que de payer en une seule fois. C’était une maison à deux étages : je travaillais au premier étage et j’habitais au deuxième. […] Nous avons ouvert nos bureaux près de la station de télévision, dans le district de Tianshan. Dans le studio, nous enregistrions des actualités et des chansons. Nous faisions également du doublage et réalisions des programmes de radio et de télévision. Nous travaillions avec des organisations gouvernementales comme la radio kazakhe à Pékin, la télévision locale et les stations de radio locales. Nous organisions également des concerts.
Lorsque je suis revenue du camp, le crédit de la maison n’avait pas été payé pendant deux ans. Ils ont dit que je n’avais pas payé et m’ont forcée à la vendre au gouvernement à bas prix. J’ai protesté en disant que c’était eux qui m’avaient emmenée et gardée pendant deux ans. J’ai dit que c’était mon seul bien et que j’en avais vraiment besoin. Mais ils s’en fichaient. Finalement, ils m’ont dit que si je voulais récupérer mon passeport, je devais payer mes dettes. J’ai dû payer. J’ai utilisé l’argent de ma maison pour payer les dettes accumulées en deux ans, comme l’hypothèque, les dettes bancaires, le salaire de mes employés, etc. Après avoir payé mes dettes, il me restait un peu d’argent, mais je l’ai utilisé pour mes propres dépenses, car je n’avais pas le droit de travailler. Maintenant, je n’ai plus d’argent. Je compte désormais sur ma famille. Mes proches sont épuisés mentalement, car ils les dérangent aussi beaucoup.
« Je ne pouvais plus penser à la réputation du pays »
Voilà ce que je vis. J’ai déjà trop parlé. J’ai répété mon histoire des centaines de fois. Je suis dans une situation difficile. Ils continuent de venir s’enquérir de ma situation. Je leur demande d’arrêter. S’ils ont besoin d’informations sur moi, ils n’ont qu’à s’adresser à la police, au bureau de la Sécurité d’État ou au bureau de la Culture. Tout est là. Je n’en peux plus et j’ai le cœur fragile. Je l’ai déjà dit auparavant. Avant, j’arrivais à gérer la situation en pleurant pour faire sortir mon malaise. Aujourd’hui, je ne peux même plus le faire. J’ai de la tachycardie sur plusieurs jours et je ne peux même pas aller voir un médecin. Après tout cela, j’ai décidé que je ne pouvais plus penser à la réputation du pays. Je veux raconter mon histoire avant de mourir, je veux la dire à voix haute.
Lorsque je suis revenue de mes « études » [camp de rééducation], lorsque j’ai été autorisée à rentrer chez moi, ils ont pris mon passeport et m’ont demandé de leur remettre l’acte de ma propriété. J’ai trouvé quelques subterfuges et n’ai pas remis ce document. Ils m’ont ensuite demandé le permis de mon entreprise. Je leur ai donné. On m’a infligé une amende en me disant que le reçu avait été perdu au service des impôts. J’ai dû m’adresser à de nombreux organismes gouvernementaux pour résoudre le problème. Lorsqu’ils m’ont demandé mon passeport, je le leur ai donné, et avec le permis. Mais je ne leur ai pas donné l’acte de propriété.
Je vois... Et votre objectif maintenant est de récupérer votre passeport et de partir pour le Kazakhstan ?
Oui, je n’ai plus rien à faire ici. Je veux aller vivre là-bas. J’ai perdu tout espoir ici. Ils m’interrogent à chaque étape et me maltraitent. Je finis par pleurer dans les bureaux du gouvernement. Lorsque je mange au restaurant, ils essaient de m’empoisonner ou, au moins, de me rendre malade en mettant des choses dans ma nourriture. Ils m’ont empoisonnée trois ou quatre fois. J’ai été empoisonnée et j’ai eu de la fièvre. J’ai failli mourir.
« Le problème, c’est que mon visage était enregistré partout »
Il y a des caméras à reconnaissance faciale partout. Après ma libération, où que j’aille, les machines reconnaissent mon visage et une alerte se déclenche, puis quelqu’un s’approche de moi. Je pense que cela a également affecté ma santé. Ils m’ont dit qu’ils retireraient mon visage de la liste noire, puis plus tard, ils ont voulu que j’aille en parler à la police. Le problème, c’est que mon visage était enregistré partout. Quand je vais dans un centre commercial, mon visage est signalé et une alerte se déclenche. On me fouille partout, y compris mes chaussettes. Je les ai suppliés d’arrêter. C’est tellement gênant et humiliant, tout le monde vous regarde comme une criminelle. Je m’énerve. Ils attendent que je m’énerve. À chaque fois, je me mets en colère et je pleure. Ils me disent qu’ils vont l’enlever, mais ils ne l’ont toujours pas fait. Je suis allée au gouvernement central, j’ai écrit à Chen Quanguo, je suis allée au consulat du Kazakhstan à plusieurs reprises et là aussi j’ai pleuré. J’ai peur d’être emmenée. Ils peuvent vous détenir arbitrairement et vous faire disparaître. Il se peut qu’ils observent et écoutent notre conversation.
Ils écoutent... Votre conversation avec nous est une garantie pour votre sécurité. Nous ne sommes pas contre le gouvernement chinois. Nous n’avons pas de pensées séparatistes. Ce que nous demandons, c’est de laisser les Kazakhs tranquilles dans leur patrie, de ne pas les traiter mal, de les laisser partir s’ils veulent s’installer au Kazakhstan...
Laissez-moi terminer ce que je disais... Ils sont en infraction avec la loi. Chen Quanguo a été affecté à un autre poste à Pékin et il n’est plus le secrétaire du Xinjiang. Il a été remplacé par Ma Xingrui. Ils ont retiré mon nom de la liste noire après l’arrivée de Ma. C’est le seul avantage que j’ai obtenu. La discrimination et la cruauté sont toujours là. Seul celui qui en a fait l’expérience peut réellement le comprendre.
« J’ai réalisé un programme avec les chants propres aux Kazakhs de Chine »
Votre histoire a été publiée au Kazakhstan et le monde entier en a maintenant connaissance. Je l’ai immédiatement traduite en anglais. Vous avez été publiée dans les médias internationaux, vous êtes donc au grand jour. Vous avez déjà raconté votre histoire principale. Comment pouvons-nous trouver les programmes que vous avez réalisés, que ce soit pour la radio centrale ou pour la radio d’Ürümchi ? Existe-t-il un lien vers ces programmes ?
Je ne l’ai plus maintenant. Cela fait cinq ans que j’ai cessé de faire ce programme, il a cessé d’être diffusé.
Ne sont-ils pas disponibles sur internet ?
Ils étaient sur internet, mais je ne suis pas sûre que vous puissiez les retrouver maintenant.
Pouvez-vous me les envoyer si vous les trouvez ?
L’un d’entre eux s’intitulait « Saira dombyra », c’était diffusé à 10 heures du matin et rediffusé le soir pendant deux heures. J’ai réalisé plus de 1 000 heures de programme au total. Ça a été rediffusé à plusieurs reprises. J’ai été la première à montrer une danse appelée qarajorga sur scène avec un orchestre. J’ai réédité des chants des années 1980. J’ai réalisé un programme avec des chants spécifiques aux Kazakhs de Chine. Mes programmes sur l’unité ethnique ont aussi été diffusés à la radio ouïghoure.
Je suppose qu’ils sont toujours sur le web…
Vous pouvez y jeter un coup d’œil. Je n’ai pas fait de recherches. Par ailleurs, les Kazakhs de Chine ont préservé une langue pure et leurs chants sont uniques. Même les Kazakhs du Kazakhstan reconnaissent que les chants des Kazakhs de Chine ont leur beauté singulière. J’avais l’intention d’organiser régulièrement des concerts. Je voulais contribuer à la sauvegarde de la culture des Kazakhs de Chine. C’était mon rêve. Parmi mes pairs, j’étais celle qui connaissait le plus grand nombre de chants traditionnels, j’étais celle qui s’était le plus penchée sur la question. Je chéris chacun de ces chants. J’avais tout planifié dans mon esprit, y compris de savoir qui interprèterait quel chant... Je ne comprends pas pourquoi ils ne me laissent pas partir. Est-ce que ce que j’ai fait est une mauvaise chose ? Pourquoi ne s’occupent-ils pas de leurs affaires et ne me laissent-ils pas m’occuper des miennes ? Ils ne m’écoutent pas quand je leur dis cela, et se contentent de se moquer de moi.
« J’ai failli perdre la vie, j’ai décidé de parler au lieu de mourir en silence »
[Réarrangement du texte]
Voulez-vous que je publie notre conversation d’aujourd’hui ? Tout le monde vous connaît déjà.
Oui, postez-la.
Êtes-vous d’accord pour que je la publie ?
Je le suis.
N’oubliez jamais que vous n’êtes pas une criminelle.
C’est pour ça que je n’ai pas peur. Parce que je ne suis pas une criminelle. J’ai soulevé la question de notre population de façon neutre. Ils l’ont déformée. Ils m’ont tout pris, y compris ma santé ; ils m’ont laissé à l’état de mendicité. J’ai failli perdre la vie et j’ai donc décidé de parler au lieu de mourir en silence. Je ne change pas facilement d’avis. Je suis une personne têtue. Une fois que j’ai pris ma décision, je m’y tiens. Le seul moyen de me faire changer d’avis serait probablement de me faire boire quelque chose de toxique. Qui sait, je ne peux pas exclure que cela ne se produise pas. Ils pourraient menacer de faire pression sur mes proches ou même leur faire dire du mal de moi. Ce que j’ai dit dans cette conversation est la vérité - cela ne changera jamais.
En d’autres termes, vous n’avez pas l’intention de vous empoisonner ou de vous suicider, n’est-ce pas ?
Non. Ils seraient trop contents que je me tue.
Très bien, c’est la réponse que j’attendais. C’est très important de le dire, parce qu’ils pourraient vous tuer et déclarer que vous vous êtes suicidée. Vous n’avez pas de telles intentions, n’est-ce pas ?
Non. Je veux vivre et voir beaucoup de belles choses encore. Je veux emmener ma mère au Kazakhstan qu’elle voulait voir. Tous ces problèmes nous ont empêchées de visiter le pays. Elle est triste de ne pas encore être allée au Kazakhstan. Parfois, elle me le dit. Je leur ai dit qu’il existe des accords diplomatiques entre les deux pays qui permettent de rendre visite à la famille, ou de se rendre dans l’un ou l’autre pays en cas d’urgence. Je leur ai demandé pourquoi ils ne les appliquaient pas. Ils ne m’écoutent pas.
Janar, prenez soin de vous. Soyez forte. Soyez courageuse. Envoyez-moi un SMS à tout moment et je vous appellerai.
D’accord.
Notez mon numéro de téléphone dans un endroit secret. Ils pourraient l’effacer de votre téléphone.
Je l’ai.
Effacez les messages que vous m’avez envoyés.
Ils me surveillent de toute façon. Ils peuvent tout voir. Merci. Prenez soin de vous.
A bientôt.
Épilogue : arrestation le 10 février 2023
Janargul Jumatay a été arrêtée au domicile de sa sœur par deux policiers du district de Saybagh de la ville d’Ürümchi qui, selon un témoin, sont entrés de force dans la maison et l’ont traînée dehors, bien qu’elle ait résisté. Ils ne lui ont pas permis de prendre sa veste. Ils lui ont confisqué son téléphone. Rien n’indique qu’elle ait été menottée ou cagoulée lors de son arrestation. Il est très probable qu’elle ne l’ait pas été. Un certain nombre de personnes se trouvaient dans la maison lors de l’arrestation. Outre Jarnagul et sa sœur, les enfants de cette dernière et sa mère, âgée et malade, étaient également présents. Cette dernière se serait évanouie lorsque Jarnagul a été emmenée. Les policiers qui l’ont arrêtée faisaient partie du Département à la Sécurité d’État de Saybagh et ont conduit une heure (56 km) jusqu’à Bayangu pour l’arrêter, puis ils l’ont ramenée au poste de police du district de Saybagh, à Ürümchi. Sa détention a été confirmée par Shohret Hoshur de Radio Free Asia qui a appelé le poste de police et a reçu la confirmation que Jarnagul était détenue ici, et que la mère, la sœur aînée et les deux frères de Jarnagul avaient été emmenés pour interrogatoire dans les jours qui ont suivi l’arrestation.
Biographie de Janargul
Jarnagul nait en 1977 dans une famille d’éleveurs kazakhs du village de Biyangu, dans les montagnes près d’Ürümchi, dans la Région autonome ouïghoure du Xinjiang (RPC), et elle grandit en aimant la musique et la danse. Elle interprète des chants kazakhs traditionnels du Xinjiang. En 1999, elle part au Kazakhstan pour étudier le journalisme et travaille pendant de nombreuses années pour les télévisions et radios kazakhes et chinoises, créant sa propre société de médias et assurant des échanges culturels de part et d’autre de la frontière.
Dans les années 1990 et 2000, la communauté d’éleveurs à laquelle appartient Jarnagul Jumatay est dépossédée d’une grande partie de ses pâturages lorsque la construction d’un barrage hydroélectrique et l’expansion de l’agriculture moderniste exigent de l’espace. Jarnagul se bat pour que les éleveurs soient correctement indemnisés et porte plainte, avec un certain succès auprès des autorités de Pékin, puisque les éleveurs obtiennent nettement plus que ce qui leur a été initialement promis. Cependant, une partie seulement de l’argent parvenient aux éleveurs et les plaintes répétées de Jarnagul concernant la corruption du système génèrent des tensions permanentes entre elle et les fonctionnaires locaux.
En 2017, Jarnagul reçoit une subvention du gouvernement chinois pour son travail culturel. On lui promet 5 millions de yuans pour les projets futurs de son entreprise de médias. Elle se trouve alors au Kazakhstan, lorsqu’elle est rappelée à Ürümchi pour signer les documents nécessaires à l’obtention de la subvention. À son arrivée à Ürümchi, elle est arrêtée et maintenue en détention dans différents établissements pendant plus de deux ans.
Après sa « libération », Jarnagul continue d’être harcelée et ciblée par les autorités locales et la police. Elle se voit refuser l’accès aux services médicaux et aux offres d’emploi au motif qu’elle avait été emprisonnée. Elle a écrit de nombreuses lettres aux autorités pour obtenir la levée de ces restrictions et demande de l’aide afin de reprendre son activité. Elle tente également de récupérer son passeport pour se rendre au Kazakhstan.
Comme tout cela échoue, elle écrit en décembre 2022, désespérée, une lettre à un ami et ancien collègue au Kazakhstan qui, avec son accord, la transmet à un homme politique du pays en lui demandant de la publier sur l’internet kazakh. C’était un appel à l’aide en provenance de Chine. Des militants kazakhs des droits humains à Almaty, membres de l’association Ata Jurt, répondent à sa lettre et prennent contact avec elle. C’est à cette occasion qu’elle leur raconte son histoire et accepte d’être enregistrée pour une diffusion sur YouTube. La police chinoise la menace alors d’arrestation si elle n’est pas admise « de son plein gré » dans un service psychiatrique, ce qu’elle refuse. Elle s’enferme dans son appartement et s’adresse aux médias internationaux et aux militants des droits humains pour que son histoire soit largement racontée dans l’espoir de dissuader le gouvernement de l’arrêter.
Pendant plus d’un mois, malgré les menaces, elle reste en liberté mais continue d’être harcelée et intimidée par le gouvernement local et la police. Dans le même temps, elle peut faire une demande de passeport qu’elle espère recevoir fin janvier 2023. La date est repoussée, mais elle reprend confiance, persuadée qu’elle ne sera pas arrêtée et qu’elle a le soutien de l’ambassade du Kazakhstan à Pékin. Son histoire est diffusée sur plusieurs plateformes médiatiques et elle obtient des contacts avec des organisations de défense des droits humains, des universitaires et des journalistes.
Début février, elle décide de se rendre dans sa ville natale pour un mariage et voir ses frères et sœurs. Au cours de ce voyage, le 10 février 2023, à sept heures du soir, elle est arrêtée au domicile de sa sœur aînée dans le village de Biyangu, où elles ont grandi. Son arrestation est confirmée par sa sœur aînée par téléphone à plusieurs journalistes et chercheurs le lendemain.
Depuis, nous n’avions plus de nouvelle de Jarnagul ou de ses proches, jusqu’à ce qu’une personne de son village vivant au Kazakhstan nous informe, en septembre 2023, que « pendant le printemps », Jarnagul et sa sœur aînée sont détenues et que sa mère est tombée gravement malade. Nous ne savons rien de leur situation, ni de leur état depuis lors. En septembre 2023, aucun dossier judiciaire concernant Jarnagul n’apparait sur les pages du gouvernement chinois ni aucune information concernant un éventuel procès, une condamnation ou une libération. Au 27 octobre 2025, il n’y a toujours aucune nouvelle9.
Brève biographie de Janargul Zhumatay
1975 - Jarnagul Jumatay naît dans le village de Biyangu, près d’Ürümchi.
1997 - Elle déménage à Ürümchi avec sa famille.
1999 - Elle s’installe à Almaty pour ses études.
2008 - Elle retourne à Ürümchi.
2008 - Elle crée sa propre société de médias et travaille pour la télévision et la radio au Kazakhstan et en Chine.
2010 - Elle est impliquée dans la défense des droits des éleveurs kazakhs et le dépôt des plaintes concernant une véritable compensation foncière, et obtient gain de cause.
2017 - Le gouvernement chinois lui accorde une subvention de 5 millions de RMB.
2017 - Lorsqu’elle rentre pour signer les documents relatifs à cette subvention, elle est détenue.
2017-2019 - Elle passe plus de deux ans en camp de rééducation.
2019 - Après sa libération, elle n’est pas en mesure de trouver un emploi ou d’accéder aux services et aux droits de base étant considérée comme une ancienne détenue.
2020-2022 - Jarnagul écrit plusieurs lettres aux autorités du Xinjiang, notamment à Chen Quanguo, alors premier secrétaire du parti, pour demander de l’aide, lui permettre de travailler ou de quitter le pays.
2022 décembre - Jarnagul s’adresse à des amis au Kazakhstan pour obtenir un soutien. À sa demande, ses amis publient sa lettre sur un site kazakh.
29 décembre 2022 - l’organisation de défense des droits humains Ata Jurt à Almaty s’entretient avec Jarnagul par téléphone et publie avec son consentement un enregistrement de leur conversation sur YouTube.
2 janvier 2023 - Jarnagul accorde des entretiens à plusieurs chercheurs et journalistes étrangers. Son histoire est présentée dans la presse internationale.
10 février 2023 - Jarnagul est arrêtée au domicile de sa sœur, près de l’endroit où elle a grandi. Elle est emmenée et détenue au poste de police de Saybagh à Ürümchi. Quelques jours plus tard, sa sœur Nazgul, sa mère et ses deux frères sont également arrêtés.
Mars 2023 - Amnesty International lance une action urgente (anglais et français).
Sources d’information et couverture par les médias
https://www.youtube.com/watch?v=y6Bmn_7SB7Y (30/12/2022)
https://shahit.biz/eng/#48985
https://shahit.biz/supp/48985_8.pdf (Appel téléphonique RS)
https://shahit.biz/supp/48985_21.pdf (arrestation)
De nombreux médias ont fait état de la situation de Janargul Jumatay :
Lettre de Janargul Jumatay aux autorités locales du printemps 2021, reproduite par IPK Media : https://ipkmedia.com/191837/
Mention dans les médias locaux (May 2017) : https://archive.ph/AVoYO
Allemagne
Deutsche Welle : https://www.dw.com/zh/再教育营获释后又遭新疆政府威胁-哈萨克女求援/a-64334219
Spiegel : https://www.spiegel.de/ausland/china-aktivistin-offenbar-in-xinjiang-festgenommen-a-f09dbdac-a57f-433c-a444-22c59211c34c ; https://www.spiegel.de/international/world/a-victim-of-repression-in-xinjiang-awaits-next-chapter-in-life-i-want-to-live-a-504838df-04a5-4fef-9802-351efd35546b
États-Unis
Bitter Winter : https://bitterwinter.org/zhanargul-zhumatai-a-dramatic-interview/ ; https://bitterwinter.org/zhanargul-zhumatai-i-just-want-to-leave-china/
Bloomberg : https://www.bloomberg.com/news/articles/2023-02-15/china-detains-ethnic-kazakh-activist-in-xinjiang-scholar-says
Radio Free Europe : https://www.rferl.org/a/ethnic-kazakh-xinjiang-sos-bid-to-escape-arrest-china/32212570.html ; https://www.rfa.org/uyghur/xewerler/janargul-jumetay-01092023173726.html
The Diplomat : https://thediplomat.com/2023/01/no-escape-camp-survivor-describes-life-under-house-arrest-in-xinjiang/
Coalition for Women in Journalism : https://www.womeninjournalism.org/threats-all/china-journalist-zhanargul-zhumata-pleads-for-freedom-cfwij-demands-the-chinese-government-ceases-its-ruthless-clampdowns-on-journalists
Kazakhstan
Vlast : https://vlast.kz/novosti/53373-etniceskoj-kazaske-v-sinczane-zanargul-zumataj-ugrozaut-arestom-za-obsenie-s-serikzanom-bilasem.html
