On ne cite souvent de lui que son essai sur le cinéma1 ou son étude sur Offenbach comme figure du Second Empire2. Pourtant, selon Jean-Martin Rabot, Kracauer a laissé derrière lui « de l’argent liquide qui coule de main en main au point qu’il est impossible d’en fixer sûrement l’origine »3. Siegfried Kracauer est donc une figure tutélaire de la sociologie, peut-être le plus connu des auteurs non connus, ayant marqué l’histoire de la discipline, mais restant trop rarement cité et, certainement, trop rarement lu. « Je suis un abîme et sans appui comme un petit garçon. Jamais je ne serai un homme mûr », confessait-il à Adorno4, trahissant une sensibilité prompte à sentir le monde et propice à une « imagination sociologique » hors du commun. Loin des écrits théoriques parfois abscons de la première École de Francfort dont il fut pourtant proche, Kracauer a proposé une sociologie sous formes de « miniatures »5, chroniques publiées dans le Frankfurter Zeitug, journal emblématique de la démocratie weimarienne. Rédigés de 1925 à 1932, ces textes ont été rassemblées en 1964 sous le titre Straßen in Berlin und anderswo, traduits en Français en 1995 chez Gallimard et réédités en 2016 en format poche aux éditions Les Belles Lettres.
Saisir le quotidien : pour une phénoménologie de la banalité
Né en 1889 dans une famille juive allemande, Kracauer est architecte de formation. Au lendemain de la Première Guerre Mondiale, il abandonne vite cette première carrière pour se consacrer à la philosophie et la sociologie. Il suit alors le séminaire privé de Georg Simmel, et rencontre les grandes figures de ce qui deviendra l’École de Francfort, W. Benjamin, E. Bloch, ou T. Adorno qu’il initiera à la philosophie et avec lequel il entretiendra une amitié amoureuse dont on peut lire les traces dans leur correspondance6. De l’enseignement de Simmel, il gardera « d’abord l’attention portée à la surface des choses, des phénomènes, des comportements, dans leur extrême diversité, et à ce qui se révèle, à travers elle, des formes, c’est-à-dire des schèmes d’intelligibilité d’une société »7. Cette expérience du quotidien, il la retranscrit dans une écriture fragmentaire qui n’est pas sans rappeler les Mythologies de Roland Barthes ou les promenades urbaines d’Elijah Anderson8. Ces chroniques sont donc des errances, sous une forme qu’il qualifie de « littérature sociologique » dont le but est « d’activer tous les participants de l’expédition en vue de la transformation de cette réalité »9. En cela, ces vignettes ethnographiques ne sont pas seulement énigmatiques, descriptives ou anecdotiques, elles servent un projet théorique et politique : celui d’une sociologie critique qui dévoile et rend le monde « transparent comme du verre »10. Une partie de ces chroniques sont rassemblées en 1930 dans un autre recueil, Les Employés, dans lequel Kracauer pressent l’importance de cette nouvelle classe sociale et le rôle qu’elle va jouer dans la montée du nazisme. S’il se soumet, en bon sociologue, au travail de recherche et de documentation, Adorno lui fait alors ce commentaire : « J’ai comme l’impression qu’étant donné ta manière spécifique de voir les choses, il serait peut-être plus approprié de t’en tenir à ce que tu saisis de façon immédiate et qui, par là, est définitivement formé »11.
Siegfried Kracauer devient alors l’« étrange réaliste »12, glanant les faits comme « un chiffonnier », « ramassant avec son bâton des lambeaux de discours et des bribes de paroles »13. Loin des commentaires théoriques et parfois obscurs, Kracauer donne corps aux concepts, laissant sa plume aller à la « rêverie » que lui suscitent les lieux, les objets, les individus, les ambiances. Et c’est dans cette surface des choses, dont le commentaire est réduit à sa portion la plus congrue, que l’auteur donne du relief et de la lumière à sa pensée sociologique. En d’autres termes, et pour reprendre une formule de Bourdieu, si le concept « condense » sous forme de « schèmes très abstraits […] des choses très concrètes »14, Kracauer propose de dé-condenser en donnant à voir, singulièrement, le monde vivant (Lebenswelt).
Décrire le Lebenswelt
C’est donc le monde vivant et plus précisément son époque que Kracauer dépeint dans cet opus, divisé en quatre parties : les « rues », les « lieux », les « choses » et les « gens ». Comme un impressionniste, il offre, point après point, une image de son temps qui se recompose au fil de la lecture. Il dépeint les lumières de la ville se reflétant sur « l’église dédiée à l’empereur Guillaume ». Si l’édifice « fait de l’effet » le jour, il devient le miroir du « chaos des tubes de néons qui brillent » le soir15. Kracauer nous promène dans « les rues droites de la société bourgeoise [aspirant] à des assurances qui lui offrent une garantie au-delà de l’instant présent »16 ; ou dans la « rue du bazar » où le « peuple pousse à l’air libre », rue « remplie de soleil, même quand il ne brille pas » et de « magasins ouverts [dont] les marchandises se pressent à l’air libre »17 ; ou encore dans un bar de Nice où les visiteurs, une fois entrés, « se dépouillent des signes de leur dignité sociale et se transforment en nomades vagabonds. Comme les termes des mots croisés, ils se dressent les uns à côté des autres, à la fois semblables et isolés »18.
Mais, en premier lieu, c’est du désenchantement du monde que traite Kracauer, des bouleversements liés à la modernité et de l’expérience phénoménologique qu’il en fait au gré de ses observations : dans la célèbre avenue berlinoise Kurfüstendamm, la moindre échoppe ou le premier salon de thé sont voués à disparaître et tout ce qui reste est destiné à l’obsolescence ou à la mort. Ainsi, « il vieillit vite, celui qui fraie trop étroitement avec le temps »19. De même, le temps des passages lui semble révolu, à l’instar du passage des Tilleuls, à Paris : ces « lieux de transit », où tout ce qu’on « considérât comme imprésentable ou comme contraire à la vision du monde officielle, trouvait refuge » a été écrasé « sous la masse de béton de somptueuses constructions nouvelles »20. Restent les souterrains, passages où l’on se presse pour esquiver le mendiant ou le vendeur de bretzels. Et pour se consoler, l’auteur songe à des « constructions meilleures, plus belles, dont les matériaux ne se composeraient pas seulement de fer et de briques, mais aussi, en un certain sens, d’hommes »21.
Au final, c’est peut-être la contemporanéité du propos qui est la plus surprenante : la froideur des « bureaux des placements » qui laissent percevoir mieux que toute statistique ou que tout commentaire la place qui est donnée aux chômeurs22 ; ou encore la fascination qu’exercent sur nous les choses, à l’instar de la machine à écrire que l’auteur se met à aimer « pour sa perfection » et qui, bientôt, « compta davantage pour moi qu’une femme ou que mes amis »23. Chronique croquignolesque que celle de cette machine, qui pourtant n’est pas sans rappeler le fétichisme de la marchandise ou « le reniement des fins et leur engloutissement par les moyens techniques »24. Car c’est certainement là tout l’intérêt de Kracauer pour l’ethnographe ou le sociologue d’aujourd’hui, une écriture légère – ô combien littéraire et agréable à lire – qui constitue un mode d’appréhension et de description du monde : « [l]es images en trois dimensions sont les rêves de la société. Chaque fois que le secret d’une image de ce genre est découvert, c’est le fond même de la réalité sociale qui se manifeste »25.
Trente ans après ces chroniques du Frankfurter Zeitung, Kracauer proposa, dans un ouvrage resté inachevé, une réflexion sur l’histoire26 et sur la façon dont il est possible de rendre compte du monde vécu, désordonné, incohérent et contradictoire. Il est alors illusoire de penser l’appréhender « dans sa totalité puisque cette totalité, précisément, n’existe pas »27. L’historien, comme le photographe – et l’ethnographe, pourrait-on dire – est un « producteur d’images » à travers lesquelles il offre « une rédemption de la réalité »28.
Le sociologue de l’exterritorialité
Sociologue de l’exterritorialité, au sens propre – il fut contraint à l’exil à partir de 1933 et resta jusqu’à la fin de sa vie un Hotelmensch29 – comme au sens figuré – il fut en marge des courants théoriques sur lesquels il exerça, pourtant, une influence considérable –, Kracauer est la figure de l’étrange ou de l’étranger qui appréhende le monde par l’expérience sensible, expérience qu’il retranscrit dans une langue qu’on a envie de lire, de relire et de faire lire. L’entrée dans l’ethnographie urbaine et contemporaine par Kracauer est certainement des plus invitantes et stimulantes, car les images et les bruits des rues qu’il nous offre sont des photographies qui, près d’un siècle plus tard, ne semblent pas avoir jauni : « Aujourd’hui je crois que ce ne sont pas les gens qui crient dans ces rues mais les rues elles-mêmes qui hurlent. Quand elles ne peuvent plus le supporter, elles proclament leur vide. Mais en réalité, je n’en suis pas vraiment sûr »30.
