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L'Ethnographie

Tiziana Leucci, Claude Markovits, Marie Fourcade (coord.), L’Inde et l’Italie. Rencontres intellectuelles, politiques et artistiques, Paris, Editions de l’EHESS, coll. « Purusartha », 2018, 324p.

Catherine Servan-Schreiber

Mars 2020

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1Sait-on que des maçons et orfèvres italiens collaborèrent à la construction du Taj Mahal ? Sait-on que le Mahatma Gandhi nomma sa revue « Young India » en référence au journal « Giovine Italia » de Mazzini ? Sait-on que le combat pour le Risorgimento a inspiré la lutte anti-britannique en Inde, au même titre que le modèle irlandais ? Sait-on que derrière la célèbre théorie historique des « Subaltern studies », se profile l’influence de Gramsci ? Et sait-on qu’à l’heure actuelle, dans une large frange de l’Italie rurale, c’est une main d’œuvre indienne sikh, venue du Punjab, qui a remplacé les fameux escadrons de mondines, ces ouvrières agricoles incarnées par la provocante Silvana Mangano, dans le film Riz amer ? De tels exemples se multiplient (pourtant) à l’infini…

2Dans le sillage du livre dédié aux « Passeurs d’Orient », par François Gros en 1991, l’ouvrage collectif de la collection Purusartha « L’Inde et l’Italie. Rencontres intellectuelles, politiques et artistiques », retrace 200 ans de relations entre ces deux pays. Mais il va bien au-delà de la piste orientaliste, par sa démarche d’inclure des mises en perspective relevant des sciences de l’éducation comme de l’histoire du cinéma. De plus, tout en établissant la longévité d’une relation historique, le volume rejoint le point de vue de l’ethnologue à travers une réflexion poursuivie dans plusieurs des articles sur « le principe d’accommodation ». Une des premières surprises est toutefois de comprendre que ces relations passent… par le Portugal, révèle le spécialiste de l’histoire connectée qu’est Sanjay Subrahmanyam.

3Car l’Italie a établi une relation avec l’Inde sur la longue durée, déjà engagée sous l’empire romain, mais qui prendra de l’ampleur entre les XIIIème et XVème siècles, par l’essor des voies commerciales maritimes et le rôle de ports tels que Venise ou Gênes. Deux hypothèses s’affrontent à ce sujet. L’une est liée à l’établissement d’une pax mongolica, qui va permettre l’accès à des pays tels que l’Iran ou l’Inde, et l’autre, à laquelle S. Subrahmanyam est plus favorable, met en lumière les nouvelles techniques émergeant dans les milieux urbains. Il en prendra pour exemple le destin de ce marchand génois Jacopo da Genova, dans les années 1320, ou celui du marchand vénitien Niccolo’ de’ Conti, dans les années 1420. Mais l’histoire se complique quand le Portugal renforce son pouvoir et ses interventions dans l’océan Indien, et l’on suit l’évolution de cette relation concurrentielle dans laquelle, pour « corser » les choses, une connexion avec l’île de beauté n’est pas exclue.

4Quittant le rôle pionnier du commerce engagé par l’ouverture de voies maritimes, nous entrons alors dans le monde méconnu de la contribution de savants italiens à la découverte, la compréhension et la transmission de la culture indienne. En effet, si les travaux de savants orientalistes anglais, tel James Todd ou George Grierson, français tels Sylvain Lévi ou Jules Bloch, ou bien encore allemands, tels Max Muller, sont parfaitement documentés, il n’en est pas de même concernant l’apport de savants italiens. La part des missionnaires Jésuites dans la diffusion du savoir n’y est pas étrangère. Sascha Ebeling et Margherita Trento restituent la trajectoire de Costanzo Gioseffo Beschi (1680-1747), ce missionnaire catholique qui, implanté pendant 35 ans en pays tamoul, - en Inde du sud -, s’est vu reconnu comme « tamil Pulavar », ou poète de renom en langue tamoule. Ses écrits inspireront nos sanskritistes et orientalistes français comme Edouard-Simon Ariel (1818-1854) ou Julien Vinson. Profitant de cet exemple d’immersion dans la culture indienne, les auteurs approchent la démarche du philologue italien à travers le concept « d’accommodation », ouvrant ainsi la réflexion sur la façon dont ces deux cultures se croisent à une échelle locale qui est celle du village tamoul.

5On en vient à une personnalité importante et controversée, à laquelle deux articles du volume sont consacrés. Il s’agit d’Angelo de Gubernatis, qui, entre 1870 et 1890, acquit une renommée internationale de savant philologue orientaliste. Fabrizia Baldissera retrace sa carrière de professeur de sanskrit à l’Université de Florence et de Rome, tandis que Maria Gloria Roselli le montre en fondateur du Musée indien d’ethnologie de Florence en 1885. Ce musée, ouvert au public en 1887, s’enrichit d’objets que de Gubernatis avait rassemblés pendant ses voyages, témoignant à la fois des échanges culturels et des relations commerciales alors en cours. Il est particulièrement intéressant de pouvoir ainsi suivre les étapes de constitution des collections d’un musée ethnographique. Surmontant les jalousies académiques, Gubernatis réussit à exposer ses collections d’objets de nature artisanale et d’objets du quotidien raffinés. Dans un second temps, le musée s’enrichit de collections d’objets de culte venant des populations tribales Toda des Nilgiris et de populations bouddhistes de l’Inde et du Sikkim, témoignant de la fascination exercée par l’Inde et l’Orient qui s’empare du monde artistique et culturel.

6Du fait que le nom de Giuseppe Tucci est associé à l’architecture bouddhiste du Népal et du Tibet, on ne pense pas forcément à la dimension indienne du parcours de ce grand savant, ni à l’orientation plus ethnographique de ses travaux. Oscar Nalesini nous rappelle que pourtant, Tucci se verra offrir un séjour d’un an au Bengale (1925-1926) par Mussolini. Et il nous livre le portrait d’un savant différent, faisant une plongée dans le monde rural, à l’issue de laquelle il montre qu’on ne doit en rien réduire l’Inde à une terre de mysticisme. Poursuivant cette démarche d’ethnologue, il séjournera en 1953 à Bénarès, d’où il rapportera des données sur les communautés d’artisans.

7Au-delà de l’univers des savants, la façon dont l’Inde inspire le Jules Verne italien, Emilio Salgari (1862-1922), auteur de romans d’aventures populaires pour la jeunesse, mais aussi pour adultes, est révélatrice. À partir d’oeuvres comme « Le mystère de la jungle noire », Francesca Orsini explore sa géographie fidèle ou inventée de l’Inde, qui transmet un graphisme dont la popularité perdure. En montrant comment l’auteur tente de rendre familier au lectorat ce qui est exotique et lointain, Francesca Orsini pointe bien la façon dont l’imaginaire de l’Inde imprègne les rêves l’Europe.

8Côté indien, deux penseurs italiens ont exercé un rôle majeur et décisif. Dans sa lutte pour s’affranchir du pouvoir autrichien, et dans son désir de réunification du pays, l’Italie sert de modèle à l’Inde. Il se trouve que dans l’Inde colonisée, la conception de la liberté, telle que le patriote italien Mazzini l’exprimait, trouva un écho des plus favorables chez les intellectuels hindous et parmi les « freedom fighters » (combattants de la liberté). Son nom et sa carrière furent donc intimement liés au début du nationalisme indien. Mais par un piquant détour de l’histoire, note Claude Markovits, il se trouve aussi que cette pensée de Mazzini, inspira deux adversaires de taille : Gandhi d’un côté et Savarkar de l’autre.

9Partout dans le volume, revient le nom de Tagore, le prix Nobel indien de littérature (1913). La beauté de l’Italie, son héritage culturel, et l’admiration que Tagore ressentait pour Mazzini, furent à l’origine de son désir de se rendre en Italie. Il y passa 15 jours, en 1925, et fit l’objet d’une immense curiosité et d’un grand enthousiasme populaire, et France Bhattacharya pose alors la question de l’accueil bienveillant de Tagore par Mussolini et de l’aveuglement temporaire du poète à son égard.

10Plus tard, l’historiographie subalterniste des années 1990 s’est quant à elle inspiré de la théorie gramscienne de la subalternité connue comme position historique dominée pour avancer l’idée qu’il existe une subalternité essentiellement expression de l’expérience de mémoire irréductible et autonome du peuple, reniant en cours de route l’approche marxiste classique qui avait d’abord servi de modèle. C’est ce que démontre Jacques Pouchepadass. Introduite par l’intermédiaire d’un professeur marxiste de l’Université de Calcutta, Susobhan Sarkar, la pensée de Gramsci a été en effet diffusée en Inde à partir des années 1960.

11Une figure majeure de ces temps forts d’échanges demeure la bien connue Maria Montessori. On va découvrir par l’article de Tiziana Leucci les retombées de séjours indiens qu’elle effectue en compagnie de son fils sur l’élaboration de sa pédagogie. En effet, la fondatrice de la pédagogie qui porte son nom arriva en Inde en 1939, puis séjourna dans plusieurs villes entre 1946 et 1949. Invitée par Annie Besant et la Theosophical Society, qui accordent un grand intérêt à sa méthode pédagogique, elle s’intéressera aux techniques locales de maternage, aux positions adoptées pour laver, endormir, masser les bébés, et l’on peut alors reconnaître les débuts d’une science de l’éducation fondée sur l’exemple de l’Inde, que développera plus tard la française Hélène Stork1 au sein de la Sorbonne. En Italie, avant même de partir en Inde, Maria Montessori avait rencontré des étudiantes indiennes, telle Miss Mary Bhor, en 1899, au Women’s Congress de Londres. Le séjour de Maria Montessori et de son fils Mario devait durer six mois, mais l’entrée en guerre de Mussolini aux côtés d’Hitler changea la donne. Bien qu’exilés et anti fascistes, Maria et son fils seront considérés comme ennemis, et retenus en Inde. Mais elle y fera beaucoup d’émules. Plus de trois cents étudiants suivent ses cours en Inde du Sud (à Madras)2. On comprend dès lors que l’Inde soit actuellement l’un des centres internationaux les plus actifs et les plus prestigieux pour la pédagogie Montessori.

12Reprenant le parallèle établi entre le Salon de musique de Satyajit Ray et Le Guépard de Visconti, Marie Fourcade affine la notion de cinéma néoréaliste, et éclaire la façon dont le néoréalisme italien développe ses affinités avec un cinéma indien lui-même porté par un désir de vérité et de réidentification au sortir de la colonisation britannique. Sans compter un passé où la fibre réaliste imprégnait déjà les documentaires et les fictions. En partant du traitement de la réalité sociale à l’écran de Satyajit Ray et de Vittorio de Sica, ou d’expériences vécues de metteurs en scène ayant connu l’Inde, Rossellini et Pasolini, elle montre les coïncidences et ressemblances fertiles entre les deux pays. Outre ce parallèle palpable entre des personnages de l’élite qui voient s’écrouler un ordre aristocratique, le point de vue de l’enfant, dans le cinéma néoréaliste, émerge aussi doublement dans les deux expressions. Et l’on voit la translation idéale qu’elle établit entre Le Voleur de bicyclette de Vittorio de Sica et « la chronique d’une famille pauvre du Bengale dite Trilogie d’Apu, longtemps favorite des ciné-clubs ». Plutôt que « s’influencer l’une l’autre », en conclut Marie Fourcade, « les deux expressions italienne et indienne confluent en une même eau de deux fleuves réunis ».

13Faisant ressortir « une polyphonie de voix », une fascinante histoire des échanges culturels se dessine. Au cinéma, le moment réaliste aura fonctionné comme une matrice dont l’empreinte a marqué les deux cultures sous l’angle politique, social et esthétique. La trace de l’histoire connectée, mais aussi, celle du courant d’analyses historiennes développées dans les années 1990, rendent aux intermédiaires et aux auxiliaires de l’histoire leurs rôles dans ces échanges3. Tous les corps de métiers y concourent : traducteurs, missionnaires, professeurs de langues, dessinateurs, photographes, commissaires d’expositions, émissaires, lettrés, diplomates au service des États... Célèbres ou inconnus, maîtres ou disciples, adultes ou enfants, les personnages ne cessent de se croiser. Un kaléidoscope de filiations prend forme. Ainsi Montessori croise Rabindranath Tagore à New York, et Gandhi à Londres. Rabindranath Tagore rencontre Tucci, lequel Tucci avait rencontré Nietsche, tandis que Gubernatis avait été l’élève de Max Muller. Et des réseaux de pensée émergent. Aussi l’ouvrage vient-il combler de nombreuses lacunes. Servi par une érudition éblouissante, une documentation photographique souvent inédite, et une précision qui va jusqu’au moindre détail dans la reconstitution, ce travail tient lieu de petit bijou de la recherche à acquérir, et qui sert de modèle. Et sans parler de l’élégance un peu nostalgique de sa couverture dans les bleus-violets et bruns-sable, ou transparait un goût de « vacances romaines » non dénué d’humour, dessinée par Christophe Merlin, où Grégory Peck et Audrey Hepburn en vespa laissent la place à un sosie de Gandhi sur son « bajaj », le scooter indien.

Notes

1 Voir le film d’Hélène Stork, Pour endormir Laksmi, ou encore le livre de Frédéric Leboyer, Shantala, l’art du massage indien

2 Dans ses cours, nous dit Tiziana Leucci, elle parlait en italien et son fils traduisait en anglais.

3 Sur ce thème, voir aussi Kapil Raj, Relocating Modern Science. Circulation and the Construction of Knowledge in South Asia and Europe, 1650-1900, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2007.

Pour citer cet article

Catherine Servan-Schreiber, « Tiziana Leucci, Claude Markovits, Marie Fourcade (coord.), L’Inde et l’Italie. Rencontres intellectuelles, politiques et artistiques, Paris, Editions de l’EHESS, coll. « Purusartha », 2018, 324p. », L'ethnographie, 2 | 2020, mis en ligne le 20 mars 2020, consulté le 25 novembre 2020. URL : https://revues.mshparisnord.fr/ethnographie/index.php?id=490

Catherine Servan-Schreiber

INALCO/CEIAS-CNRS