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L'Ethnographie

Rasa : nourriture pour le corps et pour le cœur

Rasa : food for the body and the heart

Ananda Ceballos

Mars 2020

Résumés

Dans cet article nous nous interrogeons sur les rapports spécifiques que la civilisation indienne a développés avec la nourriture. Partant d’abord du corpus védique, où la nourriture est pensée comme l’équivalent de l’Absolu (annabrahman) et l’essence de la corporéité (annamayakosha), nous nous tournons vers la réflexion indienne sur le théâtre et vers une école philosophique qui a fait de la notion de goût (rasa) la clé de voute de la réflexion esthétique. En nous appuyant sur ces données, nous proposons un « yoga de l’alimentation » qui pose les bases d’une relation avec la nourriture plus directe et poétique, plus consciente et joyeuse, afin de restituer la valeur antique de l’acte de manger, et cheminer ainsi vers un type de consommation plus résilient et durable.

In this article we wonder about the specific relationships that Indian civilization has developed with food. Starting from the Vedic texts, where food is thought of as the equivalent of the Absolute (annabrahman) and the essence of the corporeity (annamayakosha), we turn to Indian reflection on the theater and to a philosophical school which has made the notion of taste (rasa) the keystone of aesthetic reflection. Based on these, we propose a « yoga of food » that lays the foundation for a more direct and poetic relationship with food, more conscious and joyful, in order to restore the ancient value of the act of eating, and thus moving towards a more resilient and sustainable type of consumption.

Texte intégral

La nourriture dans les textes védiques

1La cuisine et l’alimentation sont considérées, au moins depuis Claude Lévi-Strauss, comme l’une de spécificités de l’être humain1. Pas plus qu’il n’existe de société sans langage, il n’existe de société qui, d’une façon ou d’une autre, ne fasse cuire au moins certains aliments. Activité universelle, mais jamais uniforme car manger est un acte culturellement organisé. Autant la préparation et la consommation de nourriture sont des activités communes à tous les hommes, autant chaque société développe des systèmes culinaires différents. En effet, si la capacité de transformer la nourriture est l’une de caractéristiques principales qui distingue l’homme de l’animal et qui marque le passage de la « nature » à la « culture », un ensemble de valeurs, d’idées et de représentations qui font toute la singularité d’une culture s’associent à ce processus de transformation du « cru » au « cuit », par essence universel.

2On considère communément l’alimentation exclusivement sous l’angle de la nutrition, en s’attachant donc à la valeur nutritionnelle des aliments. Or, pendant très longtemps et dans la plupart des cultures, l’essentiel dans les rapports à la nourriture était les valeurs culturelles qu’elle véhiculait plutôt que ses valeurs nutritives. Ce que l’on mange peut-être pratiquement identique, toute la différence réside dans le « pourquoi » et le « comment » on mange.

3Nous allons ici interroger précisément les rapports spécifiques que la civilisation indienne a développés avec la nourriture et l’alimentation. Quelques-unes des grandes idées qui se sont développées en Inde à ce sujet se trouvent dans un ensemble de textes appelé Veda. Ces textes dont la composition s’étale entre 1.800 et 300 avant notre ère, font autorité car ils sont considérés comme « révélés », d’origine « non-humaine ». Dérivé de la racine VID qui signifie « connaître », le Veda est censé contenir l’ensemble du savoir y compris sur la nourriture.

4L’enseignement fondamental du Veda réside probablement dans la découverte de liens qui relient inextricablement l’homme à toute réalité visible et invisible. De façon encore plus nette dans la dernière partie du Veda, les Upanishads - mot qui signifie littéralement « correspondances » ou « connexions » -, nous apprenons que l’être humain baigne dans un monde où une multitude parfois vertigineuse de liens invisibles lui met en contact avec le monde entier à chaque instant. Par exemple dans la phrase adressée par Uddâlaka Aruni à son fils : « Et toi aussi, Shvetaketu, tu es Cela » (Tat tvam asi)2, on trouve l’expérience radicale de l’unité et le pressentiment qu’une essence universelle (brahman) assure l’interdépendance des êtres, les faisant vivre au-delà de leurs formes particulières.

5Anna, la nourriture, est aussi considérée comme une essence subtile et ontologiquement perçue comme égale à l’Absolu (brahman), car tout comme lui, elle constitue la trame sous-jacente au vivant. C’est le sens de la locution sanskrite devenue très célèbre : annabrahman - « la nourriture (anna) est l’Absolu (Brahman) »3. Si tous les éléments du cosmos sont de la nourriture, c’est parce que la nourriture est pensée comme l’étoffe même de l’existence et comme ce qui unit l’ensemble du cosmos. Nous habitons une unité à l’intérieur de laquelle chaque élément est nourriture pour un autre élément, de sorte que tous ses composants se trouvent dans une relation d’interdépendance totale. La nourriture est en effet un principe de vie qui circule et met en relation toutes les créatures de l’univers. Tout dans ce monde vient d’elle et retourne à elle4.

6Chaque classe d’être dans l’univers est à la fois « mangeur » et « mangé ». Tout élément du cosmos dépend d’un autre élément pour survivre et chacun a sa juste place à l’intérieur de ce vaste ensemble. Ainsi les humains sont de la nourriture pour les dieux - dans le cadre du sacrifice védique -, les animaux sont de la nourriture pour les hommes, les végétaux sont de la nourriture pour les animaux et la pluie et les rayons du soleil sont la nourriture des plantes. Nous consommons tous de la nourriture et nous deviendrons tous de la nourriture. Accueillir cette interdépendance est une leçon d’humilité, d’appartenance et de gratitude.

7Dans le Veda cette interdépendance entre les êtres est pensée comme une hiérarchie qui existe non seulement parmi les humains mais aussi parmi les végétaux et les animaux. Les êtres humains seraient tous interdépendants mais pas égaux. En effet, la catégorie d’« humain » est absente du Veda. Dans le monde il y aurait plutôt différentes « catégories d’être », toutes issues d’un même géant (purusha), lui-même immolé lors d’un sacrifice volontaire primordial5. La notion de hiérarchie en tant que stratification des « classes » (varna) a été par la suite théorisée comme l’institution fondamentale qui allait structurer la société indienne. En haut de l’échelle se trouve l’élite socioreligieuse (brahmanes), hiérarchiquement supérieure à la classe des guerriers (ksatriyas), elle-même plus élevée que celle des artisans (vaisya) et que celle des serviteurs (shudra). Cette hiérarchie serait d’ordre naturel car contenue dans le Veda et de lors elle serait immuable et non-questionnable.

8Aux alentours du début de l’ère chrétienne s’est développé en Inde un autre système pour catégoriser les êtres. C’est le système de « castes » ou d’« espèces » (jati) qui est venu s’entremêler avec le système de « classes » (varna). Si l’existence de quatre classes d’hommes est panindienne, les castes se trouvent en Inde uniquement au niveau régional et elles se comptent par milliers. Elles ne sont pas codifiées dans un texte, comme peuvent l’être les classes du Veda. Ce qui caractérise l’identité de caste est le fait que chacune possède sa nature propre et pour la maintenir il faut que ses membres se reproduisent entre eux. Dans la mesure où l’on ne peut pas se reproduire entre espèces différentes, l’endogamie devient la seule façon de garantir l’identité de chaque caste.

9Le système de castes est le plus souvent défini comme un ensemble de catégories sociales hiérarchisées selon un critère de pureté / impureté. Il faut donc éviter à tout prix le mélange avec de castes moins pures que la sienne et éviter la souillure, qui se contracte comme un rhume, c’est-à-dire par le contact avec la personne atteinte. Il existe alors quantité de précautions, pour éviter de contracter l’impureté. C’est là où tout ce qui se joue à travers la nourriture et surtout à travers les échanges de nourriture devient fondamental. En Inde, ce que l’on mange, avec qui on mange et surtout de qui on peut accepter de la nourriture, est déterminé par la caste et constitue une manière de diviser les groupes qui forment la société. Ce que chaque caste mange va être un reflet de sa position à l’intérieur de cette hiérarchie. Par conséquent, on peut comprendre les règles de commensalité comme l’un de plus importants vecteurs de hiérarchisation sociale en Inde. Le degré d’impureté que l’on peut contracter en mangeant dépend de l’aliment (certains sont plus purs que d’autres), mais aussi de la personne qui cuisine (on ne peut pas recevoir de la nourriture d’une personne appartenant à une caste inférieure à la sienne), car en cuisinant, elle va insuffler à la nourriture une partie de son essence.

10Telle est l’imbrication profonde entre « ce que l’on est » et « ce que l’on mange » dans les Upanishads. Le corps, conçu comme un enchevêtrement d’enveloppes à densité décroissante, commence dans une couche dite « faite de nourriture » (annamayakosha), la plus dense est tangible, que l’on pourrait appeler le « corps physique ». Tout être vivant produit sa propre matière à partir de ce qu’il prélève dans le milieu où il vit. Tout comme le corps, la nourriture est constituée de cinq éléments. Chaque élément du corps est donc nourri par l’élément identique trouvé dans les ingrédients de la nourriture. Songeons un instant à ce miracle : nous absorbons une matière inerte et la transformons en énergie, et plus magique encore, ce que nous mangeons, devient notre propre substance et le substrat de notre propre vie. C’est ce qui dit le sociologue Claude Fischler avec humour dans l’une de ses conférences : « Je suis ce que je mange, ce que je mange me transforme ; le manger transmet certaines caractéristiques aux mangeurs. En conséquence, si je ne sais plus ce que je mange, je ne sais plus qui je suis ».

11En conclusion on peut dire que quelques siècles avant que Brillat-Savarin prononce dans la « Philosophie du goût » la célèbre phrase : « Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es », l’Inde avait eu cette même perception profonde. Manger n’est jamais un acte anodin, mais un acte identitaire fort qui fonde l’appartenance à un groupe et détermine le vécu individuel au sein d’une communauté de partage. Manger signifie donc se définir comme vivant et se relier à tous les êtres car, en mangeant, le vivant se connecte aux autres vivants dans une chaîne continue. Se mettre à table est alors, en quelque sorte, prendre position dans sa vie et se situer dans le monde.

« Le goût, c’est le théâtre, le théâtre, c’est le goût »

12À la différence du tableau sensoriel occidental, où la prépondérance de la vue a nettement effacé les autres sens, la charte sensorielle indienne se révèle très poreuse. Si la vision informe en Inde une grande quantité de conceptions et de comportements sociaux, elle franchit la frontière des autres sens. Le savoir suprême (Veda) fut transmis aux hommes par des « voyants » (rishi), mais cette sagesse fut aussi « entendue » (shruti). Lors du culte hindou (pûjâ), l’interaction entre les dieux et les dévots se centre sur la vue à travers l’échange de regards (darshan) qui s’établit entre eux, mais les autres sens sont tout aussi essentiels dans la relation avec le divin, notamment à travers le son des cloches, les chants et les mantras, le toucher direct ou indirect avec la divinité, la fumée et l’odeur de l’encens. Cette expérience hautement synesthésique ne pourrait pas se passer du sens du goût. Les « restes » (prasadam) sont en effet une nourriture sanctifiée partagée par les hommes et qui permet au dévot d’entrer en contact avec le divin en absorbant ses qualités.

13L’expérience de la multi-sensorialité ou de l’inter-sensorialité est particulièrement présente dans la description que fait du théâtre le célèbre traité sanskrit sur l’art dramatique, le Nâtya Shâstra. Le théâtre y est analysé comme un objet sensoriel total. On y fait l’expérience de la « saveur » (rasa), un « bonheur ébloui, savoureux et paisible (…) qui soustrait le spectateur au temps pour l’installer dans l’éternité »6. Parler de théâtre et de rasa, c’est pénétrer dans un discours éminemment sensoriel et corporel car l’expérience du rasa est aussi multi-sensorielle. La centralité de la notion de rasa montre que le sens du goût demeure pour les théoriciens du théâtre indien le cœur du complexe dispositif que requiert l’expérience esthétique.

14Finalement, la sphère du goût a fourni aussi aux plus grands philosophes et mystiques tantriques des métaphores fondamentales pour parler de l’art et de l’expérience mystique. Les philosophes appartenant à l’école tantrique Trika, plus connue comme Shivaïsme non dualiste (du Cachemire), utilisent des métaphores pour comparer l’acte de manger avec l’expérience esthétique et mystique. Le rasa est une « essence » savoureuse mais aussi un « cocktail ». Le rasa serait un « jus par addition » plus que par réduction, comme on pourrait l’interpréter si on restait dans la notion kantienne d’« essence ». Le terme « cocktail », au contraire, à la manière d’une « coction alchimique », d’un chutney, ou d’un curry, est issu de la combinaison de nombreuses substances, de nombreuses impressions sensorielles qui résonnent émotionnellement, ce qui produit une expérience richement texturée, qui dépasse la somme de ses parties. L’acteur est quant à lui le « réceptacle » (pâtra) dans lequel se déverse le liquide savoureux (rasa) que les spectateurs goûtent. Et en dernier lieu, la dégustation de la saveur (rasasvada) est comparable à la savouration de l’Absolu, -le Soi ou brahman- (brahmasvada). Au-delà de la simple analogie, le spectateur sensible (shrdaya) jouit littéralement du brahman quand il entre en relation avec une œuvre d’art car celle-ci le prend par la main et l’amène à gouter sa propre essence. Manger peut devenir, au-delà de la simple métaphore, cet acte sacré par lequel on rentre en contact avec l’essence délicieuse de l’instant présent. Le reconnaître aide à briser l’illusion de la séparation et à vivre dans la complétude de notre nature profonde.

15Bien souvent, plus en plus « connectés » avec nos téléphones et nos tablettes, émerveillés par le contenu de notre assiette, nous nous pressons de la prendre en photo et de la « poster » sur les réseaux sociaux, que Sylvain Tesson appelle très justement la « version numérique de la flaque d’eau de Narcisse ». Malheureusement, aussitôt postée, l’image est oubliée. Or, la plus belle déclaration d’amour à la nourriture n’est pas tant de la photographier, mais de la regarder vraiment, de célébrer son existence et de manger en se rendant totalement disponible à elle. Une parabole de la Mundaka Upanishad qui, avec des petites variantes est rapportée aussi par la Shvetasvatara Upanishad et par la Katha Upanishad, reste à ce sujet d’une frappante actualité. On y apprend qu’un jour deux oiseaux resplendissants d’un merveilleux plumage étaient perchés sur les branches d’un même arbre : l’un d’eux mangeait les doux fruits du figuier, tandis que l’autre, témoin, le contemplait, sans manger. L’oiseau qui mangeait était tantôt heureux, lorsqu’il goûtait un fruit sucré, tantôt malheureux, s’il mangeait un fruit amer. Tandis qu’il expérimentait ainsi alternativement plaisir ou dégoût, l’autre oiseau, contemplant tout ce qui l’entoure, restait serein et paisible : sans manger, il était déjà rassasié. Un jour, ces deux compagnons inséparables se révélèrent être un seul et même être et se fonderaient dans la brume diaphane d’un grand flot de lumière7.

16L’oiseau qui mange serait l’être humain que nous sommes, occupé en permanence dans des activités multiples pour remplir une vague sensation de « vide », nous « nourrissant » des peines et des joies de ce monde. L’autre oiseau, celui qui regarde, calme et silencieux, serait l’être humain lorsqu’il réussit à se hisser au-delà de l’immédiateté de son expérience et à goûter pleinement l’essence savoureuse de l’existence. Ces deux dimensions, incarnées par la figure de deux oiseaux, peuvent être présentes quand nous mangeons. « Manger » sans oublier la dimension du « regard » constitue l’essence de cette démarche. Dans le cadre de la programmation du colloque « L’expérience esthétique du rasa dans les arts traditionnels et contemporains de l’Inde : l’émotion à l’œuvre », et plus exactement dans le panel « actualité du rasa, scènes et questions contemporaines », nous avions proposé une dégustation dans l’amphithéâtre du Musée Guimet8. Voici le script de la méditation guidée proposée à l’auditoire.

Sapere : savourer et savoir

17Je vous invite à présent à consacrer quelques minutes à faire l’expérience même de la savouration, car l’objectif de cette intervention est de souligner la dimension sensorielle de l’expérience du rasa et plus concrètement sa valeur gustative. Le verbe latin sapere véhicule ce double sens de « savourer » et de « savoir ». Le fait de savourer l’essence de la nourriture (rasa) nous donnerait-il accès au goût de notre propre essence ?

18Je vais donc vous guider dans une dégustation conscience d’une petite quantité de nourriture. Prenez conscience de votre corps et peut-être remarquez le contact de vos pieds sur le sol. Sensations de toucher, pression entre le corps et la chaise. Maintenant, adoptez une posture qui ait une qualité de vigilance. Soyez présents à votre expérience. Choisissez de fermer les yeux maintenant ou de les garder ouverts mais avec un regard baissé. Amenez l’attention vers l’intérieur. Notez les pensées ou les images qui traversent l'esprit. Quels sentiments vous traversent ? Quelle est la tonalité émotionnelle ? Quelles sensations sont présentes dans votre corps ? N’essayez pas de changer quoi que ce soit ici, mais de vous accorder avec ce qui est là, pour vous. Laisser votre posture incarner une attitude calme et digne. Asseyez-vous de façon que votre corps manifeste une volonté ferme d’être présents et d’accueillir la vie en vous, comme elle est, ici et maintenant, habitant pleinement ce moment. Maintenant ouvrez-vous à la sensation du souffle qui entre et qui sort de votre corps. Inspirez. Expirez. Permettez à votre souffle d’être naturel. Dès que vous constatez que votre esprit est parti ailleurs, ramenez-le à l’expérience de la respiration, avec délicatesse mais sans fléchir. Cultivez délibérément une attitude de patience et de douceur avec vous-même. Essayez de ne pas réagir, de ne pas juger vos pensées ni vos émotions ou vos perceptions. Quoi que soit ce qui se présente à la conscience, restez en sa compagnie, respirez en sa compagnie et observez-le, tout en étant ouverts et éveillés à cet instant, ici même. C’est un processus continuel où l’on voit et où l’on laisse être, où l’on voit et on lâche prise, tandis que le souffle entre et sort.

19Vous allez maintenant enlever l’emballage du petit objet que l’on vous a distribué. Écoutez les sons que celui-ci produit lorsque vous le déshabillez. Posez-le dans le creux de votre main. Contemplez-le. Manger commence par regarder l’aliment, ses ingrédients. Quelle forme présente cet objet ? Sa surface est-elle rugueuse ou lisse ? Quelles couleurs dominent ? Approchez cet objet de votre nez. L’arôme est-il intense ou délicat ? Tout commence par une sorte d’évidence : sentir la terre, l’eau, l’air, le soleil qui ont permis à la vie de se développer à travers des ingrédients qui le composent.

20Maintenant, mordez une fois dans l’objet. Se brise-t-il avec une fracture nette ou est-il fondant ? Quelle quantité de salive est nécessaire pour désagréger l’aliment ? À quelle vitesse la nourriture passe-t-elle de l’état solide à l’état semi-liquide ? Sentez la douceur des dattes, le charme discret du chocolat et l’onctuosité du sésame, songez à l’anacardier d’où proviennent les noix de cajou. À travers de ces substances, vous êtes en contact avec une multitude d’êtres vivants : tous les animaux, toutes les plantes et toutes les personnes dont l’énergie vitale s’est transmise aux ingrédients qui se trouvent dans cet aliment. Songez à ceux qui ont pris soin de la terre, qui l’ont cultivé, les agriculteurs, les maraichers, à ceux qui ont transporté, vendu cet aliment. Tout comme nous, cet aliment a une histoire et le fait de le reconnaître contribue à y participer. Quand vous mangez une part vivante de la nature en absorbe une autre, qui devient votre propre substance. Peut-être un sentiment de connexion avec la nature, abondante et généreuse, émergera de cette prise de conscience.

21Observez comment vous mastiquez cet aliment pour extraire un « jus », pour liquéfier et libérer l’essence fluide de l’aliment, pour « boire » ce que vous mangez. Appréciez cette symphonie de vibrations dans votre bouche. Soyez présents aux actions physiques de mordre, de mâcher, de savourer. Vouez toute votre attention aux sensations que vous éprouvez en mangeant : la texture, la température et le mélange d’arômes dans la langue. Notez que les saveurs changent à mesure que vous mâchez. La saveur n’est pas une impression figée dans le temps, mais une expérience épaisse qui se dilate dans la durée. Votre corps est en train de s’adapter, de façon individuelle mais aussi collectivement, à une même symphonie de vibrations, aux millions de molécules présentes dans cette bouchée. Entrant littéralement en harmonie avec la nourriture, chacun de vous entre dans une communion subtile avec les autres corps et les autres cœurs qui autour de vous, sont en train de faire la même expérience. La perception de l’aliment en bouche est une conjonction sensorielle où s’allient l’arôme de la nourriture, son apparence, son parfum, sa tactilité, sa température, et sa consistance. Manger est un acte sensoriel total9. Soyez attentifs lorsque le besoin d’avaler apparaît. Observez la sensation de la nourriture qui disparaît peu à peu, qui descend le long de l’œsophage et disparaît. Y a-t-il des sensations dans le corps qui indiquent que cet aliment est en train d’être absorbé, qu’il pénètre dans le corps, comment est-il reçu par les cellules du corps ? À la fin de votre dégustation, peut-être ressentez-vous une révérencielle sensation de satisfaction, de vitalité qui se déverse dans votre corps. Peut-être aussi une certaine légèreté. Revenez aux sensations liées à votre respiration. Et maintenant, amenez à nouveau la conscience à votre souffle, soyez attentifs aux mouvements subtils que la respiration provoque dans votre corps. Élargissez la conscience au-delà du corps pour inclure maintenant l’environnement proche, peut-être remarquant la température, les sons... Et si vos yeux étaient fermés, commencez à les ouvrir. Nous sommes dans cette pièce, assis ensemble.

Analyse : vers un yoga de l’alimentation ?

22Cette dégustation nous a permis d’aller à la rencontre de la sensorialité pure de l’aliment. Cette expérience de ce qui est vivant dans l’aliment nous permet de mieux nous connecter avec ce qui est vivant en nous. Manger, c’est laisser le courant de la vie nous traverser et nous unir à elle, c’est habiter la joie de recevoir la vie. Manger nous rappelle avant tout notre lien avec notre corps. C’est seulement par le corps que l’être humain s’insère dans la vie, avec tous ses rythmes et ses pulsations. C’est dans le corps que la présence bat au cœur de la création. Manger implique de vivre un instant qui dure et grâce au corps nous pouvons le cueillir, comme la rosée du matin. La locution latine Carpe Diem, - « cueille le jour » ou « cueille l’instant » -, s’incarne dans la posture de yoga (âsana) où le corps devient la scène d’une présence à soi tendre mais claire, douce mais aiguisée. Présence ouverte à l’autre aussi, dans un geste de fraîcheur indispensable qui, pointant vers la « présence pure » (sat), capte sa résonance, vibre d’un silence intérieur apaisé et se met à son diapason. Le yoga nous apprend à être pleinement présents au monde, aux autres, à la nature et au rayonnement de l’existence, à prendre conscience de notre appartenance à l’univers dans toute sa magnificence et à assumer la responsabilité de notre vie.

23Quand on approche l’acte de manger avec la même gratitude et révérence, on apprend petit à petit à envisager ses repas avec le même respect et reconnaissance que nous portons à l’égard de notre corps pendant la pratique de yoga. Voici l’essence de l’« alimentation consciente », tendance issue du courant de la « méditation pleine conscience » (Mindfulness) et connue comme « manger en conscience » (Mindful Eating). Elle se fonde sur l’observation bienveillante et non jugeante des sensations, des pensées et des émotions qui surgissent en mangeant. L’alimentation consciente nous invite à goûter, dans une activité essentielle au maintien de la vie comme c’est l’acte de se nourrir, un état de calme et de satisfaction. L’aliment devient quelque chose qui se médite en même temps qu’il se goûte10.

24Cette démarche résolument joyeuse et gourmande. Lorsque nous mangeons une petite quantité de nourriture en silence, en apprenant à diriger notre attention aux ressentis présents dans notre bouche, inondée de saveurs, nous pouvons littéralement sentir tout notre être submergé par une joie simple mais profonde. Quand on mange en pleine conscience chaque repas devient une occasion de découvrir la joie simple de manger. Le sens même de l’un des termes sanskrits les plus courants pour désigner la nourriture est bhojana, dérivé de la racine BHUJ, signifie littéralement « jouissance »11. Il n’y a plus alors d’aliment banal. Tout aliment a un goût unique et dense, savoureux comme une goutte d’éternité. Sénèque dit avoir été frappé de stupéfaction lorsqu’il regardait le monde « comme si c’était la première (ou la dernière) fois »12. « Étonne-toi de ce qui existe », clamait Clément d’Alexandrie au IIe siècle. Flaubert aussi affirmait que pour qu’une chose soit intéressante il suffit de la regarder longtemps. Lorsqu’on mange un fruit en conscience, on prend le temps de le toucher, de le regarder comme si nous ne l’avions jamais vu et ne connaissions même pas son nom. Ensuite on sent son parfum avant de goûter à sa chair. La mastication devient ensuite ce ravissement empreint d’émerveillement et sérénité (camatkara) dont parlent les philosophes shivaïtes non-dualistes. Car pendant que nous mastiquons, on peut deviner au-delà du fruit, l’arbre entier, avec ses feuilles, ses racines qui plongent loin dans la terre et dont la sève nourrit les branches. Et puis au-delà de l’arbre, songer au frère humain qui en a pris soin et cueilli ses fruits. Manger en développant une attention tendre et curieuse à l’égard des aliments nous relie à l’essentiel, au vivant, à nous-mêmes et au monde. Manger peut alors nous ouvrir la porte d’une vie plus consciente, plus ouverte aux autres et sur l’immensité du monde. « Lorsque nous nous concentrons profondément sur ce que nous mangeons, nous sommes en contact avec une multitude d'êtres vivants : tous les animaux, toutes les plantes et tous les gens dont l’énergie vitale s'est transmise aux aliments qui se trouvent dans notre assiette »13.

25Tout comme le yoga, cette démarche constitue une voie de déconditionnement car l’on cherche à se libérer des habitudes alimentaires qui ne conviennent plus et à en créer de nouvelles, plus en harmonie avec des choix de vie plus sains et plus libres. Se nourrir peut alors devenir une voie de yoga à part entière, un « yoga de l’alimentation ». Plonger dans les couleurs, les textures, les parfums, les saveurs et même les sons qui accompagnent les gestes de manger et de boire tout comme l’on plonge dans les sensations physiques liées au mouvement dans une posture de yoga (âsana). Cela pose les bases d’une dynamique de prise en main de son alimentation fondée sur des principes similaires à ceux du yoga, c’est-à-dire l’observation bienveillante, sans critique ni jugement, des sensations, pensées et émotions qui surgissent au cours d’un repas. Pendant le temps des repas, nous nous trouvons dans un état particulièrement réceptif et même « absorbant ». La nourriture n’est pas quelque chose que l’on prend, mais qui se reçoit. Les sons, les couleurs et les odeurs contribuent à nous nourrir autant que les vitamines et les protéines. Nous n’absorbons pas seulement la nourriture mais l’expérience du repas de façon globale, l’atmosphère émotionnelle et notre état d’esprit contribuent aussi à nous nourrir.

26Nous passons alors de la banalité du repas au sacré de l’acte de se nourrir. Savourer requiert du temps et de l’attention. Le goût devient alors plus que le goût, il devient une fenêtre de l’âme, et la bouche, comme par magie, une âme sensible. Manger consciemment permet de cultiver tout le respect, l’amour et la gratitude dont nous sommes capables envers notre corps, mais aussi envers tous les hommes et les femmes qui ont permis aux aliments de parvenir à notre assiette. Cela aide à découvrir la saveur réelle des aliments, souvent altérée, soit par les distractions environnantes soit par l’ajout de substances chimiques, les fameux exhausteurs du goût, des additifs qui ne modifient pas la saveur, mais augmentent la perception gustative. Manger consciemment une quantité juste de nourriture peut d’ailleurs nous rassasier pleinement. Manger c’est faire vivre le grand corps universel.

27Être présents à l’acte de manger est probablement le meilleur cadeau que l’on peut se faire à soi-même, à ses proches et à la terre. Manger conscient est une démarche éthique et politique aussi car, comment nourrir les neuf milliards d’êtres humains prévus sur cette terre en 2050 ? Nous devons devenir des mangeurs plus lucides et plus libres, plus sensibles aussi à l’impact de nos choix alimentaires sur l’environnement. Repenser l’ensemble du système alimentaire est un défi qui est en train de s’imposer à l’humanité face aux enjeux environnementaux actuels. Dans la transition que nous sommes amenés à vivre vers des modes de consommation résilients et durables, l’alimentation consciente sera peut-être celle de l’avenir, la seule qui pourra nous guider, chacun à son échelle, vers un changement de paradigme basé sur le respect du corps et de la vie.

28Alors, si vous avez envie de commencer, lors de votre prochain repas, faites une pause avant même de commencer à manger et regardez en profondeur vos aliments. Mangez comme un connaisseur goûte le vin : inhalant l’odeur et savourant son bouquet. Ralentissez en mangeant, prenez le temps de mâcher, de saliver et de poser vos couverts entre deux bouchées. Vous vous rendrez compte alors que parfois vous faites passer les aliments presque intacts de la bouche à la gorge. Chaque fois que vous vous apercevrez que vous mangez sans regarder et sans savourer vraiment les aliments, arrêtez-vous, et rappelez-vous que vous passez à côté d’un plaisir immédiat, d’un bonheur simple qui se trouve là, sous votre nez. Vous pouvez appliquer cette attention à un seul de vos repas par jour ou par semaine, ou seulement à quelques bouchées lors d’un repas. Ce sont ces petits changements qui conduisent vers les prises de conscience les plus extraordinaires et qui s’installent de la façon la plus profonde et la plus durable dans nos vies.

Bibliographie

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VARENNE Jean, Le Veda, Paris, Deux Océans, 2000.

Notes

1 LEVI-STRAUSS Claude, Mythologiques III. Lorigine des manières de table, Paris, Plon, 1968.

2 HAYOT Fernand (trad.), Chândogya Upanishad 6.8.7., Paris, Maisonneuve, 1996, p.96 et ss.

3 Taittiriya Upanishad, III. 2.1, 3.1 et 7.1. MORENO Manuel, « God’s Washing as Fodd », in R.S Khare (dir.) The Eternal Food. Gastronomic ideas and experiences of Hindu and Buddhists, Albany, State University of New York, 1992, p.147.

4 QUIEN Alexandra, Dans les cuisines de Bombay. Travail au féminin et nouvelles sociabilités en Inde aujourd’hui, Paris, Karthala, 2007, p.15.

5 Mythe cosmogonique du Rig Veda, X. 90, dans VARENNE Jean, Le Veda, Paris, Deux Océans, 2000.

6 BANSAT-BOUDON Lyne, Pourquoi le théâtre ? La réponse indienne, Paris, Mille et Une Nuits, « Le Quarante Piliers », 2004, p.117.

7 Le même récit, avec des petites variantes, est rapporté par la Mundaka Upanishad (2.2.2-2.2.4.), dans MAURY Jacqueline et LESIMPLE Émile (trad.), Mundaka Upanishad. Suivi de Mandukya Upanisad et Karika de Gaudapada, Paris, Maisonneuve, 1943.

8 Je remercie le centre de yoga et cuisine végétarienne « NATA » pour avoir préparé le délicieux petit mets proposé aux participants du colloque.

9 LE BRETON David, La Saveur du monde. Une anthropologie des sens, Paris, Métailié, « Traversées », 2006.

10 BLOCH Yael et CEBALLOS Ananda, Manger mieux en pleine conscience, Paris, La Plage, 2019.

11 C’est bhojya, adjectif verbal d’obligation passive, qui signifie « ce dont on doit jouir » d’où « ce dont on jouit » ; il peut aussi, dans certains contextes, signifier, comme bhojana, « nourriture, aliment, repas ». Je remercie chaleureusement Madame Lyne Bansat-Boudon pour ses précisons à ce sujet.

12 SENEQUE, Lettres à Lucilius, Paris, Arthème Fayard, 2002.

13 CHOZEN-BAYS Jan, Réapprendre à manger, Paris, Les Arènes, 2016, p.53.

Pour citer cet article

Ananda Ceballos, « Rasa : nourriture pour le corps et pour le cœur », L'ethnographie, 2 | 2020, mis en ligne le 20 mars 2020, consulté le 25 novembre 2020. URL : https://revues.mshparisnord.fr/ethnographie/index.php?id=358

Ananda Ceballos

Docteur en philosophie de l’art de l'Université du Pays Basque (2014), lauréate d’une bourse de l’ICCR (2006-2007), elle a étudié à l’Université de Bénarès, au sein du département de philosophie. Elle a suivi des cours de sanskrit et d’esthétique indienne à la Section des Sciences religieuses de l’EPHE-Sorbonne (2000-2005). Depuis 2004, est formatrice dans plusieurs écoles fédérales de formation professionnelle d’enseignants de yoga en France. Instructrice du programme « Mindful Eating© » elle a créé en 2015 « YOOME », fruit de l’alliance du yoga et de l’alimentation consciente. Elle est co-auteure du livre « Manger Mieux en Pleine Conscience » (2019).