De nos jours, le monde de la facture instrumentale japonaise se structure essentiellement autour de la ville de Hamamatsu, dans le département de Shizuoka : fief de Yamaha, elle rassemble au lendemain de la Seconde guerre mondiale pas moins de 316 ateliers et usines du secteur, avant de devenir le principal pôle d’exportation du Japon. Cependant, cette position quasi monopolitistique n’est pas allée de soi. D’autres villes ont pu lui ravir le rôle de pionnier. Ainsi, Nagasaki, avec son enclave de commerce de Dejima, où Portugais (entre 1634 et 1641), puis Néerlandais (de 1641 à 1853) ont échangé avec les Japonais, a été la première à accueillir des instruments occidentaux, comme la viole de gambe. C’est aussi dans ce port qu’est arrivé le premier piano au Japon, en 1823 – un William Rolfe and Sons, conçu à Londres1 autour de 1819-1820. Cependant, malgré son statut de fenêtre sur l’étranger, Nagasaki n’a pas vu s’enraciner en son sein une production dynamique d’instruments de musique occidentale. Il n’en va pas de même pour Yokohama, carrefour des échanges internationaux au début de Meiji (1868-1912), qui a vu émerger une forte demande en instruments de la part d’une classe urbaine riche et cultivée, et apparaître une nouvelle génération d’artisans qualifiés.
Comment cette ville a-t-elle été amenée à jouer un rôle majeur dans l’implantation et la dissémination de la musique occidentale ? En quoi ses liens avec l’Europe, mais aussi la Chine, ont-ils permis d’ouvrir le Japon à d’autres références technologiques que le modèle américain, alors prédominant ? Enfin, malgré ses nombreux atouts, pourquoi son industrie musicale s’est-elle étiolée au fil du temps ?
Nous évoquerons d’abord les conditions d’un enracinement réussi de la facture instrumentale, avant d’aborder le rôle du port de Yokohama en tant que récepteurs des importations et zone de départ des quelques facteurs d’instruments japonais tentés par l’expatriation. Nous aborderons enfin brièvement le reflux d’une industrie devenue pourtant prolifique, sous la pression conjuguée d’éléments structurels (dépression des années 1920) et conjoncturels (tremblement de terre de 1923, impact de destins individuels).
Essor de la facture instrumentale dans le port de Yokohama
De nouvelles pratiques musicales dans le « quartier des étrangers »
En vertu du Traité Harris du 29 juillet 1858, qui fait lui-même suite à la Convention de Kanagawa de 1854, le port de Yokohama est fondé, le 1er juillet 1859. Il s’agit de l’une des cinq enclaves ouvertes au commerce international, avec Edo, Kōbe, Nagasaki et Niigata, assortie d’un système d’extraterritorialité et dotée de deux quartiers séparés, l’un pour les résidents étrangers, l’autre pour la population locale2. La ville commence ainsi à accueillir des missionnaires (senkyōshi 宣教師), ainsi que des marchands américains et européens, susceptibles de commercer à volonté (seul le commerce d’opium était interdit). Si les installations étrangères sont initialement limitées à une zone donnant sur la rade, appelée Kannai [fig. 1], elles essaiment bientôt au-delà. Plusieurs résidences, à commencer par celle du Consul Général Britannique, se trouvent déplacées sur l’une des collines à partir de 1862, donnant naissance au quartier de Yamate (ou encore Bluff, pour les Anglosaxons), haut lieu de la bourgeoisie marchande, qui favorise l’entre-soi sur le plan économique et culturel. Comme à Nagasaki, le choix des hauteurs s’explique par la volonté de cette élite de bénéficier d’une vue directe sur le port et ses activités.
[Fig. 1] De gauche à droite : Légation hollandaise ; 2. Ville japonaise ; 3. Quartier des résidents étrangers ; 4. pont Yoshidabashi ; 5. quartier des maisons closes de Miyozaki ; 6. Yamate (ou Bluff)3. Détail d’une épreuve à l’albumine du photographe Felice Beato (1832-1909), « Panorama, Yokohama from Governors Hill », 1863, The J. Paul Getty Museum, Los Angeles.
À la fin du XIXe s. les commerces continuent de s’étendre vers la rue Motomachi 本町通りet un cimetière réservé aux Occidentaux est construit en 1861, suivi d’une église, la Yokohama Christ Church en 1864. Dans la rue principale du quartier étranger (Yamate hon-dōri 山手本通り ) s’alignent les demeures de style colonial, tandis qu’une dizaine de théâtres font déjà jouer des opéras. Au sein de ce microcosme, la communauté étrangère retrouve et développe ses propres pratiques musicales, que ce soit dans un cadre religieux, au sein des chœurs d’églises, ou dans l’intimité des foyers. Les riches marchands commencent à faire convoyer au Japon leurs propres instruments – souvent de petite taille pour faciliter le transport, comme les harmoniums (reed organs) – à la fois pour préserver un lien symbolique, sensible, avec leur mode de vie d’origine et à des fins de distinction : à l’époque, pour le prix d’un piano de qualité, l’on pouvait s’offrir une résidence4. À partir du début de Meiji, la pratique musicale s’est aussi diffusée vers Tokyo, géographiquement proche, pour toucher l’ensemble des élites politiques et économiques japonaises dans le cadre du mouvement d’« ouverture aux lumières de la civilisation » (bunmei kaika 文明開花).
L’empreinte laissée par les marchands occidentaux
Parmi les marchands d’origine étrangère, certains se spécialisent dans la vente de pianos et/ou d’harmoniums, faisant émerger un nouveau pôle d’activité autour de la facture instrumentale. Ils importent au départ des instruments déjà montés, mais les coûts d’assurances et de transport se révélant vite prohibitifs, ils se tournent progressivement vers l’acquisition à l’étranger des pièces nécessaires pour pouvoir les assembler sur place. Cette activité commerciale de vente de « pianos assemblés » (kumitate piano 組立ピアノ) stimule l’apparition, au sein des expatriés, d’experts capables d’assumer également les tâches de réparation et d’accordage. Sur le modèle américain, ces ateliers-boutiques sont actifs à la fois sur le segment des harmoniums et celui des pianos (alors qu’en Europe, les deux sont plus clairement séparés).
Certains ont marqué leur époque5. C’est le cas de l’entreprise A. Crane, créée en 1872, qui s’élargit en 1878 sous le nom Crane & Keil6. Son fondateur, un accordeur d’origine britannique venu au Japon à la fin de la période d’Edo (1603-1868) pour exercer le métier sans doute plus lucratif de photographe, ouvre son propre studio en 1865 avec un dénommé Parker, tout en poursuivant son activité première. C’est à lui que l’on doit la supervision de l’installation du grand orgue à tuyaux de l’Église Christ Church, en 1871. En 1878, il se lie avec l’Allemand O. Keil [fig. 2], avec lequel il agrandit les bureaux de l’entreprise. Lorsque Crane se retire, en 1880, celle-ci redevient plus simplement la maison de commerce Keil, se spécialisant, d’après les publicités de l’époque, non seulement dans l’accordage, mais aussi la réparation, la vente et la fabrication d’instruments conçus à partir de pièces détachées importées.
[Fig. 2 a)] Texte témoignant de l’activité musicale des deux fondateurs (The Japan Gazette, 13 avril 1880, p. 158)
[Fig. 2 b]] Notice de dissolution de l’entreprise Crane and Keil, reprise au seul nom de Keil (The Japan Gazette, 9 juin 1880)7.
En 1882, suite au départ de Keil, l’Allemand J. G. Doering reprend les rênes de l’entreprise et imprime sa marque en changeant son nom : elle devient en 1883 la maison Doering8. À la fois marchand et artisan9, Doering élargit la palette des instruments mis en vente, ceux-ci allant des pianos et harmoniums neufs et d’occasion, aux violons, violoncelles, contrebasses, guitares et banjos, en passant par des cuivres ou des bois. Les harmoniums sont importés exclusivement des États-Unis, tandis que les pianos viennent d’Allemagne10. Le chiffre d’affaires suit, et à partir de 1889, la firme commence à faire des « Stencil pianos » son produit phare.
D’autres marchands prospèrent, tels Chase, Smith, Burger, et surtout la maison Thwaites, fondée en 1901 (voir infa)11. Cependant, devant l’augmentation de la demande, tous font rapidement face à une pénurie de main d’œuvre étrangère, ce qui les conduit à solliciter en renfort des artisans japonais, qui s’initient à leur tour aux techniques de fabrication, d’accordage, de maintenance et de réparation en tant qu’apprentis. Cette transmission de savoir-faire s’inscrit alors parfaitement dans la logique d’assimilation des technologies occidentales par reproduction et mimétisme – une stratégie complètement assumée par le gouvernement de Meiji, qui lance le slogan « fukoku kyōhei » 富国強兵 (un pays prospère, une armée forte) et invite des experts étrangers dans tous les domaines de l’industrie, des arsenaux (Yokosuka) aux filatures (Tomioka).
Dans le domaine de la musique, dès 1879, le phénomène d’appropriation des règles de l’harmonie à l’occidentale s’opère à travers l’activité de la fanfare de la Marine (Kaigun gungakutai 外軍軍楽隊) et touche même le Ministère des Rites, via l’incorporation dans le département dédié à la musique de Cour (Shikiburyō gagaku-ka 式部寮雅楽課) d’instruments à vents, de percussions, puis de musique orchestrale12. À partir d’octobre 1879, un Bureau d’études sur la Musique (Ongaku Torishirabe gakari) est mis en place au sein du ministère de l’Éducation, sous la houlette d’Izawa Shūji, qui s’attellera à développer l’enseignement de la musique occidentale, notamment à travers les chants scolaires13, et sollicitera la venue d’un professeur de musique américain, L. W. Mason, de Boston. Toutefois, pour enseigner la musique, il faut des instruments, et l’importation des États-Unis de dix pianos carrés de la marque Wm. Knabe & Co, ainsi que l’achat d’une vingtaine de partitions d’apprentissage de la musique conçues par Ferdinand Beyer14, ne pouvaient suffire aux ambitions gouvernementales.
De l’importation à la fabrication locale : les premiers facteurs japonais
Le premier artisan à se lancer à son compte, parmi ceux formés dans les boutiques-ateliers de Yokohama, est Nishikawa Torakichi 西川虎吉 (1849-1920), qui fonde en 1884 la firme Nishikawa Fūkin Seizō-jo 西川風琴製造所. Comme le mentionne Robert F. Gellerman, grand spécialiste des reed organs :
Christian missionaries who came to Japan during the Meiji restoration brought organs with them, and eventually local artisans began building their own versions. Torakichi Nishikawa established his organ factory in Yokohama in 1885, ans was regarded as the best of the Japanese reed organ makers. Nishikawa organs were sold by Hakubunsha in its main store on the Ginza in Tokyo and bu Jūjiya15.
Originaire de la ville de Kimitsu, dans le département de Chiba, Torakichi voit le jour en tant que fils cadet de la famille Itō, mais se trouve adopté par la famille Nishikawa, propriétaires d’un atelier de fabrication de shamisen (luth à trois cordes dont on joue avec un plectre), chez qui il entre en apprentissage16. En 1876, à l’âge de 19 ans, il décide de gagner Yokohama, pour se former chez Crane and Keil (puis Doering, suite au départ de Keil). Il y acquiert les bases techniques de fabrication et d’assemblage des harmoniums et pianos. En 1882, il se détourne définitivement des instruments japonais et se décide à construire, en 1887, son propre atelier dans le quartier de Hinode (Naka-ku)17. Le choix de l’emplacement s’avère judicieux, puisque la proximité de la rivière Ôoka lui permet d’utiliser le transport fluvial18. L’atelier, petit mais bien équipé, abrite une machine à vapeur permettant de scier le bois. Fort de son investissement, Torakichi devient le premier Japonais à pouvoir fabriquer au Japon des harmoniums à échelle industrielle19.
À partir des années 1890, cette trajectoire fait des émules. Les enseignes tenues par des Occidentaux se trouvent alors concurrencées, puis progressivement évincées, par l’apparition d’une nouvelle production locale très dynamique, qui casse les prix. Pourtant, si ces nouveaux entrants déploient un marketing efficace, il faut rappeler qu’ils ne possèdent pas encore la compétence pour fabriquer eux-mêmes l’ensemble des pièces détachées nécessaires à la fabrication d’un harmonium ou d’un piano. En ce sens, Yamaha Torakusu 山葉寅楠 (1851-1916), à l’origine plus entrepreneur visionnaire que mélomane, jouera véritablement un rôle pionnier20, lançant sa firme bien loin de Yokoyama, à Hamamatsu21. C’est d’ailleurs le seul qui s’imposera comme rival sérieux pour Nishikawa : lors de la 3e exposition industrielle nationale en 1890, sur les seize participants apportant des harmoniums, Nishikawa se fait doubler par Yamaha, qui obtient le 2e prix (le plus élevé) dans la catégorie « utilité ». Signe de leur compétition au coude à coude, du côté des pianos, le classement s’inverse. Tous deux n’utilisent cependant quasiment que des pièces importées, mais Torakusu soigne particulièrement l’apparence extérieure de son piano, tout laqué de noir et orné d’un magnifique motif de phœnix (il reconnaîtra d’ailleurs que la récompense lui aura été décernée plus pour l’aspect esthétique que pour les qualités sonores de l’instrument). Malgré son avance, Nishikawa commence à céder du terrain.
L’expatriation des artisans japonais : un vecteur de la domination du modèle américain
Le premier facteur d’instruments à être parti aux États-Unis, dans le cadre d’un séjour d’observation de cinq mois, en tant que représentant provisoire (shokutaku 嘱託) du ministère de l’Éducation, est Yamaha Torakusu. Cette mission officielle lui permet, de mi-mai à mi-juillet 1899, de visiter plus d’une centaine d’usines et ateliers (facteurs d’instruments, mais aussi fabricants de machines-outils, entreprises spécialisées dans l’électricité, chantiers, etc.), essentiellement dans les régions de New York et Chicago, et de faire le plein de matériaux à rapporter au Japon. Si son statut de représentant du gouvernement japonais lui a certes ouvert des portes22, il s’est vu écarté des lieux et techniques les plus sensibles. Son voyage s’accompagne donc d’une enquête somme toute assez exhaustive, mais sans réelle imprégnation de terrain en profondeur. Par ricochet, ce séjour américain aura toutefois un effet extrêmement stimulant sur la concurrence au Japon même. Inquiet de se laisser distancer par cet énergique rival, au demeurant excellent manager et stratège, Nishikawa Torakichi décide en effet d’envoyer son fils adoptif, Yasuzō (1880-1919), aux États-Unis un an plus tard (en 1900), cette fois-ci dans la perspective d’une immersion totale23. Vers l’âge de 20 ans, le jeune homme part donc se former à New York, dans l’usine Estey piano company24, pendant un an et demi, puis à Brattleboro, chez Estey Organ company, pendant 6 mois, où l’on produit alors chaque année 1 800 harmoniums, exportés dans le monde entier.
Un autre jeune artisan, formé par Nishikawa Torakichi avant de prendre son indépendance, a été tenté par l’aventure transpacifique : Matsumoto Shinkichi (1865-1941). Le patron et son apprenti partagaient au départ des liens personnels assez forts : outre le fait d’être nés dans le même quartier de Kimitsu, ils étaient liés par le fait que Shinkichi ait épousé la nièce de Torakichi. En 1895, le jeune entrepreneur inaugure sa propre usine d’harmoniums à Tsukiji (Tokyo), qui sera agrandie par la suite. L’implantation dans la capitale semble être pour lui une priorité, comme le mentionne une interview de lui dans le journal The Music Trade Review25, « his factory will be located in Tokio, which he looks upon as the center of all commerce and industry in the Orient ».
Insatisfait de sa production au Japon et curieux de s’améliorer, il décide de partir sur ses propres fonds aux États-Unis26, donc avec des moyens beaucoup plus modestes que Yamaha Torakusu, avec l’aide des membres de l’Église méthodiste, de juin à décembre 1900. Séjournant à Chicago entre le 17 et le 27 juillet, il visite plusieurs ateliers. Il gagne ensuite New York, jusqu’au 26 octobre, où le patron de Bradberry (F. G. Smith), méthodiste protestant, le prend sous son aile. Il apprend alors à laquer, à poser une table d’harmonie, un mécanisme d’action27, des cordes. Il s’initie à l’accordage. À son départ, les éloges fusent, comme le montre l’article de la Music Trade Review : « He has faithfully kept the discipline of my factories and hase learned with eagerness and endurance. His return to Japan is much regretted by everyone in my factory and he leaves behind him an excellent record ».
Matsumoto a également su défendre ses compatriotes auprès de la revue, renvoyant les journalistes à leurs préjugés: « It has been claimed that the Japanese are not a musical people, but Mr. Matsumoto affirms that they are making rapid strides towards reaching a high degree of musical appreciation ». Interrogé sur ses projets, il annonce vouloir représenter au Japon les firmes Bradberry and Webster piano (New York), ainsi que Miller organ (Lebanon, Pensylvannie), et exporter en Chine (au sein de la classe moyenne) ou aux Philippines. De retour à Tsukiji, il crée en 1903 un « baby piano » de 58 touches, pour lequel il reçoit à la 5e exposition industrielle nationale la mention « honorable » (hōjō 褒状), là où Yamaha reçoit le 3e prix. Un an plus tard, en 1904, il fonde la société en commandite Matsumoto Gakki 松本楽器合資会社 qui, malgré des difficultés notoires (le 18 février 1906, un incendie détruit l’usine de Tsukiji, qui est reconstruite à Tsukishima), continue d’importer les dernières machines de séchage et machines à bois des États-Unis et produit environ 300 harmoniums par mois. Assez rapidement, Matsumoto devient donc le 3e facteur à l’échelle nationale après Yamaha et Nishikawa. Son fils Hiroshi, à l’âge de 17 ans, suivra l’exemple de son père et partira lui aussi se former aux États-Unis.
Au final, contrairement à Torakusu, qui se retrouve à survoler les sites américains de facture instrumentale, Nishikawa Yasuzō et Matsumoto Shinkichi plongent dans le quotidien de ces usines, au cours de longs séjours. Dans les deux cas cependant, le choix initial des États-Unis se fait au détriment de l’Europe – alors même que les pianos allemands restent globalement les plus réputés – et impacte durablement le savoir-faire des facteurs japonais en termes de technique et de sonorité.
Renforcement des échanges technologiques à l’échelle de l’Asie : une influence indirecte des productions allemandes et britanniques
Liens commerciaux entre Yokohama et la Chine dans le domaine de la facture instrumentale
Malgré la domination du modèle américain, d’autres références réussiront toutefois à se frayer un chemin au Japon, grâce, justement, à la position de Yokohama comme port international. Ainsi, en 1890, une maison de commerce britannique, Moutrie28, basée à Shanghai29 depuis 1847, installe ses filiales dans la ville, ainsi qu’à Kōbe. La maison mère se trouve toujours gérée par le fondateur, Sydenham Moutrie, tandis que son bras droit, W. G. Robinson, s'implante à Hong-Kong (d’où le nom Moutrie, Robinson &. Co entre 1890 et 1893, avant que ce dernier ne se retire des affaires). Le gérant de la filiale de Yokohama, T. McCabe, importe alors pianos, harmoniums et partitions. En 1893, il laisse la place à T. Brown, tandis que Yokohama est choisie comme nouveau port d’attache principal. Charles Thwaites, initialement à Kōbe, prend la direction de la filiale de Yokohama en 1895, et se lance dans l’importation de Steinway ou de Rosenkranz.
À Shanghai, l’import-export de pianos est pensé dans le cadre global des échanges en Asie. Il existe alors en Chine – avant même le Japon – des ateliers de fabrication et des points de vente. S. Moutrie a ainsi assuré la commercialisation, la réparation et l’accordage de divers instruments, en se spécialisant dans les pianos de la marque londonienne Broadwood, avec des modèles « entiers » venus directement d’Angleterre. À partir des années 1870, il se lance dans l’importation de pièces détachées, qui sont assemblées sur place. Comme au Japon, la main d’œuvre britannique le cède rapidement à l’émergence d’habiles artisans chinois – les premiers locaux à pratiquer l’accordage sortent tous de chez Moutrie. Même si les pièces principales (système d’action, marteaux, cordes) restent importées, au moins dans un premier temps d’Angleterre et du Canada30, Moutrie se lance dans la production de caisses de résonnance et de tables d’harmonie, allant jusqu’à commander les matériaux nécessaires à une entreprise locale pour fabriquer lui-même les cadres en fonte. Le 12 février 1921 paraît dans The Music Trade un article de fond sur la facture instrumentale en Asie [fig. 3]31, à partir des observations envoyées par leur correspondant, M. Bent, alors en tournée dans la région. Celui-ci évoque un fort contraste entre l’usine de Nishikawa, à Yokohama, où les machines sont modernes, et celle de Moutrie à Shanghai, où tout se fait encore à la main: « When I got over to Shanghai I was invited (by Mr. Paine and Mr. Henry) to go through the factory of S. Moutrie & Co., Ltd., to see how they do things in China, and here I found a factory absolutely devoid of all machinery. Everything is done by hand, but they work the saw and the plane just as we do in America. The labor is even cheaper in China than it is in Japan. » L’article mentionne également l’impact de la dépression des années 1920 sur le milieu de la facture instrumentale, tant en Chine qu’au Japon.
[Fig. 3] Extrait du journal The Music Trade, 12 février 1921, vol. 72, no 7.
Avec l’abrogation en 1899 des « traités inégaux », leitmotiv du gouvernement de Meiji, l’enclave étrangère de Yokohama disparaît, ce qui n’empêche pas Thwaites de racheter à Moutrie l’ensemble de ses droits d’exploitations en 1901 et de se lancer à son compte. Il poursuit ainsi ses ventes de pianola Steinway (pour lequel il le seul fournisseur au Japon), Colard & Colard et Rosenkranz. Au sein des pionniers occidentaux (Crane, Keil, Doering et Moutrie), un renouvellement générationnel se met progressivement en place32. Parallèlement, la concurrence reste féroce : la maison Doering subit de plein fouet l’arrivée de Moutrie et de son successeur, Thwaites, ainsi que le dynamisme de Nishikawa et Yamaha. En 1911, l’entreprise ferme et cède son magasin-atelier à un immigré chinois, Zhou Yousheng 周莜生 (Shū Shōsei en japonais ; 1877-1923), tandis que Doering quitte le Japon, amer. Un article, intitulé « Hard to Do Business in Japan » relate son état d’esprit de l’époque:
A visitor in San Francisco at present is J. G. Doering, late of Yokohama, Japan, where he has been endeavoring to conduct a piano business on American lines. He says, however, that the Japs made it expensive to import American goods and themselves turn out cheap pianos which, though poor from a musical standpoint, satisfy the requirements of that trade in the matter of appearance. He has accordingly returned to this country and expects to make San Francisco his home.33
Pami les critiques récurrentes entendues au sein des expatriés revient celle selon laquelle les Japonais opèrent une forme de concurrence déloyale. Les pianos fabriqués sur le sol japonais se négocient entre 250 et 350 yens (même si un piano Thwaites, reconnu en matière de qualité, peut atteindre 400 yens), tandis que pour les instruments importés, la fourchette s’établit entre 275 (premier prix) et 1 500/1 600 yens34. Dans tous les cas, le piano reste un produit de luxe : le salaire de départ d’un fonctionnaire atteint à l’époque environ 14 yens. On comprend dès lors mieux la volonté farouche de Yamaha, dès les années 1890, de démocratiser l’accès aux instruments à clavier et de produire localement les pièces afin de réaliser des économies d’échelle et faire passer les coûts de production, pour les harmoniums, de 45 à 3 yens35.
Le rôle de la diaspora chinoise : le piano Chew
Le repreneur du magasin Doering est donc un immigré d’origine chinoise, Shū Shōsei. L’histoire du Piano Chew, parfois évoqué sous le terme de « piano fantôme »36, du fait de la rareté des modèles en circulation, a alimenté des recherches récentes, à la faveur de deux dons, qui ont stimulé l’attention des chercheurs : celui d’un piano Chew à l’école chinoise de Yamate (en 2013), suivi d’un autre aux Archives historiques de Yokohama (en 2014). La conservatrice en chef de cet établissement37 a ainsi démontré que les membres de la diaspora chinoise à Yokohama, importante dès l’ouverture du port en 1959, ont agi comme vecteurs des technologies occidentales et passeurs de savoirs. Ils sont souvent originaires de Shanghai et de Hong Kong, lieux de convergence des routes maritimes en provenance de Grande-Bretagne, et arrivent au Japon avec des compétences spécifiques en matière d’architecture, d’impression typographique, de couture, voire même de facture instrumentale. Si les pianos des maisons Nishikawa, Crane and Keil ou Doering sont de technologie allemande, ceux de la diaspora chinoise demeurent influencés par les innovations britanniques (par exemple, un cadre en métal pour la table d’harmonie), et apportent au Japon une sonorité différente.
Le fabriquant des pianos Chew, Shū Shōsei, né dans le district de Zhenhai (province du Zhejiang), se forme à l’accordage et à la production de pianos au sein de l’usine Moutrie & Co., à Shanghai. Il se rend au Japon en 1905, accompagné de deux apprentis, sur invitation de C. Thwaites & Co (successeur de S. Moutrie à Yokohama). Toutefois, sur son temps libre, dans le quartier chinois, il travaille en parallèle sur ses propres prototypes, ce qui le pousse, en 1909, à quitter Thwaites avec ses ouvriers qualifiés pour fonder, vers la fin juin 1911, son propre atelier d’instruments de musique asiatiques et occidentaux (Shū Kōka yōkin senseisho 周興華洋琴専製所)38. Les pianos Chew, pour les petits modèles, sont alors vendus autour de 150 yens, les autres autour de 300-350 yens.
Du reflux à une quasi-extinction : un entremêlement de difficultés insurmontables
Une offre japonaise encore jeune, très sensible aux chocs conjoncturels
Globalement, à partir de la guerre russo-japonaise (8 février 1904-5 septembre 1905) jusqu’à la fin de la Première guerre mondiale, la conjoncture demeure plutôt clémente pour les facteurs d’instruments de Yokohama, du fait d’une hausse importante de la demande. Cependant, par la suite, les affaires ralentissent, notamment pour la maison Nishikawa, qui déplore en 1919 deux décès coup sur coup : celui de Yasuzō, d’une grippe épidémique à l’âge de 39 ans, et celui du fondateur, peu de temps après. La veuve de Yasuzō, Chiyoko, tente alors de revitaliser l’entreprise en lui donnant le statut de gōmei gaisha 合名会社 (compagnie en nom collectif), et en invitant un professionnel américain reconnu à venir travailler en tant qu’expert de l’acoustique et vétéran de la facture instrumentale : Thomas Baker. Celui-ci arrive le 22 novembre 1920 et devient, dans l’industrie de la musique, le premier expatrié salarié d’une entreprise japonaise. Toutefois, ce salaire pèse lourdement sur le chiffre d’affaires, d’autant plus que le nouveau venu multiplie les investissements de fond39. Désormais en quasi-faillite, Nishikawa gakki, qui compte à l’époque 2000 employés, se voit rachetée, au bout de 7 mois, par son éternel rival, Yamaha (à l’époque Nippon gakki seizō), le 27 août 1921. Cette fusion acquisition permet à Yamaha de contrôler 90 % du marché national. La nouvelle ne manque pas d’être mentionnée deux mois plus tard aux États-Unis40 :
The vast interests of the Nishikawa Musical Instrument Co., Ltd., whose factory is located at Kanagawa, near this city, have been absorbed by the Nippon Gakki Seizo Kabushiki Kiasha (Japan Musical Instrument Mfg. Co., Ltd.). The assets of the concern, which is the largest in the music trade in Japan, with headquarters at Hamamatsu, are in the neighborhood of three and one-half million yen. Products manufactured include grand and upright pianos, player-pianos, organs, harmoniums, orchestraphones, harmonicas, musical toys, veneers and furniture.
En conséquence, Thomas Baker quitte Yokohama pour Hamamatsu, où il continue d’opérer sous le titre de « Chief Engineering Advisor ». Cependant, les relations avec le personnel local se tendent – les employés de Yamaha ont du mal à accepter l’abrupt apport d’une expertise étrangère – et lui peine à s’adapter au quotidien de vie des Japonais. Selon un article publié à son retour aux États-Unis41 :
Mr. Baker was compelled to live Japanese style in his room at the hotel, sleeping, eating, reading and smoking on the floor. Although Mr. Baker is a perfect 48, well built and symmetrical, he admits as the result of the necessity of sitting constantly bow-legged he has had some difficulty in preserving his Adonis-like poise.
L’article fournit également un précieux témoignage sur la manière dont les pianos étaient intégrés dans l’espace de vie des Japonais, avec des protections sous les pieds pour ne pas abîmer les tatami, et une réflexion sur le développement d’instruments de taille modeste.
Les années 1920 voient le Japon sombrer peu à peu dans une dépression économique, tandis que les mouvements ouvriers se radicalisent devant le manque d’empressement du patronat à mettre en place des réformes42. Du côté de Hamamatsu, en 1925, une grève éclate à Yamaha sur presque 100 jours, jusqu’à obtention d’une amélioration des conditions de travail (11 demandes ont alors été validées). À Yokohama, plusieurs maisons disparaissent, à commencer par Thwaites, en 1922. Dans ce contexte déjà difficile, la ville subit de plein fouet le « grand tremblement de terre du Kantô » (Kantô dai-shinsai 関東大震災, 1923)43, qui met durement à l’épreuve le petit milieu de la facture instrumentale.
Shū Shōsei meurt dans l’incendie de son atelier, la jambe coincée dans son établi, de même que son fils cadet et plusieurs employés. L’éclatement de pogroms anti-coréens et anti-chinois pousse sa veuve à se réfugier à Shanghai, mais elle revient à Yokohama en 1924, avec sa belle-fille, pour relancer la fabrication de pianos, déménageant l’usine à Horinouchi dans le quartier de Minami, épargné par les destructions. Sept ans plus tard, le fils aîné, Zhou Rangjie 周譲傑 (Shū Jōketsu en japonais ; 1911-1946), en prend la direction, mais la nuit du 15 avril 1945, le nouveau bâtiment se trouve à son tour réduit en cendres par des bombardements américains. Soupçonné d’espionnage44, Jōketsu est arrêté et torturé par la police militaire et décède quelques temps après, autant de de malnutrition que d’un cancer du foie. Si ses proches retournent dans le quartier chinois, ils renoncent définitivement à la production de pianos Chew. Au total, l’usine aura produit près de 400 pianos sur deux générations.
[Graphique 1] Structuration des réseaux socio-économiques (fait par l’auteur)
Une incapacité à générer un essaimage technologique sur le long terme
Bien que 2e port japonais en 1929, avec 31,7 % de tout le commerce maritime national45, Yokohama connaît un reflux de son industrie de la facture instrumentale et se fait doubler par une ville pourtant moins servie au départ, moins cosmopolite46 : Hamamatsu. En effet, si l’essaimage technologique – notion chère aux économistes depuis les années 1970, qui consiste à voir se structurer à partir de l’activité d’une maison mère, la création d’entreprises adjacentes par d’anciens salariés, sur des activités très similaires à la firme de départ47 – s’est partiellement effectué à Yokohama, il a connu une ampleur sans commune mesure à Hamamatsu. De fait, les employés de Yamaha, après avoir pris leur indépendance, ont soit décidé de se spécialiser sur une niche en particulier (la production de claviers, de cadres, de mécanisme d’action, etc.), soit ouvert des ateliers-magasins plus généralistes, assurant la réparation et la maintenance. Dans tous les cas, ils ont maintenu un lien très fort avec leur entreprise d’origine, ce qui a contribué à faire vivre le secteur de la recherche et développement, et créé un véritable réseau solidaire entre anciens de la maison. Bien que rivales, ces entreprises ont été contraintes et poussées à coopérer, là où une concurrence acharnée a eu raison des premières maisons spécialisées de Yokohama. Par ailleurs, tous les anciens de Yamaha pouvaient produire seuls l’ensemble des pièces nécessaires à la confection d’un piano, maîtrisant l’ensemble de la chaîne de fabrication ce qui, loin d’être anecdotique, constitue un élément clé permettant l’essaimage48. À cela s’ajoute un sentiment personnel de loyauté à l’égard de Yamaha Torakusu, mais aussi la fierté d’avoir appartenu à une entreprise profondément japonaise dans ses valeurs. L’ensemble de ces facteurs d'instruments, moins présents à Yokohama du fait de l’implantation des expatriés, ont permis de créer un réseau compétitif et solidaire de sous-traitants, qui ont encaissé les chocs conjoncturels des années 1920, fourni sur le long terme une main-d’œuvre compétente et bon marché, et stimulé, par des effets d’agglomération, l’émergence d’un véritable pôle industriel national.

![[Fig. 1] De gauche à droite : Légation hollandaise ; 2. Ville japonaise ; 3. Quartier des résidents étrangers ; 4. pont Yoshidabashi ; 5. quartier des maisons closes de Miyozaki ; 6. Yamate (ou Bluff)3. Détail d’une épreuve à l’albumine du photographe Felice Beato (1832-1909), « Panorama, Yokohama from Governors Hill », 1863, The J. Paul Getty Museum, Los Angeles.](docannexe/image/1791/img-1.jpg)
![[Fig. 2 a)] Texte témoignant de l’activité musicale des deux fondateurs (The Japan Gazette, 13 avril 1880, p. 158)](docannexe/image/1791/img-2-small800.png)
![[Fig. 2 b]] Notice de dissolution de l’entreprise Crane and Keil, reprise au seul nom de Keil (The Japan Gazette, 9 juin 1880)7.](docannexe/image/1791/img-3.jpg)
![[Fig. 3] Extrait du journal The Music Trade, 12 février 1921, vol. 72, no 7.](docannexe/image/1791/img-4.png)
![[Graphique 1] Structuration des réseaux socio-économiques (fait par l’auteur)](docannexe/image/1791/img-5-small800.png)