Ce dossier transversal sur les industries et pratiques musicales en Asie fait suite à un colloque, organisé à Lyon les 5 et 6 mai 2023, intitulé « Musiques en Asie : trajectoires artistiques, industries et scènes musicales »1. Celui-ci a permis de rassembler pour la première fois la majeure partie des spécialistes francophones travaillant sur la musique dans des champs disciplinaires variés – en Histoire, sociologie de l’art, sciences politiques, muséologie, ethnomusicologie – dans une perspective transversale sur le plan géographique, incluant la Chine (Taiwan et RPC), la Corée, l’Indonésie et le Japon.
Il se propose d’interroger les dynamiques d’invention, de circulation, d’appropriation et de transformation des techniques et expressions musicales sur un continent défini par la densité des transferts historiques en son sein et avec le reste du monde. Organisé en deux parties distinctes mais interconnectées, le volume articule une réflexion sur l’évolution des formes esthétiques, des pratiques instrumentales et des innovations techniques (Partie I) avec une analyse socio-politique des usages et des enjeux symboliques de la musique en contexte contemporain (Partie II).
La première section, intitulée « Facture instrumentale, musique expérimentale et innovations esthétiques : (ré)appropriations, transferts, métissages », s’ouvre sur une exploration des instruments et de leur histoire, au croisement de l’organologie, de l’archéologie musicale et de l’histoire des circulations de la culture matérielle. Avec Lucie Rault, sinologue, ethnologue, maîtresse de conférences au Muséum national d’Histoire naturelle, précédemment rattachée à l’EPHE puis au Collège de France, nous explorons une généalogie des harpes asiatiques, dont l'évolution morphologique et symbolique témoigne de filiations méconnues et de survivances singulières. Guidés par François Picard, nous découvrons ensuite une analyse comparée des orgues à bouche chinois sheng et japonais shō, qui permet de réinterroger les continuités et différenciations au sein de l’Asie orientale, à travers le prisme d’une typologie instrumentale qui reste trop souvent homogénéisée dans les collections muséales occidentales. Une deuxième analyse comparée, cette fois-ci entre la flûte traversière occidentale et le jiari shakuhachi japonais, menée par Pierre Hélou, diplômé de l’Institut Technologique Européen des Métiers de la Musique et facteur de flûtes traversières dans l’atelier Parmenon au sein du groupe Buffet Crampon, offre un regard croisé sur deux instruments en apparence très différents – culturellement, géographiquement, et techniquement –, en montrant le caractère multidimensionnel de l’instrument de musique, dont l’identité ne peut être définie sans tenir compte de ses aspects artistiques, techniques, esthétiques, scientifiques, ou sociopolitiques. Sous la houlette de Deirdre Emmons, responsable des collections ethnographiques au musée Savoisien à Chambéry et anciennement responsable des collections asiatiques au Musée des Confluences, on aborde l’état actuel et futur de la conservation et de la présentation des instruments de musique au sein du Musée des Confluences, à travers un passionnant retour sur les origines mêmes de ces collections, qui ont été nourries et portées par des hommes qui, aux XIXe et XXe siècles, ont été passionnés par l’Extrême-Orient – missionnaires, voyageurs, aventuriers, mais aussi hommes d’affaires, fonctionnaires coloniaux, orientalistes amateurs, chercheurs et ethnologues. Sous la plume de Cléa Patin, maîtresse de conférences dans le département de japonais à l’Université Jean Moulin Lyon 3, les premiers pas de la facture instrumentale occidentale au Japon sont ensuite analysés dans une étude sur le rôle central joué par la ville portuaire de Yokohama dans la diffusion, la circulation puis la fabrication des instruments occidentaux (principalement harmoniums et pianos) au Japon à la fin du XIXe siècle. Les processus d’importation ou d’innovation technique, qui ont mené à l’émergence d’une facture japonaise originale, s’inscrivent dans une dynamique plus large d’hybridation culturelle et de concurrence industrielle à l’échelle internationale. Dans une dimension plus esthétique, Akiko Hirai, ethnomusicologue diplômée à Sorbonne Université, évoque la dimension performative et symbolique du répertoire du Sugisawa Hiyama – une tradition japonaise locale des arts du spectacle – à travers une pièce particulière, appelée Bangaku. Elle définit un prototype auquel peuvent se rattacher ensuite d’autres pièces, mais le Sugisawa Hiyama, comme la cérémonie dansée, conserve sa caractéristique principale grâce à une technique rituelle intégrée à la chorégraphie. Dernier article de cette partie, l’étude de Jeremy Corral, maître de conférences dans le département de japonais à l’Université Bordeaux Montaigne, se consacre quant à elle à la musique pour bande magnétique japonaise et déplace le regard vers les formes de création les plus expérimentales du XXe siècle. La musique pour bande magnétique japonaise, lieu de l’innovation musicale la plus radicale d’après-guerre, est ainsi riche d’une histoire dont les débuts se font de manière synchronique à la production du même type en Europe et aux États-Unis.
La seconde partie du dossier, intitulée « Les œuvres comme vecteurs d'engagement politique, d’identité et de résistance : phénomènes de (re)localisation, censure et soft power », aborde les dimensions politiques de la musique et sa capacité à opérer comme médiateur d’identités individuelles ou collectives. Sous la plume de Nathanel Amar, enseignant à l’Université de Hong Kong et anciennement directeur de l’antenne de Taipei du Centre d’études français sur la Chine contemporaine (CEFC), on y observe d’abord les formes d’appropriation de musiques importées à deux époques différentes, dans deux territoires sinophones marqués par des régimes politiques opposés mais autoritaires, où la musique étrangère, et plus particulièrement anglo-américaine, s’est diffusée de manière pirate. Il explique comment, dans des contextes politiques, sociaux et culturels très différents, cette musique étrangère alors prohibée a pu pénétrer les marchés noirs taïwanais et chinois, et comment les jeunesses locales s’en sont emparées pour créer leurs propres musiques et communautés sous-culturelles. Marie Laureillard, professeure des universités à l’Université Paris Nanterre, aborde ensuite l’engagement politique sous l’angle de l’activisme environnemental, à travers les compositions de Chung Yung-feng et Lin Sheng-Xiang à Taïwan, dont les chansons articulent revendications écologiques, mémoires rurales et traditions musicales hakka, en mêlant avec bonheur folk, rock, blues et traditions locales. Cette polarisation autour du chant trouve d’autres modalités d’expression sensible et politique à travers le trot coréen, genre populaire héritier de l’enka japonais. Min Sook Wang, maîtresse de conférences dans le département de coréen à l’Université Jean Moulin Lyon 3, revient sur les conditions de sa formation, de son développement, de son expansion, ainsi que sur ses transformations, ce qui témoigne à la fois de sa persistance comme forme d’expression identitaire et de sa capacité à refléter les mutations sociales contemporaines. L’usage de la musique populaire comme vecteur de résistance est également abordé dans l’article de Guilhem Cassagnes Maxi, doctorant à l’ENS Lyon et enseignant d’histoire-géographie à la French American School of New York, à travers l’analyse du parcours de Benny Soebardja, « musicien rebelle » pendant la période charnière où la « Démocratie Dirigée » de Soekarno laisse la place à la dictature militaire de Suharto. Certes artiste contestataire, il a aussi su profiter de sa propre position préférentielle au sein de l’élite indonésienne pour créer un espace de désaccord nécessaire entre l’élite intellectuelle et le pouvoir en place. Sous la plume de Catherine Capdeville-Zeng, anthropologue et sinologue, professeure à l’Inalco dans le département d’Études chinoises, l’article « Gens de musique en Chine » propose une réflexion synthétique ancrée dans un vaste travail de terrain, sur le statut social des musiciens chinois, de l’époque impériale aux réformes de l’après-Mao. En effet, si dans les traditions chinoises anciennes, les musiciens sont inclus dans le groupe discriminé des « humbles, bas statuts » (jiangming), la révolution communiste a cherché à rehausser leur statut, en particulier celui des acteurs-chanteurs, car le théâtre chanté a été considéré comme un outil essentiel de la révolution et de sa propagande.
Cette dialectique entre reconnaissance et marginalisation prend une tournure tragique dans l’analyse de la musique ouïgoure contemporaine, menée par Sabine Trebinjac, directrice de recherche HDR au CNRS, anthropologue et spécialiste de la Chine, qui montre que les politiques d’assujettissement culturel du gouvernement chinois mènent à une disparition programmée de tout un patrimoine musical, au profit d’une version épurée, standardisée et artificiellement recevable par les autres minorités nationales de Chine, soit un « traditionnalisme d’État ». La question de la censure en République populaire de Chine et de la légitimation étatique apparaît également centrale dans l’étude consacrée au rap chinois de Grégoire Bienvenu, maître de conférences dans le département de LEA de l’Université Paris-Nanterre, qui retrace la manière dont la culture hip-hop et les rappeurs chinois, perçus comme subversifs dans les médias et l’audiovisuel chinois, doivent se redéfinir pour être rendus compatible avec les normes officielles. On assiste ici à un processus complexe de reformulation, où les notions d’authenticité, de créativité et de contestation sont redéployées dans un espace de négociation permanente entre artistes, institutions étatiques et marchés. Les dernières contributions abordent les transformations contemporaines de deux scènes musicales en mutation. Marie Buscatto, professeure à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, sociologue du travail, du genre et des arts et spécialiste des méthodes qualitatives, aborde ainsi le jazz japonais, dont la féminisation récente bouleverse les normes sociales et esthétiques d’un genre historiquement masculin et occidentalisé. Nous suivons enfin le travail sur la K-pop de Woojin Na, docteure en Science de l’Information et de la Communication à l’Université Paris 8, genre analysé ici comme produit d’un modèle industriel de « total management », où les idoles sont fabriquées selon des logiques de performance et de rentabilité transnationale.
Fort d’un bel ancrage dans les études aréales asiatiques et d’une réelle transversalité sur le plan géographique et disciplinaire, le dossier ambitionne ainsi de mettre en lumière les multiples manières dont la musique en Asie, loin de se réduire à une tradition figée ou à une production exotique, constitue un champ d’études riche en croisements théoriques et en questionnements critiques. Qu’elle soit vectrice de mémoire, outil de protestation, ou interface entre local et global, la musique y apparaît comme un objet stratégique à partir duquel penser autrement les dynamiques culturelles contemporaines.
