Chavirer et revenir au monde. Récit sensible d’une photographe depuis la Ve Brigade nationale de recherche de personnes disparues au Mexique

Riassunti

En février 2020, l’auteure, photographe, a pris le chemin du Veracruz, au Mexique, avec lanthropologue Sabrina Melenotte, pour suivre la Ve Brigade nationale de recherche de personnes disparues.

Le nombre de disparitions au Mexique est aujourd’hui officiellement estimé à plus de 96 000 personnes. Deux cents familles se réunissent chaque année dans un État choisi par les collectifs de familles de personnes disparues pour chercher leurs proches. Au-delà de sa valeur témoin, la photographie permet à celles et ceux qui cherchent, comme à celles et ceux qui les observent ou les photographient, de regarder ensemble une même chose, et éventuellement de la commenter ensemble. Elle permet aussi de rendre explicites des phénomènes ou des situations difficiles à raconter avec des mots sans chavirer. Pendant quinze jours, l’auteure a documenté en images ces expériences chargées d’émotions, en dialogue avec l’anthropologue, pour restituer sur un mode sensible les différentes modalités de ces recherches par les familles, « sur le terrain », en campo (fosses clandestines, traces de violences, indices sur les corps, dans les morgues), « en vie », en vida (prisons, centres de détention et de réinsertion), ou lors de campagnes de sensibilisation auprès des populations locales (marches blanches, témoignages, prises de parole sur les places publiques ou lors des messes, collages d’affiches, rencontres dans les écoles et les universités).
Derrière chaque disparu.e se trouve une famille qui souffre de l’absence, mais aussi de la présence persistante d’un ou plusieurs fantômes. Chercher un être aimé disparu relève souvent de l’obsession. C’est aussi une quête souvent vaine, mais indispensable­­ puisque personne d’autre ne le fait. Et seule la découverte (en vie, ou mort) de l’être cher disparu apportera une forme de soulagement. À observer celles et ceux qui cherchent, on voit des jambes solidement ancrées dans la terre, des yeux qui la scrutent avec une extrême concentration, des bustes qui se penchent attentivement vers elle, voire des corps entiers qui s’allongent sur elle pour la gratter de tout près, ou d’autres encore qui y plongent sans hésiter pour la creuser avec poigne. Durant ces recherches, les émotions se déclinent sur une grande échelle, allant de l’espoir au désespoir. Ces inlassables chercheurs et chercheuses donnent le sentiment d’être toujours sur le point de chavirer, mais néanmoins reviennent au monde.
L’article se compose d’un texte de présentation du terrain et de six photographies principales, chacune accompagnée d’un récit, suivies d’autres images, qui viennent compléter le commentaire (soit 17 photographies au total). Les corps photographiés dévoilent quelques histoires sensibles de familles de personnes disparues : celles de deux parents qui, ensemble et sans faire de bruit, cherchent leur fils sans relâche ; d’un père qui cherche une fosse et y plonge de tout son être en la creusant ; d’une sœur qui « gratouille » en vain la surface de la terre, absente au monde qui l’entoure ; d’un frère qui regarde une fosse refermée, les jambes plantées dans un sol fouillé qu’il ne peut quitter ; d’une personne anonyme à la recherche d’indices minuscules sur un territoire immense ; d’un autre jeune frère, lucide, conscient de la période morbide que traverse son pays.
L’auteure les commente dans un récit subjectif composé de ses émotions et des impressions ressenties sur le moment, puis à son retour. Elle cherche à décrire et retracer les contextes et conditions dans lesquels ses photos ont été faites, pour donner à voir ce qui n’est pas sur l’image, ce qu’elle sait déjà de ces personnes, la représentation personnelle construite avant la photographie. Informée au mieux et préparée, elle photographie à l’instinct une fois sur le terrain, pour suivre chaque personne, aller ici plutôt que là, y aller tout de suite ou attendre encore un peu, reculer, changer de point de vue, etc.
À son retour en France, après la Brigade, elle a pris le temps de laisser reposer sensations et émotions avant de regarder et d’éditer les images. Pour comprendre aussi pourquoi elle les a faites. Et comme très souvent, elle y a vu alors une foule de choses nouvelles : des détails, des convergences, des environnements communs, des attitudes. Elle a ressenti ce qu’elle avait mis de côté pendant le travail. Elle a lâché prise et presque chaviré à son tour.

“Capsizing and Returning to the World. A Photographer’s Sensitive Story since the 5th National Brigade for the Search for Missing Persons in Mexico”

In February 2020, photographer Emmanuelle Corne travelled to Veracruz, Mexico, with anthropologist Sabrina Melenotte, to shadow the 5th National Brigade for the Search of Disappeared Persons.

The number of disappearances in Mexico is now officially estimated up to 96,000 people. Two hundred families gather up every year, in a chosen state by the collectives of families of missing persons, to search for their loved ones. Beyond its testimonial value, photography allows those who are searching, as well as those who are observing or photographing them, to look at one same thing together, and possibly to comment upon it together. It also makes it possible to make explicit phenomena or situations that are difficult to describe in words without capsizing. For 15 days, with images the photographer documented these heavily-loaded emotional experiences, in dialogue with an anthropologist in the field, in order to render, in a sensitive way, the various search modalities undertaken by the families, “in the field” (en campo) (clandestine graves, traces of violence, body marks, in the morgues), “in life” (en vida) (prisons, detention and rehabilitation centres), or during awareness-raising campaigns among the local population (white marches, testimonies, speeches in public squares or during masses, poster collages, meetings in schools and universities).
For every missing person, there is a family suffering from the absence, but also from their enduring presence, as a ghost. Searching for a missing loved one can often turn into an obsession. It is also often a futile, but indispensable, search, since no one else is engaged in it. And only when it is revealed whether the missing loved one is alive or dead that some kind of relief occurs. Observing their bodies, we “see” their legs firmly rooted into the ground, their eyes scrutinizing it thoroughly, carefully bending over it, even bodies lying down scratching the earth, or others diving into the earth to dig with rage. During these searches, emotions range from hope to despair. These tireless “searchers” give us the feeling to be always on the verge of capsizing, but finally returning to the world.
The article consists of a text introducing the field, followed by six main photographs and their dedicated narratives. For each one of them, other images complete the commentary (amounting to 17 photographs). The photographed bodies reveal some of the sensitive stories of the families of the missing persons: that of parents who, together and quietly, search for their son without respite; that of a father who searches for a grave and dives into it entirely as he unearths it; that of a sister who “scratches” in vain the surface of the earth, absent to the surrounding world; that of a brother who looks at a pit turned over, his legs deep in the excavated ground unable to lift himself from the soil; that of an anonymous person peering for tiny clues across an immense territory; that of another clearheaded youth, aware of the grim period his country is experiencing.
The photographer comments them from a personal and sensitive point of view, drawing on of her emotions and impressions felt at the time they were made, then upon her return. She tries to describe and recall the contexts and conditions in which she made them in order to show what is not visible in the image, what she already knew about these people, what she had already built up as a personal representation before they were photographed. Documented as much as possible and prepared beforehand, she photographs relying on her instinct, once in the field: following one person, setting out here rather than there, leaving straight away or waiting for a little longer, moving back, changing her point of view, etc.
When she returned to France, after her stint with the Brigade, it took her some time for her feelings and emotions to settle before returning to and editing the images. And to understand why she took them. And as it often happens, she saw a whole new set of things: details, convergences, common environments, attitudes. She eventually felt what she had set aside during the work. She let go and almost capsized too.

«Tambalearse y volver al mundo. El relato sensible de una fotógrafa desde la 5ª Brigada Nacional de Búsqueda de Personas Desaparecidas en México»

En febrero de 2020, la fotógrafa Emmanuelle Corne viajó a Veracruz, México, con la antropóloga Sabrina Melenotte, para seguir a la 5a Brigada Nacional de Búsqueda de Personas Desaparecidas.

Actualmente, el número de desapariciones en México se estima oficialmente en más de 96 000 personas. Doscientas familias se reúnen cada año, en un estado elegido por los colectivos de familias de desaparecidos, para buscar a sus seres queridos. Más allá de su valor como testigo, la fotografía permite que quienes buscan y quienes los observan o los fotografían miren juntos una misma cosa y, posiblemente, la comenten juntos. También permite explicitar fenómenos o situaciones que son difíciles de describir con palabras sin tambalearse. Durante 15 días y en diálogo con la antropóloga, la autora documentó en imágenes estas experiencias cargadas de emoción para plasmar de forma sensible las diferentes modalidades de estas búsquedas por parte de las familias: «en campo» (fosas clandestinas, huellas de violencia, pistas en los cuerpos, en las morgues), «en vida» (prisiones, centros de detención y rehabilitación) o durante las campañas de sensibilización entre la población local (marchas, testimonios, discursos en plazas públicas o durante las misas, pega de carteles, reuniones en escuelas y universidades).
Detrás de cada persona desaparecida hay una familia que sufre la ausencia, pero también la presencia persistente de uno o varios fantasmas. La búsqueda de un ser querido desaparecido es a menudo una obsesión. También es a menudo una búsqueda vana, pero indispensable, ya que nadie más lo hace. Y sólo el descubrimiento del ser querido desaparecido (vivo o muerto) traerá algún tipo de alivio. Si se observa a quienes buscan, vemos piernas firmemente ancladas en la tierra, ojos que la escudriñan con extrema concentración, bustos que se inclinan cuidadosamente sobre ella, incluso cuerpos enteros que se tumban sobre ella para escarbarla de cerca, u otros que se hunden en ella sin dudarlo para cavar con firmeza. Durante estas búsquedas, las emociones van de la esperanza a la desesperación. Dan la sensación de que estos incansables buscadores están siempre a punto de tambalearse, entonces vuelven al mundo.
El artículo consta de un texto introductorio sobre el trabajo de campo, seguido de seis fotografías principales y su relato. Después de cada una, otras imágenes completan el comentario (17 fotografías en total). Los cuerpos fotografiados revelan algunas de las sensibles historias de las familias de las personas desaparecidas: las de dos padres que, juntos y en silencio, buscan a su hijo sin descanso; las de un padre que busca una tumba y se sumerge en ella con todo su ser, cavándola; las de una hermana que «araña» en vano la superficie de la tierra, ausente del mundo que la rodea; la de un hermano que mira una fosa cerrada, con las piernas plantadas en el suelo excavado del que no puede salir; la de una persona anónima que busca pequeñas pistas en un territorio inmenso; la de otro hermano joven y lúcido, consciente del periodo mórbido que atraviesa su país.
Este texto es un relato subjetivo y sensible, hecho de las emociones e impresiones que la autora sintió y vivió durante la Brigada y a su regreso. Intenta describir y reconstituir los contextos y las condiciones en las que realizó las fotografías para mostrar lo que no está en la imagen, lo que ya sabe de esas personas, la representación personal que ya ha construido antes de la fotografía. Una vez en el campo, lo más informada y preparada posible, fotografió siguiendo su instinto para seguir a cada persona, para ir a un lugar en vez de a otro, para ir enseguida o esperar un poco más, para retroceder, para cambiar de punto de vista, etc.
A su regreso a Francia, después de la Brigada, se tomó el tiempo necesario para dejar reposar sus sentimientos y emociones antes de ver y editar las imágenes. También para entender por qué las tomó. Y como suele ocurrir, vio toda una serie de cosas nuevas: detalles, convergencias, entornos comunes, actitudes. Sintió lo que había dejado de lado durante el trabajo. Se dejó llevar y casi se tambaleó a su vez.

Indice

Mots-clés

photographie, subjectivité, reportage, disparitions, documentaire

Keywords

photography, subjectivity, report, disappearances, documentary

Palabras claves

fotografía, subjetividad, reportaje, desapariciones, documental

Struttura

Testo completo

Nous sommes en février 2020, je m’apprête à rejoindre Sabrina Melenotte1 au Mexique.

Trois mois plus tôt, elle m’avait adressé un message : « La date de la Ve Brigade nationale est fixée ! Elle aura lieu en février 2020 dans le Veracruz ! » L’excitation m’avait aussitôt gagnée, quand un deuxième message est arrivé : « On pourrait partir ensemble et la suivre, toi en photographe et moi en anthropologue ? » Sabrina est tellement enthousiaste que je ne réfléchis même pas, je dis « oui, partons ! » 

Avec un appareil photo, j’ai appris à affronter ce que je trouve difficile : s’approcher des gens. En mettant entre eux et moi un gros boîtier photo, j’ai trouvé mon modus operandi, ma méthode. L’appareil, bien en vue, est devenu un allié : il me permet d’établir une relation entre les sujets et moi. J’attends un contact visuel, un assentiment. C’est un moment très bref, mais j’y tiens. Lorsque la relation est établie, je peux commencer à travailler. Cette manière d’être photographe, c’est celle de Sabrina d’être anthropologue : chaque fois qu’elle s’adresse à quelqu’un.e, elle se demande à qui elle parle et comment. Moi, je me demande qui je regarde et quel regard je pose. Nous sommes toutes les deux conscientes de ce que nous sommes et de notre posture dans la Brigade, deux femmes européennes sur un terrain violent, dangereux, où règnent tristesse, colère, désespoir, et où nous devons arriver de façon humble et prudente.

Peu avant le départ, je sens l’inquiétude gagner mes proches. Je les rassure, et moi aussi par la même occasion. J’ai un travail à faire et pour rapporter des photographies, il faudra tenir sur mes jambes, porter le matériel, avoir les mains libres et les yeux secs. Ne pas chavirer, ni psychologiquement, ni physiquement. Sabrina sait ce qu’elle fait en m’emmenant et elle me prépare aux chocs éventuels, à la dureté des recherches de fosses clandestines, tout en vantant la chaleur des familles que nous allons rencontrer. Et puis nous allons compter l’une sur l’autre.

À quelques jours du départ, je sens l’excitation monter. Pendant trois semaines je vais photographier tout le temps. Je n’ai encore jamais fait cela. Il y a bien d’autres choses que je n’ai jamais faites : chercher des mort.e.s, des enfants, des parents, des sœurs, des frères qui manquent. Je ne connais personne qui a disparu. La peur, je ne la ressens pas, j’ai tendance à me dire « on verra quand on y sera… » Les familles savent ce qu’elles font, où aller, où ne surtout pas aller, comment se déplacer. Nous serons en groupe, encadrés par la police (notamment la nouvelle Garde nationale sous tutelle de l’armée), ce qui n’est pas un gage de sécurité au Mexique, mais cela, je le comprendrai plus tard. Je prends des conseils auprès d’autres photographes, notamment Julien Daniel2, et j’imagine des situations, j’anticipe en répétant des phrases, des mots en espagnol. Nous aurons le statut de « solidaires » (solidarias) dans la Brigade, un rôle d’accompagnantes en retrait, comme nous le comprendrons sur place, mais toutes et tous doivent savoir pourquoi j’ai un appareil photographique autour du cou, un enregistreur audio dans le sac pour recueillir des témoignages. J’ai deux casquettes, mais je suis étrangère au phénomène de la disparition et je n’appartiens à aucune organisation, tandis que Sabrina a déjà fait du terrain dans le Guerrero et milité dans des réseaux de solidarité et de défense des droits humains. Je m’appuie sur elle, car le temps de la Brigade est rapide, quinze jours. Nous entrerons dans la vie des familles et en sortirons vite, même si, à ce jour, nous nous écrivons toujours.

Enfin le départ. Mon sac à dos est lourd avec le matériel photo et son, le sac de couchage, une tente pour nous deux au cas où, et les vêtements pour me protéger. Le Veracruz est chaud et humide, les manches longues et les pantalons étanches sont indispensables pour se protéger des plantes vénéneuses et des insectes venimeux.

Partant de Mexico, nous voyageons avec les familles en convoi de bus vers Papantla. Les premières journées sont consacrées, pour toutes et tous, à participer à des ateliers (règles de sécurité, conseils juridiques, instructions médico-légales, etc.), à se rencontrer, à faire connaissance, à s’organiser, une logistique et une préparation prises en charge par le Centre des droits humains Miguel Pro. La Brigade, composée de 200 membres de familles et 50 « solidaires » est hébergée par la maison du diocèse (tout près de Poza Rica, dans le nord du Veracruz). Familles et organisateurs dorment dans des chambres, les bénévoles sous des auvents protégés, mais à même le sol. Le domaine du diocèse est surveillé à l’extérieur par des policiers fédéraux et à l’intérieur par l’organisation humanitaire Marabunta. Personne n’est censé entrer ou sortir sans escorte.

La VBrigade nationale inaugure un nouvel axe de recherche cette année-là : la recherche en vie (búsqueda en vida), pour compléter la recherche sur le terrain (búsqueda en campo)3, c’est-à-dire que les familles ne cherchent pas seulement des fosses (des mort.e.s), mais aussi des vivant.e.s : leurs traces dans des prisons, des centres de réinsertion, des squats, etc. Cet axe de recherche se consacre aussi à la sensibilisation de la population dans les écoles, les églises, sur les places publiques. Nous n’aurons aucun mal à nouer des rapports affectifs et amicaux avec les familles. On nous aide à comprendre, on nous raconte les disparu.e.s. Les journées de recherche démarrent. Elles commencent tôt et finissent tard. Elles s’enchaînent à toute allure, et nous alternons les recherches sur le terrain, dans des centres de détention, à la morgue, lors de marches blanches.

Tout s’accélère. Mes sensations décuplent.

De la musique partout, dans les bus, les rues, les cafés. Du bruit, tout le temps. Tremper les tortillas dans les ragoûts. Boire le café cuit avec le sucre. Dormir par terre dans une pièce avec vingt autres personnes durant deux semaines (mais avec des boules Quies). Faire des tours de garde une nuit sur deux et dormir quatre heures. Choper 19 tiques en ratissant un champ. Aller chez un médecin qui m’appelle « corazón ». Photographier tous les jours, à la va vite parfois. Décharger mes cartes SD dès que possible et regarder rapidement les images. Les trier très peu. Les montrer à Sabrina le soir, quand on se retrouve. Recommencer à fumer en buvant des bières Tecate le 14 février, jour de la Saint-Valentin et fête de l’Amitié au Mexique. Continuer à faire des photos, écouter et enregistrer des histoires, et encore faire des photos. Aider des hommes, des femmes à creuser, creuser aussi, apprendre à trier des os, poser des marques jaunes pour la police scientifique là où j’ai trouvé des os humains calcinés. Entrer dans des prisons fédérales, regarder les mères murmurer des mots aux prisonniers dans l’espoir de recueillir le moindre indice. Les prendre dans les bras, pleurer avec elles, les prendre en photo. Mais aussi rire avec elles, plaisanter, chanter, danser. Et refumer, donc. Revenir à Paris avec 4 500 photos et 8 heures d’enregistrements.

Je n’ai rien ressenti de particulier, de « personnel » devrais-je dire, pendant ces deux semaines en regardant chaque soir mes images. J’avais des photographies « fortes » : les traces de sang sur les murs, les bouts de corde pour attacher les victimes, des restes de vêtements, des tas d’os calcinés. J’avais de quoi raconter et montrer. Pendant la Brigade, c’était un peu comme si les émotions des familles passaient par moi, me traversaient, mais restaient les leurs. Un signe pour moi que j’allais bien. D’ailleurs j’ai dormi profondément, même si c’était peu et dans des conditions difficiles. J’ai remis les émotions à plus tard.

Puis je suis rentrée à Paris. J’ai attendu deux semaines avant de regarder mes photos, sur les conseils des photographes Guillaume Herbaut4 et Maxime Matthys5. En attendant, j’ai tout rêvé. Être poursuivie, enlevée, entendre des coups de feu, avoir peur, tout cela, je l’ai rêvé. J’ai appréhendé la suite aussi : je ne rapportais pas de l’actualité, de l’inédit, du scoop, mais la preuve de l’absence d’un être aimé, du trou qu’il laisse dans une famille. Cette absence qui est portée ostensiblement sous forme de badge, d’affiche, de bâche, de tee-shirt, de pendentif6. Je ne rapportais pas des images de mort.e.s, mais des visages marqués par l’absence d’êtres aimés, des portraits de ces absent.e.s qui hantent les vivant.e.s.

J’ai commencé à trier, regarder, sélectionner : j’ai été envahie de tristesse. J’ai beaucoup pleuré. Je leur ai écrit pour leur envoyer des photos, nous avons échangé des messages d’affection. J’avais cependant l’impression d’avoir rapporté tous ces fantômes chez moi. Aujourd’hui, plus d’un an après, je suis encore prise d’une boule au ventre lorsque je les regarde alors qu’on les cherche encore. Une mère m’a dit :

« Ils ont tué mon fils, ils l’ont mis devant ma porte. Ce fils-là, je l’ai vu mort, je l’ai enterré, tu comprends ? L’autre fils, celui qui a disparu, celui-là je le cherche, je ne sais pas où il est. Tu peux comprendre ce que je vais te dire. Alors je vais te le dire. Je souffre plus pour celui que je cherche que pour celui que j’ai enterré. »

Ces visages de jeunes hommes disparus me mettaient mal à l’aise, je pensais à leur mère, leur sœur, celles et ceux qui les cherchaient. Et puis j’ai compris ce qui me faisait peur : ils « ressemblaient » tous à mon fils.

Chaque image qui suit à un titre. C’est un mot, un verbe, qui dit comment chaque personne se débrouille pour agir et, ainsi, ne pas basculer dans un monde de fantômes, dans la terre des corps morts. Ce mot synthétise à mon sens l’image. Dans un commentaire qui la suit, je raconte le contexte où je l’ai faite, ce que j’ai ressenti avant, pendant et après, quand il y a quelque chose à en dire. Je propose aux lecteurs et lectrices de lire le titre, puis de laisser vagabonder leur esprit en observant la photographie, et enfin de lire le commentaire. Les images qui suivent sont puissantes, mais ne sont pas « choc » ; elles sont pour moi des émotions fortes ; elles ont évolué au fur et à mesure de leur vie comme photographies. Tout ce qui suit est purement subjectif, ce sont mes interprétations et mes sentiments à propos d’une expérience humaine et photographique que je dépose ici.


S’aimer


Photo 1

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Doña Hilaria et Don Marcos cherchent leur fils. Recherches sur le terrain (búsqueda en campo), février 2020, Lázaro Cárdenas, Veracruz, Mexique.

▪ Crédits : Emmanuelle Corne, tous droits réservés.


Je porte un pantalon en toile serrée qui couvre mes chaussures de marche, des hauts qui sèchent rapidement, des gants de jardinier pour tenir la machette et repousser les branches de la jungle, je suis bien protégée. Sur mon dos, l’équipement photo et son. Après plusieurs tentatives, nous arrivons enfin sur les terres de l’ancien narcotrafiquant Puccini, vers Poza Rica. Il est incarcéré depuis quelques années. Au milieu de son domaine coule une rivière. Il y régnait sur ses hommes de main, ses esclaves, ses mort.e.s. Et des alligators pour le sale boulot, faire disparaître les corps. Alors il faut nous méfier. Je ne comprends pas tout en espagnol, c’est peut-être mieux. Je fais comme les autres. Je n’y connais rien en alligators, je me rappelle m’être demandée si on pouvait en croiser dans les herbes hautes. Et puis, je les oublie et je pars avec ce couple de parents, doña Hilaria et don Marcos. Je les connais très peu. Je les regarde depuis le début sans trop leur parler. Je pense que je redoute d’avoir à demander à des parents, âgés, fatigués, de me parler de leur fils disparu. Alors je reste près d’eux, je les veille et leur souris souvent. Ils parlent peu et très doucement. Elle a son bâton, il a sa sonde (varilla) au creux de son bras. Ils ne se quittent pas et se mettent souvent au fond du bus. Je suis émue de les voir. Malgré leur âge, ils sont là. Ils ne demandent jamais rien, ils se lèvent tous les matins très tôt, sans relâche, pour partir sur des terrains adverses et creuser la terre, dans la chaleur.

À l’instant de la photographie, ils écoutent les consignes des organisateurs. Doña Hilaria est concentrée, grave, fière. La tête haute. Elle est à la fois en tenue de recherche et de ville : un haut rose, modeste, des boucles d’oreilles et des ongles peut-être trop longs pour creuser sur le terrain, mais – est-ce une question d’habitude ici ? – on pourrait dire que pour elle, s’habiller pour chercher son enfant en creusant la terre, c’est comme s’habiller et aller faire des courses. C’est son lot quotidien. Don Marcos, lui, regarde au sol. Il est concentré et écoute patiemment conseils et consignes. Il est bien là, avec nous, mais c’est la terre qui attire son regard, le sol où sont enfoui.e.s les disparu.e.s assassiné.e.s, sous ses pieds. Je fais plusieurs photos, et ils ne bougent pas. Je suis attirée par leurs proximité et complicité visibles, éclatantes, et par leurs regards qui partent dans deux directions différentes et nous signifient pourtant un couple fort, qui s’épaule, se soutient. En tout cas, c’est ce que je ressens en regardant plus tard ma photographie. Je les encadre de hautes herbes, qu’ils vont bientôt devoir couper aux endroits désignés. Je ne crois pas qu’ils m’entendent ou même me voient. Je suis souvent près d’eux, je les entoure. J’ai envie de photographier leur calme, leur douceur, leur attention. Ils se donnent presque tout le temps la main, même dans le car, et sont toujours en contact. Je me rappelle avoir voulu rendre cette image du couple. Je ne pouvais pas faire celle de leurs deux mains enlacées : c’était trop intime, trop fort. Aujourd’hui, je sais pourquoi cette idée me terrifiait : c’est un peu comme si, en s’éloignant l’un de l’autre, ils risquaient de laisser de la place entre leurs deux corps où pourrait s’installer un fantôme, celui de leur enfant. Un peu aussi comme si sentir la main de l’autre, la toucher, prouvait que l’on vit encore.

Don Marcos est un expert de la sonde (varilla, photos 3, 4 et 5). Quelques jours auparavant, il l’a fait tourner pour l’enfoncer, comme un tire-bouchon, et pour la retirer avec force. Puis, il l’a sentie. Pour y chercher l’odeur de décomposition d’un corps enfoui. Quand je le regarde à nouveau sentir cette sonde, la renifler consciencieusement, je pense à leurs mains enlacées et à l’outrage qui leur est fait. On leur inflige une « triple peine » : on ne protège pas leur enfant, on ignore leur souffrance, et on les laisse creuser eux-mêmes la terre. À cet outrage, ce couple de parents répond avec élégance et retenue.

Photos 2,3,4 et 5

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Photo 2 : Doña Hilaria et Don Marcos à la maison du diocèse, février 2020, Papantla, Veracruz, Mexique.

Photos 3, 4 et 5 : Don Marcos et sa sonde (varilla), février 2020, La Lima, Veracruz, Mexique.

▪ Crédits : Emmanuelle Corne, tous droits réservés.


Creuser


Photo 6

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Cirilo cherche son fils (et l’ami de son fils enlevé avec lui). Recherches sur le terrain, février 2020, Lázaro Cárdenas, Veracruz, Mexique.

▪ Crédits : Emmanuelle Corne, tous droits réservés.


C’est souvent après le passage de la sonde que les familles décident de creuser. Elles se relaient, car l’effort est physique. C’est au tour de Cirilo. Il est à la recherche de son fils et du meilleur ami de celui-ci, enlevés en même temps. Il cherche aussi l’ami de son fils parce que personne d’autre ne le fait. Autour de lui, hors champ, une vingtaine de personnes portent les outils, observent de près chaque pelletée qui sort du trou, à l’affût d’un indice. Vingt personnes concentrées, attentives. Certaines se montrent impatientes quand les espoirs s’amenuisent. Chacune tente de repérer, sur les parois qui se dévoilent, des changements dans l’agencement normal de la terre, un signe qu’elle aurait été remuée par une action humaine, avant d’être remuée à nouveau par Cirilo pour découvrir, peut-être, les restes d’un corps ou des vêtements.

La tension est forte au moment où je fais la photographie, car nous sommes presque au bout de ce que peut révéler ce trou profond. Un choix va être fait collectivement pour décider s’il faut continuer ou non de creuser. Je suis un peu en arrière car j’ai laissé la place aux familles, ce sont leurs recherches. Je m’approche de temps en temps, je prends des photos, puis je recule. Je sens que l’on arrive au bout de cette séquence, alors je m’avance à nouveau. C’est devenu simple maintenant, les familles me connaissent, elles s’écartent naturellement, me laissent choisir ma place pour quelques photos. Je cale mon appareil, je le décale un peu, je l’incline. Je cherche mon cadre. Et j’avance encore un peu, je me place au bord du trou, me donne comme consigne : « Rien d’autre que lui, soigne ton cadre, rien ne dépasse... » Cela m’oblige à me hausser sur la pointe des pieds, à me faire plus grande pour l’encadrer en plongée. Je retiens ma respiration et suis tout au-dessus de lui : il me faut ses bras, sa pelle. Je regarde mes curseurs. J’attends un mouvement de bras, pour qu’on voie l’effort du geste et ses muscles en action. Je déclenche. Je recule. J’ai photographié l’effort, la difficulté, le courage et l’égarement que ce geste représente : creuser une tombe. J’en prends conscience à ce moment-là. Je suis mal à l’aise. J’ai pensé plus tard, en rentrant, que quand on creuse la terre, c’est pour y planter une graine ou enfouir un.e mort.e. Ici, nous cherchons des personnes assassinées. Je vois un père qui creuse et qui cherche son fils. Et je le regarde plonger dans ce trou, se mettre au même niveau que de potentiels cadavres enfouis. Le soir, nous regardons cette image avec Sabrina. Elle dit : « Il est complètement sous terre, il creuse une fosse et tout son corps s’immerge dans la terre, comme englouti. Il y met de lui et il s’y met, lui, tout entier. C’est comme si, par son geste, il franchissait un seuil et devenait un autre, comme un véhicule entre les vivants et les morts. Lui aussi est un peu mort tout en étant bien vivant. »


S’absenter


Photo 7

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Lina cherche sa sœur. Recherches sur le terrain, février 2020, La Gallera, Tihuatlán, Veracruz, Mexique.

▪ Crédits : Emmanuelle Corne, tous droits réservés.


Un jour, nous allons à La Gallera, un ancien rancho devenu camp d’extermination du cartel des Zetas. Un immense four servait auparavant de cuisine, avant que le cartel dirigé par un certain Z-35 ne s’approprie les lieux. On ne saura jamais combien de personnes y ont été assassinées puis brûlées, mais la terre alentour est un tas de cendres que l’on explore durant des heures7. Lina est allongée au pied de la maison aujourd’hui abandonnée. Elle est là depuis un bon moment. C’est la fin de la journée, toutes les familles vont bientôt remonter dans les cars. On se regroupe, on discute, on se prend dans les bras. La journée a été très éprouvante. Mais Lina reste penchée sur le sol et, avec un petit bâton, elle gratte la terre. Elle la gratouille, plutôt. D’abord je ne pense pas à faire la photo. Je la trouve vulnérable, elle chatouille cette terre déjà retournée par une centaine de personnes. En vain, car ce qu’elle fait ne sert plus à rien. Elle semble s’être elle-même oubliée. Elle n’entend pas les autres se préparer à partir, elle continue. Elle ne cherche plus rien de précis, elle poursuit seulement un geste effectué toute la journée, comme une automate. Elle bouge, mais sans conscience. Je reste là, je veille un peu sur elle, je ne reste pas loin. J’ai envie de l’interrompre, mais je n’y arrive pas. Et puis la scène est trop forte. Son abandon face à ce qui est vain, cette défaite qu’elle accepte, cette fois-ci, encore, je vais faire la photo.

J’évite que l’on voie la maison dans le cadre. Lina est au pied du mur, je ne veux qu’elle. Une jambe allongée en entier, une autre repliée sous elle. Elle se maintient comme ça, pour ne pas être totalement abandonnée au sol. Comme j’ai un 35 mm, je me rapproche. Peut-être va-t-elle me voir, m’entendre ? Non, rien. J’ai le temps de caler mon appareil, de cadrer comme je veux. Le Nikon va faire du bruit au déclenchement, mais rien, elle ne bouge pas, elle ne s’est même pas rendu compte que j’étais encore là. Elle est seule dans ce lieu sordide, au milieu de tous ces mort.e.s. Sur le moment, j’éprouve différents sentiments. Je continue de veiller sur elle, je suis inquiète pour elle. Je constate bien qu’elle est égarée, qu’elle fait quelque chose de vain, de sinistre. Cela m’attriste, j’ai l’impression de profiter de sa vulnérabilité rien qu’en l’observant. Et puis, d’un coup, faire la photographie s’est imposé. J’ai presque envie qu’elle me le demande, qu’elle veuille se voir ainsi. Cette journée était longue, difficile. Une mère a fait une crise de nerfs et a crié longtemps. Beaucoup ont pleuré. Tout le monde semble vide, hagard. On parle très peu. Le car du retour est silencieux. Il reste un peu de soupe à dîner, car nous rentrons très tard. Je décharge mes cartes, mais je ne regarde rien. La journée doit s’arrêter là. Plus tard, quand je regrouperai mes photos à mon retour en France pour les envoyer à chacun.e, j’écarterai celle-ci pour Lina. Étrangement, je constaterai que sur de nombreuses photos d’elle, même celles où elle me fait face, où elle me regarde, elle ne me voit pas. Lina est comme ça, absente. Elle peut me fixer, concentrée, mais elle est reste loin de moi. Son regard me traverse et me dépasse. Je vois Lina hantée par ses sentiments morbides, fouillant le sol des yeux. Elle est absorbée, elle a beau tenter de faire autrement, autre chose, elle y revient. Automatiquement, systématiquement.

Photos 8, 9 et 10

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Photo 8 : Lina erre dans la maison de « La Gallera » à la recherche de détails, d’objets, d’indices, ou pour s’imprégner des lieux. Recherches sur le terrain, février 2020, Tihuatlán, Veracruz, Mexique.

Photo 9 :
Lina lors d’une marche blanche. Recherches en vie, février 2020, Poza Rica, Veracruz, Mexique.

Photo 10 : Lina au milieu des portraits dans l’arbre de la paix8. Recherches en vie, février 2020, Poza Rica, Veracruz, Mexique.

▪ Crédits : Emmanuelle Corne, tous droits réservés.


S’ancrer


Photo 11

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Mario cherche son frère. Recherches sur le terrain, février 2020, Tihuatlán, Veracruz, Mexique.

▪ Crédits : Emmanuelle Corne, tous droits réservés.


Mario Vergara, je l’ai rencontré à Paris en 2017 avant de le revoir sur le terrain au Mexique. Il était l’invité de Sabrina et du Collectif Paris-Ayotzinapa. Il venait raconter au public français les disparitions forcées au Mexique et expliquer comment on cherche des fosses clandestines. Sans éclat, des larmes coulaient sur son visage pendant qu’il parlait. Il y avait deux Mario : l’un racontant un épisode sordide de l’histoire de son pays, l’autre pleurant son frère. Mario fait donc figure de référent pour moi lorsque j’arrive dans la Brigade. Et je le découvre en star des familles, en clown, en chef de file qui les mobilise, les dynamise, les anime, les ranime. Il est leur guide en tant que l’un des chercheurs de fosses les plus connus dans le pays. Il possède un équipement, une condition physique et des savoir-faire solides pour chercher dans la nature9. Il est connu, attendu et reconnu. Il arrive tôt le matin dans la salle commune, fait des blagues sur toutes celles et ceux qui entrent après lui. Je suis française, alors il me demande si je me suis douchée… C’est sa façon à lui de mettre tout le monde à l’aise, de faire en sorte qu’on se sente exister, concerné.e. Peut-être aussi qu’il apaise ainsi sa propre anxiété, son obsession, celle de chercher son frère. Et puis, il sait qu’il est un dirigeant dans la Brigade, on attend des résultats de lui. Je fais cette photographie de Mario alors qu’il est resté seul, un peu comme Lina précédemment. Tout seul devant une fosse rebouchée. Juste avant cette photographie, il y a celle du recueillement collectif. Une communauté de pensées et de prières. Puis, le groupe est parti vers les cars et je suis restée près de Mario.

Chaque jour, je choisis une ou deux personnes, je décide de « veiller » sur elles et de les suivre. Je les choisis parce que quelque chose m’attire vers elles, retient mon attention sans que ce soit très explicite. Dans tout reportage, après l’observation et le contact avec un sujet, il y a une part d’intuition qui nous conduit à un endroit à un moment donné. Ce jour-là, c’est Mario. Je reste avec lui et en face de lui. Lui est immobile. Je reste immobile aussi. D’ailleurs si j’avance, je marche sur la fosse recouverte, et il n’en est pas question. Même si elle est refermée et s’il ne s’est pas agi d’une fosse « positive », avec un corps. Je n’ai donc pas le choix : je dois attendre qu’il s’en aille pour pouvoir partir à mon tour. Il regarde le sol. Lui-aussi. Coincée, je me dis que je vais faire une autre photo de lui. Je cadre, et je vois Mario dont les jambes correspondent au tronc d’arbre et, au-dessus de sa tête, les deux énormes branches de cet arbre qui se séparent, comme les deux Mario que je connais. Son pantalon se fond dans le paysage. Je choisis le format portrait ; j’ai envie, cette fois, que l’on voie un plan en hauteur, du sol, la terre marron creusée puis refermée, les branches vertes déplacées, jusqu’au ciel blanc. J’ai l’impression de le voir comme surgi de ce sol si ce n’était son immobilité, comme s’il en provenait. Je me rappelle ce qu’écrit Sabrina sur les disparu.e.s, comparés à des fantômes qui obsèdent tant qu’on ne les retrouve pas, et sur la façon dont celles et ceux qui les cherchent acquièrent certains de leurs attributs et disparaissent aussi, en quelque sorte. Mario ressemble à l’un de ces fantômes, sur cette image. La terre a été remuée, et son corps et son regard sont penchés au-dessus, un peu comme s’il en sortait. J’ai déclenché en me disant seulement « voici un troisième Mario ». Comme échoué, même debout. Abandonné. Il est seul au milieu d’une flore puissante, et je comprends que même avec des bras forts, des volontés, des prières, des efforts, du courage, de la ténacité, quelque chose s’en va, chez les proches de disparu.e.s.

Photo 12

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Chercheurs et chercheuses se recueillent avec Mario autour d’une fosse avant qu’elle ne soit refermée. Recherches sur le terrain, février 2020, Tihuatlán, Veracruz, Mexique.

▪ Crédits : Emmanuelle Corne, tous droits réservés.


Errer


Photo 13

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Un inconnu. Recherches sur le terrain, février 2020, La Lima, Veracruz, Mexique.

▪ Crédits : Emmanuelle Corne, tous droits réservés.


Je ne connais pas cette personne, au milieu de ce champ. Comme beaucoup de membres de la Brigade, elle cherche avant tout un « trésor » (tesoro, comme disent les mères) disparu. Le sien ou celui d’un.e autre, peu importe. Les recherches sont collectives.

Nous sommes sur une terre envahie d’herbes hautes. Un paysan local resté anonyme a fourni les informations, et les familles décident de venir déboiser pour chercher une très jeune femme dont le corps devrait affleurer le sol.

C’est la première fois de ma vie que j’observe et que j’aide des gens qui cherchent le corps d’une personne vraisemblablement assassinée. Si nous faisions une découverte macabre, cela plongerait tout le monde dans l’enfer, mais résoudrait l’énigme d’une disparition. Alors je soutiens, je participe et, dès que je peux, je fais une photo. Toute la matinée, par groupe de quatre ou cinq personnes, nous avançons ensemble : l’un.e coupe à la machette, l’autre tire les branches, d’autres encore ramassent et entassent. Une fois le terrain déboisé, nous commençons à scruter le sol, à l’aide d’un bâton, à écarter ce qu’il reste d’herbes et à regarder si la terre est remuée, à chercher des vêtements, des sacs, des objets. Pour ne rien rater de ce travail, nous avançons ensuite, formant une ligne de quinze personnes environ, nous tentons d’être systématiques et de ne rien négliger. C’est cela qui fait sens, si l’on peut dire, une sorte de croyance qu’il est possible de trouver in fine des indices. Ce jour-là, nous avons trouvé des choses, mais rien qui révèle où se trouve le corps de la jeune femme que nous espérons retrouver.

Quand ce travail systématique est terminé, chacun.e continue de chercher. Je fais cette photo pendant un dernier tour, en fin de journée. Les groupes repartent une fois de plus vers les camions et commencent à ranger le matériel. Je me rends compte que c’est un moment qui me convient, celui de rester un peu plus longtemps en arrière. Car il y a les irréductibles, celles et ceux qui n’arrivent pas à renoncer.

Et je le vois, lui, au loin sur le terrain d’à côté. Il est seul. Il est grand, un peu courbé, et tient son bâton. Je me dis : « À quinze, cela a du sens, mais là ! » Sabrina appelle ça « chercher une aiguille dans une botte de foin ». C’est littéral.

Je travaille avec mon 35mm, une focale fixe, je ne peux pas zoomer. Je dois donc me déplacer et choisir la distance à mon sujet. Et là, quand je le vois de loin avec son « habit clair » presque blanc dans cette jungle verdoyante, j’ai envie de le cadrer tout petit au milieu de ce grand vert. J’essaie d’abord le mode portrait, mais cela l’écrase dans l’herbe, alors je modifie mon cadre et opte pour le mode paysage. Je préfère devoir le chercher dans le cadre plutôt que l’écraser. Cette photographie illustre combien cette quête est vaine souvent, longue, épuisante. On le comprend à son éloignement, à sa posture penchée vers le sol, sa main en avant qui, on le devine, manipule et tient quelque chose lié la terre.

Photos 14, 15 et 16

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Photo 14 : Yadira déboise à la machette afin de permettre à d’autres familles d’entrer sur le terrain.

Photo 15 : Une mère balaie le sol avec son long bâton à la recherche d’indices.

Photo 16 : Les familles entrent par groupes et déboisent méticuleusement le terrain. Recherches sur le terrain, février 2020, La Lima, Veracruz, Mexique.

▪ Crédits : Emmanuelle Corne, tous droits réservés.


Éclairer


Photo 17

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Angel cherche son frère. Recherches en vie, février 2020, Poza Rica, Veracruz, Mexique.

▪ Crédits : Emmanuelle Corne, tous droits réservés.


Pour cette dernière photographie, je fais un choix très différent. Je la garde pour la fin aussi, parce que je l’ai prise le dernier jour. Il s’appelle Angel. Nous sommes à Poza Rica, le 22 février 2020, date du dernier jour officiel de la Brigade. Il a 26 ans à ce moment-là. Il tient dans ses mains le portrait de son frère enlevé et disparu trois ans plus tôt. Au loin, on entend les familles crier des slogans : « Enfant, écoute, ta mère est dans le combat », « un peuple qui regarde aide aussi », « un peuple qui se tait ne sera jamais entendu ! » (« ¡Hijo escucha, tu madre está en la lucha! », « ¡El pueblo mirando también está apoyando! », « ¡Un pueblo callado jamás será escuchado! »)

Je remarque Angel, qui se tient toujours un peu à l’écart. Il a dormi pendant ces deux semaines avec nous autres, les solidaires, dans une grande pièce, et non dans une chambre, généralement réservée aux familles de disparu.e.s. J’ai eu plus de cent occasions de lui parler au-delà du « Bonjour/Bonsoir Angel ». Jusque-là je l’ai, non pas ignoré, ni « réservé »… mais plutôt préservé ? Ou peut-être me suis-je préservée ? Et ce dernier jour, je le regarde. Je sais que quelque chose m’a retenue. J’aimerais dire que c’est ma pudeur, mais aujourd’hui, je sais que c’est plutôt de la peur. À ce moment-là, mon instinct me pousse à me demander pourquoi, pourquoi j’ai évité Angel pendant ces quinze jours. J’accepte de saisir ce qui m’angoisse à le regarder. Est-ce sa jeunesse ? Est-ce sa manière de porter le portrait d’un proche disparu autour de son cou ? Est-ce sa solitude constante, même au milieu des autres familles ? Est-ce le fait qu’il se couche tôt, sans trop participer aux discussions des familles qui traînent tard dehors le soir ? Est-ce à cause de ce petit coin qu’il s’est fait pour dormir, la tête sur son sac à dos, ses écouteurs dans les oreilles, enfoui dans son duvet tout près de la porte ? Ou plutôt, faudrait-il dire au plus près de cette porte de sortie ? Je me rends compte que je sais tout cela d’Angel. Mon regard a observé et vu tout cela. Mon cerveau me le rend à ce moment-là, et je m’approche de lui. Sans plus réfléchir, je lui tends le micro et je lui demande tout simplement si, comme je l’ai fait avec tant d’autres – il a dû me voir faire –, il veut bien raconter la disparition « de qui ? » « De mon frère », répond-il. Mon espagnol est suffisamment bon pour être compris, mais loin d’être parfait, et je fais sourire Angel. Il reprend gentiment mon erreur et commence à répondre. Mal parler la langue me permet d’entrer en contact à petits pas. Angel est très heureux que je lui demande de raconter son histoire. Et c’est avec sa discrétion, son calme, sa douceur, sa bienveillance et sa générosité qu’il me raconte le jour de la disparition de son frère. Ce dernier est policier, un policier « propre », comme il dit, « pas un malin ».

« Mon frère est un policier “provocateur” : il n’aimait pas l’injustice, les abus de pouvoir, la corruption. Il dénonçait les injustices. Mon frère est très sain, il ne buvait pas, ne se droguait pas, ne fumait pas. Il allait du travail à la maison et de la maison au travail. Ce soir-là, il était rentré, s’était douché, sa fiancée était là, on allait dîner et regarder un film. On a frappé à la porte. On n’attendait personne, on ne se méfiait pas. Il a ouvert, et on a vu un commando armé. Ils l’ont attrapé, mis à terre en lui maintenant les bras et le cou. Ils l’ont relevé et l’ont emporté, entre deux hommes. Après sa disparition, il m’a fallu beaucoup de temps pour dépasser la tristesse, la douleur, et pour récupérer et accepter. Maintenant, je me consacre entièrement à sa recherche. »

Et puis, comme parfois après l’interview, je lui demande de se laisser photographier avec son frère qu’il porte autour du cou, d’un côté en civil, de l’autre en uniforme. Il a plu juste avant et j’aime particulièrement la lumière après la pluie. Nous reprenons la discussion autour de la Brigade et des recherches.

« Durant la Brigade, j’ai participé à la sensibilisation des jeunes générations dans les écoles élémentaires et secondaires, à l’université aussi. Je pense que c’est essentiel de les toucher pour réussir le changement, dans ce pays qui est débordé par la violence. Elle est tellement banalisée cette violence, que les gens te regardent avec mépris, comme quelqu’un de laid, ils t’ignorent, et il est important d’essayer de rendre les gens plus sympathiques. Parce que c’est difficile, quand tu es du côté des victimes. Très difficile. Ma vie a changé à 180 degrés. J’ai rencontré des gens qui ont beaucoup d’expérience dans les recherches. Donc c’est très important. Là, je suis seul pendant la Brigade parce que ma mère ne pouvait pas venir. Mais je pense que je peux aider, apporter mon petit grain de sable en étant présent, en accompagnant les familles, auprès des mères, des frères. »

Avec sa mère, il parle de la disparition car « il est important d’en parler et de rompre le silence qui vient de la peur. »

Cette photographie d’Angel est un portrait, un simple portrait. Mais après tout ce qu’il m’a dit, je suis sidérée par sa lucidité, par l’articulation de son discours sur la violence, sur son pays. Et ce n’est pas un hasard qu’il me regarde de face, lui. Il affronte la réalité. Angel est jeune, il est solitaire, discret, mais bien présent. Et c’est très lucidement, avec la conscience nette de devoir imprimer un changement possible dans les mentalités, qu’il agit volontairement au sein de la Brigade. Il est impressionnant.

Angel est particulier pour moi. Et maintenant, en le regardant sur cette photo, je sais pourquoi je l’ai tenu à distance durant toute la Brigade. Il me faisait penser à quelqu’un d’autre lorsque je le regardais. À mon fils. Ou à celui d’une amie, d’un ami. À l’enfant de mon voisin ou celui de ma collègue. Il m’a fallu rentrer en France, et regarder tous ces visages pendus à tous ces cous pour comprendre mon rapport à Angel. Il était le plus proche de ma douleur, de l’empathie potentielle que je ne m’autorisais pas sur le moment.

Angel est presque la dernière photo que j’ai prise. Il est mon dernier entretien.

J’ai voyagé avec lui au retour, dans le bus pour Mexico, puis nous avons marché ensemble avec d’autres familles vers un restaurant, nous avons partagé un dernier taco avant que chacun.e ne rejoigne son hôtel et ne reparte dans son État. Angel dans le Sinaloa et moi en France.


  • REMERCIEMENTS

Je voudrais ici remercier Sabrina Melenotte pour m’avoir entraînée et soutenue dans cette aventure unique au Mexique. Pour m’avoir proposé d’écrire cet article et relue à de multiples reprises. Remercier aussi Sophie Wahnich pour ses encouragements si bienveillants.
Enfin, je souhaite saluer toutes les familles mexicaines qui se sont ouvertes pour raconter leur histoire, qui ont accompagné le récit des disparitions de leurs êtres aimés de l’expression de leurs émotions, sans détour. C’est un cadeau immense.

  • ACKNOWLEDGEMENTS

I would like to thank Sabrina Melenotte for guiding and supporting me in this outstanding adventure in Mexico. For suggesting that I write this article and for proofreading it several times. I would also like to thank Sophie Wahnich for her kind support.
Last but not least, I would like to pay homage to all the Mexican families who agreed to tell me their stories, who accompanied the story of the disappearances of their loved ones with the expression of their emotions, bluntly. This is an invaluable gift.

  • AGRADECIMIENTOS

Me gustaría dar las gracias a Sabrina Melenotte por haberme guiado y apoyado en esta aventura única en México. Por haberme propuesto escribir este artículo y haberlo leído muchas veces. También quisiera dar las gracias a Sophie Wahnich por su benevolencia y el ánimo que me dio.
Finalmente, también quiero expresar mi reconocimiento a todas las familias mexicanas que contaron su historia, que acompañaron el relato de las desapariciones de sus seres queridos con la expresión de sus emociones, sin rodeos. Es un regalo inmenso.

1 Sabrina Melenotte est anthropologue, chargée de recherche à l’Unité de recherche migrations et sociétés (Urmis, IRD UMR 205) et chercheuse invitée

2 Voir son site : https://www.juliendaniel.com.

3 Sur ces différents types de recherche, voir le retour d’expérience de la Ve Brigade en trois volets dans le mook Mexique : une terre de disparu.e.s

4 Voir son site : http://www.guillaume-herbaut.com/en.

5 Voir son site : https://www.maximematthys.com/.

6 Sur le processus d’iconisation et de sanctification populaire, voir « Sur les traces des disparus. III, Se protéger », dans le mook déjà cité.

7 Voir, dans le mook, le volet « Sur les traces des disparu.e.s dans le Veracruz. I, Chercher dans la nature ».

8 Voir aussi, dans le mook, la section « Matérialiser l’absence par l’image ».

9 Pour un récit plus détaillé de son portrait, de son parcours et de ses pratiques, voir dans le mook le chapitre « Un Jour des morts avec un

Note

1 Sabrina Melenotte est anthropologue, chargée de recherche à l’Unité de recherche migrations et sociétés (Urmis, IRD UMR 205) et chercheuse invitée au CIESAS-Golfo, Veracruz (2021-2023).

2 Voir son site : https://www.juliendaniel.com.

3 Sur ces différents types de recherche, voir le retour d’expérience de la Ve Brigade en trois volets dans le mook Mexique : une terre de disparu.e.s (FMSH/ANR-SoV/Urmis, 2021, https://omnibook.com/view/e31c6d6e-215d-4dd8-84a6-61797858f3f4/page/1) : « Sur les traces des disparu.e.s dans le Veracruz. I, Chercher dans la nature » ; « II, Chercher en vie » ; « III, Se protéger ».

4 Voir son site : http://www.guillaume-herbaut.com/en.

5 Voir son site : https://www.maximematthys.com/.

6 Sur le processus d’iconisation et de sanctification populaire, voir « Sur les traces des disparus. III, Se protéger », dans le mook déjà cité.

7 Voir, dans le mook, le volet « Sur les traces des disparu.e.s dans le Veracruz. I, Chercher dans la nature ».

8 Voir aussi, dans le mook, la section « Matérialiser l’absence par l’image ».

9 Pour un récit plus détaillé de son portrait, de son parcours et de ses pratiques, voir dans le mook le chapitre « Un Jour des morts avec un chercheur de fosses clandestines dans le Guerrero ».

Illustrazioni

 Photo 1


Photo 1

Doña Hilaria et Don Marcos cherchent leur fils. Recherches sur le terrain (búsqueda en campo), février 2020, Lázaro Cárdenas, Veracruz, Mexique.

▪ Crédits : Emmanuelle Corne, tous droits réservés.

Photos 2,3,4 et 5

Photos 2,3,4 et 5

Photo 2 : Doña Hilaria et Don Marcos à la maison du diocèse, février 2020, Papantla, Veracruz, Mexique.

Photos 3, 4 et 5 : Don Marcos et sa sonde (varilla), février 2020, La Lima, Veracruz, Mexique.

▪ Crédits : Emmanuelle Corne, tous droits réservés.

 Photo 6


Photo 6

Cirilo cherche son fils (et l’ami de son fils enlevé avec lui). Recherches sur le terrain, février 2020, Lázaro Cárdenas, Veracruz, Mexique.

▪ Crédits : Emmanuelle Corne, tous droits réservés.

 Photo 7


Photo 7

Lina cherche sa sœur. Recherches sur le terrain, février 2020, La Gallera, Tihuatlán, Veracruz, Mexique.

▪ Crédits : Emmanuelle Corne, tous droits réservés.

Photos 8, 9 et 10

Photos 8, 9 et 10

Photo 8 : Lina erre dans la maison de « La Gallera » à la recherche de détails, d’objets, d’indices, ou pour s’imprégner des lieux. Recherches sur le terrain, février 2020, Tihuatlán, Veracruz, Mexique.

Photo 9 :
Lina lors d’une marche blanche. Recherches en vie, février 2020, Poza Rica, Veracruz, Mexique.

Photo 10 : Lina au milieu des portraits dans l’arbre de la paix8. Recherches en vie, février 2020, Poza Rica, Veracruz, Mexique.

▪ Crédits : Emmanuelle Corne, tous droits réservés.

 Photo 11


Photo 11

Mario cherche son frère. Recherches sur le terrain, février 2020, Tihuatlán, Veracruz, Mexique.

▪ Crédits : Emmanuelle Corne, tous droits réservés.

Photo 12

Photo 12

Chercheurs et chercheuses se recueillent avec Mario autour d’une fosse avant qu’elle ne soit refermée. Recherches sur le terrain, février 2020, Tihuatlán, Veracruz, Mexique.

▪ Crédits : Emmanuelle Corne, tous droits réservés.

 Photo 13


Photo 13

Un inconnu. Recherches sur le terrain, février 2020, La Lima, Veracruz, Mexique.

▪ Crédits : Emmanuelle Corne, tous droits réservés.

Photos 14, 15 et 16

Photos 14, 15 et 16

Photo 14 : Yadira déboise à la machette afin de permettre à d’autres familles d’entrer sur le terrain.

Photo 15 : Une mère balaie le sol avec son long bâton à la recherche d’indices.

Photo 16 : Les familles entrent par groupes et déboisent méticuleusement le terrain. Recherches sur le terrain, février 2020, La Lima, Veracruz, Mexique.

▪ Crédits : Emmanuelle Corne, tous droits réservés.

 Photo 17


Photo 17

Angel cherche son frère. Recherches en vie, février 2020, Poza Rica, Veracruz, Mexique.

▪ Crédits : Emmanuelle Corne, tous droits réservés.

Per citare questo articolo

Referenza elettronica

Emmanuelle Corne, « Chavirer et revenir au monde. Récit sensible d’une photographe depuis la Ve Brigade nationale de recherche de personnes disparues au Mexique », Condition humaine / Conditions politiques [On line], 3 | 2022, On line il 25 janvier 2022, Accesso 12 août 2022. URL : http://revues.mshparisnord.fr/chcp/index.php?id=750

Autore

Emmanuelle Corne

Après avoir été vingt ans libraire puis éditrice en sciences humaines et sociales, Emmanuelle Corne a décidé de devenir photographe documentaire. Inspirée par les sujets liés au féminisme, au genre, à l’accumulation des discriminations, à l’invisibilité sociale, elle préfère le mode du reportage au long cours. Elle choisit de connaître ses sujets avant de commencer à photographier, elle écoute les histoires de chacun.e. Ses photographies racontent la vie quotidienne, les luttes et résistances, les joies et succès, que les actions soient personnelles ou collectives.
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After working twenty years as a bookseller and then as an editor in the humanities, Emmanuelle Corne engaged in the career of documentary photographer. Inspired by subjects related to feminism, gender, the accumulation of discriminations and social invisibility, she commits to in-depth reporting. She chooses to know her subjects before starting to photograph, she listens to their stories. Her photographs are those of daily life, struggles and resistances, joys and successes, whether the actions are personal or collective.

Tras veinte años como librera y luego como editora de ciencias humanas y sociales, Emmanuelle Corne decidió convertirse en fotógrafa documentalista. Inspirada por temas relacionados con el feminismo, el género, la acumulación de las discriminaciones y la invisibilidad social, prefiere la realización de reportajes de larga duración. Antes de empezar a fotografiar, busca conocer bien sus temas, escucha las historias de cada uno y una. Sus fotografías cuentan la vida cotidiana, las luchas y las resistencias, las alegrías y los éxitos, ya sea que se trate de acciones personales o colectivas.