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Charly Melloul

Juin 2021

Résumés

Dans cet entretien, Charly Melloul, basket freestyler évoque les parties de street basket de sa jeunesse et la liberté créative que la rue lui a donné. Sur YouTube, il découvre le spectacle sportif à l’américaine et de nouvelles possibilités de mise en scène du basket-ball. Il pratique aussi les jeux vidéo qui lui inspirent encore d’autres rapports au corps et à la ville, et sa rencontre avec les danses hip-hop qui lui permettent d’aller encore plus loin dans la chorégraphie des gestes techniques sportifs. Ses influences se retrouvent dans les vidéos qu’il fait sur les réseaux sociaux (Instagram), où il travaille tout en écoute et en complicité avec ses danseurs-cadreurs. Charly, aime réaliser dans l’espace public, il sait voir les « spots » photogéniques. Transcription de l’entretien réalisée par Virginie Berthier.

Texte intégral

1Nil Dinç : Bonjour Charly, pourrais-tu te présenter ?

2Charly Melloul : Bonjour Nil, avec plaisir. Je m'appelle Charly, j'ai 28 ans, je suis freestyler basket. Je réalise aussi des films et je suis donc actuellement en train de préparer le spectacle Bounce Back avec Christina Towle, dans lequel je suis chorégraphe artistique pour le développement des danseurs. Nous y partons d’une question simple : « comment utiliser une balle de basket avec la danse pour exprimer des mouvements de basket ? » J'ai donc été appelé pour aider à la création de ce spectacle. Je travaille également avec la Maison des jonglages ; je fais des interventions pour faire découvrir le freestyle basket dans les écoles, les collèges et les lycées. Actuellement, c'est ce que je fais, en plus des vidéos sur Instagram.

Charly Melloul effectuant un freeze

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Figure figée de breakdance, Charly Melloul effectuant un freeze, masterisé avec son ballon de basket. Espace public, Paris. Mars 2021

© Morgan Eloy

3Nil Dinç : Pourrais nous parler de ton parcours sportif ?

4Charly Melloul : J'ai commencé tout d'abord par faire beaucoup de sport. Je pense que le sport, c'est super important. On m'a toujours inscrit dans des sports en dehors de l'école. J'ai commencé en faisant plein de choses, du judo, de l'escrime. J'ai un peu tout testé, mais j'ai tout de suite été vers le basket, parce que mon grand frère faisait du basket et qu'on jouait beaucoup dehors. Mon frère a commencé le basket en club avant moi, moi j'ai continué à jouer dehors, de plus en plus. Après, je me suis inscrit, j'ai fait six ans de basket-ball. J'ai toujours aimé la culture américaine. Le basket, ça allait forcément avec le hip-hop et j'ai commencé à danser aussi. La danse ça restait encore quelque chose de très timide parce que la danse, c'est très expressif, aller danser ou danser devant des gens, ce n'est pas toujours facile quand on est jeune. Moi, j'avais beaucoup plus de facilité dans le basket parce que c'était là où je pouvais m'exprimer. J'ai toujours aimé avoir ce côté showman. Ça venait du basket de rue, où on aime bien faire des mouvements, on aime bien quand la foule réagit, ridiculiser un peu l'adversaire pour que les autres crient. C'est plus ce mouvement-là que je kiffais et que j'ai retrouvé beaucoup plus tard dans la danse.

5Nil Dinç : Est-ce que tu peux nous parler de And One ?

6Charly Melloul : C'est justement l'une des inspirations qui m'est venue du streetball. C'était un groupe qui était des États-Unis et qui faisait vraiment fureur à l'époque. Ils faisaient des tournées, ils avaient rassemblé beaucoup de joueurs, des basketteurs de rue qui faisaient des choses vraiment extraordinaires. Pour nous c'étaient des extraterrestres. À l'époque, on regardait ça on disait :« waouh, c'est énorme ! ». Et leur truc, c'était justement ça, casser les règles du basket-ball traditionnel et faire des mouvements totalement illégaux dans le basket. C'était incroyable, que ça soit dans des mouvements de dribbles où ils pouvaient ridiculiser l'adversaire en faisant des cross – des feintes – où ils faisaient glisser l'adversaire, où on les voyait également faire des mouvements avec la balle. C'était presque de l'illusion en fait, l'adversaire essayait de chercher où la balle était partie. Après, ils mettaient un panier, un shoot en pleine tête de l'adversaire, et tout le monde criait. C'était incroyable et nous on regardait ça on disait « les américains ils sont incroyables », on voyait aussi leur manière de jouer les dunks... C'était vraiment du spectacle. Au-delà du spectacle, on voyait l'inspiration des Harlem Globetrotters, mais dans quelque chose de tout nouveau, à l'américaine, et qui venait de la rue.

7Nil Dinç : Les Harlem Globetrotters ?

8Charly Melloul : C'était, et c'est toujours d'ailleurs, un spectacle de basket, où on voit une équipe de basket qui joue contre une autre équipe. Ils font un spectacle incroyable où ils cassent totalement les règles. Il y a une intervention de l'arbitre, ils glissent sur le sol, ils lancent la balle, ils l'attrapent, ils font un dunk, ça s'appelle un alley-oop. Et tout ça, c'est le côté show du basket qui a été mis dans un spectacle. C'est ce qu'on retrouve aussi en NBA. Il y a beaucoup de choses qu'on retrouve pour le show, pour les spectateurs, c'est vraiment quelque chose qui vient des États-Unis. Pour moi, c'est ce côté show qui donne envie d'aller voir des matchs de basket, parce que c'est palpitant.

9Nil Dinç : Est-ce que tu peux nous parler de NBA Street 2 ?

10Charly Melloul : NBA Street 2, c'est un jeu vidéo auquel j'ai beaucoup joué. C'est un jeu vidéo qu'avait mon frère sur PlayStation 2. Il jouait pendant des heures et des heures et de temps en temps, il me disait : « viens jouer avec moi. » Comme ça, il pouvait me battre. Ce qu'il ne savait pas, c'est que je jouais aussi quand il n'était pas là et j'ai pu m'améliorer. Quand il s'est rendu compte que moi aussi, je savais bien y jouer, on a pu commencer à faire des vraies parties. NBA Street 2, c'était un jeu de basket où on pouvait vraiment aller en dehors de toutes les limites du basket ; les personnages volaient carrément pour faire des dunks. Il y avait beaucoup de techniques du basket-ball qui ont été injectées dans ce jeu et c'était vraiment tout nouveau. Il y a d'ailleurs un mouvement dont je me suis inspiré, c'est une roue, c'était le personnage Biggie Little qui faisait cette roue avec la balle sur les mains et je trouvais ça hyper impressionnant. Plus on faisait de techniques impressionnantes, plus on pouvait avoir une sorte de jauge qui nous permettait de faire un truc super génial qui était un gamebreaker western. C'est vraiment un jeu qui m'a beaucoup plu, parce qu'il avait ce côté fun et en même temps, chaque personnage avait sa particularité. Il y avait des personnages qui étaient très doués en dribbles, d'autres qui étaient doués en dunks. Chacun avait sa spécialité et on devait sélectionner nos joueurs pour essayer de former une équipe qui soit la plus homogène, que chacun puisse avoir ses atouts pour essayer de gagner des matchs. Il y avait toute la culture qui passait par là aussi, avec la musique, les vêtements, le style. J'ai découvert énormément de joueurs légendaires, comme Wilt Chamberlain, Pete Maravich, Magic Johnson. À l'époque, je ne connaissais pas tellement le basket-ball et j'ai découvert beaucoup de joueurs caractérisés par leurs qualités dans ce jeu. J'ai énormément apprécié ce jeu, il m'a beaucoup, beaucoup inspiré dans le freestyle.

11Nil Dinç : Tu as appris le freestyle en jouant aux jeux vidéo, en faisant du streetball, accepterais-tu de nous raconter comment le streetball a inspiré ta pratique de scène ?

12Charly Melloul : Il y a un souvenir dont je me rappelle. C'était à l'époque où je jouais au basket. J'étais dans une équipe et vu que j'étais assez doué, on m'avait mis avec les plus grands. Mais on ne me faisait pas forcément jouer, j'étais souvent sur le banc et je me rappelle d'un match où j'étais resté sur le banc très longtemps. À la fin du match, je crois qu'il y avait une différence de trente points – je ne me rappelle même plus pour quelle équipe – et on m'a fait rentrer alors qu'il ne restait qu'une minute de jeu. J'ai attrapé la balle et je me suis mis à faire du streetball. J'ai pris la balle, je l'ai collée sur le dos de l'adversaire. Tout le monde a crié, j'ai jeté la balle et le coach était énervé parce que ce n’était vraiment pas une chose à faire. Mais tout le monde criait, tout le monde était dans le show et c'est l'une des choses qui m'a beaucoup appris et qui m'a donné envie de continuer seul le côté show. Je voulais vraiment montrer quelque chose venant du basket, avec ce côté spectaculaire, quelque chose d'intéressant, en dehors du match même. De là, je me suis vraiment inspiré, à la fois du streetball et à la fois du jeu vidéo, pour commencer à exécuter de nouvelles techniques, d'après celles qui existaient déjà. D'ailleurs, pour revenir au jeu NBA Street 2, il y avait une partie où on pouvait regarder les mouvements plusieurs fois. On pouvait même décider quels mouvements le joueur allait faire et regarder, regarder, regarder le mouvement. Moi c'est ce que je faisais et j'essayais de les répéter. Même dans les vidéos And One, je me disais : « comment fait-il ? ». Je regardais, regardais, regardais. À l'époque, je me rappelle, j'essayais même de le faire chez moi, avec des nounours. Après, j'allais jouer sur les terrains, je disais à mes potes : « venez on va jouer » et j'essayais sur eux. Ce qui s'est souvent passé aussi, c'est que je me retrouvais tout seul sur les terrains de basket avant que les autres arrivent, et j'essayais des mouvements. Il y avait moi, un panier, une balle et j'essayais de faire un mouvement, marquer et répéter, répéter, répéter. J'étais dans ma tête, je mettais de la musique et c'était un kif ! Et, après, je pouvais l'essayer dans le match.

13Nil Dinç : Le streetball se pratique dans l'espace public ; cet espace public sert-il aussi pour le jeu ? Est-ce un endroit où tu inventes, où tu peux créer des effets qui surprennent plus que, par exemple, dans un gymnase ?

14Charly Melloul : Bien sûr. Dans un gymnase, on va être limité. Que ce soit en club ou en match, on va forcément être limité parce qu'il y a des règles, parce qu'on nous apprend justement une posture, on nous apprend à protéger la balle d'une certaine manière, on nous apprend à dribbler d'une certaine manière. Ce n'est pas la même dynamique, c'est pour ça que c'est super intéressant de jouer dehors. De grands joueurs font encore des parties comme ça, on le sent ; certains joueurs de NBA viennent du streetball. C'est vrai que ça a été très important parce qu'aux États-Unis, ce qui coûtait le moins cher à mettre en place, c'était le basket. Ça ne coûtait pas grand chose. Il suffisait d'un peu de bitume, d'un panier de basket. C'est pour ça que streetball s'est extrêmement développé aux États-Unis. Forcément, c'est une culture qui a touché la France très vite grâce au hip-hop. On en retrouve en Chine, au Brésil… C'est quelque chose qui est facilement accessible pour des gens qui sont de milieux pauvres, on peut le dire comme ça. Il suffit d'une balle de basket et d'un terrain, ou même dans certains endroits, on voit qu'il y en a qui sont très inventifs, qui mettent des cageots en hauteur. On a pu le voir pendant le confinement, là où ils ont fermé des terrains de basket. Dans certains endroits, il y a des personnes qui ont juste accroché une cage en haut d'un arbre et ça y est ils pouvaient jouer au basket. Ce qui n'est pas pareil pour le football américain ou le base-ball, qui demandent un peu plus de moyens. C'est pour ça que le basket de rue s'est vraiment développé et que chacun a eu cette liberté de jouer comme il le voulait. Quand on joue au basket de rue, il y a l'auto-arbitrage, c'est-à-dire que le joueur qui va attaquer va annoncer la faute, c'est lui qui va dire : « Ah ! Il y a eu faute sur moi » ; et, il faut que les autres soient d'accord. De là peut se créer une discussion, ou un conflit, mais en général, c'est comme ça que ça se passe.

15Nil Dinç : À quel moment ton parcours artistique émerge-t-il vraiment ? Où as-tu appris à danser ?

16Charly Melloul : J'ai toujours dansé, mais j'ai mêlé le basket de rue avec le freestyle beaucoup plus tard. Je dirais que ça a commencé plutôt dans les campings, c'est là que j'ai commencé à faire mes premiers vrais spectacles, en étant animateur dans les campings. Quand on est animateur, on participe également au spectacle, on participe à tout. C'est là où j'ai dit, moi je sais faire ça. Et j'ai commencé à mélanger un peu la danse, parce qu'on nous apprenait aussi à faire de la danse, à toujours danser, danser, danser. J'ai toujours aimé danser, dans les soirées, partout, et quand on a commencé à faire des spectacles, j'ai commencé à mélanger un petit peu des mouvements où je faisais des blocages. Suite au spectacle que j'ai fait dans les campings, j'ai rencontré un producteur qui venait du monde des campings et je suis entré dans une première compagnie. Là j'ai commencé à travailler sérieusement la danse, j'ai rencontré Mourade Marrakchi, qui venait du Crew Vagabond, qui a été deux fois champion du monde de breakdance. Et là, j'ai appris ce que c'était que travailler la danse. Je connaissais la discipline du basket, j'avais cette discipline de pouvoir faire du basket quatre heures par jour, il n'y avait pas de souci. Mais la danse et surtout le breakdance, ça a été très, très physique. J'ai commencé à mélanger ces mouvements à partir de cette époque-là. J'avais environ vingt ans. J'ai vraiment découvert le travail en tant que danseur. C'était deux heures le matin, cinq heures l'après-midi, répétitions, spectacles, c'était très physique, très dur.

17Nil Dinç : Quelles danses as-tu abordées ? Pourrais-tu nous décrire les différents styles ?

18Charly Melloul : Alors je dirais que l'une des premières danses que j'ai commencé à utiliser dans le freestyle, ce serait le popping. J'ai commencé à faire des mouvements avec, j'ai commencé à bouger et faire des blocages. Le popping, où il y a beaucoup de blocages, où on se développe, c'est le côté robot on va dire. Donc c'est ce que j'ai utilisé en premier. Mais avant la danse, l'un des premiers mouvements que j'ai mis dans mon freestyle, un mouvement qui vient du taekwondo, qui vient aussi du tricking et qui est le tornado. C'est un kick sauté en fait, un coup de pied sauté, et je l'avais déjà mélangé avec le basket depuis longtemps. C'est mon mouvement signature d'ailleurs, que j'appelle le KFC. Pour le Kung Fu Charlie. Je fais un premier coup de pied, je pose mon pied et je passe la balle entre les jambes, puis je fais un coup de pied sauté où je fais passer la balle entre les jambes. Ça c'était le premier mouvement. Il y a eu le popping, ensuite, j'ai incorporé du krump, parce que c'était une danse que j'aimais beaucoup. C'est une danse qui est très agressive, qui a ce côté bestial. D'ailleurs, on retrouve beaucoup de mouvements d'acting aussi, qui viennent des animaux ; on va s'inspirer d'un animal pour commencer à se déplacer, chercher ce côté animal, instinctif, agressif et l'incorporer dans nos mouvements. Ça vient aussi de la danse rituelle où il y a ce côté transe, où tout le monde part un peu dans un délire. C'est très intéressant, dans les training lab, les lab sessions où on va chercher de nouveaux mouvements, on va se laisser emporter par la musique pour avoir un nouveau mouvement. Une fois qu'on l'a, on va le répéter et ça va devenir un mouvement qu'on va pouvoir incorporer dans d'autres chorégraphies et d'autres créations. Donc je dirais que les premières danses, ça a été le popping, le krump et ensuite le breakdance. Quand j'ai rencontré Mourade, ça a été très intéressant parce qu'il m'a orienté dans toutes les danses, c'était quelqu'un qui connaissait vraiment la danse par cœur. Il a commencé à me montrer un peu ce que c'était que l'isolation, c'est-à-dire de savoir isoler une partie de son corps d'une autre. Pour pouvoir se déplacer, faire de la construction. C'est quelque chose que j'ai appris sans la balle et qu'après j'ai pu mettre avec la balle. C'est complètement différent quand on a un objet entre les mains. Mais c'est vrai qu'il faut savoir que quand on veut commencer à travailler la danse dans le freestyle, il faut commencer à travailler la danse indépendamment. C'est très important.

19Nil Dinç : Le freestyle ball ?

20Charly Melloul : Il y a plusieurs freestyle ball. Il y a le freestyle football, le freestyle avec un ballon de foot. Ça va être tous les mouvements qui viennent du côté brésilien. Mais moi, ce que je fais, c'est du freestyle basket-ball. Si je pouvais donner une définition, ce serait : bouger avec une balle de basket d'une manière cool. J'aurais même dit : gesticuler avec une balle, parce qu'on pourrait ne pas définir forcément les mouvements qu'on fait. Je dirais que le freestyle basket-ball se définit avec des mouvements qui viennent du basket, qui seraient des dribbles, qui seraient des spins – c'est le fait de faire tourner la balle sur le doigt – et après, à chacun d'y mettre son imagination. On peut danser, on peut faire du kung-fu, on peut faire des acrobaties, on peut faire du breakdance, ça va être à chacun de voir. Il y a des personnes qui ne vont pas du tout dribbler, qui ne vont faire que des spins, qui vont lancer la balle, qui vont la récupérer. Il y en a qui comme moi vont faire beaucoup de danse. À chacun sa définition, à partir du moment où on bouge avec une balle de basket en dehors des règles de base du basket-ball.

21Nil Dinç : Quels sont les liens entre hip-hop, freestyle ball et freestyle basket-ball ?

22Charly Melloul : C'est totalement lié. C'est une nouvelle branche, même si le freestyle basket-ball existe depuis longtemps, c'est une branche qui se raccorde totalement à la danse. À chacun d'en débattre, mais pour moi, le freestyle basket-ball est une branche de la danse hip-hop, hormis toutes les danses hip-hop qui existent. Personnellement, on m'a toujours mis dans la catégorie danse dans les concours parce qu'il y a de la danse dans ce que je fais. C'est aussi du jonglage, certes. Ça va être à chacun de se définir. Il y a des personnes qui vont faire du freestyle basket dans un cadre de jonglage. Ce sera quand même du freestyle basket-ball. Mais dans ma catégorie à moi, dans ma manière de faire, ça reste de la danse, avec aussi du jonglage.

23Nil Dinç : Comment définirais-tu ton style ?

24Charly Melloul : Alors, je dirais que c'est vraiment un mix de plusieurs disciplines, de plusieurs inspirations. Je le définirais comme du hip-hop freestyle basket. Je me suis beaucoup développé pour intégrer des battles de danse. Et ça m'a extrêmement enrichi de travailler dans cette direction. Je pense qu'on pourrait définir ça comme du freestyle basket battle show. C'est du freestyle basket fait pour des shows et pour des spectacles contemporains aussi. Je cherche vraiment à élargir ce que je fais produire des effets différents.

25Nil Dinç : Comment en es-tu arrivé à créer tes personnages ?

26Charly Melloul : Dans la danse, beaucoup de danseurs vont avoir leur nickname, leur surnom et vont créer leur personnage autour de ça. Il y en a certains qui restent dans leur personnage, mais qui ne vont pas forcément s'habiller différemment et d'autres, comme moi, qui vont parfois aller plus loin, et avoir le costume du personnage. Le premier personnage que j'avais créé, je ne l'ai pas totalement créé, c'était Sangoku, c'était Sangoku Freestyle. C'était moi habillé en Sangoku. À l'époque, j'avais des potes qui s'habillaient eux-aussi en manga ; on avait cette team qui s'habillait en manga et qui faisait de la danse hyper originale. C'était le premier personnage que j'avais créé par rapport au côté kicks, les coups de pieds que je faisais. Très vite, ce personnage a été remplacé par un nouveau personnage qui s'appelle Suitman. Suitman, c'est un personnage qui est en costume, très sobre, très peu expressif du visage, qui ne parle pas, qui a des lunettes noires. On se dit : « c'est qui ce mec-là ? » Il y a plein d'inspirations pour ce personnage : Matrix, Men In Black, James Bond... Quand on le regarde, on se dit : « mais qu'est-ce qu'il fout là, il est en train de danser, il fait quoi ? » Et tout à coup, on voit ce mec-là en train de faire des mouvements de basket que personne n'a vus. On se dit : « Qu'est-ce qu'il va faire ? » et c'est hyper surprenant. J'ai beaucoup développé Suitman sur les réseaux sociaux parce que ça allait vraiment avec cette époque. C'est vrai qu'avoir un personnage, c'est plus facile pour s'exprimer parce que, c'est le personnage, ce n'est pas moi. Ce côté personnage est très recherché sur les réseaux sociaux. Certains vont prendre leur personne « physique » on va dire, pour créer un personnage autour. J'ai créé Suitman parce que c'était intéressant pour moi, qui vient du milieu de l'acting, d'avoir un personnage qui a toute une histoire, dont, petit à petit, on va découvrir des choses, qu'on va voir dans différentes situations, différents pays. Je trouvais que c'était rigolo à faire. Il y a beaucoup de gens qui ont suivi le délire et ça m'a plu.

Charly Melloul en Suitman

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Personnage de sa composition effectuant un spin (figure du basketball freestyle consistant à faire tourner le ballon sur son doigt) tout en sautant devant la Grande Arche de la Défense, Paris. Octobre 2020

© Alex Barrios

27Nil Dinç : Une histoire qui s'écrit petit à petit ? Est-ce une histoire que tu pourrais nous raconter ? Comment y construis-tu ce personnage, la fiction dans laquelle il se développe ?

28Charly Melloul : On faisait souvent des vidéos dans le quartier de la Défense. Un jour, j'étais habillé en costume parce que j'étais parti passer un entretien d'embauche. C'est la vraie histoire. J'avais des lunettes avec moi et je me suis dit : « Ah ! Ça peut être drôle qu'on fasse un truc sur un thème Men In Black ». Pas forcément Men in black, mais rien qu'à partir du costard. J'aimais aussi beaucoup la danse africaine. D'ailleurs, je n'en ai pas parlé tout à l'heure, mais j'aime beaucoup la danse afro, je m'en inspire beaucoup. Je trouve que ça envoie beaucoup de bonnes vibes. Bref, c'est parti d'une vidéo comme ça, où j'étais juste habillé en costard. Tout à coup, on voyait un mec en costard arriver et faire de la danse afro, et ça a super bien marché. La vidéo était très drôle et ça a beaucoup plu. Tout le monde m'a dit : « Continue, c'est vachement marrant ! » J'ai kiffé parce que c'était surprenant et rigolo.

29Nil Dinç : La première fois, le personnage se construit par hasard. Tu portes le costume sous la main, mais comment poses-tu ensuite les autres éléments de ton histoire ?

30Charly Melloul : Ça venait de différentes inspirations. J'ai kiffé ce visage peu expressif, dissuasif comme on dit. Le côté classe en plus, c'est le costume. Le costume passe-partout, très sobre. C'est très ancien en fait, un costume. Le costume-cravate, c'est un grand classique, ça plaît forcément. Dès qu'on voit quelqu'un en costume, on se dit : « Waouh, la classe ! » D'un côté, c'est un peu une critique et en même temps, c'est un kif. On a l'impression que c'est quelqu'un de très sérieux. Ça contraste avec le fait qu'il va faire quelque chose de pas du tout sérieux, de ridicule même. Sur ces bases-là, j'ai avancé vers quelque chose de toujours classe, sobre, un peu ghetto aussi, un peu hip-hop, mais aussi complètement décalé. J'ai cherché à avoir ce côté spectaculaire avec des choses inattendues où il y a toujours une classe. Par exemple, il y a une vidéo dans laquelle je fais du freestyle avec un téléphone portable. Le cauchemar de tout le monde d'avoir son téléphone qui se casse. Moi, je jongle avec, je le récupère derrière le dos, toujours avec une grande classe. C'est sur ces points-là que j'ai insisté avec Suitman. La classe, le délire, le côté un peu hip-hop, tout en instaurant quelque chose de rigolo.

31Nil Dinç : Existe-t’il d'autres personnages dans le milieu du freestyle ball ou du freestyle basket-ball ?

32Charly Melloul : Il y a un personnage qui s'appelle BUG!? et que j'adore. Il est proche aussi de Suitman. J’ose dire qu'il y a des mouvements qui m'ont inspiré dans ce qu'il fait. BUG!?, son délire, c'est d'avoir un masque de clown. C'est un japonais, si je ne me trompe. Il a un masque de clown, on ne voit jamais son visage. Il a des mouvements qui sont très proches du breakdance, il utilise beaucoup la main au sol, la balle qui tombe au sol. Il a ce côté assez délirant parce qu'il a ce masque de clown. Je ne l'ai encore jamais rencontré, on s'est très brièvement parlé parce qu'il y avait un mouvement que j'avais essayé et je lui avais dit : « Regarde, je le fais ! » Je voulais avoir sa réaction, savoir si ça ne le dérangeait pas – quand on commence à copier des mouvements, ça peut être très dérangeant pour certains danseurs. Donc je voulais lui montrer : « Regarde, j'arrive à faire ton mouvement, je l'introduis différemment ! » Il m'a que c'était cool, mais sinon je ne le connais pas personnellement. À ce que j'ai entendu, c'est quelqu'un qui est timide. Il y a beaucoup d'artistes comme ça qui cachent leur timidité en se mettant dans la peau d'un personnage qui, lui, n'est pas timide. Je n'en connais pas beaucoup d'autres qui ont des personnages aussi poussés. Ils vont plus se singulariser par leur style. BUG!?, c'est vraiment cool ce qu'il fait, c'est très énergique, très puissant. Il est très réputé, c'est une star dans son pays.

33Nil Dinç : Réalises-tu beaucoup de vidéos, comment procèdes-tu ?

34Charly Melloul : Il y a plusieurs manières. Si c'est en training, très souvent, je vais simplement poser mon téléphone, mettre de la musique et retravailler un mouvement ou un enchaînement. Ça va être une première partie. Je pose le téléphone, ça me permet de revoir ce que je fais. Parfois, la vidéo est bien, donc je la garde et je la poste. Parfois, je travaille juste un enchaînement de nouveaux mouvements et suite à ça, je vais créer une vidéo. Je vais trouver quelqu'un pour filmer, c'est toujours mieux. Je vais aller me balader, je vais voir un endroit, je vais trouver le lieu cool et en fonction de la lumière, on va filmer là-bas. C'est cool d'avoir un beau décor, ça exprime quelque chose. Ça peut nous inspirer au niveau de la musique aussi. Ce que j'aime faire, c'est surtout créer du contraste. Si je suis dans un endroit qui est un peu ghetto, ou un peu sombre, je vais y mettre une musique classique. Ou alors on peut jouer à appuyer le trait : dans un sous-sol, mettre de la musique hyper hip-hop ou hyper rap et faire des mouvements plus agressifs. C'est ce que j'aime faire. Il faut aussi trouver quelqu'un qui sait bien filmer. Il y a une manière de filmer qui peut changer totalement une vidéo. On peut faire des mouvements très simples, très basiques, si la personne sait bien les filmer, les mettre en valeur, ça peut tout changer. La musique, le montage, peuvent créer quelque chose de totalement différent aussi.

35Nil Dinç : Que veut dire « bien filmer » ?

36Charly Melloul : Ça dépend, ça peut vouloir dire plein de choses. Bien filmer, c'est déjà filmer en faisant en sorte que mes mouvements soient dans le cadre. Sachant que la balle va dans tous les sens, si on fait un mouvement et qu'elle sort du cadre, ça peut être dérangeant. Mais bien filmer, ça veut dire surtout créer quelques effets, se servir de mouvements qui peuvent être des travellings, créer des mouvements en fonction de l'angle. Tenir le téléphone en fonction d'un angle ou d'un autre, ça peut tout changer. Par exemple, si je fais un mouvement dans lequel je cours, que je fais un mouvement avec la balle, qu'on ne me suit pas et que je ne suis plus dans le champ de la caméra, c'est sûr que c'est mal filmé... Très bien filmer, c'est créer des mouvements où il y a une introduction, un mouvement de caméra avec le début, avec la fin. Ça dépend de la musique aussi. J'aime beaucoup me faire filmer par des danseurs, je trouve que c'est les danseurs qui filment le mieux. Ou alors des gens qui connaissent bien la danse, ce sont ceux qui vont savoir comment le mouvement va se faire, qui vont écouter la musique en même temps que le danseur, qui vont pouvoir bouger en même temps. C'est comme les skateurs, c'est souvent d'autres skateurs qui les filment parce qu'ils arrivent à les suivre, ils font le mouvement en même temps. Ils vont savoir ce qui est cool, ils vont ressentir ce kif-là. Donc c'est souvent des danseurs que je vais prendre pour me filmer.

37Nil Dinç : Comment ces vidéos sont-elles financées ? Quel est le rôle d’Instagram ?

38Charly Melloul : Aucun financement ! Juste du temps et de la bonne volonté ! On va tourner, on va faire la vidéo avec le téléphone portable, on va faire le montage sur le téléphone portable et après on poste sur Instagram. Ça se finance juste avec le lieu trouvé sur le moment.

39Nil Dinç : Quels sont tes spots ?

40Charly Melloul : J'aime utiliser des spots classiques. Je suis très fier de Paris, j'aime en montrer des lieux typiques. Je vais aimer être devant l'Opéra de Paris, avoir la Tour Eiffel ou les Champs-Élysées en arrière-plan. Ça montre que ce que je fais de spectaculaire, c'est dans cette ville, je viens de cette ville. Si on reconnaît facilement, n'importe qui à l'international va voir et va se dire : « Waouh ça c'est les français ? Ah ! Ils font ça les français ? Ils sont chauds et tout ! Ils font leurs trucs comme ça vous avez vu leur style ? Ah oui ça peut être cool, vous avez vu les français comment ils sont forts ? ». On est extrêmement suivis, mon entourage et moi, par des américains, par des japonais. Il y a des vidéos – et on en est très fiers – qui sont reprises. Je reçois des vidéos de gens qui me disent : « Ah regarde ce que je fais! » C'est génial parce qu'on se dit que notre culture va se développer pas seulement en France mais dans le monde entier, que ça va créer un mouvement. C'est ça le but. En fait, j'ai deux styles de lieux. Je peux aussi choisir un lieu que personne ne va trouver tout de suite, un lieu parfois très simple, mais qui va permettre de produire un effet. Ça peut être juste une allée mais qui donne un bel effet, une sculpture, tout et n'importe quoi. Mais quand je traverse le monde, j'aime bien avoir des beaux paysages. Ça c'est un truc que je kiffe. J'ai eu la chance d'aller au Maroc il y a peu et j'ai pu faire une vidéo où on voit les montagnes avec le coucher de soleil. C'était super inspirant de freestyler dans un décor comme ça. Le moment de la vidéo est magique.

41Nil Dinç : Le choix des spots est crucial pour l’élaboration de la vidéo, le point de départ de la série de mouvements, de la chorégraphie ?

42Charly Melloul : Non, en général, les mouvements, je les travaille de mon côté en training, et une fois que j'en ai certains que je veux filmer et que j'ai fait ma chorégraphie, je vais sur un spot ou pas. Parfois, j'ai juste plein de mouvements en tête et il y a un spot qui est prêt. Le spot sera plutôt lié avec la musique. La chorégraphie va aussi avec la musique. Si je dois faire telle chorégraphie, sur telle musique, je me demande si je vais chercher un lieu différent ou un lieu qui va coller à ça. Parfois, on peut choisir un lieu complètement en contraste et c'est encore plus intéressant. C'est souvent ma touch à moi.

43Nil Dinç : Pourrais-tu nous parler des shows ? Qui finance ?

44Charly Melloul : Les shows, ça peut se faire un peu partout, ça peut se faire à notre insu. Ça m'est déjà arrivé de m'entraîner dans la rue et qu'il y ait des gens qui s'arrêtent pour regarder. Ça m'est même arrivé qu'il y ait des gens qui veulent me payer alors que j'étais en entraînement. Ce sont des histoires vraies, que ce soit dans des lieux que les danseurs connaissent, comme le passage des Jacobins ou sur les Champs-Élysées. Avec d'autres danseurs on s'y réunit, ce sont des lieux de trainings. Je me rappelle d'une anecdote : pendant le confinement, je m'entraînais dans une petite galerie qui donnait sur la rue avec des miroirs et il n'y avait tellement plus rien depuis plus d'un mois que les gens s'arrêtaient pour me regarder m'entraîner. J'étais gêné parce que quand on s'entraîne, on essaie des choses, donc la balle tombe. Quand les gens s'arrêtent, je commence à mettre la musique et à faire les enchaînements que je connais, à faire le show quoi. Quand on s'entraîne, on essaie des mouvements, la balle tombe et devant un public c'est très difficile de rater un mouvement. Quand les gens s'arrêtaient, je partais dans des mouvements qui étaient impressionnants, que je connaissais très bien pour que les gens puissent apprécier ce moment-là. Il y a des personnes qui disaient : « Tenez je veux vous donner de l'argent », je répondais : « Non, non, ce n’est pas un show ». Des personnes insistaient, voulaient absolument payer parce qu'elles avaient aimé ce qu'elles voyaient. Pour répondre à ta question, puisque je divague un peu, je dirais que les shows peuvent très bien être des street shows, des spectacles de rue. Il suffit de mettre une sono dans certains endroits que l’on connaît bien, qui font partie de la culture des spectacles de rue, où ce n’est pas totalement autorisé, mais pas totalement interdit non plus – c'est au jour le jour en fait, ou on peut ou on ne peut pas. Il y a les Champs-Élysées qui sont un grand classique, où les gens aiment se balader et voir des artistes. Il y a le Trocadéro, il y a aussi Châtelet. Pour l'instant, il y a des endroits où c'est autorisé ou toléré, mais ça dépend des périodes et des personnes. Pour l'instant, ce n'est pas du tout financé, ce n'est pas encore organisé, je ne sais pas ce qui va en sortir. Sinon, on peut avoir des shows avec des mairies. Ça m'est déjà arrivé d'être appelé par des mairies pour faire des inaugurations pour des gymnases. Ça peut aussi être organisé par l’État, par des associations, pour des événements, des mariages, des anniversaires, des bar-mitzvah. Quand on a envie d'avoir un spectacle un peu original, on nous appelle. Ce que j'ai beaucoup aimé, c'est faire des shows pour les mi-temps de matchs de basket-ball. J'ai eu la chance d'en faire quelques-uns et c'est dans ces moments-là que je kiffe faire un show. On a le public du basket qui va voir quelque chose de nouveau et ça c'est assez cool. Sinon le show est permanent, je pourrais dire « Show must go on ».

45Nil Dinç : Tu nous racontais tout à l'heure comment vous échangez avec d'autres sur vos pratiques, vos vidéos et comment vous vous inspirez les uns et les autres. Cet échange se réalise-t-il quand tu t'entraînes ou dans l'espace public ?

46Charly Melloul : J'avais la chance d'habiter à quelques stations du Centquatre, qui est vraiment une mine d'or, au niveau de la découverte des pratiques. Là-bas, il y a plein de petits groupes un peu partout, on va avoir d'un côté des gens qui font de la salsa, de l'autre des gens qui font du break, du popping, de l'électro... On va avoir tous les styles différents et il suffit pour certains d'aller les voir, de leur dire : « J'aimerais bien essayer, tu peux me montrer des trucs ? », c'est très rare que quelqu'un refuse. Très souvent les gens sont ouverts. J'allais m'entraîner là-bas, seul, et j'allais voir des breakers, ainsi ma pratique a commencé à devenir spectaculaire. Je voulais du power move, des mouvements impressionnants pour aller vite dans les shows. Après j'ai appris qu'il fallait aussi avoir de la construction donc je suis allé voir les poppeurs. J'allais voir plein de styles de danseurs différents. Après, je suis allé voir des danseurs qui étaient plus dans une construction complète analogue à la mienne, des danseurs qu'on peut appeler des freestylers, qui vont mettre une musique et partir dans leurs mouvements en s'inspirant de plein de moves différents. Donc j'ai commencé dans des lieux comme ça, qui sont très importants, à l’image du Centquatre, où l’on va avoir une liberté, le droit de venir pour s'entraîner, mettre de la musique. Ce type de lieu permet à des amateurs de pouvoir se développer professionnellement, sans avoir à passer par des écoles qui, elles, ne sont pas toujours dans une même optique de pensée la création. Tous les artistes ne vont pas forcément se dire : « Je vais passer par une école... ». Je ne connais pas beaucoup de freestylers, même football, qui sont passés par des écoles. Ça n'a été que la rue, aller voir d'autres danseurs. En dehors du Centquatre, il y a les entraînements entrepris n'importe où…, dans la rue, on peut se poser, mettre de la musique et s'entraîner quand on n'a pas de salle. Au début, l’accès à des salles de danse est très compliqué, même si on en a envie. Il y a un autre endroit aussi où je me suis beaucoup développé, qui s'appelle La Place. C'est en plein Châtelet, c'est un collectif qui a créé un lieu où on peut aller échanger, s'entraîner, où les danseurs créent aussi leurs ciphers : ce sont des petits cercles où chacun va passer, va regarder l'autre danser et puis passer à son tour pour montrer des mouvements, essayer de nouveaux mouvements, se lâcher. On a un public qui est fait de danseurs, donc un public beaucoup plus tolérant, qui va être encourageant, on va avoir cette vibe. Le plus important pour moi, c'est de choper cette vibe, le bonheur de faire, et l'envie d'encourager les autres à faire aussi. C'est cette vibe qui a fait selon moi que la culture hip-hop, surtout au niveau de la danse, a énormément duré. Il y a beaucoup de mouvements qui ont peut-être disparu par le passé, mais le hip-hop se développe encore et encore. Je pense qu'il y a ces lieux, qui sont des lieux pour les danseurs qui ont le droit d'y aller pour s'entraîner, se développer, s'essayer et il y a les battles, où on va commencer à échanger. On fait un face à face, ça s'appelle un échange, qui n'est pas un vrai battle. On va passer chacun notre tour, faire un autre mouvement, faire un enchaînement sur la musique, essayer de caler nos mouvements sur la musique, faire des choses assez spectaculaires, toujours nouvelles, et puis envoyer ce message à l'autre, qui nous renvoie le sien. Il y a un respect mutuel, on va se féliciter, se conseiller. Une fois qu'on a fait nos mouvements, quand on va être face à un danseur plus expérimenté, ou pas forcément, il va nous dire : « J'ai remarqué ça chez toi, essaie de le faire parce que c'est un bon truc » ; « ah, ça, essaie de le corriger ou essaie de le travailler, parce que ça peut être quelque chose d'encore mieux et ça peut être plus fluide. » Je pense que c'est comme ça que je me suis développé : je suis allé vers les poppeurs, pour essayer de travailler ces mouvements de blocage pour donner de plus en plus d'illusions ; vers les breakeurs qui m'ont montré comment amener un power move, un mouvement qui va être assez spectaculaire. Le freestyle doit être tellement large que je ne dois jamais me limiter. Il y avait des moments où j'étais dans des endroits avec des gens qui avaient de la musique super fort, je ne suis pas allé les voir pour leur dire de baisser leur musique, je me suis dit : « Je vais essayer sur ces musiques différentes ». Je me suis beaucoup développé aussi en m'essayant sur des musiques différentes.

Charly Melloul en Suitman

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Personnage de sa composition effectuant une figure de breakdance originale, le « Kung Fu Charly », s'invitant sur une vidéo Instagram de l'artiste danseur français Issam Remmaz. Place du Trocadéro, Paris. Octobre 2018

© Adrelanine

47Nil Dinç : Cette pratique que tu nous décris, comment s'est-elle adaptée en temps de confinement ? Comment s'est-elle transformée ?

48Charly Melloul : On est un peu chacun dans notre coin. Je me suis surtout maintenu physiquement. Je travaille aussi l'acrobatie, c'est difficile de pratiquer dehors tout seul. En général, il vaut mieux avoir une salle pour ça. J'ai donc surtout maintenu mon corps prêt à l'effort. Actuellement, je suis dans un sous-sol. À la base, j'allais même dans un parking parce qu'on ne pouvait pas être dehors. Quand on met de la musique, on fait vite savoir qu'on est là, c'est compliqué. Quand on est danseur, je pense que ça peut aller parce que quand on a des voisins qui ne sont pas trop difficiles et qu'on ne fait pas trop de mouvements de pieds, ça va. Personnellement, j'ai essayé de le faire une fois chez moi, il y a vite eu quelqu'un qui a sonné chez moi pour me dire que ça faisait beaucoup de bruit. Les pieds tapent sur le sol, la balle de basket tombe sur le sol aussi et quand une balle de basket tombe sur le sol, on le sait... Donc il faut aller regarder dans les environs où l’on peut s'entraîner, c'est ce que j'ai fait. Pendant le premier confinement, j'avais trouvé une galerie avec des miroirs, j'avais eu beaucoup de chance. À cette époque-là, c'était entre 18h et 19h qu'on pouvait sortir faire du sport. À 18h je sortais vite, j'avais une heure pour m'entraîner. En dehors de ça, je faisais des pompes, je faisais des abdos, je me maintenais physiquement. Je faisais un peu de danse, mais à Paris, dans les appartements, ça fait du bruit. On essaie de travailler de nouveaux mouvements et au final, ça m'a beaucoup apporté parce que ça m'a permis de développer beaucoup le body control, des mouvements lents où on va contrôler son corps. J'ai essayé de nouvelles choses, je me suis même mis à faire du yoga. J'ai mis mon téléphone et j'ai fait des exercices gratuits qui étaient proposés en ligne. Il y a beaucoup de gens qui faisaient des lives. Je trouve qu'au premier confinement il y a eu une super bonne vibe, tout le monde se disait : « c'est une situation dramatique pour tout le monde, même pour soi-même, on va tous se donner de la force. » Tout le monde voulait apporter aux autres, c'était vraiment beau. Maintenant les nouveaux confinements ça nous saoule, on s'est adaptés, on est plus habitués, ça devient quelque chose de naturel. Alors qu'au premier, c'était tellement dramatique pour tout le monde que tout le monde voulait apporter. Grâce au yoga, j'ai pu travailler mes postures. Il ne faut pas hésiter à aller vers d'autres disciplines, moi ça m'a beaucoup apporté dans l'équilibre, ça m'a permis de développer de nouveaux mouvements aussi. Comme dit, je crois un proverbe chinois : « dans chaque problème il y a une opportunité ». Moi j'ai saisi une belle opportunité dans ce premier confinement.

49Nil Dinç : Les Jeux Olympiques se préparent à Paris et en Seine-Saint-Denis, comment perçois-tu ça ? Est-ce une opportunité ?

50Charly Melloul : Ça en a déjà été une. C'est génial que le breakdance ait été accepté comme discipline olympique. C'est un test, si j'ai bien compris. J'ai eu la chance de participer à un événement Paris 2024, pour lequel j'ai été sélectionné. J'ai eu la chance de rencontrer l'équipe de France de breakdance. Ils sont très jeunes, j'ai rencontré les capitaines, et c'était vraiment top parce qu'on a pu faire un battle. Dans ce battle, j'ai eu l'occasion de faire un passage freestyle face à un autre freestyler qui s'appelle Ginns. C'est un peu mon bon rival, parce qu'on vient tous deux du 93, on est tous les deux issus de la même culture, on a la même base. Donc, c'était intéressant. Dès que l’on s'est vus, on s'est mis chacun dans une équipe et on a fait notre battle. C'était génial de pouvoir montrer notre discipline dans un événement olympique. Moi qui viens de la rue, un peu de nulle part dans le freestyle, qui était juste un petit gars qui allait avec son ballon sur un terrain de basket, je suis arrivée sur un événement olympique où j'ai pu faire un battle, montrer mes mouvements qui viennent de la danse, du kung-fu, comme d'autres breakers avant. Je trouve que c'est génial pour une culture qui a eu du mal à se faire accepter. Le hip-hop a été mal vu pendant des années, cette culture urbaine, le côté voyou, etc. Ça a mis beaucoup de temps à être pris en compte. Le breakdance n'a pas toujours été bien vu, ça a toujours été impressionnant mais ça a souvent été lié avec la culture du rap, les jeunes... Ça a été une bataille pendant des années et on peut remercier tous les anciens qui ont bataillé pour que ce soit accepté, jusque dans les écoles. Depuis, ça s'est énormément développé, il y a du hip-hop dans les écoles de danse, mais c'est toujours lié à la rue et quand ça vient de la rue, ce n'est pas accepté dans le milieu artistique contemporain aussi facilement. Ça l'a été aussi parce que ça a une touch underground, mais c'est génial que ça arrive aux Jeux Olympiques maintenant. Que ce soit reconnu, que des danseurs puissent se dépasser, qu'il y ait des danseurs olympiques. Ça a été plus dur de le faire accepter aux danseurs de rue justement, parce qu'on se demande « qui va juger quoi, comment ça va être pris ? ». Il y a cette pureté du hip-hop, ce côté rue des battles avec énormément de codes mais je pense qu'ils ont fait les choses bien. Pour cet événement olympique, ils avaient pris des vraies figures du hip-hop, ils ne sont pas allés prendre un juge de... contorsion ou je ne sais... Ils ont pris des vrais juges de hip-hop, qui ont cette culture urbaine. Il y avait le speaker qui était là, avec sa manière particulière de parler, mais ça restait correct, ça restait quelque chose de très clean. Même les danseurs avaient ce côté vraiment olympique, cette discipline et ce côté sportif. C'est super intéressant de voir ça parce que ça crée quelque part, un nouveau break. Le break olympique.

51Nil Dinç : Un dernier mot pour conclure ?

52Charly Melloul : Oui. C'est quelque chose que le freestyle m'a appris et que j'enseigne aux jeunes, quand j'enseigne le freestyle. Quelque-soit la discipline qu'on veut faire, quand on veut obtenir un résultat, avoir un mouvement, rien que de faire tourner la balle sur le doigt, il faut essayer. Et en essayant, on va rater, on va essayer, on va commencer à mieux réussir, on va réessayer et on va peut-être faire tourner la balle une seconde, deux secondes, trois secondes. Ce que je veux dire, c'est qu'il faut toujours rester persévérant. C'est dans la persévérance qu'on arrive à avoir des résultats. Il ne faut jamais rien lâcher et continuer, continuer. Dans la vie, dans d'autres disciplines, dans des carrières, ça arrive qu'il y ait des échecs mais c'est comme ça qu'on finit par y arriver.

Pour citer cet article

Charly Melloul, « L’apport des disciplines connexes », L'ethnographie, 5-6 | 2021, mis en ligne le 01 juin 2021, consulté le 29 juillet 2021. URL : https://revues.mshparisnord.fr/ethnographie/index.php?id=908

Charly Melloul

Charly Mehloul a 28 ans, il est comédien (agence Rush), danseur, mannequin, Basket-ball Freestyler. Il a effectué une formation d'art dramatique auprès des cours Galabru de Paris et Jack Waltzer à Londres et Paris. Formé à la cascade de combats, c’est un artiste en recherche constante il pratique la danse hip-hop au quotidien et propose des shows de basket freestyle.