Jean-Yves Coquelin : Olivier, nous avons eu la chance, de 2014 à 2017, de nous rencontrer dans le cadre professionnel à Pondichéry, où tu as conduit un projet de grande ampleur et extrêmement intéressant du point de vue des échanges qu’il a produits, c’est l’accueil de l’École nomade du Théâtre du Soleil. Il m’a semblé qu’il serait utile d’en dégager des enseignements aujourd’hui, avec un peu de recul, pour mieux comprendre les modalités et les enjeux de l’action culturelle française à l’étranger.
Olivier Litvine : On peut en effet, à partir de cet exemple, approcher les réalités du fonctionnement d’une alliance française portée à cette occasion au maximum de ses capacités, menant un projet qui a débouché, entre autres, sur la création d’un spectacle du Théâtre du Soleil, de toute beauté, Une Chambre en Inde, joué à la Cartoucherie de Vincennes où je l’ai vu trois fois avec, à chaque fois, une grande émotion. Depuis, il a été joué à New York, à Montpellier, à Lausanne… Ça a été pour nous une aventure exceptionnelle. Ce que j’espère, c’est parvenir à vous faire partager une expérience personnelle de terrain. On n’a pas trop le temps de théoriser quand on est aux responsabilités dans une alliance française, et quand on n’y est plus, on n’a plus trop envie de se replonger dans tout ce que l’on a fait, qui a été si prenant… C’est donc une belle occasion qui nous est donnée aujourd’hui de tenter cet exercice de réflexion rétrospective.
JYC : Le travail de préparation de ce spectacle, Une Chambre en Inde, a commencé à Pondichéry, avant d’être joué à Paris en 2016, et cette création est sans doute emblématique de ce que le Théâtre du Soleil réalise depuis cinquante ans en nouant un dialogue artistique très fructueux avec de multiples formes de spectacle étrangères.
OL : Le Théâtre du Soleil s’est toujours nourri de ce qui est autre. C’est un théâtre entièrement tourné vers l’extérieur, vers l’Autre. Ce fut le cas, incontestablement, à Pondichéry.
JYC : Avant d’entrer dans le détail de cette École nomade du Théâtre du Soleil à Pondichéry, nous voudrions retracer quelques étapes de ton parcours d’acteur culturel au service de l’action culturelle française à l’étranger, car cela va nous aider à comprendre comment, fort de ton expérience, tu as pensé et mis en œuvre ce projet ambitieux dans le contexte indien. Avant de diriger l’Alliance Française de Pondichéry, tu es passé par la direction de trois autres alliances : celle de Lahore au Pakistan, de Sydney en Australie et de Dhaka au Bangladesh. Qu’est-ce qui t’a amené à te consacrer à la direction de telles structures ?
OL : Quand j’étais jeune, le service militaire existait encore. Mais je n’ai pas voulu faire mon « service », comme on disait alors, dans les forces armées ; je n’avais absolument pas envie de perdre mon temps dans une caserne. J’ai donc choisi d’être volontaire au Service national actif auquel j’étais éligible, étant titulaire d’une maîtrise d’anglais. C’est ce que l’on appelait la « coopération ». On m’a alors proposé au téléphone de m’affecter au Bangladesh en me demandant de donner ma réponse tout de suite. J’ai dit « oui » sans savoir dans quoi je m’embarquais. Le téléphone raccroché, je me suis précipité sur le Larousse pour voir où était le Bangladesh, parce que je ne savais strictement rien de ce pays… Et c’est comme ça qu’un jour de septembre 1983, je me suis trouvé dans un avion qui me menait à Dhaka via Delhi et Calcutta. Je suis donc arrivé au Bangladesh avec pour mission de donner des cours de français à l’université dans un département dont on me confiait en plus la responsabilité.
JYC : Tout ça sans aucune formation préalable.
OL : J’avais suivi une petite formation intéressante d’une semaine en apprenant l’arabe, c’est-à-dire en me mettant dans la position d’un apprenant. C’est tout. Mais j’ai reçu, sur place à Dhaka, de très bons conseils des profs de l’Alliance Française car j’étais aussi sensé donner des cours à l’Alliance Française. C’est comme ça que j’ai appris le métier de professeur de français langue étrangère. Je me suis très bien entendu avec le directeur de l’Alliance Française qui était lui aussi angliciste ; il était prof d’anglais puisqu’il avait déjà son Capes. J’ai passé un an et demi au Bangladesh et j’ai trouvé ça absolument passionnant et ai gardé dans un coin de mon esprit l’idée de diriger à mon tour une alliance française quelque part dans le monde. J’ai passé les concours – Capes et agrégation – et suis devenu prof d’anglais pour l’Éducation nationale. J’ai fait plusieurs collèges, plusieurs lycées, suis devenu PRAG à l’Université de Rouen et enfin revenu dans le secondaire tout en restant chargé de cours à Paris III et en khâgne au lycée Fénelon. Quand j’ai eu la sensation d’avoir faire le tour de ce métier, m’est revenu en tête ce souhait de travailler à l’étranger. J’ai postulé auprès du ministère des Affaires étrangères qui m’a proposé de diriger l’Alliance Française de Lahore où je suis arrivé en 1998. Et j’ai découvert là une structure très importante qui jouait un rôle fondamental au sein de la capitale culturelle du Pakistan, qui travaillait en très bonne intelligence avec les institutions culturelles de la ville. Cette alliance était un peu particulière parce que le conseil d’administration ne fonctionnait pas vraiment, ne se réunissait que deux fois l’an simplement pour approuver les comptes.
JYC : Il faut préciser que les alliances françaises dans le monde sont des associations de droit local pilotées par un conseil d’administration composé de personnalités locales, mais dont le directeur ou la directrice sont des agents du ministère des Affaires étrangères français, payés par le gouvernement français pour déterminer et conduire la politique de cette structure en accord avec le conseil d’administration. Cela peut prendre différentes formes juridiques selon les pays et leur droit local, mais, globalement, c’est le modèle qui a été choisi par la France pour étendre son action culturelle en facilitant l’implantation d’alliances dont la principale ressource reste les recettes perçues grâce aux cours de français, même si elles reçoivent également une subvention du gouvernement français via l’ambassade.
OL : À Lahore, les membres du comité, c’est ainsi qu’on les appelle, étaient très heureux et très honorés d’être invités aux activités culturelles que nous proposions mais ils ne s’impliquaient ni dans nos choix et ni dans nos actions. J’ai passé là quatre années intenses qui se sont malheureusement terminées par une saison largement amputée car, après le 11 septembre 2001, le Pakistan s’est retrouvé dans l’œil du cyclone. Il a fallu que je mette l’alliance en sommeil pendant cinq-six mois, et au moment où nous commencions à rouvrir, est survenu le 8 mai 2002 l’attentat de Karachi où onze Français ont été tués dont beaucoup étaient des amis de celui à côté de qui j’étais quand nous avons appris la nouvelle, alors que nous nous trouvions au Vietnam pour une réunion du réseau culturel français en Asie. Ça a été bien sûr pour nous tous une période extrêmement difficile. Nous sommes tous rentrés en urgence dans nos alliances. J’ai terminé ma mission, accompagné par des gardes du corps. J’ai dû fermer provisoirement l’Alliance, et avec l’aide du Poste [c’est-à-dire de l’ambassade], les employés locaux ont continué à la faire vivre en sourdine, de l’intérieur, en attendant sa réouverture qui n’a pu intervenir que deux ans après.
JYC : Les activités d’une alliance française sont essentiellement de deux types : organiser une offre de cours de français, mais également développer toute une série d’activités artistiques et culturelles, en invitant des spectacles, projetant des films, organisant des rencontres impliquant des artistes français ou francophones en complicité avec des acteurs locaux, l’idée étant de renforcer ainsi les liens entre la France et les pays dans lesquels sont implantées ces alliances. À Lahore, dans le contexte parfois dramatique que tu viens d’évoquer, de quelle nature était la programmation que tu parvenais à mettre en œuvre ?
OL : Comme toujours en alliance, il y a différents types d’activités de degrés divers. Il y a tout d’abord le premier d’entre eux qui relève du domaine socio-culturel : un club lecture, un club théâtre, un club musique qui permettent aux adhérents de l’alliance de participer à des activités de découverte ou de création.
JYC : Des activités centrées autour de la pratique de la langue française pour les élèves de l’alliance.
OL : Pas seulement. De la culture française en général. Parce qu’il faut bien se rendre à l’évidence : au Pakistan par exemple, personne ne parle français en dehors des élèves de l’alliance… Si on veut donc s’ouvrir à d’autres publics, il faut que cela dépasse la seule langue française. Ensuite, nous avions deux autres types d’activités plus ambitieuses, qui nous permettaient d’accueillir davantage de monde. Nous avions un magnifique jardin où j’avais fait aménager une petite scène en béton au fond et un espace pour 600-700 spectateurs, et de ce fait, l’alliance était devenue tout simplement un lieu culturel important dans lequel étaient accueillis des spectacles, des représentations qui n’étaient pas nécessairement en lien direct avec la France ou la francophonie mais dont nous nous trouvions ainsi partenaires. Nous contribuions à valoriser la culture locale. Par exemple, nous avions chaque année un concert de qawwali, qui est une musique soufie du Pakistan, ou bien des représentations de danse kathak. Et puis enfin, nous faisions venir des artistes français, dans le cadre souvent de tournées que nous organisions avec les autres alliances françaises de la région, au sens large du terme, ce qui supposait tout un travail en réseau.
JYC : On comprend que, à Lahore, tu apprends ton nouveau métier directement sur le terrain, sans avoir vraiment suivi de formation spécifique. Avec le recul, qu’est-ce qui t’a marqué le plus dans cette première expérience ?
OL : Ce que je trouvais absolument fabuleux, c’était la réaction enthousiaste du public. Chaque activité, exposition ou spectacle organisé par l’alliance était suivi de commentaires dithyrambiques dans les journaux, à la radio, dans les plus grands médias du pays. Beaucoup de gens s’intéressaient à ce que l’on faisait, sans doute parce que l’on comblait un vrai vide. Le spectacle au Pakistan n’est pas aussi répandu qu’en Occident pour la simple raison que ce sont plutôt les gens fortunés qui invitent chez eux des artistes, des musiciens pour donner des soirées privées. Comme dans Le Salon de musique de Satyajit Ray, c’est typiquement ça. Mais il y avait aussi de très grands festivals organisés à Lahore comme la Biennale de la marionnette, puisque ce festival a lieu alternativement une année à Charleville-Mézières et l’année suivante à Lahore qui est vraiment la capitale de la marionnette grâce à Rafi Peer avec qui j’ai eu la chance de travailler pendant quatre années. L’intérêt des alliances françaises, c’est précisément de se trouver au contact direct du milieu culturel, et même socio-culturel. On est immergé. On est un acteur local qui est nécessairement amené à travailler avec toutes celles et tous ceux qui font la vie artistique et culturelle du pays, de la région. Les choses ne se font pas en étant décidées d’en haut, à Paris, mais se réalisent à partir des réalités du terrain, des besoins, des sollicitations. C’est pour cela aussi que ce que font les alliances françaises est souvent très bien perçu par la population locale. Ses activités sont liées au terrain. Et parfois même, ce qui se fait dans les alliances ne pourrait pas se faire ailleurs, ce qui donne encore un peu plus de prix à notre existence aux yeux de beaucoup d’acteurs culturels locaux. Ça dépasse largement l’identité française. Nous sommes évidemment perçus comme Français mais pas seulement, ça va au-delà. Évidemment, le revers de la médaille, c’est que, à la différence des ambassades, quand ça commence à devenir un petit peu chaud – troubles politiques, etc. – nous sommes beaucoup plus exposés.
Une étudiante du master ERAS : Quel est le public que vous touchez ? Est-ce que ça reste une petite bourgeoisie locale qui aime la France ? Est-ce que les entrées des spectacles sont payantes ?
OL : Je dirais que oui, ça reste une petite bourgeoisie locale, c’est vrai. Qui aime la France ? Non, parce que personne là-bas ne sait vraiment ce que c’est la France. En revanche, ils aiment l’Alliance Française, oui. En particulier les jeunes, entre 18 et 35 ans. Parce que c’est un lieu de mixité, ce qui est important, et que les spectacles sont tous gratuits, comme c’est majoritairement le cas dans toutes les alliances dans le monde. Mais, vous avez raison, c’est plutôt une frange déjà un peu occidentalisée de la population qui franchit la porte des alliances.
JYC : Comment as-tu vécu la double tutelle qui est si spécifique aux alliances françaises avec le représentant du gouvernement français d’un côté (chef de poste – ambassadrice, ambassadeur, consule ou consul), sous l’autorité duquel tu travailles, et le comité de l’alliance de l’autre sans qui rien ne peut exister ? Car, encore une fois, contrairement aux antennes du British Council, aux Institutes Cervantes, au Goethe Instituts, les alliances françaises sont bien, depuis la fin du XIXe siècle, des organisations locales dans lesquelles le gouvernement français est directement impliqué.
OL : Avec le recul, d’après moi, je dois dire que c’est le point faible du réseau des alliances : cette multiplicité des tutelles. C’est extrêmement fatiguant sur le terrain. Je prends l’exemple de l’alliance que j’ai dirigée ensuite, celle de Sydney. Il y avait là un comité, avec à sa tête un président qui avait la double nationalité, française et australienne. Quelqu’un au demeurant de compétent en matière de management puisqu’il avait dirigé l’entreprise Péchiney pour l’Asie et l’Océanie pendant une demi-douzaine d’années. Il y avait donc dans ce comité des gens tout à fait respectables, de conditions sociales assez diverses, puisque ça allait du boulanger au professeur d’université en passant par des industriels. Ce comité, c’était le premier échelon d’autorité auquel je devais rendre compte presque quotidiennement, et de manière beaucoup plus officielle devant le conseil d’administration toutes les six semaines. Ensuite, il y avait l’ambassade à Canberra avec le conseiller culturel, directeur du Service de Coopération et d’Action Culturelle (SCAC), qui était mon supérieur hiérarchique direct. Mais je devais également travailler avec le délégué général des alliances françaises en Australie, par ailleurs directeur de l’Alliance française de Canberra, qui était censé être le coordonnateur des alliances françaises, l’animateur de notre réseau. Je n’avais, en théorie, aucun rapport de subordination hiérarchique avec lui, mais il était quand même chargé de coordonner nos activités, alors que Canberra est une toute petite ville en Australie… Voilà le deuxième niveau hiérarchique : ambassade et délégué général. Et puis, troisième niveau : le consul général de France, avec qui nous n’avons pas non plus de lien de subordination directe mais qui est quelqu’un avec qui il faut absolument pouvoir compter, qui représente l’État français sur place. Mais, en plus de tout cela, il y avait aussi l’Alliance Française de Paris qui était chargée de coordonner l’ensemble du réseau des alliances françaises dans le monde. À l’époque, la Fondation Alliance Française n’existait pas ; c’est elle depuis qui a repris ce rôle, distinct de celui de l’Alliance Française de Paris qui existe toujours bien sûr en tant que telle. Et il fallait remettre à Paris un rapport annuel. Et puis, à Paris aussi, il y avait évidemment le Département, c’est-à-dire le ministère des Affaires étrangères, auquel vous pouvez être amené à rendre des comptes directement. Bref, vous voyez ce feuilleté, cet empilement de tutelles, donc de personnalités auxquelles vous avez à faire, avec inévitablement des contradictions, des compétitions, des rivalités entre elles. Président du comité, conseiller culturel, ambassadeur, consul général, délégué général des alliances dans le pays, secrétaire général des alliances françaises à Paris… Ça fait beaucoup. Ce mille-feuilles m’a toujours semblé multiplier les risques de frictions. Quand je discutais de notre organisation avec mon collègue, directeur du Goethe Institut, il n’en revenait pas. Il me disait : « Tu as les mains liées par un comité qui n’a pas les mêmes intérêts que toi ; tu donnes les clés de l’action culturelle de la France à des gens qui ne sont pas garants de la qualité de ce que vous allez proposer. Ils vont s’opposer à des projets très intéressants et, au contraire, vouloir promouvoir des projets pour favoriser des amis. » D’un autre côté, bien sûr, c’est vrai, une alliance est beaucoup plus réactive qu’un service culturel d’ambassade. Nous avons une autonomie, une souplesse, un ancrage dans le terrain et dans les réalités économiques et juridiques du pays qui permettent de faire des choses qu’une ambassade ne peut absolument pas imaginer.
JYC : Pour se rendre compte aussi de ce que c’est au quotidien que de diriger une alliance française, il faut s’imaginer travailler comme seul Français au milieu de collègues tous locaux, c’est se sentir « parachuté » dans un endroit où travaille un personnel local qui souvent était là avant votre arrivée et restera après votre départ.
OL : C’est ce qui fait aussi que c’est une expérience unique. C’est ce qu’il y a de plus intéressant : travailler selon des méthodes que l’on arrive à impulser avec un personnel local, qu’il soit enseignant ou administratif. Humainement parlant, c’est ce qui reste : ces relations que l’on a pu tisser avec des personnes étrangères. Ceci dit, c’était un peu différent en Australie où vivent pas mal d’expatriés et où l’Alliance employait de ce fait pas mal de Français. C’était du reste un peu notre argumentaire commercial pour les cours : les élèves venaient chercher là des enseignantes et enseignants de nationalité française qu’ils ne trouvaient pas dans les établissements australiens.
JYC : Alors qu’à Pondichéry dont on va reparler, il n’y avait aucun professeur français.
OL : Aucun. Sauf une exception, pendant une courte période.
JYC : Je disais « parachuté » de manière un peu provocatrice pour susciter ta réaction face à cette situation singulière qui consiste à se retrouver, brutalement, un beau jour, au milieu d’une organisation sociale qui ne t’a pas choisi pour diriger une structure locale tout en étant payé par le gouvernement français. C’est une situation vraiment étrange, non ?
OL : En règle générale, les gens qui travaillent dans les alliances françaises ont une fibre francophile, si bien qu’il est assez facile de s’y intégrer pour travailler. Cette fibre francophile se ressent partout, depuis le président ou la présidente du comité jusqu’au gardien. Toutes ces personnes sont heureuses de travailler pour l’Alliance Française. Fières même très souvent. C’est une chance de pouvoir travailler avec des employés locaux, ça me semble une évidence. Quitte à travailler à l’étranger, autant travailler avec des locaux, non ?… D’autant que si travailler avec des Français en France, ce n’est pas toujours facile, travailler avec des Français à l’étranger, c’est encore plus difficile car beaucoup de gens dans cette situation d’expatriation perdent un peu trop leurs repères et ont tendance à franchir certaines lignes, y compris dans l’environnement professionnel.
Une étudiante du master ERAS : Est-ce que cela faisait partie de vos missions de trouver des financements dans le pays ? Est-ce que le comité vous aidait dans cette tâche ?
OL : Oui, vous avez absolument raison. Je devais trouver de l’argent et le comité pouvait être très précieux à cet égard. L’idée du comité procède même de cette nécessité de trouver des financements ou tout au moins des soutiens locaux. Le comité, dans l’idéal, doit vous ouvrir des portes. À Lahore, par exemple, la personne qui ouvrait des portes, c’était le consul honoraire. Il n’y avait pas de consulat de France mais un consul honoraire qui était une personnalité locale et non un Français. Il connaissait beaucoup de monde et m’a permis de recueillir des fonds via des sponsors. Il a lui-même participé en tant que donateur. Sinon, nous avions des sponsors proches de la France : La Société générale, Nestlé… Mais ça restait des sommes modestes. À Sydney, c’était évidemment beaucoup plus important. C’est le président de l’Alliance française lui-même qui m’a présenté le patron de Peugeot pour l’Océanie qui nous a permis en 2003 de financer le Festival du film français en Australie. On m’avait prévenu que c’était l’événement majeur à Sydney pour lequel je devais absolument trouver des fonds – à hauteur environ de 40 000 euros –, parce que ce festival est un lieu important en termes de vente des droits. C’est un lieu crucial pour le marché du cinéma français. Grâce à ce nouveau sponsor, nous avons obtenu 50 000 euros et avons pu organiser ce festival dans les meilleures conditions et passer de 25 000 à 50 000 spectateurs. Aujourd’hui, je crois qu’ils en sont à 300 000 spectateurs. Mais pour être clair, dans la majorité des cas, en Australie comme ailleurs, il fallait aller chercher des sponsors sans l’aide du comité. C’est un travail essentiel et très prenant quand on dirige une alliance française. D’autant qu’à Sydney, je suis tombé sur un comité à l’esprit très capitaliste : il fallait faire de l’argent. Terminer l’exercice avec un bénéfice qui puisse être réinvesti, etc. On n’imagine pas toujours ça de loin, mais diriger une alliance française, c’est aussi souvent, dans certains pays, diriger une entreprise qui doit être profitable, en vendant le plus de cours de français possible. Et en évitant au maximum les examens... Parce que les examens, ça décourage quand on les rate… Et ça bloque les élèves entre deux niveaux… Surtout : ne pas bloquer les élèves dans leur progression, quel que soit leur niveau… C’est de ce fait l’alliance dans laquelle j’ai eu le plus faible nombre de candidats au DELF, le Diplôme d’Études en Langue Française étant le diplôme qui sanctionne du A1 au B2 le niveau de maîtrise de la langue française.
JYC : On aborde là, par le versant économique, une question fondamentale qui est de savoir comment l’alliance est perçue par le comité… La voit-il plus comme une école de langue qui doit être rentable, ou plus comme un lieu culturel à vocation moins directement mercantile ?… C’est un élément de contexte très différent d’un pays à l’autre, qui peut amener la directrice ou le directeur à se trouver en porte-à-faux entre les ambitions commerciales du comité et sa mission de coopération culturelle.
OL : C’est d’autant plus vrai qu’on constate très souvent que les activités culturelles ne mènent pas aux cours. Ce sont deux activités qui ne sont pas liées. Le développement de l’action culturelle n’entraîne pas mécaniquement une augmentation du nombre d’élèves, si bien que les membres du comité qui entendent exploiter la rentabilité des cours de langue ne voient pas l’intérêt de dépenser de l’argent dans l’action artistique et culturelle… Les élèves des cours de toutes les alliances dans le monde ont entre 6 et 35 ans, alors qu’à Sydney, la moyenne d’âge du public des activités culturelles était de l’ordre de 50 ans. Il s’agissait donc de deux publics distincts et, en effet, la tentation était forte pour le comité de se concentrer sur le profit réalisé par l’école de langue au détriment de l’ambition culturelle.
Éléonore Martin : Je suis frappée par deux choses. La première, c’est que l’on pourrait avoir tendance à penser que l’action culturelle française à l’étranger se décide depuis Paris, de manière verticale, alors qu’on comprend bien en vous écoutant que les choses sont beaucoup plus complexes et prennent racine sur le terrain. On comprend ensuite que, au sein même d’une alliance, s’affrontent des intérêts collectifs et individuels, se mêlent des logiques économiques, y compris pour les apprenants qui vont chercher à valoriser leurs acquisitions en français dans la perspective d’un projet professionnel. Notre travail, c’est justement souvent de chercher à démêler toutes ces logiques d’action pour comprendre les phénomènes que l’on est amené à observer.
Une étudiante du master ERAS : Je voudrais revenir sur les publics touchés par les alliances françaises. Est-ce qu’il y a la possibilité de s’adresser aussi aux classes les plus précaires ou bien est-ce que vous en restez à un public de classe moyenne ou supérieure ?
OL : La sociologie du public des alliances françaises n’est pas tellement différente de la sociologie du public de théâtre en France par exemple. Ça reste un public relativement restreint, qui n’est certainement pas représentatif de toutes les couches sociales. Si on prend un pays comme le Bangladesh, qui est aussi un pays que je connais bien pour avoir dirigé l’alliance française de Dhaka de 2010 à 2014, la très grande majorité de la population est défavorisée et sa préoccupation majeure quotidienne, c’est l’alimentation. Parvenir à manger à sa faim. Dans ces conditions, il paraît tout simplement illusoire d’imaginer toucher avec nos activités cette partie de la population. On a réussi parfois à organiser de grandes parades, par exemple dans la vieille ville de Dhaka, où vit une population très défavorisée. C’est vrai que là, les gens ont regardé ça interloqués. À moins de faire ce genre de choses, nous sommes « condamnés » à avoir comme public des gens qui se placent dans une perspective interculturelle, pour qui l’autre est connoté positivement, pour qui l’autre existe. Or, à Pondichéry par exemple, l’autre n’existe pas : on se trouve dans une problématique post-coloniale qui fait que l’autre, le blanc, on ne le voit pas, il est transparent. Mais, pour répondre à votre question, il arrive parfois que l’on parvienne à toucher des publics que l’on ne rencontre pas habituellement. J’ai le souvenir d’une pièce de Feydeau que nous avions montée en anglais avec le club théâtre de l’Alliance de Lahore. C’était Un Fil à la patte. Le groupe était tellement impliqué après avoir participé au Festival international de théâtre de Lahore, que le spectacle a été joué partout au Pakistan, dans toutes les alliances, jusqu’à Peshawar. Là, j’ai vu des spectateurs que je n’avais jamais vus ailleurs : des islamistes. Les messieurs avaient leur pakol sur la tête et les dames étaient voilées. À la fin du spectacle, elles s’étaient tellement marré que le voile avait volé et les hommes jetaient leur pakol en l’air comme le font les étudiants américains au moment de la réception des diplômes. Il n’y avait que trois cents personnes mais c’était un public que je n’avais jamais vu, habillé de façon très traditionnelle, tribale, mais qui s’était rassemblé là et avait apprécié de toucher du doigt ce que pouvait être l’humour théâtral en France à la fin du XIXe.
Une étudiante du master ERAS : Je connais, par mes origines, les Alliances françaises de Porto Rico et de Cuba. Ce que j’ai constaté là-bas, c’est que les tarifs pratiqués étaient tels que les cours n’étaient pas accessibles, même aux gens de la classe moyenne. Vous ne l’avez pas nié, mais c’est un vrai problème qui, tout de même, fait resurgir les vieux schémas coloniaux, ou plutôt post-coloniaux, d’une culture occidentale accessible seulement aux classes les plus aisées, qui participe d’une forme de néocolonialisme, non ?
OL : Vous avez raison de vous poser cette question qu’il ne faut jamais laisser de côté. Pour l’instant, je mets Pondichéry à part parce que la situation y est vraiment spécifique, j’y reviendrai. J’ai été en poste dans trois pays qui ont été colonisés par les Anglais. Sur le plan du néocolonialisme, nous, Français, étions de ce fait un peu plus tranquilles. Avec nos collègues allemands, italiens, hollandais ou espagnols – parce que la coopération au niveau européen est très importante –, on offrait une espèce d’alternative au modèle américain. Il faut prendre conscience de la puissance du modèle américain. Vous qui connaissez l’Amérique centrale et l’Amérique latine, vous savez de quoi je parle. Il est évident que le modèle qui inspirait la jeunesse à Lahore, c’était le modèle américain, sans l’ombre d’un doute. Et nous, nous offrions une alternative. Et ça, c’était plutôt bien perçu, parce que ça représentait une possibilité d’échapper à l’emprise américaine, par exemple en organisant un festival du film européen. À Pondichéry qui a été, vous le savez, un des comptoirs français perdus au milieu d’un immense pays colonisé par les Anglais, les choses étaient différentes. Le président de l’Alliance qui a été élu quelques mois après mon arrivée, Lalit Verma, était quelqu’un de très nationaliste. Il n’est plus président maintenant, mais son « business plan », c’était de faire payer à la France toutes ces années de colonialisme et de néocolonialisme. Vous comprenez donc que je n’ai pas pu passer à côté de votre question. Son ambition était d’investir un lieu de pouvoir qu’il percevait comme relevant du néocolonialisme. Ça m’a dessillé les yeux complètement ! Je me suis dit qu’en effet, quand on se trouve dans un territoire qui a été administré par la France, nous pouvions être perçus comme des néocoloniaux. L’enjeu dépasse alors complètement la raison d’être d’une alliance française. La raison d’être d’une alliance française, c’est d’être dans le va-et-vient permanent, l’échange interculturel, générationnel, linguistique ; or là, à Pondichéry, l’histoire empêche d’être dans l’échange. L’enjeu pour ce président, ce n’était pas l’échange, c’était de reprendre le pouvoir, de s’approprier ce lieu, partant du constat que le comité était propriétaire de l’Alliance, des murs même de l’Alliance française. Or, comme depuis une quinzaine d’années la France subventionne de moins les moins les alliances françaises considérant qu’elles doivent devenir autosubsistantes en vivant sur les recettes des cours, il était tout à fait réaliste de la part du comité de penser que l’Alliance française de Pondichéry devait être désormais la propriété exclusive des Indiens de Pondichéry, sans plus avoir recours à la tutelle de la France.
JYC : C’est ce qui s’est passé à Colombo où l’Alliance française a fait sécession, s’est autonomisée, se détournant du gouvernement français tout en gardant le titre d’« Alliance Française ». L’ambassade de France au Sri Lanka a alors décidé de fonder une nouvelle Alliance Française bâtie sur le modèle que l’on a décrit précédemment.
OL : Absolument, ça a aussi été le cas à Calcutta. Ce qui prouve que la tentation existe d’autonomiser des alliances françaises quand la tutelle du gouvernement français finit par être rejetée.
JYC : Nous avons commencé à parler de Pondichéry et il faut maintenant entrer dans le détail de cette ville et de cette Alliance pour comprendre le contexte d’organisation de l’École nomade du Théâtre du Soleil qui est notre point d’entrée dans cette réflexion autour de l’action culturelle française à l’étranger. Quelques mots sur l’organisation politique d’abord. Contrairement aux États indiens (régions) qui élisent un gouvernement avec à sa tête un Chief Minister, comme c’est le cas au Tamil Nadu, le Territoire de Pondichéry a un statut particulier, legs de son passé de comptoir français : il est à la fois administré directement depuis Delhi via un gouverneur nommé par le premier ministre et, pour certaines affaires, par un gouvernement local élu. Géographiquement et socialement, le Territoire de Pondichéry est minuscule au milieu de cet État gigantesque qu’est le Tamil Nadu ; pourtant, la ville elle-même est très strictement divisée avec, en son centre, ce que les cartes géographiques même appellent la « White Town », bordée à l’est par l’Océan indien et cernée par un boulevard de ceinture qui est aussi l’axe principal des égouts à ciel ouvert. De l’autre côté de ce boulevard, c’est la ville tamoule. Le centre de la ville blanche est marqué par l’architecture occidentale, de nombreux bâtiments – souvent en très mauvais état – continuant de témoigner de ce passé colonial le long de rues rectilignes qui portent encore le nom de personnalités françaises, et la ville tamoule, à l’extérieur, ressemblant, elle, dans son anarchie fourmillante, aux autres villes indiennes. Autrement dit, politiquement, socialement, géographiquement, la première chose qui frappe à Pondichéry ce sont les multiples traces indélébiles de cette spécificité coloniale. La ville blanche tombant en décrépitude – au sens figuré comme au sens propre, la mairie par exemple s’étant écroulée en 2014 –, on comprend vite que le temps du néocolonialisme ait vécu, et que certains, tout en revêtant parfois les habits de la francophilie, aient envie de s’emparer des vestiges de ce pouvoir colonial et néocolonial. Tout cela dans un contexte de dynamique nationaliste que la prise durable du pouvoir par Narendra Modi et le BJP (le parti nationaliste hindou) en mai 2014 rend parfaitement perceptible.
OL : Quand je suis arrivé à Pondichéry, j’ai d’abord été en contact avec le président de l’Alliance en exercice, un professeur de français de l’Université de Pondichéry, avec qui je me suis très bien entendu. Un homme sympathique, très affable. Assez vite, je me suis rendu compte que Pondichéry aimantait beaucoup de gens. Pondichéry exerce une fascination sur beaucoup de personnes, en particulier des Français : il est très facile de trouver des artistes français voulant venir se produire à Pondichéry, c’est comme ça. Il existe un imaginaire collectif qui continue d’entourer cette ville. J’ai donc eu l’idée d’organiser un festival : trente jours, trente spectacles. Entre-temps, le président a changé et j’ai alors compris que le succès du festival et l’importance donnée aux personnalités françaises n’étaient pas ce qu’il cherchait. Il avait plutôt envie d’occuper, lui, la scène. J’ai bien perçu le changement. Pondichéry est le lieu le plus difficile dans lequel j’ai eu à travailler. Je parlais tout à l’heure de frictions, mais là, ce ne sont plus des frottements ou des frictions, mais des tensions permanentes qui nous dépassent. Qui vit dans la ville blanche ? En partie ceux que l’on appelle des Franco-Pondichériens. Ce sont des Français qui ont aussi l’équivalent de la nationalité indienne (Persons of Indian Origin) mais dont les parents ou grands-parents ont choisi la nationalité française au moment de la rétrocession du Territoire de Pondichéry en 1962. Ces Franco-Pondichériens sont très à l’aise sur les deux cultures, française et tamoule. Ils sont bilingues, en fait trilingues puisqu’en règle générale ils parlent aussi anglais bien sûr. La deuxième composante est la composante tamoule qui vit en dehors de la ville blanche, dans un territoire lui-même divisé en quartier hindou, quartier musulman, quartier chrétien. C’est une population tamoulophone très pauvre. Au-delà, il existe une banlieue parsemée de villas où vivent des gens relativement aisés. Et encore au-delà, se trouve Auroville, la ville utopique fondée dans les années 60, où sont installés des personnes encore très militantes, souvent très ouvertes aux activités de l’Alliance française, quelle que soit leur nationalité. Vient se surajouter à Pondichéry une autre source de tension permanente : la population de l’ashram qui est une sorte de monastère, de congrégation religieuse, où vivent des familles entières. L’ashram a été fondé en 1926 par Sri Aurobindo qui fut un héros de l’indépendantisme indien s’étant réfugié en 1910 dans le territoire français de Pondichéry avant d’y rencontrer une Française, Mirra Alfassa, qui est devenue la « Mère » en même temps que Sri Aurobindo était, lui, une sorte de saint vénéré jusqu’à sa mort en 1950 et toujours depuis. Ils ont tous les deux créé ce lieu qui est très sélect et qui représente en fait l’Inde du Nord à Pondichéry.
JYC : Cet ashram est en lui-même très riche. J’ai entendu dire qu’il possédait 30 % des bâtiments de la ville blanche, ce qui est considérable.
OL : C’est la ville grise. Il y a la ville blanche, la ville noire et la ville grise car tous les bâtiments officiels de l’ashram sont peints en gris. Cet ashram est réservé aux étrangers et aux Indiens du nord, dans un contexte de racisme très fort entre l’Inde du nord et l’Inde du sud, mais aussi d’un racisme antiblancs. C’est à Pondichéry, devant l’Alliance française, que j’ai entendu pour la seule fois de ma vie : « Rentrez chez vous ! ».
JYC : On a bien saisi ce contexte de tensions accumulées que tu évoquais, dans un pays qui, vu de l’Europe, paraît peut-être uniforme, alors que, sur le terrain, on y observe de violents conflits ethniques, religieux, politiques et sociaux. Qui sont précisément concentrés et exacerbés à Pondichéry.
OL : Tu as raison d’ajouter la dimension sociale, parce que nous n’avons même pas mentionné, tellement elles nous semblent évidentes et permanentes, les tensions entre les castes… Pour achever de dépeindre le contexte de l’accueil du Théâtre du Soleil, il faudrait que je puisse vous donner quelques informations supplémentaires permettant de mieux comprendre les réalités de l’Alliance française de Pondichéry1 pendant que j’en étais le directeur. L’Alliance Française de Pondichéry est historiquement l’une des premières ouvertes dans le monde, mais c’est plus précisément la première fondée en Asie le 28 février 18892.
JYC : Je me souviens avoir eu personnellement le privilège de représenter l’ambassade de France en Inde lors des festivités qui accompagnaient la célébration de son 125e anniversaire, ce qui en fait effectivement l’une des plus anciennes.
OL : Et, à cette occasion, a été inauguré l’auditorium rénové, une magnifique salle de 130 places qui est sans conteste la mieux équipée de toute la ville. Car il faut dire que l’Alliance Française a bénéficié de la donation de bâtiments exceptionnels dans la ville blanche : la Maison Bellocq et la Maison Colombani qui offrent des espaces très agréables avec des jardins et une médiathèque qui est un lieu extrêmement fréquenté par les jeunes.
Une étudiante du master ERAS : Mais comment cette présence française est-elle perçue par la population locale dont vous nous dites qu’elle est majoritairement très pauvre ? Est-ce qu’il n’y a pas là… le mot est un peu trop fort, mais… quelque chose d’« obscène » à faire que la France continue d’être présente là, dans ces bâtiments somptueux ?
OL : Je comprends que vous vous posiez la question comme ça. En regardant ça de loin, depuis la France, on peut trouver ça choquant. Mais, en regardant ces bâtiments depuis l’Inde, les choses sont différentes. Il faut comprendre qu’en Inde, l’inégalité est une valeur. Les riches humilient les pauvres et la société indienne s’enorgueillit d’être inégalitaire. C’est un de ses fondements. Les pauvres sont en admiration béate devant les riches, et quand je dis les riches, ce sont des gens qui font valoir ostensiblement des richesses bien supérieures à celle des bâtiments de l’Alliance Française, vous pouvez me croire !... Donc, dans ce contexte d’inégalités criantes et assumées, l’Alliance Française ne peut pas apparaître comme une « obscénité » pour reprendre votre mot. Personne, à Pondichéry, ne trouve scandaleux que l’Alliance Française occupe ces endroits prestigieux. D’autant que l’Alliance Française fait vivre des Indiens, pas des Français. Elle participe à l’économie locale. Elle n’est donc pas absolument pas perçue comme indécente.
JYC : On pourrait même dire au contraire qu’elle apparaît comme un espace qui reste ouvert à toutes et tous, contrairement aux espaces privés des riches qui se barricadent jalousement dans leur propriété, sont conduits par des chauffeurs, ont une multitude de domestiques à leur service et vivent protégés, retranchés, à l’abri de la population la plus pauvre et de l’insalubrité des villes.
OL : C’est ça. Je sais que c’est difficile quand on observe ça depuis la France, mais, quand on fait de l’interculturel, je crois qu’il faut éviter de plaquer notre perception, nos jugements de valeur occidentaux, nos références sur des réalités qui sont intégrées à un autre environnement.
ÉM : C’est un autre danger de l’ethnocentrisme qui serait de plaquer notre jugement sans tenir compte du point de vue interne, des logiques propres à la société indienne.
JYC : D’autant que ce qui est le plus troublant à Pondichéry, et qui en fait un endroit vraiment complexe, c’est que, en dehors de cette génération des 50-60 ans dont on a parlé, qui, portée par une sorte de sentiment de revanche que l’on peut parfaitement comprendre, cherche à s’emparer des vestiges du colonialisme, il existe toute une jeune génération qui n’est pas du tout revancharde et voit plutôt d’un bon œil cette présence exotique occidentale, qui démarque ce territoire du reste de l’Inde, sans présenter une quelconque menace politique ou culturelle. C’est comme ça par exemple que j’interpréterais le goût des Pondichériens pour la promenade. Nulle part ailleurs en Inde, je n’ai vu autant de gens se promener le soir. La promenade le soir, n’est pas une pratique culturelle indienne. Pas du tout. Sauf à Pondichéry où des centaines de personnes viennent le soir déambuler le long du front de mer sur cette sorte de promenoir qu’est l’avenue Goubert, entièrement piétonne à la nuit tombée. Elle est le témoin que l’héritage colonial n’est pas rejeté en bloc. Cet endroit qui est le plus marqué par la période coloniale, est désormais l’endroit le plus fréquenté et le plus apprécié par les Indiens eux-mêmes ! Pour le seul plaisir de se balader en famille, entre amis. C’est très frappant.
OL : Oui, c’est une forme évidente d’appropriation culturelle. Souriante. Festive. Il faut dire aussi que beaucoup d’Indiens viennent de loin jusqu’à Pondichéry pour faire la fête et boire, tout simplement. Il y a beaucoup de lieux facilement reconnaissables à leurs trois lettres : le B qui est bleu, le A qui est blanc et le R qui est rouge, le tout donnant « bar » qui est un endroit très prisé dans lequel, contrairement aux autres états, l’alcool n’est pas taxé. Et je ne parle pas des états dry (dans lesquels la vente et la consommation d’alcool sont interdits), tels que le Gujarat, etc.
JYC : Nous avons fait un tour rapide du contexte pondichérien et il nous faut à présent en venir aux raisons qui ont conduit à l’accueil de l’École nomade du Théâtre du Soleil. On peut dire que tous ces bâtiments que nous avons évoqués ont favorisé son installation.
OL : Oui, bien sûr. C’est cet ensemble d’infrastructures qui nous a permis d’imaginer cette folie qui a consisté à accueillir 80 personnes pendant un mois et demi !... Si tous les participants ont été logés chez l’habitant, les petits-déjeuners, les repas étaient pris en effet dans la Maison Colombani qui est un lieu suffisamment vaste pour imaginer ce genre de prouesses.
JYC : Comment est née cette idée de proposer au Théâtre du Soleil de venir à Pondichéry ?
OL : Elle tient d’abord à la présence à Pondichéry d’un ancien comédien du Théâtre du Soleil, Koumarane Valavane. Il vous racontera lui-même son histoire, son rapport à cette troupe et à l’Inde. Mais cette idée est d’abord la sienne. Il considérait qu’il devait au Théâtre du Soleil de lui permettre de venir travailler en Inde. C’était le rêve qu’il avait envie d’exhausser, sa manière de remercier cette troupe qui l’avait accueilli à Paris. Koumarane était professeur de sciences physiques au lycée français de Pondichéry et également directeur d’un théâtre installé dans la ville blanche, dans un ancien cinéma, Indianostrum. Koumarane avait déjà invité, précédemment, des membres de la troupe du Théâtre du Soleil, Jean-Jacques Lemêtre et Maurice Durozier, qui étaient venus à l’Alliance. Il y avait aussi un autre facteur favorable, c’était la préparation pour 2016 du festival Bonjour India, festival en Inde organisé par la France. Il y avait là toi-même, Jean-Yves, spécialiste d’histoire du théâtre et connaisseur du Théâtre du Soleil. Tu venais régulièrement en mission à Pondichéry au titre de conseiller culturel adjoint en poste à l’ambassade à New Delhi depuis septembre 2013. Et puis moi qui suis arrivé en septembre 2014. Et nous nous sommes retrouvés tous les trois, imaginant – rêvant les yeux ouverts – comment inviter le Théâtre du Soleil à Pondichéry, à la faveur d’un partenariat entre l’ambassade, l’Alliance Française et Indianostrum. Voilà comment l’idée est née. De notre rencontre tout simplement. Et le projet, d’abord très hypothétique voire complètement farfelu, s’est monté petit à petit de la façon suivante : nous avons pensé inviter d’abord quelques membres du Théâtre du Soleil pour organiser une École nomade – un format que le Théâtre du Soleil avait déjà expérimenté et qu’Ariane Mnouchkine souhaitait développer – et inviter ensuite le reste de la troupe pour une résidence de création en vue de la préparation du prochain spectacle du Théâtre du Soleil.
JYC : C’est vrai que nous avons, tous les trois, rêvé, un soir que nous nous trouvions attablés, dehors, dans le couloir qui mène à l’entrée du théâtre Indianostrum, que le Théâtre du Soleil puisse venir en Inde. Dans mon esprit, à ce moment-là, j’imaginais qu’enfin le Théâtre du Soleil pourrait venir donner une représentation sur le territoire indien, ce qui n’a jamais pu être le cas depuis cinquante ans, malgré le dialogue fructueux que cette troupe a engagé depuis des décennies avec les cultures indiennes. Mais depuis L’Indiade qui n’a jamais pu être jouée en Inde pour les raisons que l’on imagine touchant à la tragédie qu’a été la partition de l’Inde qui reste un sujet tabou parmi tous, le Théâtre du Soleil est connu et adoré en Inde mais sans avoir jamais pu y donner une seule représentation… Une situation paradoxale que j’imaginais alors pouvoir contribuer à dépasser. Raté !... Mais il n’en reste pas moins que le Théâtre du Soleil est bel et bien venu à Pondichéry entre décembre 2015 et janvier 2016. Comment avez-vous réussi à rendre concret ce qui n’était qu’un projet ?
OL : C’est au fond très simple. Koumarane a joué le rôle de catalyseur : il a provoqué la réaction en chaîne. Il a pris contact avec Ariane qui a pris contact avec moi et nous avons convenu d’organiser un premier séjour d’Ariane en avril 2015 pour voir sur place ce qui était envisageable. C’est lors de ce premier séjour qu’elle a découvert le Terukkuttu lorsque je l’ai emmenée à l’Université de Pondichéry, à l’invitation du directeur de son département de théâtre. Le Terukkuttu est une forme d’opéra rural qui va véritablement devenir le cœur de la future création du Théâtre du Soleil, Une Chambre en Inde. Mais ça, Ariane ne le savait pas encore. Pour le moment, nous sommes à l’Université de Pondichéry où une représentation est donnée en son honneur et, là, j’ai eu la grande chance, une fois dans ma vie, de connaître l’expérience d’être assis à côté de quelqu’un qui, d’un seul coup, a une révélation. Ce petit spectacle de Terukkuttu l’a véritablement saisie. Elle s’est redressée, s’est avancée sur le bord de son siège, et il s’est passé quelque chose. Elle n’a eu de cesse ensuite de creuser le sujet, en revenant exprès sur place à l’été, pendant quinze jours, pour voir des représentations de Terukkuttu, nuit après nuit, dans des villages où elle était accompagnée de Koumarane Valavane qui a été son véritable guide-initiateur au Terukkuttu dans les campagnes tamoules autour de Pondichéry. Ensuite, concrètement, le travail s’est développé en deux temps comme nous l’avions imaginé, en fin d’année 2015 : l’École nomade à Pondichéry dont on va détailler les principes, précédée d’abord de l’invitation d’un grand maître de Terukkuttu au Théâtre du Soleil à Paris pour que la troupe apprenne à chanter en tamoul et à danser le Terukkuttu. Et puis ensuite, début 2016, la résidence de création réunissant toute la troupe du Théâtre du Soleil qui a pu ainsi travailler sur place avec la troupe de Terukkuttu. Le centre de création, le laboratoire artistique si on veut, c’était Indianostrum, le centre logistique, c’était l’Alliance Française. Pendant cette résidence, l’Alliance a bénéficié de la présence du Théâtre du Soleil, en projetant tous ses films dans l’auditorium, en donnant trois représentations du spectacle de Maurice Durozier, Paroles d’acteur, en organisant des ateliers musicaux et un concert de Jean-Jacques Lemêtre, des rencontres avec Ariane Mnouchkine bien sûr, mais aussi Hélène Cixous [Fig.1] qui a ensuite écrit une grande partie des dialogues d’Une Chambre en Inde, dont la fable est inspirée de l’actualité indienne, à partir de son expérience sur place et de la lecture de revues de presse que nous lui avions régulièrement envoyées depuis l’été 20153.
[Fig.1] Affiche 2015 liée à la venue du Théâtre du Soleil à Pondichéry.
Archives personnelles d’Olivier Litvine.
JYC : Ce qui me semble formidable dans ce projet, c’est bien sûr d’avoir dépassé la tentation qui pourrait être celle d’un conseiller culturel qui ne penserait qu’au prestige, c’est-à-dire de n’organiser qu’une diffusion d’un spectacle du Théâtre du Soleil en Inde, comme on le faisait autrefois avec les productions de la Comédie-Française, ou comme le faisait aussi la troupe de Louis Jouvet ou celle des Renaud-Barrault. La diffusion, c’est montrer à l’étranger ce que la France est capable de produire : l’excellence française. Ça aurait pu se résumer à cela : diffuser Macbeth qui était le spectacle que le Théâtre du Soleil venait de produire et de représenter à la Cartoucherie de Vincennes. C’est très bien, mais ça coûte très cher et personne n’aurait pu payer une tournée du Théâtre du Soleil en Inde. Ni l’ambassade, ni l’Institut français en Inde, ni l’Alliance Française, ni Indianostrum évidemment. Ce que vous avez pu monter coûtait également de l’argent mais reposait surtout sur l’implication, l’investissement de multiples acteurs locaux, y compris un nombre conséquent de bénévoles sur place pour accueillir la troupe dans un élan rendu possible par l’enthousiasme né de l’idée même de partager un temps de formation-création assorti de tous ces événements que tu viens d’évoquer.
OL : Ce qui nous intéressait en effet c’était de travailler sur un projet de création et que le Théâtre du Soleil puisse venir partager son talent et son immense connaissance du théâtre dans une forme de don à l’Inde par l’intermédiaire de ces stagiaires qui vont venir de toute l’Inde. Ils seront 97. Cette École nomade de l’Alliance Française, aura bénéficié directement à 97 jeunes comédiennes et comédiens à 95 % indiens [Fig.2].
[Fig.2] Photographie des stagiaires de l’École Nomade.
Archives personnelles d’Olivier Litvine.
Et c’est grâce au réseau des alliances françaises en Inde que nous avons pu lancer l’appel à candidatures, chaque alliance ayant relayé l’information auprès de ses partenaires. Un jeune stagiaire que j’avais embauché exprès, Alexandre Legay, a géré l’inscription de toutes les candidatures et nous avons ainsi accueilli 174 candidats pendant trois jours, du 10 au 12 décembre, que nous avons logés pour la plupart grâce à l’Office du tourisme de Pondichéry. Trois comédiens du Théâtre du Soleil, venus sur place, ont d’abord procédé pendant ces trois jours à la sélection des 97 élèves de l’École nomade qui s’est déroulée les jours suivants. Les trois membres de la troupe, rejoints par d’autres dont Ariane Mnouchkine bien sûr, ont formé le groupe de 17 artistes qui a animé cette école pendant deux semaines complètes jusqu’au 30 décembre. À la suite de l’École nomade, nous a enfin rejoints une cinquantaine d’autres membres de la troupe pour la résidence de création. Ils sont tous restés trois semaines pendant lesquelles a donc commencé la gestation de ce spectacle, Une Chambre en Inde, qui sera finalement créé à Paris, à la Cartoucherie de Vincennes, le 5 novembre 2016 et représenté 188 fois devant près de 100 000 spectateurs. Pour financer tout cela, nous avons rassemblé de nombreux partenaires à commencer par le Théâtre du Soleil qui a lui-même auto-financer une partie de ce séjour de travail, l’Institut français à Paris, L’Institut français en Inde que, Jean-Yves, tu co-dirigeais à l’époque – qui est une sorte d’émanation du service culturel de l’ambassade sous forme d’établissement à autonomie financière. À Pondichéry, nous avons essentiellement contribué à la logistique, hébergement et restauration. Nous avons servi cinq mille repas. Pour le logement, j’ai lancé un appel pour projet citoyen via les outils de communication de l’Alliance Française de Pondichéry mais aussi ceux du consulat grâce au soutien du consul général, Philippe Janvier-Kamiyama, du Lycée français, de l’Institut français de Pondichéry qui est un organisme de recherche très important. C’est ainsi qu’une quinzaine de personnes bénévoles ont accepté d’héberger chez elles 28 membres de la troupe du Théâtre du Soleil, entre trois et six semaines. Nous avons également fait un appel à dons et engagé des fonds propres à hauteur de 7 000 euros pour réussir à finir de boucler le budget de l’ensemble du projet qui se montait, lui, à environ 17 000 euros.
JYC : Voilà pour le bilan financier, qu’en est-il de ton point de vue du bilan culturel, artistique et humain sur place ?
OL : Une véritable effervescence pendant toute cette période ! Les comédiennes et comédiens sont allés au Lycée français et vous imaginez ce que ça a pu produire comme niveau d’excitation pour les professeurs et les élèves cette présence du Théâtre du Soleil au Lycée de Pondichéry. C’est unique dans l’histoire de cet établissement, inoubliable. Le lycée a même accueilli les représentations du spectacle de Maurice Durozier. Toute la ville blanche s’en est trouvée totalement transformée, vivant au rythme de la présence du Théâtre du Soleil. Réellement. Les comédiennes et comédiens du Théâtre du Soleil sont des gens se portant facilement vers autrui, leur présence rayonnait, sur les marchés, partout… Et puis, nous avons pu organiser tous les événements que j’ai déjà cités, offrant une densité et une qualité de manifestations à l’Alliance Française qu’elle n’avait forcément jamais connues.
JYC : Comment as-tu perçu l’apport de l’École nomade pour les jeunes artistes indiens qui y ont participé. Est-ce qu’il s’agissait d’y dispenser un savoir-faire occidental pour les convertir à une autre forme de théâtre ?
OL : Non, ce n’était pas du tout ça. Le théâtre, ça n’a pas de nationalité, ça se décline en de multiples formes, certes, mais il y a des invariants. Par exemple, ce qui m’a beaucoup frappé, c’est le travail sur la posture en scène. Comment on se tient sur scène, comment on marche sur scène… Ça, ça ne relève pas du théâtre à l’occidentale… ça relève de la qualité de la présence en scène du fait d’une certaine corporéité, d’un rapport particulier entre le corps et l’esprit. C’est là-dessus que travaille Ariane Mnouchkine durant une École nomade qu’elle appelle elle-même un atelier d’outillage théâtral.
ÉM : Si on se référait à Eugenio Barba, on pourrait parler des principes qu’il définit comme étant des principes communs à n’importe quelle pratique. Il ne s’agissait pas de travailler sur des formes, mais sur des principes essentiels de jeu.
OL : C’est ça, absolument. Et tous les participants qui ont bien voulu en parler avec moi ensuite m’ont dit qu’ils avaient vécu un moment vraiment extraordinaire et qu’ils pourraient utiliser tout ce qu’ils avaient abordé, appris durant cette École. C’est ce phénomène de transmission qui est exceptionnel et que seule une artiste de la qualité et de l’exigence d’Ariane Mnouchkine peut susciter.
ÉM : Peut-on revenir sur les critères de sélection qui ont conduit à choisir les 97 élèves parmi les 174 postulants ? Avez-vous assisté à ces trois jours de sélection ?
OL : C’était essentiellement une sélection sur la qualité de mouvements du corps, sur la capacité à danser. Dix personnes étaient sur scène qui devaient danser ensemble puis, ensuite, danser seule. C’était une façon de tester leur capacité d’occuper la scène et de mouvoir dans l’espace.
Une étudiante de master ERAS : Ce qui m’intéresse, c’est ce dont vous avez parlé comme étant des points de contact ou des points de friction durant cette École. Quels seraient ces points ? Quel langage – pas quelle langue, mais bien quel langage – était utilisé pour pouvoir travailler vraiment sur l’interculturalité ?
OL : Je peux difficilement vous répondre parce que je n’ai pas suivi toute l’École, que je n’étais pas élève de cette École et que je ne peux pas parler à la place des élèves. Ce que j’ai recueilli comme témoignages, qui sont forcément parcellaires, c’est qu’ils ont eu le sentiment de franchir un cap par rapport à une forme d’idéal que leur proposait Ariane. Une forme d’exigence.
ÉM : Quelle était la formation de base de ces comédiennes et comédiens participant à l’École ? Essentiellement la danse ?
OL : C’était très divers même s’il y avait très majoritairement des danseuses et danseurs. Y compris de danse contemporaine, la danse et la musique étant les arts majeurs en Inde. Mais quelles que soient les origines, la formation de base de chacun, ils se sont trouvés pris dans un mouvement d’ensemble qui a dépassé tous les clivages habituels, il me semble. C’est même peut-être ce qui est le plus important à retenir de tout ce projet, c’est qu’il a permis, dans le contexte de tensions que j’indiquais, de dépasser bon nombre de situations difficiles. Un exemple pour moi très emblématique : le spectacle de Terukkuttu qu’Ariane a découvert à l’Université de Pondichéry était, de mon point de vue, un spectacle d’assez piètre qualité, avec des épées en bois, etc. mais surtout, il était l’œuvre d’un artiste auquel Koumarane vouait une forme d’inimitié, parce que, Koumarane vous en parlera sûrement, sa présence à Pondichéry après son séjour en France ne lui a pas attiré que des amis, et pourtant, ils ont l’un et l’autre réussi à dépasser leur conflit. Et ça, c’est grâce à la force du projet. Même chose du côté du président de l’Alliance Française qui a essayé de faire de l’argent sur le projet mais n’y est finalement pas parvenu. Sans parler de tous ceux qui, à Delhi, aurait bien voulu que le projet se déroule dans la capitale et pas dans cette toute petite ville de province méprisée qu’est Pondichéry, et encore moins dans ce qu’il considère comme le tout petit théâtre Indianostrum de Koumarane Valavane. Tout ça a été possible grâce à la détermination d’Ariane Mnouchkine [Fig. 3], sa solidité et aussi grâce à la puissance de la troupe. J’ai compris pendant ces semaines-là ce que c’était une troupe, un groupe qui vit ensemble la même chose. Ça donne une force incroyable qui permet de réaliser l’impossible.
[Fig.3] Ariane Mnouchkine en pleine concentration pendant l’Ecole nomade à Pondichéry, 2015. Archives personnelles d’Olivier Litvine
JYC : Une dernière chose cependant, Olivier, qui marque les limites du projet, car, contrairement à ce que nous avions pu espérer, ce spectacle Une Chambre en Inde ne sera jamais joué en Inde du fait même qu’il dénonce avec force et sans ambiguïté possible le nationalisme à l’œuvre dans ce pays. Comment vis-tu rétrospectivement d’avoir contribué à ce que le Théâtre du Soleil vienne travailler en Inde, y invente un spectacle nourri par le Terukkuttu, et de constater que pourtant, une fois encore, aucun Indien ne pourra voir ce spectacle du Théâtre du Soleil sur le sol indien ?
OL : Je crois que cela en dit plus sur l’Inde que sur le théâtre. L’Inde est un pays qui a changé de nature, qui s’est fermé, s’est replié sur ce qu’il considère comme étant son identité. Paradoxalement, ça met l’Inde encore dans une position d’infériorité. À l’époque coloniale, les cotonnades indiennes étaient remplacées par des vêtements de coton qui venaient d’Angleterre. Les Indiens étaient dépossédés du produit de leur travail. Désormais, l’Inde se dépossède elle-même de sa capacité à apprécier le regard que les autres portent sur elle. C’est en ce sens-là, que je me dis que c’est un pays qui n’a pas bougé depuis 1947 et son indépendance, qui reproduit les mêmes schémas. Se priver de la possibilité de voir ce spectacle en Inde, c’est dramatique. Ça prouve bien que la parole est interdite alors que ce n’est certainement pas une parole anti-indienne, loin de là, car Ariane est absolument amoureuse et admirative de ce pays. C’est comme si nous étions condamnés à prendre de l’Inde sans jamais pouvoir lui rendre tout ce que l’on voudrait lui donner.
Éléonore Martin est maîtresse de conférences à l’Université Bordeaux Montaigne, Jean-Yves Coquelin est maître de conférences à l’Université Bordeaux Montaigne. Cet entretien, organisé avec le soutien de l’UFR Humanités et de l’Unité de recherche ARTES (UR 24141), a été retranscrit par Jean-Yves Coquelin et relue par Olivier Litvine et Éléonore Martin.

![[Fig.1] Affiche 2015 liée à la venue du Théâtre du Soleil à Pondichéry.](docannexe/image/1669/img-1.png)
![[Fig.2] Photographie des stagiaires de l’École Nomade.](docannexe/image/1669/img-2-small800.jpg)
![[Fig.3] Ariane Mnouchkine en pleine concentration pendant l’Ecole nomade à Pondichéry, 2015. Archives personnelles d’Olivier Litvine](docannexe/image/1669/img-3.jpg)