De l’art équestre à la pratique sportive : analyse de la centaurisation en Chine contemporaine

  • From equestrian art to sports practice: analysis of centaurization in contemporary China

DOI : 10.56698/ethnographie.1617

Abstracts

À travers cet article, une norme équestre développée au XIXe siècle en France et transmise à travers le développement de l’équitation classique européenne en Chine contemporaine sera étudiée. L’essor de la pratique sur le territoire chinois se caractérise notamment par l’intervention de professionnels européens, dont certains français mais aussi par l’implantation grandissante des fédérations et des enseignements qui en découlent. Cette notion implicite mais pourtant fondamentale, s’appuie sur une théorie, celle de la centaurisation et à la manière dont elle est reçue par les pratiquants, qu’ils soient clients ou professionnels, il nous est possible de comprendre les mécanismes d’intégration des normes qui parcourent les disciplines équestres. Cet article se base sur un travail mené depuis 2016, dans différents centres équestres de la ville de Pékin, en suivant les parcours des différents interlocuteurs.

This article proposes to look at the implementation of an equestrian notion developed in the 19th century in France, and taken up again in an implicit way during the learning of horse riding in the French training courses in Beijing's equestrian centers. By looking at the centaurization theory and the way it is received by the riders, whether they are clients or professionals, we can understand the mechanisms of integration of the norms that run through the equestrian disciplines. This article is based on work carried out since 2016, in different equestrian centers in the city of Beijing, following the paths of different interlocutors.

Outline

Text

Depuis les années 1980, la Chine connaît de nombreux changements qu’ils soient économiques, culturels ou sociaux. L’ouverture des frontières a participé à la découverte de biens et de pratiques venant de l’extérieur. L’amélioration des conditions de vie des Chinois a participé au développement de nouvelles habitudes de vie et de loisir. C’est dans ce contexte que l’équitation classique européenne, au travers de disciplines équestres olympiques, s’est implantée et développée. Développée à la suite de la tenue des Jeux Olympiques de Pékin, l’équitation a connu un réel essor dans les années 2010, manifesté dans l’augmentation du nombre de centres équestres sur le territoire, mais aussi aux échanges concernant les savoir-faire, le matériel et les chevaux. Ces échanges se font principalement avec les pays d’Europe. Au cœur du développement de cette pratique venue d’Europe, des normes sont véhiculées, fruit de l’histoire équestre des pays exportateurs. Mon travail de recherche s’intéresse à l’intégration de notions, de normes par les pratiquants d’équitation chinois. Comment les individus se saisissent-ils des connaissances, des savoir-faire venus d’une histoire spécifique aux pays européens ? Je propose dans le présent article de m’intéresser à une notion implicite à la pratique de l’équitation « à la française » : la centaurisation. Cette dernière repose sur un traité publié au XIXe siècle. La notion s’est incorporée dans la pratique de l’équitation contemporaine, que ce soit dans le cadre du dressage, du saut d’obstacle, le CROSS, mais aussi dans des pratiques plus ludiques ou moins connues, telles que la voltige, l’endurance ou encore l’éthologie. Cette norme équestre et les pratiques qui en découlent s’inscrivent à la fois dans une dimension sportive, mais aussi artistique et dans une perception de la pratique dans son ensemble symbolique.

La présente étude se base sur une approche ethnographique et anthropologique, avec des terrains menés à Pékin entre 2016 et 2018 dans différents centres équestres et auprès de pratiquants d’équitation issus de l’ethnie majoritaire Han et l’ethnie minoritaire mongole. Face à un terrain spécifique, j’ai dû mettre en place une méthodologie particulière et adaptée que j’exposerai dans une première partie, puis je présenterai brièvement l’histoire de l’équitation en Chine et dans le monde, enfin la notion de centaurisation et son application dans les centres équestres chinois.

L’équitation en Chine comme terrain : enjeux et limites

Le choix du sujet de thèse portant sur l’équitation en Chine résulte d’une conversation avec un ami cavalier international et d’un étonnement, où sont donc les cavaliers chinois ? Pourquoi ne sont-ils pas présents dans les compétitions de haut niveau ? À partir de ces questions, je suis partie en Chine pour rencontrer ces grands absents de la scène internationale.

Le choix de Beijing découle, d’une part, du fait que nombre d’interlocuteurs européens avaient des partenariats avec des centres équestres situés dans la capitale chinoise. D’autre part, les établissements équestres y étaient également plus nombreux, environ 200 selon des articles1 chinois mais une vingtaine de centres équestres à proprement parler. N’ayant qu’un seul contact à Beijing, mon travail dépendait entièrement de lui. En effet, trouver les centres équestres en Chine est bien plus complexe qu’en France, peu renseignés sur les sites internet ou encore sur les routes, il faut parfois connaître un membre de la structure pour qu’il nous fasse entrer et nous communique l’adresse.

Grâce à ce premier contact, j’ai pu rencontrer d’autres personnes travaillant ou adhérant des centres équestres, permettant la mise en place d’une technique de rencontre de type « boule de neige ». Au fil des ans, j’ai eu également la possibilité d’aller dans la périphérie plus ou moins proche de Pékin, ainsi qu’à Tianjin pour suivre les épreuves concourues par des cavaliers que je connaissais.

Pour collecter des données, seul le carnet de terrain est apparu efficace, notamment en raison des difficultés de prises de son dans le cadre de la pratique de l’équitation. Mes carnets contiennent de nombreuses situations et entretiens. À cela s’ajoutent également les conversations par le biais des réseaux sociaux, tels que Wechat ou encore Instagram et les conversations téléphoniques.

Le carnet s’est avéré être intéressant notamment en tant que témoin des situations de recherche. Il permet également de noter l’inaudible, les émotions qui s’immiscent sur le visage de l’interlocuteur, des gestes ou encore des silences. Il a également été un objet de rencontre : en effet, des spectateurs ou des athlètes sont venus à ma rencontre, me posant d’abord des questions sur ma langue maternelle, le français, et son écriture, puis, sur mes recherches, engageant une conversation fortuite. Il est arrivé de nombreuses fois que certains interlocuteurs s’emparent eux-mêmes du carnet, soit pour y écrire ou dessiner, laissant une trace de notre rencontre, soit simplement pour regarder les pages noircies par l’encre. Ainsi, un moniteur mongol m’a laissé quelques dessins ou encore un cavalier amateur chinois rencontré dans un centre équestre m’a écrit les caractères chinois des prénoms des différents interlocuteurs.

Cela peut apparaître étrange de prendre des notes et de se promener avec son cahier, par la suite, il justifie son utilité. Si dans un premier temps les interlocuteurs laissent transparaître un certain malaise vis-à-vis de cette prise de note, avec le temps et l’habitude, il est arrivé qu’ils demandent eux-mêmes que je le sorte lors d’une conversation. L’outil devient alors une extension du chercheur sur son terrain, et il apparaît normal qu’il soit toujours présent.

Cependant, le carnet a ses limites, et notamment quand il me fut donné de me prêter moi-même à la pratique afin de mener des entretiens. Écrire ou enregistrer durant un temps de pratique devient alors complexe, voire impossible en raison d’un manque d’équilibre nécessaire à l’écriture, ou des interférences que représente une pratique en plein air.

Les entretiens qualitatifs ont été préparés dans un premier temps en mandarin, cependant, lors des rencontres, il me fut donné de voir que la langue utilisée à toute son importance sur ce territoire si spécifique. Cette particularité nécessite alors de la part du chercheur de connaître plusieurs langues européennes et d’arriver sans trop de mal à faire le changement d’un interlocuteur à l’autre. Cette particularité met en exergue l’inscription de la pratique sur une scène internationale. Ainsi, les cavaliers appartenant aux plus hautes strates de la société ne souhaitaient pas parler en chinois mais plutôt dans des langues européennes, telles que l’anglais, l’espagnol ou encore le français. Pour les cavaliers mongols, l’apprentissage et la pratique du mandarin ne sont pas systématiques, et leur connaissance de la langue était parfois plus faible que celle de l’anglais largement employé par les clients des centres équestres. Par ailleurs, la traduction récente des termes d’équitation en mandarin forçait l'emploi des termes européens pour s’assurer d’une intercompréhension entre les deux parties.

La rencontre avec les interlocuteurs est le travail le plus complexe, d’autant plus dans le cadre de l’étude d’une pratique restreinte et destinée à une élite. Afin de légitimer la place du chercheur sur un terrain spécifique qu’est l’équitation, il est nécessaire de prouver que l’on est soi-même cavalier soit par la démonstration photographique ou vidéo, soit par l’investissement corporel. Ce n’est que par ces démonstrations que ma présence a pu être acceptée au sein de la communauté des pratiquants.

Par ailleurs, alors que le premier terrain que j’ai effectué en 2016 reposait sur une simple observation participante, par des visites et des entretiens, je fus quelques fois, amenée à assister à l’entraînement de cavaliers figurant au centre de l’aire de travail, aux côtés des entraîneurs, ce qui me permit d’observer les techniques d’enseignement, tout en interrogeant le professionnel et le cavalier. En 2018, j’ai été recrutée dans une structure équestre. De ce fait, j’ai appliqué une participation observante, ma présence ayant désormais une incidence sur mon terrain.

Mes différents terrains ont été marqués par deux difficultés assez récurrentes : l’une étant liée aux différentes relations, et donc à l’assimilation aux groupes de professionnels européens qui n’entretiennent pas toujours de bons rapports avec leurs élèves chinois ; l’autre tient à mon genre, dans un monde équestre dominé par les hommes, ma place en tant que femme était remise en question et nécessitait une justification de ma position sur le terrain. Pour la première difficulté, l’organisation d’ateliers (comme un autour du renforcement positif) ou encore la participation à des jeux à poney ont permis de me mettre au même plan que mes interlocuteurs, brisant les tensions liées à mes relations avec leur formatrice française. Ainsi la pratique m’a-t-elle permise de me faire accepter par les interlocuteurs, tandis que pour la seconde, en fonction des situations, cela a pu s’avérer moins évident.

Grâce à ces différentes stratégies, j’ai pu obtenir de nombreux récits, mais aussi accéder à des données sur une pratique peu étudiée et peu documentée. Afin de comprendre comment l’équitation classique européenne s’implante aujourd’hui sur le territoire chinois, nous devons revenir sur l’histoire de la pratique en Chine.

L’équitation en Chine contemporaine : histoire de l’implantation d’une pratique européenne

Aperçu historique de l’équitation en Chine

Par équitation, nous pouvons entendre deux définitions, l’une étant simplement le fait de se tenir sur le dos d’un cheval, l’autre qualifiant les pratiques sportives et ludiques qui emploient le cheval. Cette définition découle de l’histoire de l’utilisation du cheval.

L’équitation en Chine s’est construite sur différents échanges avec les pays voisins concernant les chevaux, le matériel ou encore les pratiques. Apparue tardivement, en 350 avant notre ère, l’équitation a été mue par les différents changements de dynasties et aux conflits qui opposaient la Chine aux peuples nomades voisins. La dynastie Tang est considérée comme l’âge d’or des pratiques équestres, les représentations de l’époque mettant en avant les différentes disciplines pratiquées par ou pour les classes sociales les plus hautes. Loin d’une conception utilitaire de la pratique, les représentations de l’époque mettent en avant des disciplines ludiques et artistiques, comme le dressage, la voltige, le tir à l’arc ou la chasse au guépard ou au rapace. Cependant, les différentes guerres qui sont survenues tout au long de l’histoire chinoise ainsi que les prises de pouvoir parfois violentes ont mené certains lettrés à se désintéresser des pratiques équestres au XVe siècle2.

Quand les missionnaires occidentaux sont arrivés sur le territoire chinois au XVIIIe siècle, ils ont importé des biens inaliénables, dont notamment l’équitation. Les champs de courses ont fleuri sur tout le territoire, interdits dans un premier temps aux locaux, ils accueillirent progressivement des Chinois, qu’ils soient jockeys ou parieurs. En important ces pratiques ludiques, les Occidentaux ont également introduit de nouvelles races de chevaux, mais également de nouvelles notions et de nouvelles pratiques équestres3.

Durant la période maoïste, les pratiques équestres dites ludiques et sportives, telles qu’elles étaient connues avant les guerres de l’opium, furent interrompues et les champs de courses présents en Chine méridionale furent réinvestis pour certains. À Hong Kong, la situation est bien différente, et les courses continuent d’être organisées. Seule la filière équine fondée sur les courses hippiques à Hong Kong a perduré durant cette période, au point de se structurer grâce à la création du Hong Kong Jockey Club qui jouera un rôle important dans l’implantation de l’équitation en Chine méridionale4.

En 1978, Deng Xiaoping accède au gouvernement, devenant le nouveau président chinois. Loin des politiques menées par son prédécesseur, il souhaite ouvrir les frontières aux étrangers, et sortir le pays de l’austérité, mettant en place une politique de réformes et d’ouvertures. Cette campagne permet le développement d’une économie socialiste de marché, qui se caractérise par une privatisation de certaines entreprises, une augmentation du niveau de vie.

L’ouverture des frontières favorise la découverte et le développement de nouvelles pratiques. L’un des évènements qui manifestent le plus la volonté de la Chine de s’inscrire dans ce nouvel ordre mondial est sa première participation aux Jeux Olympiques de Los Angeles en 1984. Les athlètes engagés dans plusieurs disciplines différentes ramènent dans leurs valises onze médailles d’or, cinq d’argent et enfin huit de bronze5.

En 1987, le pays possède l’un des cheptels les plus importants au monde avec environ onze millions de chevaux. Depuis les années 1990, la demande accrue de chevaux aux qualités physiques et sportives importantes, tels que les chevaux à sang chaud ou Warmblood, démontre un développement d’une pratique sportive et ludique sur le territoire chinois. Les principaux pays qui exportent des chevaux vers la Chine sont les Pays-Bas, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Allemagne, les États-Unis, la Belgique, la France et l’Irlande. En 2015, les importations chinoises de chevaux, ânes, mules et mulets s’élevaient à 24 595 000 euros soit 36% de plus que l’année précédente6.

Quelle place sur la scène internationale ?

En parallèle, les courses à Hong Kong s’inscrivent de plus en plus sur la scène internationale. Ainsi la première course mondiale est organisée sur le territoire en 19887. Des hommes d’affaires hongkongais s’installent et créent les premiers établissements destinés à une pratique sportive et ludique dans des villes de Chine méridionale. C’est le cas de la structure de Clearwood, dans la ville de Pékin, qui en 2016 était toujours la propriété de trois hommes d’affaires de Hong Kong.

La tenue des jeux Olympiques à Pékin en 2008 a donné à voir les disciplines équestres concourues par des athlètes de renom juchés sur des chevaux aux qualités physiques importantes capables de prouesses physiques remarquables. À la suite de cet évènement international, les importations de chevaux occidentaux et la création de structures dédiées à la pratique sont en nette augmentation. La demande en matériel et savoir-faire est concernée par les échanges entre la Chine et les pays pratiquant l’équitation. Dans un premier temps, les structures dispensant des cours d’équitation font appel aux personnes les plus proches et les plus performantes dans la pratique. Ainsi, en fonction des situations géographiques des professionnels issus des « peuples cavaliers » sont recrutés, qu’ils soient d’origine mongole ou tibétaine. Pour les structures les plus prospères, des entraîneurs venus de France, d’Allemagne, de Hollande, d’Angleterre, ou encore des États-Unis, sont recrutés, et enseignent l’équitation.

Par le recours à des enseignants occidentaux, les structures démontrent leur volonté d’inscrire la pratique équestre chinoise sur la scène internationale et dans une volonté de « sportification ». En effet, depuis les années 1980, les structures équestres, les localités, les provinces et la nation cherche à développer la pratique afin de pouvoir se classer dans les disciplines olympiques et être compétitif lors des différents évènements internationaux organisés en Chine et dans d’autres pays. La « sportification » entend ici, la volonté de ne pas s’inscrire dans une pratique ludique qui pourrait caractériser l’équitation. L’emploi de ces spécialistes a permis l’expansion de la pratique « à l’européenne », avec notamment une adhésion à un système d’apprentissage propre au pays d’origine de l’enseignant. Cela entraîne également des relations bilatérales entre la structure et la fédération étrangère. Ainsi, la Fédération Française d’Équitation se développe depuis une dizaine d’années sur le territoire chinois.

Bien que deux associations dédiées à la branche équine aient été créées, leur champ d’action n’est pas semblable à celui d’une fédération. En 1979, la Chinese Equestrian Association (CEA) est fondée, se rattachant à la branche de la fédération sportive chinoise, rejoignant en 1982 la Fédération Équestre Internationale (FEI). En relation avec le Hong Kong Jockey Club, elle œuvre à la formation d’athlètes. En 1976, la China Horse Industry Association (CHIA) est subordonnée et enregistrée auprès du ministère de l’Agriculture et des Affaires civiles. Les missions de cette association nationale sont de développer l’industrie équine, gérer les élevages, et mettre en place des formations à destination des éleveurs. Si au départ son travail reposait sur l’identification de chevaux de trait, depuis 2015, elle délivre également les passeports pour les chevaux de race sportive et des pur-sang, gérant leur élevage, tout en respectant les normes qualitatives internationales des Stud Book. La CHIA œuvre pour développer et aider les associations provinciales. Ainsi, elle possède des contacts ou des bureaux dans 34 provinces administratives. La Beijing Turf Equestrian Association (BTEA) est l’une des plus importantes8.

Ces deux associations comptent chacune 200 institutions adhérentes, et travaillent en lien avec différents pays, notamment européens. En 2016, le territoire comptait 500 structures équestres, en comprenant tout type d’établissements possédant un cheval et proposant au moins un tour sur son dos. La difficulté repose donc sur l’identification et la catégorisation des lieux de pratique9.

L’équitation en Chine contemporaine se caractérise alors par une intégration de notions, de normes qui ont été développées principalement en Europe. Le groupe des pratiquants qui se structure dans la ville de Pékin bien que marqué par la diversité des profils se rassemble autour de cette appréhension d’une pratique développée dans d’autres pays. Ainsi, en s’intéressant aux disciplines équestres, les différents cavaliers rencontrés, qu’ils soient Mongols ou Han, adhèrent à une vision de la pratique différente de celle qui a pu exister en Chine.

L’introduction d’une norme équestre implicite : la centaurisation

Louis Stanislas Savary de Lancosme-Brèves est un écuyer qui exposa en 1863 à travers un ouvrage la théorie de la centaurisation. Ce livre met en avant une technique d’enseignement et de pratique de l’équitation répondant à la difficile formation des cavaliers de l’armée durant le XIXe siècle. Bien plus qu’un simple ouvrage, l’auteur offre une stratégie d’enseignement afin de former plus rapidement et plus efficacement les chevaux et leurs cavaliers. Cette technique d’apprentissage et de pratique repose sur une connaissance complète de l’animal en vue de s’adapter aux différentes difficultés, et de développer un équilibre de monte perfectionné.

L’auteur définit la centaurisation ainsi :

La centaurisation, c’est-à-dire l’union morale et physique du cavalier avec son cheval, tel est le but constant que s’est proposé l’instructeur : aussi a-t-il dû s’attacher à bien faire comprendre au cavalier que la souplesse et le liant pouvaient seuls conduire à ce résultat ; que la force et la roideur produiraient inévitablement fatigue chez le cavalier, défense de la part du cheval ; que le cavalier devait toujours faire une opposition égale (et non pas supérieure) à la résistance présentée par le cheval10.

L’équitation entre alors dans une nouvelle ère, celle d’une pratique plus en adéquation avec l’animal, sa locomotion et ses caractéristiques psychologiques. Le couple cavalier/cheval forme alors un tout indissociable, où la communion est le maître mot de la relation entretenue par les deux partenaires. Cette théorie avait donc pour but de remédier au problème grandissant de la formation des membres de l’armée. Ceux-ci ne jouissaient plus de la même renommée qu’auparavant. La formation de ces bataillons prit alors moins de temps, tout en ramenant l’utile au cœur même de la pratique. En effet, le développement de la pratique en manège, débuté au cours du XVIe siècle avait progressivement écarté les problématiques militaires pour s’intéresser à la recherche de l’esthétique. Ainsi, effectuer les figures de dressage de hautes écoles, telles que le piaffé, les déplacements latéraux, les courbettes, devient le centre de la formation, bien plus que savoir s’approcher de l’ennemi sans que la monture rue, ou encore savoir mener des replis et des assauts en conservant l’équilibre sur la selle. Les cavaliers avaient alors des difficultés à faire face lors des combats et les montures n’étaient plus aussi fiables, apeurées par les éléments qui les entouraient. Par ce traité Louis Stanislas Savary de Lancosme-Brèves s’inscrit dans une démarche de quête d’efficacité militaire mise en place avec le développement d’une formation plus en adéquation avec la politique de remonte menée au cours du XIXe siècle. Par ailleurs, sa théorie a participé à la vulgarisation d’une pratique qui s’était complexifiée suite à l’apparition de traités, comme celui de François Robichon de la Guérinière11 visant à l’obtention d’un dressage de plus en plus poussé, telle que l’obtention de figure comme l’épaule en dedans, le piaffé ou encore la courbette.

La théorie de la centaurisation fait également appel à une symbolique bien plus importante touchant à la représentation de « l’homme de cheval » que peut être le cavalier du XIXesiècle.

Ne faire qu’un avec sa monture : aspect symbolique de la centaurisation

Lorsqu’en janvier 2018, j’ai découvert pour la première fois le Polo International Club, situé au nord de Pékin, proche de la zone 798, j’ai découvert le manège, lieu où tous les cavaliers s’entraînaient. Au fond de cet espace clos, un mur à l’opposé de l’entrée requiert toute l’attention. En effet, celui-ci est décoré de cinq grandes peintures, quatre peintures sont des représentations de scènes de chasse à courre, les cavaliers revêtant les tenues traditionnelles de la pratique, à savoir : pantalon blanc, bottes noires lustrées, casque noir, veste rouge et noire [Fig. 1]. Les représentations des montures correspondent aux critères physiques attendus par les pur-sang anglais, c’est-à-dire que leurs membres sont fins et les queues sont coupées hautes. D’ailleurs, au Polo International Club, la longueur des queues des chevaux est similaire, et quand je pose la question aux moniteurs, ils me disent que cela fait partie des règles édictées par la directrice de la structure. Au milieu de ces quatre peintures, un tableau bien plus grand que les autres se distingue, on y voit dessus Napoléon, assis sur un cheval blanc qui se cabre sur des rochers. Cette peinture est familière, puisque c’est une reproduction du célèbre tableau de Jacques-Louis David.

[Fig.1] Mur latéral du manège du Polo International club. (©Laëtitia NADAUD, janvier 2018)

[Fig.1] Mur latéral du manège du Polo International club. (©Laëtitia NADAUD, janvier 2018)

Ces différentes représentations mettent en valeur deux types d’emploi du cheval, faisant appel à une symbolique et une histoire équestre spécifique, sur une période rapprochée. En effet, les XVIIIe et XIXe siècles sont marqués par, d’une part, l’affaiblissement des corps militaires de la cavalerie du fait d’une pratique de l’équitation plus adaptée aux manèges qu’au champ de bataille. D’autre part, une vague d’anglomanie s’empare de l’aristocratie de certains pays européens. En atteste la surreprésentation des pur-sang anglais dans les écuries des familles les plus fortunées, ou encore les croisements entre chevaux locaux et anglais qui ont pu causer la perte de certaines races régionales. L’esthétique de la peinture de Napoléon Bonaparte est la plus intéressante dans le sens où elle fait appel à une conception de l’homme de pouvoir. En effet, l’attitude calme et déterminée qui transparaît sur le visage du cavalier diffère de l’attitude défensive du cheval, dont le cabré manifeste la fougue et la peur de l’animal. Les rênes flottantes réunies dans une seule main, tandis que l’autre indique le chemin à suivre donne à voir le cavalier comme maître de la situation, capable de diriger les troupes et sa monture vers la bataille. Cette représentation des hommes de pouvoir est courante dans les œuvres grecques, et a marqué l’histoire de l’art français, donnant à voir les cavaliers dans des situations similaires. Être cavalier au XVIIIe et XIXe siècle impliquait de posséder les revenus suffisants pour l’acquisition de la monture, mais aussi pour son entretien. La cavalerie militaire se composait alors d’hommes issus de classes sociales aisées. Les écuyers étaient alors considérés comme des hommes de chevaux, possédant un ensemble de connaissances importantes. Ces notions d’équitation acquises, le cavalier devient alors capable de faire effectuer certaines figures par l’exécution de gestes infimes, peu visible pour un spectateur, laissant penser à une certaine communion complète homme-animal. La distinction de l’action de l’un sur l’autre n’apparaît alors plus, le couple ne formant plus qu’un, forme de centaure. C’est ici ce qu’essaie de définir à travers son traité, Louis-Stanislas Savary De Lancosme-Brèves. La centaurisation exposée quelques années après cette peinture ne reprend que les notions qui étaient développées dans les manèges.

Cette théorie s’appuie sur un mythe indo-européen : un être dont le buste serait celui d’un homme complété, sous le nombril, par le corps d’un cheval. Dans la littérature ancienne, on retrouve différentes origines. Une des origines serait que le fils d’Ixion et de Nuée, dont le caractère violent était reconnu de tous, se serait accouplé avec les juments de Magnésie. Une autre origine en ferait un descendant, Chiron, de Cronos, qui pour sa part serait moins violent. Pour certains auteurs, tels qu’Ovide ou Servius, le centaure n’est autre que le fruit d’une illusion résultant de la vision d’un cavalier et de son cheval12.

Ce mythe a été repris durant le Moyen Âge chrétien en faisant un être issu de la création de Dieu, faisant suite à Adam et Ève. Le centaure est alors considéré comme un être faisant partie du bestiaire du diable. Cette créature apparaît alors comme étant le symbole de l’homme coupable de la luxure des chevaux. Le Moyen Âge a également participé à la transformation du caractère attribué au centaure : si, au départ, c’est un être capable d’une agressivité implacable, d’une sauvagerie reconnue et à l’origine de débordements belliqueux importants, le centaure évolue en un combattant à l’agressivité maîtrisée. C’est durant cette période qu’il devient l’image du Sagittaire, ce guerrier brandissant arc et flèche, fin stratège faisant montre d’une grande intelligence. Celle-ci est, selon Machiavel, due à sa morphologie et sa double composition, mi-homme/mi-animal, pouvant alors user de l’une et de l’autre caractéristique. Il lui est alors possible de faire preuve à la fois d’une capacité à combattre en employant les lois érigées par les hommes, et en usant de la force animale13.

Ces caractéristiques du centaure ont marqué l’esprit des écuyers, les qualités équestres des hommes de pouvoirs et des soldats mises en avant par les combats. Elles se retrouvent également dans les représentations qu’elles soient littéraires, picturales, ou sculpturales. Ainsi, nombre d’hommes de pouvoir sont mis en scène dans des postures spécifiques. L’une des plus connues et illustrant le mieux la cohésion homme et cheval et démontrant au mieux les qualités équestres du cavalier, est Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard.

Si pendant de nombreuses années, les hommes de pouvoir se mettaient en scène devant les peintres afin d’illustrer leurs prouesses combatives, aujourd’hui, de nouveaux sujets de ces représentations équestres sont de plus en plus visibles et illustrent l’équitation actuelle. Ainsi, à l’instar de nombreux cavaliers, on retrouve sur les réseaux sociaux chinois, des images mettant en avant les prouesses équestres des nouveaux pratiquants. Le cabré restant une figure impressionnante, se mettre en avant dans cette même attitude que celle du cheval de Napoléon demeure une représentation de choix.

Ainsi, quelques jours après avoir découvert les tableaux du Polo International Club, j’ai commencé des entretiens avec une cliente de ce centre équestre. Céline, Taïwanaise d’origine, et ancienne photographe pour Vogue s’adonne à la pratique depuis quelques années, de manière occasionnelle. Elle est entraînée par Yerka, mais participe également à des promenades dans la périphérie de Pékin ou en Mongolie Intérieure. Passionnée par l’esthétique que renvoie l’animal et la pratique, elle immortalise ses excursions, en mettant en scène les personnes qui l’accompagnent ou elle-même. Parmi les photos prises et diffusées par Céline, il y en a une qui montre l’évolution de la représentation du cavalier.

[Fig. 2] « Probably the last chance to run in snow this year ».(©温凌杏, 17 mars 2018)

[Fig. 2] « Probably the last chance to run in snow this year ».(©温凌杏, 17 mars 2018)

L’équitation en Chine rassemble pour l’instant plus d’hommes que de femmes, cependant, celles-ci sont de plus en plus nombreuses à s’emparer de cette pratique, modifiant progressivement certains codes. Le paysage enneigé fait office de toile de fond, pour une scène reprenant la pose de Napoléon Bonaparte sur la peinture exposée dans le manège du Polo International Club. En effet, la cavalière est assise sur une monture se cabrant. L’expression de l’animal ne laisse aucun doute sur l’attitude de défiance qu’il arbore. Sur son dos, Céline est pour sa part calme, le regard fixant l’objectif [Fig. 2]. La posture de la cavalière n’exprime aucune perte d’équilibre ni même de tension.

Le cabré des chevaux, attitude naturelle de défense, apparaît alors dans les diverses représentations artistiques mettant en scène des cavaliers. Si cette réponse animale apparaît comme imprévisible, l'essor de l’équitation qu’elle ait été développée en Europe avec le dressage dit de « haute école », ou encore originaire des peuples cavaliers, le cabré peut-être le fruit du dressage de l’animal. La réponse défensive devient alors une réponse apprise et demandée. Elle est également le symbole de la communion homme-animal, permettant de mettre en lumière la relation de confiance entre les deux parties. L’équitation éthologique et de spectacle présente systématiquement le cabrer dans les représentations, figure originale et spectaculaire, il induit une confiance en l’animal et une connaissance des postures. Par ailleurs, il démontre l’aisance cavalière par la connaissance des gestes et des postures assurant la bonne réalisation ainsi que la sécurité du couple cavalier-cheval.

L’évolution du concept développé par Louis Stanislas Savary de Lancosme-Brèves s’inscrit aujourd’hui dans des représentations d’un idéal de pratique. Ainsi, loin des manèges militaires, on retrouve des représentations plus proches de la pratique sportive telle que nous la connaissons aujourd’hui. La sculpture murale réalisée par Giacomo de Pass s’intitulant « Centaurisation » met en lumière une représentation du concept prenant la forme d’un cavalier de saut d’obstacle et sa monture dans une phase ascendante de saut d’obstacle14. Le couple ne forme plus qu’un dans une attitude requise dans le franchissement d’un obstacle. La posture du cavalier, se rapprochant le plus possible de sa monture lors de la phase ascendante est habituelle dans les phases de saut, visant à accompagner l’animal tout en le libérant de son poids. Cette représentation illustre la forme que prend, aujourd’hui, le concept de centaurisation : ne faire qu’un avec la monture, et l’accompagner le plus possible dans la pratique sportive.

Si la représentation de l’équitation a suivi une évolution en raison notamment de son entrée dans un cadre sportif, le concept de centaurisation, et donc de fusion entre le cavalier et le cheval est encore très présent. Aujourd’hui, l’équitation classique européenne s’est détachée progressivement d’une pratique exclusive du dressage au profit du saut d’obstacle qui s’est étendu et s’est exporté dans de nombreux pays. Cependant, le dressage demeure un point essentiel du travail préparatoire et de la formation du cavalier.

Représentation de l’homme de cheval : du cavalier au centaure en Chine

La centaurisation est une notion qui s’est inscrite dans l’abord de la pratique de manière implicite. Monter à cheval demande de le connaître dans son entièreté. En adhérant aux systèmes européens et plus particulièrement français, les centres équestres font la promotion d’une pratique héritière des traités équestres développés depuis le XVIe siècle, mais aussi de la représentation de l’homme de cheval. Celui-ci se caractérise par une connaissance poussée de l’animal et d’une capacité à le maîtriser dans n’importe quelle situation.

La connaissance du cheval est amenée par le volet théorique compris dans les systèmes européens. Ainsi, dans les formations dites « à la française » les cavaliers sont dans l’obligation de connaître les différents points théoriques en vue d’obtenir leur diplôme. En effet, l’avancement du cavalier est décomposé en examens fédéraux nommés « Galops ». Les interlocuteurs rencontrés parmi les cavaliers de haut niveau se sont notamment formés à ce modèle. Peu évoqué de manière directe, il n’en demeure pas moins que la question de la centaurisation, et donc de la connaissance poussée de l’animal, soit au cœur de l’apprentissage de l’équitation classique européenne.

La transmission de cette notion de centaurisation se fait donc de manière implicite et dès le début de l’apprentissage du cavalier qu’il soit adulte ou enfant, au travers des manuels fournis par la Fédération Française d’Équitation, par la compréhension des différentes attitudes, l’anatomie, la locomotion, l’alimentation, et encore d’autres paramètres nécessaires pour une bonne compréhension du cheval. Plus le niveau augmente, plus les connaissances se complexifient, pour aboutir, au dernier échelon de l’apprentissage à des notions très poussées, visant une communication non verbale reposant sur les sens du cavalier. Cette notion que l’on appelle « contact » résulte alors de cet ensemble de connaissances de l’animal et de la pratique. Par un travail de légère pression des jambes et des doigts, le cavalier obtient du cheval une posture spécifique. Cette posture est le résultat d’une communication entre le cavalier et le cheval et est à la base des disciplines olympiques. Il n’est rendu possible que par une bonne connaissance de la pratique et de la locomotion du cheval, car il permet de rassembler les forces motrices, forçant l’animal à arrondir son dos et son encolure, on parle notamment d’un cheval rond. Ce « contact » reprend alors cette idée développée par Louis Stanislas Savary de Lancosme-Brèves en s’appuyant sur une communication non verbale découlant d’une connaissance approfondie de l’animal et de ses fonctions motrices ou encore psychologiques. Cette notion de contact est reprise dans les discours des cavaliers professionnels mongols, mais sous le terme feeling. Ainsi, un moniteur et un sportif professionnel exerçant au Polo International Club de Pékin me disent que leur différence avec les cavaliers han repose sur la question du feeling. L’un d’eux m’explique que ce terme regroupe toutes les connaissances de l’animal qu’il a accumulé au cours de sa pratique de l’équitation, que ce soit dans sa région natale, le Xinjiang ou dans les centres équestres « à la française » à Pékin.

Lors de leur entraînement quotidien, aucun son n’est perceptible seuls les mouvements de main et de jambes mettent en avant cette communication. L’encolure et le dos arrondis de la monture, la concentration de l’animal et sa capacité à exécuter toutes les figures demandées sans laisser transparaître une quelconque nervosité, attestent de la bonne appréhension de cette notion de contact. Pour Yerka, moniteur mongol, la notion de feeling marque la différence entre les cavaliers Han et Mongols. Comme il le relatait durant une conversation en 2016: « The difference between han and mongolian horse rider is the feeling, we can understand the horse without words, because we grow up with them, we know them. » Ainsi, cette manière de communiquer avec le cheval est à la fois présente dans la pratique à l’européenne, mais également dans l’équitation mongole dans laquelle il a grandi. Du fait de ses connaissances approfondies en matière d’équitation, il possède d’ailleurs un niveau français d’équitation bien plus élevé que ces homologues chinois, qui eux n’ont commencé la pratique qu’une ou deux années auparavant. Quand nous nous sommes rencontrés à nouveau en février et avril 2018, Yerka se formait encore à la pratique de l’équitation classique européenne, au quotidien, il mettait en application ses connaissances équestres françaises et mongoles, et affinait ses gestes lors de la pratique, notamment par l’amélioration du contact.

La notion de contact suit alors un processus d’intégration pour les moniteurs han qui s’adonnent à la pratique depuis quelques années, tandis que pour les cavaliers mongols, elle est déjà présente, et ne fait l’objet que d’un affinement dans la pratique. Le passage des galops et donc de l’apport théorique et pratique en équitation permet d’intégrer des normes équestres développées dans des pays européens et ayant fait l’objet de traités. La notion de centaurisation se retrouve alors prise dans un ensemble de connaissances assimilées au fil de la progression du cavalier, pour à terme aboutir à une invisibilité des gestes. L’homme de cheval, ou le centaure symbolisant la fusion des corps du cavalier et de sa monture, correspond aujourd’hui à celui qui est en mesure de connaître à la fois l’aspect physique, psychologique et locomoteur de l’animal tout en affinant le plus possible ses gestes pour qu’ils ne soient plus visibles par les observateurs.

L’équitation en Chine demeure un sport réservé à une certaine élite, principalement han, du fait des coûts financiers élevés qu’elle demande. Ainsi, pour une année de cours, à raison d’une séance par semaine, il faut compter entre 21 800 RMB et 130 000 RMB par an, alors que le salaire moyen était en 2019 de 5 295, 65 RMB. Ce sport apparaît dans ces centres équestres comme réservé à une certaine clientèle, han majoritairement, désireuse de s’adonner à une pratique européenne. L’affiliation de nombreuses structures aux fédérations et aux modèles occidentaux est à la fois un outil promotionnel mais aussi une manière de s’inscrire sur la scène internationale. Ces affiliations et le recrutement de professionnels européens jouent un rôle prépondérant dans le développement des normes équestres en Chine. Ces normes peuvent être transmises via la mise en écrit des connaissances nécessaires à la progression des cavaliers, comme la traduction et l’édition des manuels d’équitation français à destination des poneys clubs chinois. Ces normes sont les résultats d’une connaissance développée sur le long terme sur des territoires donnés et ayant fait l’objet d’ajustement et de modification sur le long terme. Certaines sont encore aujourd’hui remises en question ou subissent des modifications du fait des différents courants qui s’emparent de la pratique. Ces normes, de par la tenue de compétitions affiliées à Fédération Équestre Internationale en Chine, sont alors soumises à une évaluation quant à la capacité à les mettre en œuvre, mais aussi par la modification des règlements au fur et à mesure que les problématiques surviennent. Ainsi, le développement de courants autour de l’amélioration de la condition animale dans les pratiques équestres amène de nouvelles manières de monter à cheval. L’introduction de la question du « contact » et de la connaissance théorique sont au cœur des nouvelles problématiques.

Depuis 2018, les associations équestres chinoises cherchent à développer un système et un modèle unique pouvant s’appliquer sur tout le territoire afin d’unifier la pratique. Pour cela, un travail conjoint avec la fédération équestre française est en cours. Ainsi, les normes équestres retenues sont sélectionnées parmi celles proposées par les différents systèmes, mais également par l’intervention des professionnels occidentaux de la pratique. La centaurisation, norme implicite a été développée en France suite à la volonté de l’armée française de mettre en place une formation plus rapide et adaptée au monde militaire et aux besoins sur les champs de bataille. C’est aussi une nouvelle manière de concevoir la pratique en incorporant une connaissance théorique autour de l’équitation et du cheval. Cette nouveauté permet la mise en place d’une pratique plus en adéquation avec l’animal. Reprenant l’idée de la fusion du cavalier et de son cheval, telle qu’elle est représentée par l’image du centaure, elle permet d’adoucir l’idée de domination qui traverse les pratiques équestres, et notamment militaires. Les manuels français font aujourd’hui la promotion des connaissances théoriques occupant une large partie des examens fédéraux, ils permettent ainsi de former des cavaliers en s’appuyant sur un modèle structuré, également apprécié par la Chine. Cette introduction de ces manuels apporte alors de nouvelles normes sur le territoire, telle que la notion de contact qui est l’une des plus primordiales dans la communication non verbale entre l’homme et l’animal. Celle-ci peut également être présente dans les connaissances équestres mongoles, traduite par mes interlocuteurs mongols par « feeling ».

Le développement de la pratique sur le territoire chinois connaît aujourd’hui des modifications quant au profil des cavaliers. Bien que certaines structures à destination d’un public adulte principalement cherchent à se parer d’une équipe de cavaliers professionnels, notamment mongols, concourant dans les compétitions les plus importantes, de nombreuses autres structures s’ouvrent à un plus large public moins centré autour du sport que du loisir. Monter à cheval est alors motivé par de nouvelles volontés, comme pour Céline, s’intéressant plus particulièrement à l’aspect esthétique de la pratique. Évoquant la beauté des robes et des corps des cavaliers en observant leur posture à cheval, la photographe s’émeut des représentations photographiques que l’on peut retrouver sur son réseau social. Bien qu’elle ne monte à cheval que depuis un an, en 2018, la cavalière souhaite apprendre les bases les plus fondamentales en un temps plus court, s’appuyant alors sur les conseils des cavaliers mongols qu’elle rencontre lors de ses randonnées équestres. La mise en scène de la pratique lors de ses séances photo montre, avec notamment un attachement tout particulier pour les cabrés, donne à voir son attirance pour différentes représentations de la pratique.

En somme, l’étude de l’implantation de l’équitation en Chine met en valeur les mécanismes d’intégration d’une norme et de la manière dont les individus se l’approprient. Si cela peut répondre à un phénomène d’imitation, comme cela peut être le cas avec la photographie de Céline, il est également possible que l’intégration fasse l’objet d’un ajustement pour être plus proche de la réalité du terrain récepteur. Ainsi, les normes pédagogiques françaises en développement sur le territoire chinois sont adaptées au public chinois. En effet, l’absence d’assurance spécifique pour les centres équestres, les enseignants sont amenés à mettre en place des stratégies pédagogiques imbriquées dans la pédagogie à la française. Ainsi, les disciplines équestres à Pékin se structurent autour de normes européennes amenées par les fédérations européennes et les systèmes qu’elles promeuvent dans les centres équestres adhérents.

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Notes

1 Site du China Horse Fair, « The growing Chinese Equine Market », [en ligne], http://www.chinahorsefair.com.cn/en/news_view.asp?AID=228, 6 janvier 2016. Return to text

2 COURTOT-THIBAULT Valérie, « Cavalcade à travers l’histoire de l’Empire du Milieu », In : Le petit livre du cheval en Chine, Lausanne, Caracole, 1989, p.70-71 et p. 73 ; SCARPARI Maurizio, Chine ancienne, des origines à la dynastie Tang, Paris, éd. Gründ, 2000, p.256 ; CARTIER Michel « Considérations sur l’histoire du harnachement et de l’équitation en Chine », in Anthropozoologica,1993, n°18, p. 41. Return to text

3 BOUINAIS Albert, De Hanoï à Pékin, notes sur la Chine, Paris, Berger-Levrault et Cie, 1892, p. 238, sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k375413c ; ROUSSET Léon, A travers la Chine, Paris, ed. Hachette et Cie, 1886, p. 68- 368, voir sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k375384v ; DE FURTH Camille, Un Parisien en Asie, voyage en Chine, au Japon, dans la Mandchourie russe et sur les bords de l’Amour, Paris, Librairie générale des auteurs, 1866, p. 94 ; DAUTREMER Joseph, La Chine pour tous : histoire, population, administration, traités avec la France, Paris, ed. H. Charles-Lavauzelle, 1905, p.80, voir sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5806823j. Return to text

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6 COURTOT-THIBAULT Valérie, « Cavalcade à travers l’histoire de l’Empire du Milieu », art. cit., p. 59 ; VAN MOORSEL Luc J., On overview of china’s Equestrian Industry, 2010, www.hollandchina.org, p. 7 ; ATrade Map - List of supplying markets for the product imported by China in 2019. In : [en ligne]. [Consulté le 15 mars 2021]. Disponible à l’adresse : https://www.trademap.org/Country_SelProductCountry.aspx?nvpm=1%7c156%7c%7c%7c%7c0101%7c%7c%7c4%7c1%7c1%7c1%7c1%7c1%7c2%7c1%7c1%7c1. Return to text

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10 SAVARY DE LANCOSME-BRÈVES Louis-Stanislas, Théorie de la centaurisation pour arriver promptement à l’exécution des mouvements de l’ordonnance, Paris, J. Dumaine, 1863, [Consulté le 20 février 2022]. Voir sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6527815b. Return to text

11 DE LA GUERINIERE François Robichon, Traité d'équitation contenant l'art de monter à cheval, les premiers principes pour connaître dresser et gouverner les chevaux, Paris, éd. Delarue, 1879. Return to text

12 DOUCHET Sébastien, « La peau du centaure à la frontière de l’humanité et de l’animalité », Micrologus. Nature, Sciences and Medieval Societies, Brepols/SISMEL, 2005, hal-01638006, p.2-3 ; GENDRAT-CLAUDEL Aurélie, « Dès le commencement ils furent une race noble et forte », Cahiers d’études romanes, « Généalogies et métamorphoses des Centaures dans la littérature italienne », n°27, 2013, p.83-114. Return to text

13 DOUCHET Sébastien, « La peau du centaure à la frontière de l’humanité et de l’animalité », art. cit., p.3-6 ; GENDRAT-CLAUDEL Aurélie, « Dès le commencement ils furent une race noble et forte », art. cit., p.83-114. Return to text

14 DE PASS Giacomo, « Centaurisation », voir URL : http://giacomodepass.com/sculptures/. Return to text

Illustrations

References

Electronic reference

Laëtitia Nadaud, « De l’art équestre à la pratique sportive : analyse de la centaurisation en Chine contemporaine », L'ethnographie [Online], 10 | 2025, Online since 02 septembre 2025, connection on 13 janvier 2026. URL : https://revues.mshparisnord.fr/ethnographie/index.php?id=1617

Author

Laëtitia Nadaud

Laëtitia Nadaud, docteure d’anthropologie et ethnologie, est actuellement ATER à l’Université du Littoral Côte d’Opale. Titulaire d’un doctorat en anthropologie sociale et ethnologie depuis 2023, à l’EHESS, sa thèse porte sur le développement de l’équitation classique européenne en Chine contemporaine. À travers son travail, elle s’intéresse aux questions d’interculturalité́, et de transmissions des normes de pratique. En parallèle de ses études, elle a travaillé pendant six ans auprès des étudiants en exil, renforçant ses connaissances sur la communication et la médiation interculturelle. Enfin, elle a eu l’occasion de travailler avec des évènements équestres internationaux et des poneys clubs pékinois, lui permettant de comprendre les différents enjeux des structures sportives, et des sportifs.