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L'Ethnographie

Géants et autres structures portables emblématiques des fêtes traditionnelles d'Europe : conception et dynamiques identitaires

Exemples de la Belgique, de la Suisse et de la Catalogne

Giants and other portable structures emblematic of traditional festivals in Europe: design and identity dynamics. Examples from Belgium, Switzerland, and Catalonia.

Candice Moise

Janvier 2023

DOI : https://dx.doi.org/10.56698/ethnographie.1347

Résumés

Ce texte se propose d’étudier les caractéristiques de la création d’un personnage représentatif pour une cité, sous forme de géant ou d’autres structures processionnelles : les exigences spectaculaires, les formes techniques (matériaux, portage), le choix des figures aptes à devenir emblématiques, et les questions que leur maintien pose dans le cadre d’un processus de patrimonialisation, entre culture immatérielle et matérialité des éléments impliqués dans les fêtes. Pour ce faire, l’étude s’appuiera sur des exemples européens, en Belgique (Stavelot, La Louvière, Chapelle-lez-Herlaimont), Suisse (Bâle), et Catalogne (Manresa et Berga).

This text aims to study the characteristics of the creation of a representative character for a city, in the form of a giant or other processional structures: the spectacular requirements, the technical forms (materials, carrying), the choice of figures that could become emblematic, and the questions their maintenance raises within the process of patrimonialization, between immaterial culture and materiality of the elements held in festivals. To do this, the study is based on European examples, in Belgium (Stavelot, La Louvière, Chapelle-lez-Herlaimont), Switzerland (Basel), and Catalonia (Manresa and Berga).

Texte intégral

1De nombreuses régions d’Europe présentent des fêtes où des personnages emblématiques passent dans la ville ou le village. Ce peuvent être des masques et costumes, mais aussi des structures de plus grande ampleur de forme humaine (géants) ou d’animaux réels ou fantastiques. Cette étude vise à comparer différentes traditions présentant des structures portées, géants ou animaux, afin de comprendre les modalités de la création de ces emblèmes comme référents identitaires collectifs à une échelle locale, tant par le choix des personnages, de leurs actions et de ceux qui les animent. Elle vise également à interroger la notion de patrimoine culturel immatériel et plus précisément la relation à sa part matérielle incarnée par ces personnages. En se basant sur les géants et animaux emblèmes croisés lors de mes terrains européens, et plus précisément en Belgique, Suisse et Espagne, cet article abordera des traditions attestées depuis le Moyen Âge comme des créations de notre siècle, toutes entant dans la problématique de la constitution d’une identité et d’un patrimoine locaux.1 Tout d’abord, voici un rappel sur les mascarades, afin de questionner les liens que les masques et les structures géantes peuvent entretenir, ainsi que la prise en compte des nécessités spectaculaires voire scénographiques propres à la circulation de ces personnages dans une ville.

Mascarades d’Europe, Généralités

2Les mascarades, en Europe, intègrent le plus couramment des fêtes menées par les jeunes hommes non mariés dans le village ou la ville, faisant une quête porte à porte sous l’anonymat du masque. Les fêtes avaient probablement lieu pour marquer un changement d’année, le plus souvent autour du Nouvel An civil, ou vers carnaval (soit avant le carême).

3Ces fêtes villageoises, transposées dans les villes au Moyen Âge, étaient sans doute liées à des réjouissances et mets offerts par l’église aux habitants pauvres. Avec la renaissance et l’exode rural, les fêtes ont davantage été menées par des corporations de métiers, avec des références esthétiques aux fêtes costumées de cour. Au sein des corporations se tenaient des « sociétés joyeuses », jouant de leurs hiérarchies propres, où les jeunes organisaient des animations et farces théâtrales. Dans ce contexte de grandes villes apparaissent des défilés, pouvant accueillir plusieurs groupes corporatistes, chacun avec sa thématique. Au XIXe siècle, le carnaval de Paris était parmi les plus réputés, et rallie des groupes faisant chacun leur char, mais aussi des passants costumés suivant librement le cortège. Actuellement, nombre de défilés plus ou moins monumentaux existent toujours. Avec les évolutions de société, les groupes présents dans les carnavals à défilés actuels ne sont plus liés à des corporations à proprement parler, mais peuvent animer des sociétés dédiées aux seules festivités qui en gardent des références (parures, intronisations, hiérarchies). Par ailleurs, des mascarades plus ou moins spontanées pratiquant la quête de porte à porte ont toujours lieu.

Personnages et identité

4Dans ces mascarades, telles que nous les connaissons, il existe des personnages identifiés, propres à chaque lieu, à l’allure reconnaissable et qui reviennent chaque année quand se tient la fête à laquelle ils apparaissent. Leur apparence comme leur type d’action semblent identitaires pour les habitants. Le nom du personnage et celui de la fête se confondent souvent. Les personnages comme l’interprétation donnent souvent une large part au grotesque, ou à l’évocation des éléments de la nature. Les personnages se construisent avec des références au monde animal et végétal, ou humain, dont les vieux et vieilles (peut-être une évocation des ancêtres), l’homme de chiffons ou le fou de carnaval, et des figures ayant traversé la culture régionale (nobles, soldats étrangers, camelots, juifs, gitans...).

5Son imagerie, telle que constatée actuellement, reste présente dans l’imaginaire local même au-delà du temps de fête : statue sur place publique, collections privées d’effigies et d’images, représentations artistiques et artisanales à l’apparence du personnage. Un travail de mise en valeur est mené par des structures telles que les musées locaux qui exposent les masques et costumes, des festivals qui les mettent à l’honneur, des publications locales consacrées à la fête… Ainsi beaucoup de personnages masqués deviennent une forme emblématique de la commune, voire de la région à laquelle ils appartiennent.

6Mais ces personnages peuvent eux-mêmes être issus d’emblèmes locaux, parfois attestés sur les anciens blasons des confréries ou notables de la place, ou simplement issus de récits légendaires (comme celles des saints sauroctones, ayant vaincu un dragon, lequel devient un emblème, par lui-même ou représenté sous les coups du saint). Dans certaines fêtes, notamment celles dont l’histoire serait liée à la religion catholique plus que purement carnavalesque (Fête-Dieu, Rogations...), apparaissent des animaux fantastiques ou lointains, des dragons, basilics, lions, aigles, etc… Leur traitement visuel n’est généralement pas limité à un ensemble masque facial et costume, mais peut faire appel à des structures portables plus volumineuses, telles que celles des animaux processionnels du Gard et de l’Hérault dont fait partie, par exemple, la tarasque de Tarascon.

Formes et taille de masques : hauteur et surenchère

7Il est à prévoir que le contexte influe sur les formes des personnages masqués. Les costumes destinés à divertir les villageois, en vis-à-vis, au pas de leur porte, peuvent être de toute sorte : un élément naturel ou fabriqué assure l’anonymat du porteur, quelques pièces, plus ou moins disparates, de vêtements ou de matières de récupération assemblés peuvent en constituer le costume, enfin, des pièces accompagnent l’action (cloches, fouets ou autres instruments sonores ; pinces, bâtons ou autres interfaces au jeu avec les gens).

8Une fois les masques installés en ville, avec ses larges places et avenues, et la foule qui s’y précipite, se posent des questions d’ordre scénographiques : comment, si le personnage est emblématique, faire en sorte que tout le monde le voie, et montrer son exceptionnalité ? Comment traiter l’interaction entre quelques-uns, en costume, et des cibles disséminées dans des foules ?

9Pour assurer la visibilité, le plus évident sera de grandir le masque, en utilisant, le plus souvent, des coiffes en hauteur. Celles-ci sont généralement ornementées et colorées, pour, en plus de la visibilité du volume augmenté, proposer un spectacle prégnant et esthétique. Il est aussi probable que, dans un contexte de défilé avec plusieurs groupes, se soit mis en place une surenchère visuelle, et volumétrique amenant à parfaire l’impact visuel des costumes comme à agrandir la hauteur des masques eux-mêmes.

10On peut observer par exemple cette tendance à Pernik, en Bulgarie. Dans cette ville, un festival est organisé depuis 1966, Pernik Surva festival, qui rassemble chaque année des groupes de mascarades de Nouvel An de nombreux villages bulgares, ainsi que des groupes invités étrangers. Ils proposent un concours entre les groupes locaux. Si les masques régionaux ont toujours été impressionnants, et continuent de sortir pour les fêtes dans chaque village, cette mise en concurrence publique entre municipalités amène chacun à tenter la création de formes toujours plus spectaculaires. En regardant les images d’archive, et les photographies récentes du festival, on observe une évolution des masques, dont certains deviennent des structures de plus en plus volumineuses et hautes, jusqu’à une forme de gigantisme, certains masques devant être soutenus par plusieurs personnes. Certains observateurs s’attristent de cette évolution des esthétiques induite par la compétition.

11Bien évidemment, ils n’ont rien des géants, et restent des masques, certes immenses. L’exemple illustre toutefois la nécessité de grandir ses formes si on veut se différencier dans un contexte à la fois de foule et de rivalité. Cette constatation a sans doute amené à la création de personnages géants comme symboles spectaculaires des villes.

Géants : Se construire un emblème

12Historiquement, les géants sont évoqués dès le XIIIe siècle, et semblent être courants dès la fin du XIVe siècle. Ils sont alors des personnages de processions religieuses (Fête-Dieu, Rogations, fêtes patronales) dont la grande taille illustre celle des protagonistes : Goliath ou Saint-Christophe. Le passage aux géants non directement religieux pourrait s’être fait par les corporations de métiers, comme il semble attesté pour le géant Gayant de Douais, en France, évoqué comme représentant des manneliers (vanniers) de la ville, en 1531. Le géant devient un personnage derrière lequel les citadins peuvent se retrouver. Personnage historique, légendaire ou imaginaire, les manières d’imaginer ses géants semblent très variables.

13Les géants anciens présentent des structures portables en osier et/ou bois, des têtes en papier mâché, des vêtements de tissu. Avec le temps les techniques ont pu évoluer, les métaux et la fibre de carbone intégrer les structures, les résines permettre de faire des têtes plus résistantes aux intempéries, dans de rares cas des roulettes sous les structures autoportantes rendent le portage moins complexe. Le portage d’un géant peut requérir un seul homme comme en nécessiter un plus grand nombre, auxquels se joignent d’autres personnes à l’extérieur pour guider et sécuriser le parcours du géant.

Géants comme masques homothétiques

14Il serait présomptueux de considérer la prise de hauteur du masque évoquée ci-dessus comme une origine des géants, mais la logique spectaculaire des deux reste la même. Il arrive d’ailleurs que le masque local ait aussi son effigie géante, notamment dans des régions où les géants processionnaires sont courants, comme en Belgique. Ainsi à Stavelot, dans la province de Liège, l’origine du personnage de la fête carnavalesque de Laetare (Mi-Carême) s’appelle Blanc Moussi (vêtu de blanc). Il serait l’évocation des moines de l’abbaye locale. Ils en partagent le capuchon, mais traité dans ce cas en tissu blanc et avec un masque au très long nez rouge. Le personnage est attesté depuis le début du XVIe siècle. Malgré quelques interruptions historiques dans la continuité de la fête, les Blancs Moussis animent encore le Laetare. Ce n’est qu’en 1947 que le groupe s’est formé en « confrérie vénérable » (en fait, une association sans but lucratif) complétée, deux ans après, d’une « chevalerie d’honneur ». Ce serait dans les années 1950 qu’apparaissent deux géants de même apparence que les Blancs Moussis

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[fig. 1] Laetare de Stavelot, Belgique – des Blanc-Moussis et les géants qui les accompagnent ©Candice MOISE, 2017

15Le lien entre confrérie et géants semble s’être fait spontanément. La confrérie carnavalesque a nommé les deux structures aux longs nez rouges Mise Ô Gin et Alonso Cafébar, conformément aux jeux de mots fort prisés par le groupe, notamment sur les affiches qui recouvrent murs et vitrines de toute la ville lors de la fête. Un troisième géant les rejoindra ultérieurement et le trio anime toujours le Laetare.

Identité locale, masques et géants, le cas de Chapelle-lez-Herlaimont (Belgique)

16Chapelle-lez-Herlaimont, en province du Hainaut, se dit èl Tchapèl en langue locale et ses habitants les Tchaploû se surnomment Tcha. C’est à la fin du XXe siècle que Chapelle s’associe, par homophonie, au félin comme « cité des Tchats ». Un « ordre des Tchats » est créé en 1995 et officie pour Laetare. Il se présente ainsi sur le site internet de la ville : « l’Ordre des Tchats a pour but la promotion et le rayonnement de la cité ainsi que leurs implications culturelles, touristiques et économiques ». Il semble que des géants ont défilé à Chapelle depuis les années 1950. Le couple Djan dlAbî et Fine du Ptit Gowy datant de 1958 disparaîtra quelques années plus tard. Ce n’est qu’en 1997 qu’un couple de géants est recréé : Batisse du Sec Pachy et Philomène du Bos des Més [fig.2], personnages assez conformes esthétiquement aux autres couples de géants de la région, si ce n’est leur structure autoportante en aluminium et résine placée sur roulettes les rendant plus faciles à animer que des géants portés. Ils ouvrent le cortège carnavalesque de Laetare. Ils sont suivis de près par un autre géant, bien plus singulier2, un rond chat anthropomorphisé répondant au doux nom de Poupous

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[fig. 2] Laetare de Chapelle-lez-Herlaimont, Belgique - les géants Batisse du Sec Pachy et Philomène du Bos des Més ©Candice MOISE, 2019

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[fig. 3] Laetare de Chapelle-lez-Herlaimont, Belgique - le géant Poupous suivi des représentants de L’ordre de Tchats ©Candice MOISE, 2019

17Tous ont été créés à la même époque par le même plasticien, Xavier Pourbaix, fils du seul fabricant de masques à Binche, non loin de là. À sa suite participent nombre de Tchats, personnages munis de larges masques heaumes à tête de chat et portant un costume bleu à galons jaunes, similaire à celui du géant. Contrairement à Stavelot, la création du personnage masqué a été conjointe à celle du géant.

Géants comme personnages existants

18Près de Chapelle-lez-Herlaimont, la ville de La Louvière a aussi un couple de géants qui sort en tête du cortège de Laetare, le lundi en début d’après-midi, devançant Gilles, paysans, et autres sociétés de carnaval de la ville. Ces géants se nomment D’jobri et D’jobrète. Ils ont été construits initialement en 1955 par le sculpteur Fernand Liénaux à l’image de Joseph Brismet dit D’Jobri (1885-1969), chansonnier, comédien et chroniqueur de la ville, et de sa femme et compagne de scène. Cas rare, le couple a connu ses effigies géantes de son vivant. En 2018, de nouveaux géants à l’image du duo ont vu le jour lors d’ateliers participatifs encadrés de professionnels du spectacle pour un autre événement de la ville, « décrocher la lune ». Les nouveaux géants sont des marionnettes portées avec les bras articulés.

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[fig. 4] Laetare de La Louvière, Belgique - les géants D’jobri et D’jobrète ©Candice MOISE, 2019

19Leur structure retravaillée pour être allégée, ils intègrent le cortège traditionnel de Laetare l’année suivante, au même titre que des géants plus conventionnels dans leur manipulation.

Exemple de géants catalans et autres personnages-emblèmes

20En Catalogne espagnole, les géants sont actuellement très nombreux, plus de 4500, semble-t-il, bien qu’en 1980 on n’en dénombrait que 250. Les accompagnent de nos jours environ 15000 cabezudos (grosses têtes) dites encore nens (nains), des compagnons devenus inséparables des géants au XIXe siècle. D’autres structures portées animent également les fêtes municipales : les dragons en premier lieu, mais aussi des mules, des animaux emblématiques comme le lion ou l’aigle. Ces figures dépasseraient largement le millier dans la région. Un certain nombre de ces structures (Dragons mules ou autres), voire de masques servent aussi à porter des feux de pyrotechnie.

21La région possède des ateliers spécialisés dans la réalisation de géants, dragons, grosses têtes et autres structures, d’autres plus orientés vers la confection d’habits de géants. Les effets pyrotechniques sont également produits sur place. Ces ateliers ont une activité spécifique aux structures de ces fêtes, même si des menuisiers ou des professionnels du spectacle vivant peuvent aussi être mis à contribution dans la réalisation des éléments.

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[fig. 5] Exposition des personnages de Manresa, Espagne – haut : au centre les géants nouveaux, à droite Pubilla et Herreu, à gauche les géants pour enfants ; à mi-hauteur les grosses têtes (ou nains) ; en bas de gauche à droite : le bœuf (Bou), la femelle dragon (Vibria) et le lion ©Candice MOISE, 2016

22Sur cette image sont présentés les géants de Manresa, exposés à Barcelone en janvier 2016, figures invitées dans le cadre des fêtes de sainte Eulalie. Le couple de géants couronnés est dit couple de géants nouveaux, ceux-ci ayant été réalisés en 1982 comme des copies fidèles, mais plus légères et solides, du couple de géants vieux datant de 1840, légué, après restauration, au musée municipal. L’autre couple est constitué de la Pubilla (la jeune fille) datant de 1951, qui serait apparue comme la fille du couple de géants vieux. Elle est rejointe par Hereu (l’héritier) qu’on lui a attribué en 1974. Ce jeune couple est le seul qui est autorisé à sortir de la ville pour représenter Manresa dans les rencontres de géants. La ville se réserve l’exclusivité de ses géants historiques.

23Les géants de petite taille sont ceux consacrés aux enfants, adaptant leurs dimensions pour être manipulés par les plus jeunes (de 2m à 2m50 de haut). Ce couple est la réplique en miniature des géants vieux tels qu’ils apparaissaient au début du XXe siècle, alors habillés de sorte à évoquer des Turcs. Ce petit couple a été fabriqué en 1995. À leurs côtés les structures portées sont celles des dragons (Vibria, la femelle et Asmodeu le mâle), de la mule, du lion, de l’aigle et du bœuf. Tous sont des récupérations d’anciennes figures, la plupart documentées depuis les XVIIe ou XVIIIe siècles, puis abandonnées. Une origine de fête religieuse semble s’imposer, les dragons processionnels évoquant les combats des saints contre eux, et les animaux, hormis la mule, étant ceux associés aux évangélistes.

24Leurs recréations ont eu lieu du début des années 1980 (pour les deux dragons, ainsi que la mule) à 2013 (pour le lion). El Bou (bœuf, ou taureau) existait à la fin du XIXe siècle, mais ne persistait aucune trace de son aspect visuel. Quand une recréation a été décidée en 1983, il a été choisi de lui donner la forme, inhabituelle, du bou, une pièce de métier à tisser, jouant sur l’homonymie. Le choix avait été de rendre hommage à l’industrie du ruban qui a accompagné le développement de la ville. Nous pouvons ainsi considérer une autre manière de placer une structure processionnelle comme emblème de l’histoire locale. Par ailleurs, les armoiries de la ville apparaissent sur l’habit du géant nouveau et en tatouage sur le poitrail du dragon mâle. Les personnages portent l’emblème de la cité autant qu’ils en sont eux-mêmes l’emblème.

Emblèmes et contre-emblème à Bâle (Suisse) : le Vogel Gryff et le Bärentag

25Petit Bâle (Kleinbasel) est le quartier de la ville de Bâle situé sur la rive droite du Rhin. Autrefois ville indépendante, elle a été unifiée avec Bâle (Grossbasel) en 1392. Elle a la réputation d’un quartier de gens simples, par opposition à l’autre rive où résidaient les classes supérieures. Aujourd’hui encore c’est la partie de la ville la plus populaire, et celui à la proportion de populations migrantes la plus élevée. Les tâches attribuées à Petit Bâle étaient autrefois, entre autres, l’entretien des fortifications, le recrutement et l’inspection des armées, l’organisation de la sécurité.

26Le Vogel Gryff serait à l’origine liée à l’inspection des armées confiées aux sociétés honorifiques du quartier qui se terminaient par une promenade dans la ville et un repas. Les sociétés honorifiques étaient, et sont toujours, au nombre de trois : Rebhaus, attestée dès 1304, réunissait les agriculteurs, jardiniers et vignerons, son blason comporte une serpe, et le Leu (lion) comme insigne. Les Hären, société déjà décrite en 1384 réunit les chasseurs, pêcheurs, puis au fil du temps les artisans et la petite noblesse propriétaire terrienne. Le blason représente un filet de capture des oiseaux (dont le groupe porte le nom) et son insigne est un homme sauvage (Wild Maa en bâlois). La troisième société, Greifen, a pris le Vogel Gryff (griffon) comme symbole et un blason à croix blanche rappelant une origine liée aux quartiers sur les terres d’un monastère de la ville. Connue dès 1429, elle rassemblait divers corps des métiers comme les forgerons et les selliers. Chacune a son jour de fête, respectivement les 13, 20 et 27 janvier. En 1839 les trois fêtes ont été rassemblées, sous le nom de Vogel Gryff et le jour de célébration alterne d’une année à l’autre entre les trois dates traditionnelles correspondant à chaque groupe.

27Aujourd’hui, chacune des trois sociétés comporte uniquement 150 membres, qui ne peuvent être que des hommes, habitants ou propriétaires à Kleinbasel, et ont un rôle essentiellement honorifique. Les personnages qui en sont les emblèmes sont des ensembles masques et costumes, à tête déportée en hauteur pour le griffon, non des géants. Les emblèmes dansent et déambulent sans aide extérieure.

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[fig. 6] Vogel Gryff à Bâle, Suisse – Le griffon (Vogel Gryff) et à droite l’homme sauvage (Wild Maa) ©Candice MOISE, 2018

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[fig. 7] Vogel Gryff à Bâle, Suisse – Le lion (Leu) ©Candice MOISE, 2018

28La fête commence le matin par l’arrivée de Wild Maa sur un radeau (motorisé) qui descend le Rhin, annoncé par les détonations de canons. L’embarcation doit circuler de sorte que le personnage fasse toujours face à Petit Bâle, et donc dos à la rive gauche de la ville. Ce positionnement des personnages dos au Rhin sera maintenu toute la journée, ceux-ci ne venant ostensiblement honorer que les habitants de Petit Bâle. La fête pourrait s’inscrire dans un jeu de concurrence entre les deux rives de la ville, les marques de moqueries des habitants d’une rive pour ceux de l’autre seraient récurrentes. Mais les sociétés affirment que c’est uniquement dans le but de marquer leur attachement à leur quartier. Une fois l’homme sauvage à terre, les danses et révérences des trois emblèmes peuvent commencer. Elles sont lieu chaque fois face à une personnalité à honorer. Elles se dérouleront toute la journée, jusque vers 23h, avec une longue pause en début d’après-midi pour le repas, très fermé, regroupant les membres des trois sociétés.

29Les costumes des membres des frères de sociétés sont noirs, et ils portent le chapeau lui aussi noir. Les trois tambours et les trois porte-drapeaux sont en costumes évoquant le XVIIIe siècle, avec culottes courtes dites à la française et perruques blanches. Les quêtes d’argent en faveur de bonnes œuvres sont effectuées par quatre Ueli, personnage également présent lors du carnaval, correspondant à un bouffon traditionnel, avec masque, costume bicolore et capuchon à cornes et grelots.

30Cette fête en cercle sélectif, adulte, masculin et uniquement local, semble pour certains habitants de ce côté de la ville bien trop élitiste, voire excluant, envers les populations plus fragiles de ces quartiers populaires. Ainsi en 1998, des médecins d’un centre médical d’une partie plus défavorisée du quartier ont décidé de concevoir une fête dissidente, avec pour emblème un ours noir. Se positionnant en opposition au Vogel Gryff, ils prônent la mixité de genre et d’origines, la proximité avec les plus défavorisés, notamment les migrants, et les enfants. L’accès la société de l’ours est gratuite et ouverte à toute personne qui en fait la demande, quel que soit son genre, son âge, sa résidence, ou sa nationalité. La société de l’ours fait des appels à dons dans le but de soutenir des initiatives d’associations en faveur de l’intégration des populations migrantes et en développant ses propres projets, autour du sport et du carnaval pour tous.

31Le Bärentag, le jour de l’ours, a lieu tous les 12 janvier, proposant ce nouvel emblème au quartier. Comme le Vogel Gryff la fête dure une grosse partie de la journée pour finir vers 23h, avec un parcours dans le quartier entre des points où l’ours va danser, dont des endroits où se retrouvent des personnes parmi les plus défavorisées. Un grand repas a aussi lieu, en fin de journée, il est ouvert à tous et fait la part belle à l’interculturalité, tant parmi les convives, que par les mets proposés et les animations organisées (concerts, etc.). La fête raconte sur son site internet une légende pour cet ours, le présentant comme une tradition de longue date, quatrième insigne oublié, rejeté par les trois autres, jaloux. L’histoire affirme le choix de représenter un « Kleinbasel libre, ouvert et indépendant ». On raconte toutefois qu’un certain nombre de membres des trois sociétés d’honneur le sont aussi de la société de l’ours. Ainsi, les emblèmes s’inventent et s’adaptent à leur époque et les enjeux de celle-ci.

Questions patrimoniales, l’exemple des géants et emblèmes de Berga (Catalogne espagnole)

32La procession du Corpus Christi (fête Dieu) est instaurée dans le monde chrétien au XIIIe siècle, et les premières traces connues de cette fête à Berga en Catalogne datent de 1454 sous le nom de Bullícia du Saint Sacrement, dite aussi la Bulla.3 Au fil du temps se joignirent à la procession divers intermèdes4 de figures visant l’éducation religieuse des spectateurs, mais mêlant aussi des éléments moins en lien avec l’histoire chrétienne. Ces éléments se multipliant, l’Église interdira progressivement ces processions. Plutôt que de disparaître, dès le XVIIIe siècle, à Berga, s’autonomisent ces intermèdes jusqu’à la laïcisation complète au milieu du XXe siècle de l’intégralité de la fête, renommée Patum. La Patum est inscrite au Patrimoine Culturel Immatériel de l’humanité par l’UNESCO depuis 2008.

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[fig. 8] Passada lors de la Patum de Berga, Espagne – Les géants vieux ©Candice MOISE, 2016

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[fig. 9] Patum de Lluiment – L’aigle (Aliga) ©Candice MOISE, 2016

33Le déroulement de la fête se passe sur cinq jours et nuits où quasiment toute autre activité en ville cesse. Les temps sont répartis en deux Patum complètes (la fête nocturne comportant tous les intermèdes) deux Patum de Lluiment (fête de jour à fonction plus honorifique), deux passadas (défilé dans la ville de certains personnages avec des arrêts pour effectuer les danses devant certains lieux publics et devant chez des administrateurs de la ville) et une Patum infantil, la même chose qu’une Patum de Lluiment et d’une Patum complète, de jour, avec des structures de taille adaptée aux plus jeunes. Chaque passage d’une structure portée ou des masques est appelé saut. Chaque saut possède sa propre musique, jouée en direct par des musiciens locaux (l’orchestre des jeunes pour la Patum des enfants).

34Toutes les structures et masques ou costumes appartiennent à la ville. Pour être acteur de la fête, il faut faire partie du groupe qui est chargé de de tel ou tel sauts, privilège qui se passe généralement dans la famille ou par cooptation, hormis pour les enfants où tout enfant qui le veut peut s’inscrire au tirage au sort pour participer. La fabrication de nouveaux masques et les réparations des structures se sont également passées de manière familiale dans une famille de menuisiers depuis plusieurs générations.

35La première mention des géants de la Bulla connue date de 1695. Le couple de géants vieux actuel date de 1866 et le couple de géants nouveaux de 1891. Parmi les groupes, étaient déjà attestés au début du XVIIe siècle le Tabal (le tambour géant qui rythme les festivités), la Guita (passées au nombre de deux depuis 1890 : ce sont des structures habitées évoquant des mules à cou démesuré), les Turcs et cavallets (chevaux-jupons chrétiens bataillant contre des soldats ottomans à pied) et les diables (personnages masqués). L’Aliga (l’aigle) sera commandé en 1756, figure créée en lien avec la découverte d’une pierre gravée d’une forme d’aigle dans une maison ancienne du centre-ville. Cet insigne est aujourd’hui considéré comme le plus prestigieux, il débute son saut dans un silence recueilli, et adresse des révérences à l’église et à la mairie. Les pas de danse et la musique de l’Aliga seraient issus du folklore oral catalan, et auraient des origines bien plus anciennes que la structure elle-même, probablement de la renaissance.

36Les nains (masques aux têtes géantes) sont introduits en 1853. La ville comporte deux groupes de quatre nains, les jeunes (1888) et les vieux (1855). Le XXe siècle a vu augmenter considérablement le nombre de diables, jusqu’à cent à chaque sortie de Plens (les diables complets, c’est à dire portant des feux de Bengale aux cornes et à la queue).

37Le couple de géants vieux a été repeint et costumé après 1876 de sorte à les faire passer pour sarrasins, selon la mode de l’époque, suite à la guerre d’Afrique remportée par l’Espagne au Maroc en 1860. Leur dernière grosse restauration structurelle date de 1971, et a été réalisée par des menuisiers locaux, remplaçant la structure cachée intégralement en bois par de la tubulure métallique et du bois. Les géants neufs ont aussi connu quelques évolutions esthétiques de 1891 à 1904 pour accentuer leur caractère musulman : visages plus sombres, ajout d’accessoires orientaux. Depuis 1927 les éléments et peintures des géants n’ont pas subi de particulière évolution, malgré quelques nécessaires changements de costumes.

38Depuis 2008, l’inscription au Patrimoine Culturel Immatériel de l’UNESCO de la Patum a fait évoluer la fête. D’un point de vue spectaculaire, cette nouvelle renommée a attiré des spectateurs, touristes de tous horizons, mais surtout des jeunes de la grande région, envisageant la Patum comme une occasion de faire la fête toute la nuit dans les rues. On dit qu’en moyenne pendant les jours de Patum la population à Berga serait multipliée par six. La fête étant très localisée sur la place où se trouvent à la fois la mairie et l’église, 6000 à 7000 personnes s’y serreraient pour participer aux Patum complètes et y accéder est déjà une prouesse. Des services de secours, pompiers et agents de sécurité sont postés à proximité, avec des protocoles d’interventions permettant de suspendre les représentations. Tout contenant en verre est proscrit pendant ces journées pour limiter les risques de blessure par coupure. Chacun est amené à venir habillé de manière à se protéger des étincelles projetées par les effets de pyrotechnie : chapeau sur la tête, surchemise large, le tout en matières naturelles et non synthétiques, et port de lunettes conseillé. Cette affluence n’est pas sans incidence sur le déroulement des performances elles-mêmes. Le site de l’UNESCO précise sur sa description de la Patum que « si la pérennité de la tradition semble assurée, il faut veiller à ce qu’un fort développement urbain et touristique n’en altère pas la valeur5 ».

39Une autre conséquence de l’inscription au P.C.I., a été la nomination d’une restauratrice d’art pour l’entretien des figures des différents sauts. Une opposition de points de vue sur l’entretien des structures semblait avoir cours lors de mon passage en 2016. Les familles de menuisiers en charge de l’entretien des masques et structures depuis toujours constataient qu’il fallait refaire toute la structure des géants qui subissent de fortes tensions à chaque saut, afin de garantir leur bonne tenue pour les fêtes futures. La restauratrice dans un désir de préservation l’état historique des structures, se contentait de menus ajustements et d’enduit peint pour cacher les fissures qui ne manquent pas d’apparaître après chaque portage. S’opposaient deux visions strictement opposées dans la manière de préserver une culture dite immatérielle, mais qui comporte de nombreux objets matériels. La question se pose en effet de savoir quoi préserver : la maniabilité, la fonctionnalité et l’apparence extérieure des structures, ou l’intégrité des matériaux en place. Le manque de dialogue avec les personnes qui ont œuvré des décennies durant à la bonne tenue des géants comme d’autres structures, et le déni qu’ils ont ressenti de leurs capacités à les maintenir encore en bonne condition technique et esthétique depuis plus d’un siècle reste questionnant également. L’application de règles de conservation du patrimoine matériel au patrimoine immatériel mériterait également un plus long débat, entre maintien des savoir-faire ou maintien de l’état des matières.

En conclusion

40Nous pourrions définir les géants et structures processionnaires des traditions européennes comme des éléments spectaculaires adaptés à une scénographie urbaine de foule (assurer une bonne visibilité, possibilité de bouger et d’avancer…). Leur usage depuis le moyen-âge ou la renaissance dans certaines régions en font un élément de patrimoine incontournable, et, par extension, cela même pour les personnages de création récente. Ils peuvent, en tant qu’objets, être maintenus en action des décennies voire des siècles (à Berga, les géants vieux ont plus de 150 ans, l’aigle pourrait avoir plus de 250 ans même si on ne sait pas s’il y a eu ou non reconstruction entre temps, et ils jouent encore), participant à une mémoire collective durable et devenant des témoignages d’un passé historique plus ou moins lointain, plus ou moins fantasmé. Ces personnages, qu’ils soient humains, animaux ou fantastiques, se présentent donc comme des éléments majeurs de l’identité du territoire.

41Néanmoins, à chaque reconstruction de géant ou de structure, les techniques peuvent évoluer, dans un souci permanent d’optimisation, de légèreté, de maniabilité. Les changements de matériaux, et parfois même de moyens de portage n’empêchent pas une certaine pérennité de l’aspect visuel pour mieux marquer une continuité des géants et structures portées dans le temps, dans le respect de l’héritage patrimonial. Dans certains cas récents, c’est le besoin de mettre en avant l’identité populaire locale qui semble provoquer la création des personnages (ici, les Tchats de Chapelle-lez-Herlaimont, D’jobri incarnant l’esprit de La Louvière, et les identités ouvrières à Chapelle aussi pour ses géants et à Manresa pour le Bou).

42Ce patrimoine culturel immatériel regroupe bien évidemment les fêtes, leur organisation, les actions, les musiques, mais aussi des objets matériels mis en œuvre. Se pose de manière plus problématique la question des savoir-faire liés à la bonne marche de cet ensemble, comme les connaissances de fabrication et d’entretien des éléments matériels. Si les objets appartiennent généralement au collectif (mairie), les savoir-faire, qu’ils soient de manipulation, construction ou entretien, semblent, quand ils existent localement, se transmettre de manière familiale, ou dans un cercle de proches. Il est probable que la pérennité des fêtes et structures soit liée à la présence des dits savoir-faire au sein de la commune. Une étude plus approfondie serait nécessaire à ce sujet.

Bibliographie

Personnages emblèmes

Chappaz-Wirthner, Suzanne, Le Turc, le Fol et le Dragon, Éditions de l’institut d’Ethnologie, Neuchatel et Editions de la Maison des sciences de l »Homme, Paris1995

La Patum:

Noyes, Dorothy, Fire in the Plaça, Catalan Festival Politics After Franco, University of Pennsylvania Press, 2003

Rumbo, Albert, Patum ! , traduction française Brugué Masachs, Conxa, Amalgama edicions, 2003

Notes

1 Tous les exemples étudiés ainsi que les photos présentées, sauf mention contraire, font partie des terrains que j’ai effectués de 2015 à 2020.

2 Un autre chat géant existe depuis 1955 à Merville, dans les Hauts de France, qui défilait à la suite d’un couple de géants. il s’agit de Caou (surnom des habitants évoquant le chat), qui était à l’origine une effigie de chat sur un char promené lors du carnaval. Une seconde version du char datait de 1986, et n’a pas duré. C’est en 2000 que le géant Caou est créé sur une structure portée verticale.

3 Le terme Bulla viendrait d’un chef Maure nommé Abdul Afer, transcrit en Bullafer.

4 entremeses en espagnol

5 Traduit du site en espagnol https://ich.unesco.org/es/RL/la-patum-de-berga-00156

Pour citer cet article

Candice Moise, « Géants et autres structures portables emblématiques des fêtes traditionnelles d'Europe : conception et dynamiques identitaires », L'ethnographie, 8 | 2023, mis en ligne le 15 janvier 2023, consulté le 24 avril 2024. URL : https://revues.mshparisnord.fr/ethnographie/index.php?id=1347

Candice Moise

Initialement scénographe et facteure de masques de scène, Candice Moise a initié un tour d’Europe des traditions masquées à la rencontre des fabricants de masques. C’est autour de ces terrains, et de la notion d’altérité dans les mascarades qu’elle développe sa thèse de doctorat en ethnoscénologie à l’université d’Artois sous la direction de Nathalie Gauthard.