Entre histoire et anthropologie, à propos de Nelcya Delanoë et Caroline Grillot, Casablanca-Hanoï : une porte dérobée sur des histoires postcoloniales. Compte rendu

Bibliographical reference

Nelcya Delanoë et Caroline Grillot, Casablanca-Hanoï : une porte dérobée sur des histoires postcoloniales, Paris, L’Harmattan, 2020.

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Mots-clés

Hanoï, Casablanca, anthropologie, histoire, anachronisme

Keywords

Hanoi, Casablanca, anthropology, history, anachronism

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Nelcya Delanoë et Caroline Grillot signent ensemble un livre épistolaire très singulier. De lettre en lettre, elles racontent un emboîtement de secours réciproques, de solidarités multiples et de retours réflexifs sur ce que la vie de chacune a organisé, parfois à leur insu, qui conduit à des rencontres, et plus particulièrement celle des deux auteures.

Rencontre d’abord entre deux femmes, l’une historienne et l’autre anthropologue. La seconde fait appel à la première pour avoir un éclairage sur l’histoire d’une autre femme métisse, Dung, rencontrée à la frontière sino-vietnamienne en Chine où elle fait un terrain ethnographique. En 2006, Dung lui dit « moi aussi, je suis française. […] Mon père est français et nous a abandonnées, ma mère et moi, en 1972 ». Seize ans après Diên Biên Phu, en pleine guerre américaine, cela paraît étrange. Le nom du père énoncé par la fille : « Ben Mo Ha Met » met l’anthropologue sur la voie. Peut-être un nom arabe, il faudrait savoir ce que cet homme est devenu. Comprendre.

Une rencontre disciplinaire ?

L’anthropologue pense d’abord à l’Algérie. Mais le livre de Nelcya Delanoë, Poussières d’empires1, la conduit à prendre contact avec son auteure et à réorienter ses recherches en ayant plutôt le Maroc en ligne de mire. Des Marocains avaient déserté l’armée française en Indochine et rejoint le Viêt Minh, participant ainsi à la lutte pour un Vietnam décolonisé et communiste. Ils avaient été rapatriés au Maroc en 1972.

Dans ses recherches, Nelcya avait découvert une porte monumentale construite par ces Marocains en Indochine et oubliée, recouverte de feuillages depuis. Or, à ce moment précis, le Maroc veut la faire restaurer, ou disons que l’ambassadeur marocain s’emploie à trouver les moyens de faire connaître cette preuve d’une présence marocaine au Vietnam, que Français et Vietnamiens semblent, eux, vouloir oublier. Une histoire qui nous habite, que nous avons oubliée pour ne pas l’avoir apprise et qui nous rend (nous, Français, mais aussi Vietnamiens) étrangers à quelque chose de nous-mêmes. Pour Caroline, l’anthropologue, dont la petite enfance s’est passée au Maroc, ça résonne, ça s’accroche, cette histoire de Dung.

Certes, ce récit est celui de la rencontre de deux disciplines, de deux types de savoirs. Un savoir par la rencontre physique avec des femmes qui circulent entre Chine et Vietnam, qui, exploitées, entre boulots exténuants et prostitution, font parfois des enfants… Eux aussi sont des portes d’entrée dans l’histoire. Une histoire tissée à même le corps et qui fabrique des familles atypiques. Un savoir fait d’archives consultées et de lieux visités, mais aussi de liens noués, de conversations, de souvenirs partagés qui conduisent à avoir de l’intuition pour se frayer un chemin aux archives. Nelcya connaît beaucoup de monde, de lieux. À ce titre, elle est bien ethno-historienne. Depuis le présent ethnographique, elle fabrique son dispositif d’archives et son questionnaire. Mais avec cet échange épistolaire, nous assistons surtout à l’amitié naissante entre deux personnes qui se font écho entre deux générations, qui voyagent, qui questionnent et qui veulent savoir sur un mode sensible, précis, rigoureux et pourtant peu académique, tant l’expérience des lignes de vie de l’une et de l’autre fait ici partie du processus d’enquête. Chacune réfléchit à la manière dont se sont constituées ses ressources depuis l’enfance ou l’adolescence, avec ses plis mystérieux. Dung finit par occuper une place analogue, l’objet d’enquête c’est sa vie et ses replis. « Que veut-elle savoir ? », se demandent Nelcya Delanoë et Caroline Grillot. Pourquoi ? Est-ce pour réparer son sentiment d’abandon, obtenir un statut, un travail ? Mais, nous dit Caroline, « ces questions lui appartiennent ». Il n’empêche que le récit progresse ici à partir de la matière même des questions. Non seulement, elles font circuler, entre Chine, Vietnam, Paris, Maroc, États-Unis, de la toile globale du cyberespace aux petits lieux d’habitat insalubre de Hanoï ou d’un village poussiéreux, de l’autre côté de la frontière de Hekou, mais ces questions permettent à chacune d’ouvrir d’autres interrogations, qui diffèrent et s’entremêlent. L’une explique le fonctionnement institutionnel du Vietnam, qui fait des enfants des femmes émigrées des délaissés, l’autre rapporte les récits de ceux qui, au Maroc, lui ont raconté comment cela s’était passé à l’époque, la manière dont cette fameuse porte avait été construite à l’entrée d’une exploitation agricole collective.

Un récit fait de boucles du temps

Une caractéristique de ce récit est encore de donner à sentir, saisir et penser la complexité du temps historique, vécu, analysé, compris, narré. Car la restitution de l’enquête ne peut suivre la ligne du temps linéaire chère à la plupart des historiens. Elle retrouve la méthode régressive-progressive d’Henri Lefebvre, et met en évidence des effets de surgissement d’histoire enfouie, grâce justement à une rencontre, à une évocation, à une simple promenade. Elle montre ainsi que l’histoire comme enquête et comme savoir doit tenir compte de ces boucles du temps, de ces anachronismes nécessaires, pour pouvoir se poser des questions utiles, pour que la lucidité se constitue dans ce rapport passé/présent. Ces boucles sont innombrables ici : celles des auteures, celles des personnes rencontrées, celles des pays colonisés-décolonisés, et aujourd’hui post-colonisés. Cette histoire, malgré son vocabulaire bien ordonné, n’est pas non plus si linéaire ni régulière, il y a de la rémanence, des anticipations, dans la vie de ces femmes et de ces hommes des poussières d’empires. C’est pourquoi, à mon sens, ce livre constitue un magnifique exemple de l’impossibilité de disjoindre vraiment l’histoire et la mémoire, car le corps de l’histoire reste en dernière instance le corps des vivants. Ainsi seulement l’histoire en appelle à l’histoire et demeure vivante, comme disait Sartre dans la Critique de la raison dialectique, vivante dans des lignes de vie ici admirablement restituées, dans la discontinuité des points aveugles qui les constituent.

Il aura fallu prendre des risques, bousculer bien des canons, à commencer par celui de l’écriture argumentative au profit de cette enquête in vivo exigeante, racontée par rencontres successives, récits d’expériences narrés. Il aura aussi fallu bousculer sa vie, son emploi du temps, laisser entrer la curiosité et le désir de savoir loin de toute programmation. La recherche ne se programme pas ; elle se vit.

(Janvier 2022)

1 Nelcya Delanoë, Poussières d’empires, Paris, PUF, 2002 / Casablanca, Éditions Tarik, 2002.

Notes

1 Nelcya Delanoë, Poussières d’empires, Paris, PUF, 2002 / Casablanca, Éditions Tarik, 2002.

References

Electronic reference

Sophie Wahnich, « Entre histoire et anthropologie, à propos de Nelcya Delanoë et Caroline Grillot, Casablanca-Hanoï : une porte dérobée sur des histoires postcoloniales. Compte rendu », Condition humaine / Conditions politiques [Online], 3 | 2022, Online since 25 janvier 2022, connection on 05 juillet 2022. URL : http://revues.mshparisnord.fr/chcp/index.php?id=658

Author

Sophie Wahnich

Sophie Wahnich est directrice de recherche au CNRS (Pacte-UGA), elle travaille entre histoire, anthropologie et études politiques sur la Révolution française, et réfléchit avec l’équipe STEEP de l’Inria à Grenoble.
Elle interroge notre présent en écoutant les conseils, avis et perplexités vécues de nos ancêtres révolutionnaires. Pour faire passage entre ces figures  fantomatiques et nous, elle fait confiance aux émotions qui se déploient quand l’injustice, la trahison, l’oppression fabriquent la résistance des acteurs qui tentent de frayer un chemin révolutionnaire. Elle a plus particulièrement travaillé sur les émotions comme faculté de juger pendant le moment révolutionnaire dans les ouvrages suivants : L’impossible citoyen : l’étranger dans le discours de la Révolution française (Paris, Albin Michel, 1997), La liberté ou la mort, essai sur la Terreur et le terrorisme (Paris, La Fabrique, 2003), La longue patience du peuple : 1792, naissance de la République (Paris, Payot 2008), Les émotions, la Révolution française et le présent (Paris, CNRS Éditions, 2009), La Révolution française n’est pas un mythe (Paris, Klincksieck, 2017).

Sophie Wahnich is a research director at CNRS (Pacte-UGA), she articulates history, anthropology and political studies in her exploration of the French Revolution and reflects with the STEEP team of the Inria in Grenoble.
She questions our present by listening to the advice, opinions and perplexities experienced by our revolutionary forebears. In order to bridge the gap between those ghostly figures and us, she places her trust in emotions that unfurl when injustice, betrayal, and oppression trigger the resistance of actors who strive to clear a path into a revolution. She has worked more particularly on the emotions as a faculty of judgement during the revolutionary moment in the following volumes: L’impossible citoyen : l’étranger dans le discours de la Révolution française (Paris, Albin Michel, 1997), La liberté ou la mort, essai sur la Terreur et le terrorisme (Paris, La Fabrique, 2003), La longue patience du peuple : 1792, naissance de la République (Paris, Payot 2008), Les émotions, la Révolution française et le présent (Paris, CNRS Éditions, 2009), La Révolution française n’est pas un mythe (Paris, Klincksieck, 2017).

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