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29 avril 2026

Dossier

« Anthropologies anarchistes »

Alizé LACOSTE JEANSON (Instituto de Investigaciones Antropológicas, Universidad Nacional Autónoma de México ; PACEA UMR 5199, CNRS – Université de Bordeaux – Ministère de la Culture), alizelj@iia.unam.mx

Léo MARIANI (MNHN, UMR Paloc, IRD – MNHN – CNRS), leo.mariani@mnhn.fr

Ce dossier de Condition humaine / Conditions politiques s’inscrit dans un constat partagé : depuis plusieurs années, un ensemble de recherches anthropologiques, souvent qualifiées d’« anarchistes » sans constituer pour autant un courant homogène, participent d’un même déplacement du regard. Elles interrogent des manières de faire monde, de produire du savoir et de coexister qui ne prennent ni l’État, ni la domination, ni la centralisation du pouvoir comme horizons nécessaires ou évidents. Parler d’« anthropologies anarchistes » ne vise donc ni à instituer une nouvelle école, ni à stabiliser une définition doctrinale de l’anarchisme, mais à ouvrir un espace de discussion pluraliste autour de pratiques de recherche qui expérimentent concrètement des formes de non-domination, d’autonomie et de coexistence.

L’intérêt renouvelé pour ces anthropologies ne relève pas d’un simple effet de conjoncture ni d’un hommage aux figures récemment disparues de David Graeber (2020), Marshall Sahlins (2021) ou James C. Scott (2024). Il témoigne plus profondément d’un déplacement des questionnements anthropologiques contemporains, dans un contexte marqué par l’intensification des formes de pouvoir, la multiplication des crises écologiques et la remise en cause des modèles dominants de gouvernement, de développement et de production des savoirs. Ce déplacement s’est déjà exprimé dans plusieurs projets éditoriaux récents, qui ont contribué à structurer les débats entre anthropologie et anarchisme. Le numéro « Anthropologie et anarchie » du Journal des Anthropologues (2018) a proposé une première mise en discussion disciplinaire, souvent centrée sur des terrains explicitement anarchistes ou autonomistes. Le dossier de la Revue du MAUSS (2023/2) a abordé ces questions depuis une perspective majoritairement théorique et de philosophie politique, tandis que les discussions récentes autour de l’œuvre de Pierre Clastres, notamment dans les Cahiers d’anthropologie sociale (2025), interrogent les fondements et les limites de l’anthropologie politique. Les propositions de Holly High et Joshua O. Reno (2023) s’inscrivent elles aussi dans ce paysage, en analysant en particulier le legs de David Graeber.

Ce nouveau dossier de Condition humaine / Conditions politiques se situe en dialogue explicite avec ces travaux, tout en proposant un déplacement complémentaire. Plutôt que de prendre pour objet central l’anarchisme comme forme politique ou comme tradition intellectuelle, il s’agit d’orienter l’attention vers la pratique de notre discipline elle-même : une anthropologie sans a priori autoritaire et/ou normatif est-elle possible ? Comment et avec quelles implications ? Autrement dit, l’enjeu n’est pas d’établir un état des lieux exhaustif de la production existante, mais de problématiser un angle encore peu exploré : celui de l’anarchisme comme posture méthodologique et épistémique en anthropologie (la discipline est entendue ici dans tout son périmètre, anthropologies biologiques, culturelles et/ou sociales incluses ; et ouverte notamment sur l’histoire et l’archéologie). Ce ne sont pas tant les théories anarchistes qui seront ainsi questionnées que les implications d’un « anarchisme méthodologique » (Feyerabend, 1988) : ce que l’anarchisme fait/peut faire aux manières d’enquêter, de connaître, de raisonner, d’écrire et plus généralement de rendre compte en anthropologie.

Ainsi, le dossier s’organisera autour de recherches qui ne nient pas les logiques de soumission, de domination, d’adhésion ou de reproduction, ni non plus la place écrasante qu’elles occupent aujourd’hui, mais qui reconnaissent les fondements politiques et historiques de cette préséance ontologique, tout en contestant sa domination épistémique. C’est l’essence de « la révolution copernicienne » proposée par Pierre Clastres (1974) en son temps qu’il s’agit en somme de retrouver : le pouvoir et la domination ne sont pas des fatalités, mais faire exister des formes sociales (individuelles et collectives) et/ou scientifiques qui les tiennent à distance demande de très sérieux efforts intellectuels et pratiques. En ce sens nous assumons de vouloir projeter l’anthropologie elle-même vers un horizon d’émancipation. Nous sommes convaincues, en effet, que la discipline peut et qu’elle doit contribuer à penser des mondes meilleurs, et à agir pour eux, sans sous-estimer l’exigence épistémique et la rigueur intellectuelle qu’un tel objectif implique. Il s’agirait ainsi d’embrasser la posture « d’intellectuels radicaux » défendue par David Graeber (2018).

Dans cette perspective, nous proposons deux axes potentiellement congruents pour les propositions. Mais il nous semble que toutes celles qui respecteraient le cadre qui vient d’être esquissé devraient être considérées.

Le premier axe concerne directement les manières de faire de la recherche. Les anthropologies anarchistes engagent des éthiques relationnelles et des formes de collaboration qui déplacent la position de l’anthropologue. Des expériences de co-écriture (Kopenawa et Albert, 2010) et de recherche-action participative (Fals Borda et Anisur Rahman, 1991) ont déjà montré comment la production de savoirs pouvait se défaire de la verticalité académique et favoriser la réciprocité, la confiance et la responsabilité partagée. Ces démarches ne constituent pas de simples choix méthodologiques : elles interrogent les hiérarchies entre savoirs experts et profanes, entre analystes et analysés, et posent la question, délicate mais centrale, de ce que signifie réellement « prendre les gens au sérieux » (Fujigaki Lares et al. 2014 ; Mariani, 2024). Comment « prendre les gens au sérieux » depuis une épistémologie et une ontologie qui hiérarchisent par définition, et par rapport à elles, les autres formes de connaissance et d’être au monde ? Comment faire compter des savoirs qui ne sont pas scientifiques dans des arènes globalement structurées par la science et autour d’elles ; qui plus est dans une période marquée par l’essor des post-réalismes et la crispation corrélative des valeurs du positivisme ou du scientisme ? Il nous semble en tous cas que l’anthropologie est particulièrement bien dotée pour investir ces questions, parce que sa « raison empirique » (Olivier de Sardan, 2026) lui donne une flexibilité unique, et parce qu’elle a historiquement un pied dans les sciences dites dures et un autre dans les sciences humaines et sociales.

Bien sûr, ces interrogations entrent en résonance étroite avec celles portées par les épistémologies décoloniales, les recherches issues des Suds et les propositions du plurivers, qui invitent à reconnaître la pluralité des ontologies et des régimes de vérité (Smith, 1999 ; Sousa Santos, 2011 ; Wall Kimmerer, 2013 ; de la Cadena, 2015 ; Escobar, 2018). On pourrait même se demander si ces épistémologies ne constituent pas, d’une certaine manière, les « anarchismes des Suds » — à tout le moins, la question mérite d’être posée. Les anthropologies anarchistes partagent avec ces approches un refus de l’imposition d’un monde unique gouverné par une rationalité dominante, et une attention aux manières multiples d’habiter la terre. Elles invitent à laisser d’autres concepts — forêt, rivière, ancêtre, territoire, feu — être des opérateurs d’analyse (et parfois des opérateurs juridiques) à part entière, et à concevoir la recherche comme une pratique d’accompagnement et/ou de dialogue critique plutôt que comme un instrument de capture.

Le deuxième axe de cet appel concerne plus directement « le regard anarchiste », ses implications épistémiques et les propositions d’interprétation qu’il peut contribuer à susciter. Observer le monde en ayant provincialisé l’État et le pouvoir tel que nous les connaissons aujourd’hui très majoritairement, c’est en effet supposer qu’il a pu, qu’il aurait pu ou qu’il pourrait encore « en être autrement ». C’est donc une invitation à relire un certain nombre de faits, de témoignages et d’analyses historiques d’une part ; à se questionner sur l’état actuel des possibilités d’autre part.

Si l’État et la domination ne sont pas des fatalités, il faut en effet se demander pourquoi (et comment) elles peuvent donner l’impression de l’être ; questionner leurs conditions d’existence et de déploiement. En ce sens, il nous semble qu’un regard anarchiste doit s’attacher en particulier aux « incompatibilités », des lieux de frottement qui permettent de distinguer dans un même mouvement les qualités spécifiques du pouvoir centralisé, et celles des potentialités ou des propositions qu’il se doit de nier pour exister. James C. Scott (2013, 2017) a donné des exemples nombreux et détaillés de ce genre d’approche critique ; opposant des logiques étatiques et capitalistes homogénéisatrices et simplificatrices à des manières de faire monde plus fondamentalement hétérogènes, fugitives, et qui cherchent souvent à se prolonger dans cette hétérogénéité. Il a d’ailleurs été suggéré qu’il faut explorer ces dynamiques contradictoires bien au-delà des formes subjectives ou sociales, dans une lignée matérialiste qui prête attention aux infrastructures, aux topographies, à l’agronomie, à la biologie ou aux techniques. Il y a, en tous cas, une incompatibilité fondamentale entre le pouvoir hégémonique et la diversité (biologique, sociale ou ontologique), car la seconde augmente en général à mesure que l’intensité du premier diminue (Mariani, 2024). C’est aux déclinaisons protéiformes de cette tension profonde que nous proposons ici de prêter attention. En se donnant ainsi pour objectif de décrire ce qui résiste ou qui échappe effectivement, ou qui est susceptible de résister ou d’échapper, à un pouvoir centralisé, on suppose que l’histoire et le futur du monde se joue dans les arbitrages, les moments où l’une ou l’autre direction s’impose. On admet aussi que l’une des implications d’un regard anarchiste est de toujours confronter ce qui est avec ce qui aurait pu être. Et d’ouvrir ainsi une réflexion sur les conditions de possibilité de mondes habitables, humains et autres qu’humains.

Ce dossier se veut ainsi un espace de réflexion à l’image même des anthropologies qu’il explore : pluriel, non normatif et résolument ancré dans des enquêtes précises. Il accueillera des contributions anthropologiques, historiographiques ou méthodologiques qui interrogent, à partir d’un regard situé et critique, ce qu’une sensibilité anarchiste peut faire à l’anthropologie en général et aux différents mondes dans lesquels elle s’inscrit. En réfléchissant aux conditions d’une pratique académique plus horizontale, et à ses implications, il voudrait ainsi contribuer au développement d’un pluralisme épistémique (Graeber, 2015) qui ne serait pas (qu’)un relativisme ontologique.

Modalités de soumission

Les auteur·ices sont invité·es à envoyer avant le 15 juin :

  • un résumé de 3000 signes environ, précisant terrain, méthodologie et argument (document word ou libreOffice) assorti d’une courte bibliographie ;

  • une courte biographie de l’auteur·ice (150 mots).

Ils doivent comporter le nom de l’auteur·ice, son affiliation professionnelle et son adresse mail, et être adressées à redaction.ch-cp@ehess.fr ; leo.mariani@mnhn.fr et alizelj@iia.unam.mx, avec la mention « CH/CP – Anthropologies anarchistes » en objet du message. Elles recevront une réponse le 6 juillet.

Les articles complets, rédigés dans l’une des langues de la revue (français, anglais, italien, espagnol ou portugais), doivent compter entre 25 000 et 40 000 signes (notes et bibliographie comprises). Ils doivent être originaux et inédits, et conformes aux normes éditoriales de la revue, disponibles sur son site : https://revues.mshparisnord.fr/chcp/index.php?id=99.

Chaque article doit être accompagné d’un résumé d’environ 3 000 signes, en français et en anglais (ainsi que dans la langue de l’article si celle-ci est différente).

Les textes doivent être soumis au plus tard le 15 octobre.

La procédure est donc organisée en deux temps. En lien avec le comité de rédaction, les coordinateur·ices effectueront une sélection des propositions de contributions sur la base des résumés reçus. Les contributions retenues seront ensuite évaluées selon une procédure en double aveugle. 

Calendrier :

  • Réception des résumés des contributions : 15 juin

  • Réponse : 6 juillet

  • Remise des articles : 15 octobre

Bibliographie

CAHIER D’ANTHROPOLOGIE SOCIALE, « Pierre Clastres en héritage », Paris, L’Herne, 22, 2025.

CLASTRES Pierre, La Société contre l’État, Paris, Éditions de Minuit, 1974.

ESCOBAR Arturo, Sentir-penser avec la Terre : une écologie au-delà de l’Occident, Paris, Seuil, 2018 (2014).

DE LA CADENA Marisol, Earth Beings: Ecologies of Practice Across Andean Worlds. Durham ; Londres, Duke University Press, 2015.

FALS BORDA Orlando, ANISUR RAHMAN Mohammad, Action and Knowledge: Breaking the Monopoly With Participatory Action-Research, New York, Apex Press, 1991.

FEYERBAND Paul, Contre la méthode. Esquisse d'une théorie anarchiste de la connaissance, Paris, Seuil, 1988 (1975).

JOURNAL DES ANTHROPOLOGUES, « Anthropologie et anarchisme », Paris, Association Française des Anthropologues, 152‑153, 1, 2018.

FUJIGAKI Lares Alejandro, MARTINEZ Isabel., SALAZAR GONZÁLEZ Denisse, « Llevar a serio… Contra el infierno metafísico de la antropología: Entrevista con Eduardo Viveiros de Castro », Anales de Antropología, 48, 2, 2014, p. 219-244.

GRAEBER David, Pour une anthropologie anarchiste, Montréal, Lux, 2006 (2004).

GRABER David, « Radical alterity is just another way of saying « reality ». A reply to Eduardo Viveiros de Castro », Hau. Journal of Ethnographic Theory, 5, 2, 2015, p. 1-41.

HIGH Holly, RENO Joshua O. (dir.), As If Already Free: Anthropology and Activism After David Graeber, Londres, Pluto Press, 2023.

KIMMERER Robin Wall, Braiding Sweetgrass: Indigenous Wisdom, Scientific Knowledge, and the Teachings of Plants, Minneapolis, Milkweed Editions, 2013.È

KOPENAWA Davi, ALBERT Bruce, La Chute du ciel : Paroles d’un chaman yanomami, Paris, Plon, 2010.

OLIVIER DE SARDAN Jean-Pierre, 2026, « Les études décoloniales face à la raison empirique : l’obsession épistémologique », L’Homme, 3-4, 255-256, 2026, p. 191-238.

MARIANI Léo, Devenir hétéronomes. Sur la pluralité des mondes, Sesto San Giovanni, Mimésis, 2024.

REVUE DU MAUSS, « « Faut plus d’gouvernement ? » : Penser le moment anarchiste contemporain », Paris, Éditions Le Bord de l’eau, 62, 2, 2023.

SCOTT James Campbell, Zomia ou l’art de ne pas être gouverné. Une histoire anarchiste des hautes terres d’Asie du Sud-est, Paris, Point, 2013 (2009).

SCOTT James Campbell, Against the Grain: A Deep History of the Earliest States, New Haven, Yale University Press, 2017.

SMITH Linda Tuhiwai, Decolonizing Methodologies: Research and Indigenous Peoples, Londres, New York, Zed Books, 1999.

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Appel à contributions permanent

La revue Condition humaine / Conditions politiques propose d’élaborer et de diffuser la recherche française et internationale consacrée à des lectures anthropologiques du politique dans les mondes contemporains. Éditée par les Éditions de l’EHESS, Condition humaine / conditions politiques est une publication semestrielle française et plurilingue : elle accueille des articles en français, en anglais, en espagnol, en italien et en portugais.

Son objectif est de créer un espace de confrontation et de discussion ouvert, en dialogue avec la recherche internationale, intégrant les sciences sociales et humaines, la littérature et les arts. En ce sens la revue mobilise et met en mouvement les méthodes, les approches et les concepts de l’anthropologie pour analyser les transformations et repenser l’objet « politique » au-delà de ses frontières. Elle est arrimée à la méthode ethnographique, aux approches interdisciplinaires ainsi qu’à la comparaison anthropologique. La revue est un lieu d’élaboration scientifique dédiée à l’analyse de la complexité contemporaine, de ses contradictions, et à la captation des nouvelles dynamiques des « mondes en crise » pour faire émerger d’autres visions et d’autres possibilités de régénération sociale et politique. 

Numéros thématiques

Condition humaine / Conditions politiques souhaite recevoir des propositions pour des numéros de dossiers thématiques relevant de l’anthropologie politique.

Pour proposer un numéro thématique merci d’envoyer vos propositions à l’adresse suivante : redaction.ch-cp [at] ehess.fr. Votre proposition devra inclure un exposé du thème abordé (20 000 signes max), motivant de sa pertinence et de son intérêt pour l’anthropologique politique. Il devra être accompagné d’un résumé d’une page maximum. Les propositions de numéro abordant des nouvelles formes d’écriture et un dialogue interdisciplinaire seront regardées avec la plus grande attention.

En cas d’acceptation, il faut compter environ 2 ans et demi entre la date de réception de la proposition par la revue, et la publication du numéro.

Varia

Pour sa rubrique Varia, la revue souhaite recevoir des articles de fond (de 25 000 à 40 000 signes) pouvant aborder une grande diversité de sujets, de questions ou de thématiques en anthropologie politique. La revue publie des contributions inédites. Les articles doivent être mis en forme selon les instructions aux auteurs disponibles sur le site de la revue. Chaque proposition jugée recevable est soumise à une procédure d’évaluation en double aveugle. Les propositions de contribution pour la rubrique Varia sont également à envoyer à l’adresse redaction.ch-cp [at] ehess.fr.

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25/05/2023


— Appel prolongé jusqu’au 16 octobre 2023 —

Numéro spécial (2024)

No(s) future(s) ! L’enquête, David Graeber et nous

Interroger la pratique de l’anthropologie politique


La revue Condition humaine / Conditions politiques lance un appel à contribution pour un numéro spécial portant sur l’anthropologie politique de David Graeber. Nous souhaitons orienter cet appel autour des différentes ontologies du « pouvoir » en anthropologie, en repartant des travaux de David Graeber sur ce sujet. Nous cherchons ainsi à questionner les façons dont la discipline se saisit aujourd’hui de cet enjeu, et ce dans une perspective réflexive et critique, en remettant au cœur du problème du « pouvoir » ses conceptualisations émiques. Comment ces dernières participent-elles du renforcement ou de la révision de nos appréhensions du « pouvoir », qui oscillent souvent entre simplification et complexification ? Nous cherchons à comprendre l’impact de ces transformations en les mettant en relation avec la place prépondérante prise par l’anthropologie du capitalisme ces dernières années. Ce courant de recherche fut largement irrigué par des formes de questionnement issues des alternatives politiques, dont David Graeber fut un représentant important au sein de la discipline. Comment de nouveaux modes de problématisation de « l’économie » et/ou du « politique » ont-ils affecté la discipline, dans ses manières d’appréhender l’objet « capitalisme » ? Quels sont les apports et les limites de ces modes de problématisation ? Comment l’anthropologie comprend-elle le développement de cette « alterpolitique », sans céder à l’enchantement et/ou au désenchantement radical dans ses enquêtes ? Telles sont les problématiques que nous souhaitons soumettre à nos futurs contributeurices.


Cet appel interroge la dimension prescriptive et épistémologique de la pratique ethnographique lorsqu’il y a anthropologie politique. La pratique ethnographique est bien souvent imbriquée dans des processus politiques de subjectivation auxquels ni l’anthropologue ni ses enquêté.es n’échappent. Il est impossible de comprendre l’intérêt montré par David Graeber pour l’effet des réformes structurelles politico-financières lors de son terrain dans la communauté villageoise de Betafo, par exemple, sans le replacer dans sa propre trajectoire d’activiste altermondialiste, partisan de « l’action directe » (Graeber, 2009). Ainsi la notion de « zone temporaire provisoire » entre-t-elle en discussion avec les théories de Hakim Bey sur les « zones d’autonomie temporaires ».

C’est par le processus d’induction et la réalité du terrain que certain.es chercheureuses ont repensé les catégories analytiques de construction identitaire, comme le genre (Rebucini, 2013) ou le travail (Monjaret, 2011 ; 2020). C’est aussi vrai pour les notions de politique, ou encore d’économie (Heintz, 2021). La trajectoire altermondialiste de David Graeber rejoint, par exemple, un renouveau de l’intérêt pour l’histoire du capitalisme, conçue dans une perspective globale, afin de jeter de nouvelles lumières sur notre présent – on en trouve un bon exemple dans son travail d’histoire et d’anthropologie de la dette, qui l’amène à redéfinir cette notion, dans le sillage de Marcel Mauss et en mobilisant notamment les apports contemporains de l’anthropologie économique, comme une relation entre égaux putatifs temporairement marquée par la création de formes de hiérarchie (Graeber, 2011). Du point de vue de Graeber, l’intérêt central de l’ethnographie est de favoriser un travail réflexif sur nos catégories et nos concepts (Graeber et Da Col, 2011).

Ce type de travail s’inscrit ainsi, pour l’enquêteurice dans un horizon de renouvellement du rapport au champ politique, comme du langage utilisé pour le décrire, dans lequel le/la chercheureuse se trouve, en quelque sorte, confiné.e – cherchant, peut-être, à s’en dégager. Cet horizon s’étend de l’alter-activisme (Pleyers, 2016a ; 2016b), dont relève la posture écologiste de cellui qui se préoccupe du réchauffement climatique en y résistant par des modes alternatifs de production et de consommation, aux alterpolitiques (Boni et Ciavolella, 2015), qui déconfinent les classiques de l’anthropologie politique en partant des subjectivités individuelles à l’œuvre dans les mouvements sociaux. Ces alterpolitiques ne sont pas sans susciter elles-mêmes du scepticisme et des controverses, relatives à leurs possibilités de réalisation, ou bien aux réalités qu’elles prétendent transformer, dont « l’altérité » présumée se voit réifiée par des porte-parole parfois contestables (et/ou contesté.es).

Sans doute « l’économie » et « le capitalisme » sont-ils devenus aujourd’hui – notamment du fait de l’importance prise par la recherche de formes de pensées alter – des concepts centraux à remettre au travail et en question pour les anthropologues, confronté.es à la multiplication des « crises » et des « catastrophes ». L’attribution des responsabilités et des finalités de tels événements devient un enjeu politique majeur (Roitman, 2014). L’anthropocène et/ou le capitalocène semblent ainsi des mots-valises renfermant toutes les causes des malheurs et des infortunes passés, présents et à venir des humains et des non-humains, pris dans les rets de la « politique de la survie » (Abélès, 2006). Ces transformations questionnent les formes selon lesquelles, au cours de nos enquêtes, se nouent les rapports de possession et de dépossession, de prise et de déprise, de pouvoir et d’impuissance dans la trame de l’espace et du temps – tant du point de vue de l’enquêteurice que de celleux auprès desquel.les nous menons l’enquête. À quel moment ces bouleversements, qui questionnent la nature des transitions/révolutions effectivement à l’œuvre, désaisissent-elles l’enquêteurice ? Des « alternatives ethnographiques » sont-elles nécessaires ?


Cet appel vise donc à analyser l’impact du renouveau de l’histoire et de l’anthropologie du capitalisme et de ses alternatives. Nous cherchons ici à susciter un espace de débats autour de l’importance de ce renouvellement des études du capitalisme, qui irriguent toutes les sciences sociales, et ce depuis leur fondation (Beaujard, Berger et Norel, 2009). L’anthropologie a-t-elle pour seule fonction d’ouvrir et d’enrichir le champ du possible ? Si c’est le cas, comment envisager l’étude de ces émergences in situ, sinon comme un travail d’enchantement et/ou de désenchantement radical ? « There is (no) alternative », pour pasticher Margaret Thatcher, est-ce cela le fin mot de l’anthropologie ? Le couplage crise/(no) alternative en vient-il à transformer les ontologies du « pouvoir » et de son envers, l’impuissance, du point de vue des personnes et des collectifs auprès desquels nous enquêtons ? Comment ces problématiques, et leurs dépassements, sont-ils affrontés par les chercheureuses qui participent de cette arène de recherche, et comment l’aborder dans une perspective réflexive ?


Les propositions de contribution en lien avec ces questions sont attendues sous la forme d’un résumé de 3 000 signes environ (document Word ou LibreOffice), assorti d’une courte bibliographie, pour le 21 juillet 2023.

Elles doivent comporter le nom de l’auteur.e, son affiliation professionnelle et son adresse mail, et être adressées à redaction.ch-cp@ehess.fr, aurelia.gualdo@gmail.com et olivier.coulaux@ehess.fr, avec la mention « CH/CP – L’enquête, David Graeber et nous » en objet du message. Elles recevront une réponse début octobre 2023.

Les articles complets (de 25 000 à 40 000 signes, notes et bibliographie comprises) devront être originaux et inédits, mis aux normes de la revue indiquées sur son site (https://revues.mshparisnord.fr/chcp/index.php?id=99) et accompagnés d’un résumé long (de 3 000 à 4 500 signes), en français et en anglais. Ils devront être remis le 15 janvier 2024 au plus tard.


Coordination scientifique : Olivier Coulaux (EHESS, LAP) et Aurélia Gualdo (EHESS, LAP)


Bibliographie indicative

ABÉLÈS Marc, Politique de la survie, Paris, Flammarion, 2006.

BEAUJARD Philippe, BERGER Laurent et NOREL Philippe (dir.), Histoire globale, mondialisations et capitalisme, Paris, La Découverte, 2009.

BONI Stefano et CIAVOLELLA Riccardo, « Aspiring to Alterpolitics. Anthropology, Radical Theory, and Social Movements », Focaal [En ligne], n° 72, 2015, « Theme Section: Inspiring Alterpolitics », URL : https://www.berghahnjournals.com/view/journals/focaal/2015/72/focaal720101.xml.

DA COL Giovanni et GRAEBER David, « The Return of Ethnographic Theory », HAU: Journal of Ethnographic Theory [En ligne], vol. 1, n° 1, 2011, p. vi-xxxv, URL : https://www.journals.uchicago.edu/doi/full/10.14318/hau1.1.001.

GRAEBER David, Toward an Anthropological Theory of Value: The False Coin of Our Own Dreams, New York, Palgrave, 2001.

GRAEBER David, Fragments of an Anarchist Anthropology, Chicago, Prickly Paradigm Press, 2004.

GRAEBER David, Possibilities: Essays on Hierarchy, Rebellion, and Desire, Oakland, Édimbourg, AK Press, 2007.

GRAEBER David, Lost People: Magic and the Legacy of Slavery in Madagascar, Bloomington, Indiana University Press, 2007.

GRAEBER David, Direct Action: An Ethnography, Édimbourg, Oakland, AK Press, 2009.

GRAEBER David, Revolution in Reverse: Essays on Politics, Violence, Art and Imagination, Londres, New York, Port Watson, Minor Compositions, 2011.

GRAEBER David, Debt: The First 5,000 Years, Brooklyn, Melville House, 2011.

GRAEBER David, « Dead Zones of the Imagination: On Violence, Bureaucracy, and Interpretive Labor. The Malinowski Memorial Lecture, 2006 », HAU: Journal of Ethnographic Theory, vol. 2, n° 2, 2012, p. 105-128.

GRAEBER David, « Anthropology and the Rise of the Professional-Managerial Class », HAU: Journal of Ethnographic Theory, vol. 4, n° 3, 2014, p. 73-74.

GRAEBER David, The Utopia of Rules: On Technology, Stupidity, and the Secret Joys of Bureaucracy, Brooklyn, Melville House, 2015.

GRAEBER David, La démocratie aux marges, Paris, Flammarion, 2018.

GRAEBER David, Bullshit Jobs, Paris, Les Liens qui libèrent, 2019.

GRAEBER David et SAHLINS Marshall David, On Kings, Chicago, Hau Books, 2017.

HEINTZ Monica, The Anthropology of Morality. A Dynamic and Interactionist Approach, Londres, New York, Routledge, 2021.

MONJARET Anne, « Du bleu de chauffe au jean : les jeux de l’apparence des “ouvriers” à l’hôpital, entre traditions corporatistes et normes institutionnelles renouvelées », Sociologie et sociétés, vol. 43, n° 1, 2011, « Pour une sociologie de la mode et du vêtement », p. 99-124.

MONJARET Anne, La pin-up à l’atelier. Ethnographie d’un rapport de genre, Ivry-sur-Seine, Creaphis, 2020.

PLEYERS Geoffrey, « Engagement et relation à soi chez les jeunes alteractivistes », Agora Débats/Jeunesses [En ligne], vol. 1, n° 72, 2016, p. 107-122, URL : https://www.cairn.info/revue-agora-debats-jeunesses-2016-1-page-107.htm.

PLEYERS Geoffrey, « De la subjectivation à l’action. Le cas des jeunes alter-activistes », in PLEYERS Geoffrey et CAPITAINE Brieg (dir.), Mouvements sociaux : quand le sujet devient acteur, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2016, p. 27-47.

REBUCINI Gianfranco, « Masculinités hégémoniques et “sexualités” entre hommes au Maroc. Entre configurations locales et globalisation des catégories de genre et de sexualité », Cahiers d’Études africaines [En ligne], n° 209-210, 2013, p. 387-415, URL : http://journals.openedition.org/etudesafricaines/17367.

ROITMAN Janet, Anti-crisis, Durham, Londres, Duke University Press, 2014

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16/02/2022

Pour la rubrique Varia

Condition Humaine / Conditions politiques souhaite recevoir des articles pour sa rubrique Varia ; ces articles de fond peuvent aborder une grande diversité de sujets, de questions ou de thématiques, prioritairement en anthropologie du politique, de 25 000 à 45 000 signes.

Les articles soumis à la rubrique Varia font l’objet d’une évaluation en double aveugle, et s’ils sont envoyés avant la fin juin 2022, pourront être publiés à partir du n° 5 de la revue, dont la parution est prévue début 2023.

Ils doivent être envoyés à l’adresse suivante :
redaction.ch-cp [at] ehess.fr, et suivre les instructions aux auteur.e.s.

Merci de diffuser cet appel dans vos réseaux, bien cordialement.

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31/03/2021

Une nouvelle revue d’anthropologie (du) politique

Adossée à l’IIAC, Condition humaine / Conditions politiques a été lancée en décembre 2020 par un groupe de chercheurs situés en France. Elle propose d’élaborer et de diffuser la recherche française et internationale consacrée à des lectures anthropologiques du politique dans les mondes contemporains.

Condition humaine / Conditions politiques se propose de mobiliser et de mettre en mouvement les méthodes, les approches et les concepts de l’anthropologie politique. Elle est arrimée à la méthode ethnographique, aux savoirs ethnologiques et historiques, tant du lointain que du proche, ainsi qu’à la comparaison anthropologique. Ses frontières disciplinaires sont partagées avec les autres sciences sociales et humaines, historiques et politiques.

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Condition humaine / Conditions politiques
est une revue semestrielle française et plurilingue. Elle accueille des articles en français, en anglais, en espagnol, en italien et en portugais.

Tous les articles comportent obligatoirement un résumé long de 3 000 à 4 500 signes, en anglais et en français.

La revue accueille vos contributions dans les cinq rubriques suivantes : Penser les catégories, Turbulences, Varia, Dossier, Lectures et entretiens. Les propositions pour les trois premières sont particulièrement encouragées.

Rubriques

  • Penser les catégories, réfléchir les pratiques théoriques
    Cette rubrique analyse les emprunts réciproques de théories et de catégories entre les différentes disciplines qui travaillent l’objet politique. L’objectif est de comprendre le renouvellement de l’anthropologie politique, dans le dialogue entre les productions théoriques et les terrains.
    (Contributions de 25 000 à 40 000 signes.)

  • Turbulences
    Dans cette rubrique, nous souhaitons pointer les moments de rupture, les glissements sémantiques, mais aussi les accrocs autour de catégories qui font irruption dans le débat médiatique, et qui méritent une attention spécifique inscrite dans le pli des engagements scientifiques et citoyens.
    (Contributions d’environ 15 000 signes.)

N.B. : Exemples de thèmes autour de débats contemporains pour inspirer les rubriques « Turbulences » ou « Penser les catégories » :
— « Racisme », « racisme d’État » ou « anti-racisme » ;
— « Universel », « créolisation » ou « métissage » ;
— « Au-delà de l’intersectionnalité ? » ;
— « Genèse, (més)usages d’une catégorie : qu’est-ce que l’islamo-gauchisme ? » ;
— « Penser l’écart : du décentrement anthropologique à l’anachronisme historique », etc.

Un ensemble d’articles sur des catégories, des théories ou des sujets d’actualité faisant l’objet de débats et controverses scientifiques pourra éventuellement être proposé sous la forme d’un dossier (voir ci-dessous).

  • Varia
    Publication d’articles de fond prioritairement en anthropologie du politique, ainsi que des contributions portant sur les arts visuels, la musique, la littérature, etc.
    (Articles de 25 000 à 45 000 signes.)

  • Dossier
    Le dossier porte l’accent sur des enjeux théoriques, des pratiques sociales ou des aires géographiques singulières. La pluridisciplinarité est bienvenue.
    (Articles de 25 000 à 40 000 signes.)

  • Lectures et entretiens
    Cette rubrique accueille des recensions d’ouvrages (15 000 signes), et des entretiens (15 000 à 35 000 signes) avec des auteurs identifiés comme des contributeurs importants au champ de l’anthropologie du politique.

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