Avec Pierre Bouvier, une rencontre qui s’ouvre sur une altérité complice

Text

N’écrit-on pas des livres précisément pour cacher ce que l’on porte en soi.
Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir.


J’ai fait la connaissance de Pierre Bouvier à l’Université Paris X Nanterre, il y a une trentaine d’années. Nous appartenions tous deux à la filière socioanthropologie, dont il était le professeur responsable. Comme nous partagions le même bureau, nous échangions beaucoup, et sur des questions très variées.

La démarche qualitative que cette filière développait ainsi que son ouverture à tous les thèmes de société intéressaient bon nombre d’étudiants. Ils y trouvaient un large choix de sujets qui ne les enfermaient pas dans les approches et thématiques plus codifiées du champ de la sociologie. La conception de la socioanthropologie que développait Pierre, sa pédagogie proche de leurs préoccupations, répondaient non seulement à leurs attentes, mais les amenaient aussi à créer des liens entre eux. Le professeur, comme l’homme, ont su leur rester ouvert et accessible.

Ce qui m’a rapidement rapproché de Pierre a été son rapport distancié et non hiérarchique à l’institution. Sa manière d’être dégageait un espace très large et non statutaire à nos échanges. On pouvait parler de tout. Il écoutait beaucoup et ne laissait paraître ni arrogance ni jugement. Cette attitude est rare dans des établissements tels que les universités, où les rivalités sont fortes et où les stratégies vont bon train. Chacun développant une posture qui tend à le protéger du regard des autres, sans pour autant cesser de s’évaluer soi-même, de les évaluer.

Les discours sur l’institution et la discipline dominent souvent les conversations entre collègues, créant ainsi des affinités de réseaux. Pierre participait très peu à ce type d’échanges, surtout quand ils étaient collectifs. Je le sentais à la manière dont il s’en détachait. Certains collègues qu’il appréciait beaucoup étaient pour lui proches et fidèles. Les questions administratives et de gestion ne l’attiraient pas, non plus.

Ce rapport distancié et personnalisé à l’institution faisait qu’il était très peu intégré dans les sphères de pouvoir académiques. Cela ne semblait pas le gêner. Investi dans ses projets autour de la socioanthropologie, il développait une posture personnelle qui ne visait pas à mettre en valeur son statut. Sa tolérance et son ouverture aux opinions et aux difficultés de chacun le rendaient indifférent aux jugements sur les collègues. Il en était de même des commentaires sur les comportements et la vie des uns ou des autres. Que son travail, ses publications et ses productions artistiques soient reconnus était sa préoccupation essentielle. D’ailleurs, sa peinture était une figuration, dans le domaine de l’art, de ses problématiques socio-anthropologiques. La nécessité de promouvoir son travail l’amenait à déployer beaucoup d’énergie pour lui donner le plus de visibilité possible, comme si la reconnaissance qu’il était en droit d’attendre ne pouvait advenir sans être activement recherchée. Construire une pensée autour de la socioanthropologie, appuyée sur une approche singulière et des concepts originaux, était son objectif. Ces derniers restent toujours pertinents et chargés de sens.

Nos échanges, éloignés des routines et des normes d’une discipline, ont sûrement contribué à amorcer une certaine complicité. J’ai pu découvrir, alors, un personnage non dénué d’élégance, original, féru de culture, d’art comme de voyages. Toute discipline a ses propres interdits et contrôles, disait Roland Barthes. Pierre n’en faisait pas un principe auquel on doit se soumettre. Il se construisait entre une position d’auteur, voire d’artiste, qui vise à produire une œuvre et une position de chercheur.

Au fil du temps, une amitié est née et s’est prolongée jusqu’à aujourd’hui. On se voyait régulièrement pour un pot ou un déjeuner. Pierre portait une attention méthodique à tous ses rendez-vous de midi. Organisant avec soin ses activités, chaque lundi, il établissait le planning de ses déjeuners avec ses relations. Il me parlait peu du contenu de ses publications, comme si ce n’était pas ce qu’il attendait de nos rencontres. Il me confiait surtout les difficultés qu’il y avait à les produire. Moi qui étais bien moins investi que lui dans le travail d’écriture, il m’a aidé à comprendre combien l’acte d’écrire procure de multiples ressentis, des souffrances, voire des émotions. Il les décrivait assez précisément. Écrire est difficile, me répétait-il ! Il faut dire qu’il publiait beaucoup ! Un livre à peine achevé, il en commençait un autre. Une fois le sujet choisi et construit, il recherchait l’information, quitte à se déplacer en province ou en Afrique. Ce travail de pensée et de recherche l’accaparait.

Toujours dans une posture d’attente et d’écoute, il ne cherchait pas à imposer ses idées. Parfois, cela ne l’empêchait pas de fulminer à propos de certaines situations. Peu bavard sur ses activités, nos discussions portaient plutôt sur nos ressentis. En revanche, si une question préoccupait particulièrement l’un ou l’autre d’entre nous, c’est elle que nous analysions ensemble. S’abstraire des faits et de leur objectivité n’est-ce pas le chemin qui donne accès à la dimension de l’intime ?

Sa santé était une de ses interrogations privilégiées. À tour de rôle, j’étais son médecin, voire son thérapeute.

Dans le monde de la recherche, le personnage se faisait remarquer par son travail et son énergie. Reculer devant un engagement ou une sollicitation à intervenir lors d’un colloque, d’un séminaire, ou à écrire, aurait été sûrement une manière de casser une de ses raisons de vivre. Le mot « retraite » était, pour lui, tabou !

Ces dernières années, il s’orientait de plus en plus vers une recherche et une reconstruction de son histoire personnelle. Il était dans une interrogation permanente sur lui-même, sur sa place dans sa famille, sur le pourquoi de ses incertitudes, voire de ses angoisses. Il entretenait une relation distanciée aux autres, alors même qu’il était en grande demande à leur égard. Pour lui, communiquer supposait une relation singulière et de confiance. S’il parlait peu, et écoutait beaucoup, il semblait parfois s’ennuyer. En fait, tout alimentait sa réflexion, y compris les détails du quotidien. Il avait une grande soif de savoir. Il voulait toujours apprendre en expérimentant, en reliant le savoir à ses ressentis, sa subjectivité et son histoire familiale.

Sa disparition brutale m’a beaucoup affecté. La perte d’un ami est toujours douloureuse. Nos échanges réguliers vont me manquer ! À 83 ans, Pierre est parti, sans interrompre son activité professionnelle. Niant son statut de retraité, il refusait aussi le vieillissement et ses conséquences sur l’image de soi et le corps.

Son absence me conduit à m’interroger sur la nature et le sens de notre relation. Nous ne nous voyions qu’une ou deux fois par semaine au restaurant autour d’un repas, ou lors d’un pot, jamais ailleurs ou pour d’autres activités. Nous parlions pendant deux ou trois heures. Ces échanges étaient stimulants. Tout y passait, les événements politiques ou culturels, certaines de nos activités respectives, les problèmes autour de la sociologie ou de la socioantropologie, de la psychanalyse, de la médecine et des médecins, comme du monde de la recherche. S’y mêlaient parfois des questions plus intimes, touchant nos histoires familiales, voire la sexualité. Ces discussions n’étaient jamais reliées à la vie des autres. En plus de la confidentialité et du secret qui les entouraient, elles avaient lieu dans un cadre qui comportait ses propres limites d’espace et de temps. Nos rencontres se sont routinisées durant de longues années, voire institutionnalisées. L’un et l’autre, nous y tenions beaucoup !

De quelle nature était notre amitié ? Elle n’était pas, comme disait Montaigne, « qu’accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité », ni « parce que c’était lui, parce que c’était moi ». Proches, certes, nous nous nourrissions de nos contrastes. « Un croisement du même et de l’autre », aurait-il dit. Selon sa vision, les gens se divisaient en deux groupes : les optimistes et les pessimistes. Lui, avec fatalité, se comptait parmi ces derniers.

Il était issu d’une famille bourgeoise qui avait connu, au cours de son histoire, des bouleversements où se mêlaient la dernière guerre mondiale, l’Afrique, les ruptures conjugales, la réussite dans le monde des affaires. En tant qu’aîné et garçon, il allait de soi que Pierre devait participer aux activités de l’entreprise de son père. La rupture avec son milieu familial est partie de là. Rejetant un modèle de vie où il ne se retrouvait pas lui-même, il a préféré aux « faux semblants de la sécurité » la contestation politique, la production artistique, la recherche, s’impliquant auprès des dominés du monde du travail et de la colonisation. Manière, pour lui aussi, d’interroger ses propres questions d’identité, d’« inclusion », d’« acclusion » ou d’« exclusion ».

Se plier aux actions ritualisées, comme à certaines des règles de civilité, n’était pas, pour Pierre, la rançon de la reconnaissance. Bien qu’il se définisse comme un rebelle, il regrettait que les institutions lui en témoignent si peu. Ce n’était pas, à ses yeux, la conformité des œuvres aux règles d’une discipline qui mène au sommet d’une hiérarchie, mais la volonté d’avoir une production en accord avec soi-même. Il s’ensuivait une forte frustration de ne pas avoir un retour à la hauteur de ses efforts et de ses aspirations.

On ne peut se voir soi-même ! Il y avait en chacun de nous deux des points communs non apparents et des différences. Lui parler de moi, de mon histoire, des angoisses de la vie, comme l’écouter parler de lui, me permettait à chaque fois, malgré nos complexités respectives, de mieux me comprendre et de mieux le comprendre. Seul un cadre de confidentialité et la garantie d’une absence de jugement rend cela possible ! Le secret réside sûrement dans une confiance totale, celle justement qu’a pu créer notre amitié.

« Les écrits d’un ermite font toujours entendre aussi un peu de l’écho du désert, un peu du chuchotement et du coup d’œil inquiet propres à la solitude. » (Nietzsche, Le Gai Savoir.)

References

Electronic reference

Jacques Saliba, « Avec Pierre Bouvier, une rencontre qui s’ouvre sur une altérité complice », Condition humaine / Conditions politiques [Online], 3 | 2022, Online since 25 janvier 2022, connection on 07 juillet 2022. URL : http://revues.mshparisnord.fr/chcp/index.php?id=590

Author

Jacques Saliba

Jacques Saliba est maître de conférences en sociologie. Après avoir enseigné l’histoire, les théories et l’épistémologie de cette discipline à l’Université Paris X Nanterre, il intervient dans différents instituts, en France et à l’étranger. Il y aborde les problèmes du lien social et de ses ruptures, la famille et son évolution ainsi que les différentes formes de prise en charge thérapeutique dans les sociétés modernes. La question des inégalités sociales et les formes de discrimination à l’œuvre dans les cultures et la société moderne sont centrales dans ses préoccupations théoriques.

Jacques Saliba is an Associate Professor in sociology. After having taught his discipline’s history, theories and epistemology at the University of Paris X Nanterre, he has been holding lectures in various institutions, in France and abroad. He addresses the issues related to the social bonds and their disruptions, the family and its evolution, as well as the variegated forms of therapeutic care in modern societies. Social inequalities and the many types of discrimination at work in modern cultures and society are central to his theoretical concerns.