Antonio Gramsci pensait au marxisme comme à une « philosophie de la praxis », une pensée qui ne peut pas être séparée de l’activité pratique dans le monde. Cela signifiait, dans une perspective révolutionnaire, que la pensée ne pouvait que se réaliser dans l’action, en s’incarnant dans l’histoire ; mais cela signifiait aussi, d’un point de vue épistémologique, que la philosophie de la praxis pouvait faire elle-même l’objet de sa propre analyse, car elle représentait, elle aussi, une phase de l’histoire de la pensée, destinée à être dépassée par d’autres philosophies sollicitées par les transformations du monde actuel, voire par l’émergence des mondes de demain. Si l’on enlève la dimension strictement « politique » de l’intention révolutionnaire, certaines considérations faites par Gramsci à propos de la philosophie de la praxis pourraient s’adapter aussi à l’anthropologie, ne serait-ce que pour l’importance du rapport entre théorie et pratique, ou pensée et expérience, mais aussi pour l’historicité même des théories et des discours anthropologiques sur le monde et leur lien avec les transformations qui lui sont contemporaines : un rapport quelques fois organique avec l’esprit du temps, mais bien souvent un rapport décalé, l’anthropologie pouvant être une pensée inactuelle, un reflet critique du présent, ou une anticipation de futurs possibles, ou encore les trois à la fois. Pour cette raison, l’anthropologie elle aussi est inextricablement une forme de pensée et de pratique qui peut se penser par un détour réflexif dans son rapport avec son temps et avec l’histoire.
Une fois postulé, toute proportion gardée, ce possible terrain commun entre marxisme et anthropologie du point de vue épistémologique, on peut interroger à nouveaux frais l’articulation entre les deux. Les transformations actuelles du monde du point de vue technologique, politique et socioculturel, tout comme l’affirmation de nouvelles formes de production et de diffusion de discours concurrents de l’autorité ethnographique « classique », posent des défis majeurs à la « discipline », qui doit prouver la validité de vieilles approches, méthodes et théories ou en reconnaître la caducité, tout comme la capacité de les renouveler, voire d’en inventer des nouvelles. Ce rapport entre continuités et ruptures – thème essentiel d’ailleurs tant pour la réflexion anthropologique que pour la « philosophie de la praxis » – marque en effet l’histoire du rapport entre marxisme et anthropologie, si l’on pense, comme on propose de le faire dans ce dossier spécial, à l’essor de ce binôme dans le débat scientifique et intellectuel de la France des années 1960 et 1970, puis à sa disparition dans les décennies suivantes, et enfin au retour, parfois ressenti comme une urgence, d’une réarticulation des deux pour penser les transformations du monde contemporain.
Certes, aujourd’hui, l’anthropologie et le marxisme ne sont plus ce qu’ils étaient. La discipline a été refaçonnée par les débats autour de toute une série de « critiques » et « tournants » épistémologiques, souvent « autocritiques » (linguistique, féministe, postcolonial, décolonial, ontologique, etc.), ayant aussi des implications politiques et éthiques, qui ont demandé de renouveler, voire de transformer radicalement, façons de faire et de restituer le terrain, de produire et diffuser le récit ethnographique, de penser la théorie, jusqu’à revoir une fois de plus, mais dans des perspectives nouvelles, le rapport entre universel et particulier. Quant au marxisme, après des décennies d’effacement du débat scientifique, il est réapparu comme une théorie rappelant les effets inégalitaires et destructeurs du capitalisme et du néolibéralisme ; mais surtout, dans un lien varié avec l’anthropologie, il est réapparu dans des formes bien plus plurielles, perméables aux – quoique pas toujours convergentes avec les – questions féministes (Collectif Période, 2017) ou écologiques (Saito, 2017), ou aux sensibilités plus libertaires. Cela est allé de pair avec la marche du monde : du mouvement altermondialiste des années 2000, qui a affirmé les « Suds » comme acteurs de la transformation du global bien loin d’une vision d’une altérité-objet d’étude, en passant par les mouvements des places des années 2010, qui a donné l’espoir pour une « raison populiste » progressiste, jusqu’à la conjoncture de ce premier quinquennat des années 2020, marqué par l’essor de la question de l’anthropocène, s’ouvrant d’ailleurs sur un horizon d’incertitude, celui qui sera, certainement, dessiné par l’hégémonie technopolitique.
Cependant, pour pouvoir penser les transformations du présent à travers l’articulation entre anthropologie et marxisme, il s’avère indispensable, si ce n’est d’en retracer une généalogie, du moins de l’aborder dans une perspective diachronique qui permette d’identifier continuités et ruptures à travers les différentes phases historiques, en les mettant en relation avec le rythme des transformations du monde. Pour s’engager dans ce type d’exercice, on se rend vite compte qu’un moment clé de cette histoire a été celui des tentatives des années 1960 et 1970 d’articuler le marxisme dans et avec l’anthropologie française ; mais l’on se rend compte aussi que ce même moment, bien que présenté parfois comme l’époque d’or soit du marxisme anthropologique soit de l’anthropologie marxiste, n’a pas fait l’objet d’une histoire. Sans parler de patrimonialisation, on entend ici la sédimentation systématique de débats, de contrastes, d’intentions, de productions, de détours théoriques, de rencontres intellectuelles, sans pour autant en faire une prétendue « anthropologie marxiste française », une entité close et reconnaissable comme un courant ou une école, ce qui n’a jamais été le cas : on n’a qu’une masse plurielle de textes et de propos des auteur·rices pour montrer leurs convergences et leurs affinités, mais aussi et surtout leurs divergences et leurs perspectives différentes, leur terrain commun n’étant que celui d’un débat qui a marqué une époque.
Pourtant, les générations arrivées à l’anthropologie à partir du nouveau millénaire n’ont eu devant elles que cette pluralité de sources à lire presque déjà comme des classiques d’un autre temps ; rien d’un détour réflexif collectif ou d’une trace historiographique globale qui aurait pu en assurer une forme raisonnée de transmission et en montrer certaines dimensions encore contemporaines pour nos débats actuels. C’est bien cela qui a été demandé par ces nouvelles générations d’anthropologues, mais aussi par les toutes dernières générations d’étudiant·es qui se rapprochent de la discipline en y cherchant un regard critique sur la société de notre temps. Regarder dans cette direction-là, cette histoire, semble à toutes et à tous pertinent.
C’est à partir de ce constat que nous, les responsables du dossier – tou·tes trois étant des anthropologues d’origine étrangère s’étant enraciné·es professionnellement en France –, avons voulu aborder la question directement. Mieux, de face. En 2015, deux d’entre nous (Ciavolella et Rebucini) venions de finaliser un parcours de réflexion, développé dans un séminaire de deux ans à l’EHESS1, autour des relations entre l’anthropologie politique et la pensée de Gramsci, figure du marxisme qui avait pourtant « survécu » aux années 1980 et 1990, devenant l’un des inspirateurs de l’anthropologie politique (Ciavolella, 2020), mais aussi des cultural, postcolonial et gender studies, au niveau international (Rebucini, 2015) : avec des collègues plus expérimentés, comme Marc Abélès, Jean-Loup Amselle, Jean Copans, Jean-Pierre Dozon ou Marcello Massenzio, mais aussi avec des spécialistes de la pensée gramscienne, nous interrogions l’absence, à quelques exceptions près, des théories de Gramsci dans le débat anthropologique en France, tout comme ses usages, et parfois ses mésusages, dans les débats internationaux. En parallèle, nous (Ciavolella et Sanders) effectuions des recherches sur l’histoire de l’anthropologie africaniste française, l’Afrique ayant été le terrain de rencontre principal entre anthropologie et marxisme (Sanders, 2023). Du développement de ces réflexions est né le séminaire « Anthropologie, marxisme, et politique : passé et présent », organisé à l’EHESS par l’ancien IIAC (aujourd’hui devenu le Laboratoire d’anthropologie politique) pour interroger directement les rapports entre anthropologie et marxisme, ainsi que la place occupée par la question du politique dans ces rapports. Il est revenu sur les origines et l’évolution de l’influence des théories marxistes dans l’anthropologie française dans les années 1960 et 1970, en dialogue direct avec les protagonistes et les ouvrages marquants de cette tradition2. Le choix avait été celui de solliciter des témoignages expérientiels et intellectuels directs de la part de protagonistes ou de témoins jeunes ou moins jeunes de l’époque ; puis de penser cela dans le rapport avec le présent.
Ce dossier constitue une sorte de prolongement de la réflexion collective du séminaire pour passer au témoignage écrit, ce qui préserve la nature plurielle des expériences et des tentatives individuelles d’articuler anthropologie et marxisme à l’époque, tout comme le souci de transmettre cette histoire et d’élucider les débats sur les transformations contemporaines à l’aune de ces expériences passées de construction d’une pensée critique. Pour cette même raison, dans ce dossier, dont la taille est nécessairement limitée, la place a été donnée à des contributions qui, encore en 2025, nous permettent de remonter, dans la mesure du possible, jusqu’aux premières phases de cette rencontre en France, avec l’intention de focaliser davantage, dans le futur, la réflexion sur les autres moments et étapes.
L’héritage de l’anthropologie marxiste : critique et renouveau
Au début des années 1970, au sommet de son influence, l’anthropologie marxiste française semblait destinée à devenir une force durable dans les sciences sociales. Pour attester la puissance de cette nouvelle discipline, un projet de revue a été lancé. Pour ce faire, une soixantaine d’anthropologues marxistes se sont réuni·es dans le sous-sol d’un restaurant parisien vers Bastille. La réunion s’ouvrait sur un débat sur le choix d’un titre qui illustre les divisions internes qui allaient finalement freiner cet élan collectif et aussi affaiblir l’héritage de ce courant de pensée. Maurice Godelier a suggéré Une revue d’anthropologie marxiste (en écho à l’Homme. Revue française d’anthropologie de Claude Lévi-Strauss), tandis que Claude Meillassoux a proposé Misères de l’anthropologie (en écho à Misère de la philosophie de Karl Marx). Ce désaccord montre le clivage profond dans les sources de légitimité pour les différents membres de ce courant. Un accord n’a jamais été trouvé, et la revue n’a jamais vu le jour3. Une décennie plus tard, au tournant des années 1980, l’anthropologie marxiste française avait déjà largement disparu, victime de tensions théoriques, de bouleversements intellectuels et d’un déclin de l’intérêt pour le marxisme en tant que cadre analytique universel.
L’anthropologie marxiste était un outil puissant pour analyser les sociétés, en abordant des questions fondamentales sur le pouvoir, la production et le changement social. Apparue à une époque de bouleversements politiques et de renouveau intellectuel, elle s’est positionnée à la fois comme une critique des cadres anthropologiques existants et comme un outil permettant de les renouveler, non sans recevoir de critiques de l’intérieur de l’anthropologie, comme dans le cas de l’anthropologie « anarchiste » de Pierre Clastres (1978). Malgré sa popularité dans les années 1960 et 1970, le courant a pratiquement disparu au début des années 1980. Bien qu’il ait été de courte durée, il a fait des vagues dans le monde des sciences sociales. Ce numéro spécial de Condition humaine / Conditions politiques revisite l’héritage de l’anthropologie marxiste, en rassemblant diverses contributions qui reflètent son évolution historique, s’engagent dans sa critique et tracent de nouvelles directions pour sa pertinence dans le monde d’aujourd’hui.
Revenir sur cette histoire ne relève pas uniquement d’un travail de valorisation d’un héritage intellectuel à compléter. Cela répond surtout aux interrogations que suscitent aujourd’hui, dans les sciences sociales, les débats sur les sociétés contemporaines et sur les formes renouvelées de la théorie critique, à la lumière du regain d’intérêt pour les approches marxistes et postmarxistes dans l’anthropologie internationale (Barbe, 2014 ; Neveling et Steur, 2018). À cet égard, ce dossier entend répondre à plusieurs attentes. D’une part, il s’inscrit dans le mouvement de réactivation du questionnement marxiste, après plusieurs décennies de relatif essoufflement. D’autre part, il s’agit de revisiter une période où l’attention s’était plutôt déplacée vers les dimensions culturelles et linguistiques des rapports sociaux, dans le sillage des théories postmodernes et postcoloniales qui se sont souvent pensées comme postmarxistes. Le retour actuel de la théorie marxiste dans le débat intellectuel invite dès lors à rouvrir la discussion sur les réflexions antérieures, afin d’en mesurer la portée et les possibles prolongements.
L’histoire de l’anthropologie marxiste en France
Le rencontre entre l’anthropologie française et le marxisme s’est faite dans les années 1960, une période marquée par des bouleversements politiques, un dynamisme intellectuel et des transformations liées à la fin de l’empire français. Cette époque était également empreinte d’optimisme et d’espoir. Après la Seconde Guerre mondiale, le Parti communiste français (PCF) exerçait une influence politique et culturelle significative, créant un climat intellectuel propice à l’essor du marxisme. Cependant, la guerre d’Algérie (1954-1962) a profondément divisé la gauche française, de nombreux·ses jeunes intellectuel·les se désillusionnant face aux positions du PCF sur la décolonisation. Parallèlement, les mouvements d’indépendance en Afrique et les luttes anti-impérialistes ont capté l’imagination des chercheur·es français·es. Cette période, mêlant euphorie et tensions, a jeté les bases de la rencontre entre l’anthropologie et le marxisme en France, qui visait à conjuguer rigueur académique et engagement politique.
L’émergence de l’anthropologie marxiste française repose sur trois éléments clés : la révolution structuraliste lancée par Lévi-Strauss, l’influence de Louis Althusser à l’École normale supérieure (ENS) et l’essor des nouvelles « études africaines » sous l’impulsion de Georges Balandier. Bien que non marxiste lui-même, Balandier a rejeté les cadres coloniaux dans l’analyse des sociétés africaines, il a mis l’accent sur les dynamiques coloniales et les systèmes précapitalistes comme parties intégrantes de l’histoire globale. Il offrait à ses étudiant·es la possibilité de marier leurs ambitions scientifiques avec leurs engagements idéologiques, ce qui a inspiré une jeune génération de chercheur·es, notamment Emmanuel Terray, Jean Copans, Claude Meillassoux et Pierre-Philippe Rey.
L’anthropologie marxiste française, profondément liée aux études africaines, visait à inventorier et à analyser les modes de production dans les sociétés africaines, notamment en Côte d’Ivoire et à Brazzaville. Les chercheur·es mobilisaient des outils marxistes, tels que les concepts de lutte des classes et de contradictions, pour étudier les systèmes précapitalistes et leur transformation sous le colonialisme et le capitalisme. Cette approche combinait les méthodologies structuralistes avec le matérialisme marxiste, offrant de nouvelles perspectives pour critiquer la domination coloniale et comprendre les changements socio-économiques induits par l’impérialisme. Par exemple, Rey a examiné les systèmes de parenté comme des mécanismes d’exploitation, tandis que Meillassoux et Terray ont exploré les systèmes lignagers et les dynamiques de classe. Cependant, malgré leurs objectifs communs, le domaine était marqué par des divisions internes – sur l’orthodoxie marxiste, les interprétations de Marx et l’articulation entre théorie et pratique politique.
Vers la fin des années 1970, le marxisme en anthropologie française a commencé à décliner, alors que les tendances intellectuelles évoluaient et que les critiques du marxisme s’intensifiaient, notamment après la publication de L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne en 1974. Pourtant, ses contributions aux sciences sociales restent significatives. L’anthropologie marxiste française a permis des études critiques sur le colonialisme, les inégalités mondiales et les changements historiques, soulignant l’importance de lier théorie et action politique. En intégrant des méthodes structuralistes à l’analyse marxiste, elle a offert un modèle de recherche interdisciplinaire, particulièrement dans l’étude des sociétés africaines. Bien que sa prééminence ait diminué, l’anthropologie marxiste française continue d’offrir des outils précieux pour comprendre les intersections du pouvoir, de la production et de l’idéologie, contribuant à une meilleure appréhension des transformations sociales globales contemporaines.
Une lecture plurielle de l’anthropologie marxiste
L’anthropologie marxiste est définie par sa variété de perspectives et analyses. Les contributions de ce numéro spécial explorent l’anthropologie marxiste sous divers angles, chacune mettant en lumière son évolution et sa pertinence contemporaine.
Dans son essai, Emmanuel Terray réfléchit sur l’anthropologie marxiste française à travers son itinéraire personnel. Il met en avant ses tentatives de réconcilier le matérialisme marxiste avec l’analyse anthropologique des sociétés « primitives », en utilisant des concepts comme les modes de production et les contradictions pour explorer les dynamiques des systèmes coloniaux et précoloniaux. Influencé à la fois par la théorie marxiste et le structuralisme, Terray a cherché à intégrer ces cadres tout en critiquant le structuralisme pour son manque de prise en compte de la production et du pouvoir4. Il souligne l’importance des outils marxistes pour comprendre le changement social, tout en critiquant la nature fragmentée de l’anthropologie marxiste et son application parfois insuffisante, qui ont limité son influence. Malgré le déclin du domaine, Terray reste optimiste quant à la pertinence durable des outils analytiques de l’anthropologie marxiste pour les recherches futures. Emmanuel Terray figure dans ce numéro par la (re)publication d’une conférence qu’il a donnée en 2007. On retiendra pourtant en nous, de son intervention de 2015 au séminaire que nous avions organisé à l’EHESS et où il avait repris de nombreux points développés dans cet article, sa capacité à distinguer son rôle d’anthropologue et celui de militant5, tout en faisant converger les deux dans une même expérience de vie sociale et intellectuelle, ainsi qu’une piste de débat ouverte, et malheureusement pas développée à cause du manque de temps et d’occasions, autour du contraste apparent entre une perspective théorique structuraliste, influencée notamment par Althusser, et une pratique d’enquête anthropologique orientée surtout vers l’histoire des sociétés africaines6.
Catherine Quiminal examine l’intersection entre le marxisme et l’anthropologie, en se concentrant sur l’influence des cadres marxistes dans l’étude des sociétés africaines durant les années 1960 et 1970. Elle met en lumière les approches innovantes de l’époque pour analyser le pouvoir, la production et la domination coloniale, et montre comment ces cadres ont façonné ses recherches sur la migration des Soninkés entre la France et le Mali. Quiminal explore les changements dans les hiérarchies de genre et de génération induits par la migration, révélant l’importance de l’action locale dans les transformations sociales. Bien qu’elle note le déclin de l’anthropologie marxiste dans les années 1980, elle insiste sur ses contributions à la déconstruction des héritages coloniaux et à la compréhension des intersections entre idéologie, économie et politique, plaidant pour une revisite critique de ses outils en anthropologie contemporaine.
L’article de Jean Copans propose un aperçu historique critique de l’anthropologie marxiste française, retraçant son émergence et son évolution dans le contexte intellectuel et politique des années 1950 à 19807. Des figures pionnières comme Meillassoux, Godelier, Rey et Terray ont cherché à appliquer les concepts marxistes, en particulier ceux de l’anthropologie économique, aux sociétés non européennes, ce qui a conduit à des cadres novateurs tels que les modes de production et leur articulation. Tout en reconnaissant les contributions intellectuelles du domaine, notamment sa critique du colonialisme et son focus sur les modes de production, Copans critique aussi ses limites, notamment ses divisions internes et son déclin face à la domination d’autres paradigmes, comme le structuralisme. Il appelle à une réévaluation de cet héritage pour aborder les défis globaux contemporains.
Pierre-Philippe Rey réexamine l’héritage de l’anthropologie marxiste française en critiquant ses biais urbains et industriels ainsi que ses tendances idéalistes, notamment sa dépendance au prolétariat comme force révolutionnaire centrale. S’inspirant de la dialectique « positive » de Hegel, il met en avant l’émergence naturelle de nouveaux systèmes et souligne le rôle historique des communautés rurales, reconsidérant des mouvements comme la Révolution française sous un prisme agraire plutôt que prolétarien. Rey retrace également l’influence du rationalisme islamique sur la pensée révolutionnaire européenne et plaide pour une approche matérialiste intégrant des critiques de l’eurocentrisme et de la modernité industrielle. Son travail illustre comment les anthropologues marxistes français·es ont utilisé des outils disciplinaires et la théorie marxiste pour inclure des perspectives non occidentales, élargissant ainsi la portée des luttes de libération pour inclure les classes, la ruralité et les contextes globaux.
Héritages et horizons contemporains
Aujourd’hui, la pertinence de l’anthropologie marxiste française réside dans sa capacité à proposer un regard critique sur les dynamiques de pouvoir, de production et d’inégalité dans les contextes globaux contemporains. Elle éclaire les formes persistantes et évolutives d’inégalités, en s’appuyant sur l’analyse des modes de production, des systèmes économiques et de l’exploitation des classes, notamment dans les contextes post et néocoloniaux. En intégrant les influences du structuralisme et du matérialisme marxiste, elle propose des cadres conceptuels pour étudier les luttes sociales et les mouvements de base, soulignant ainsi le lien entre structure et action. Par ailleurs, ses critiques du colonialisme résonnent avec les efforts actuels pour déconstruire les récits eurocentriques et encouragent des perspectives décoloniales dans les sciences sociales. L’engagement de cette tradition avec les critiques féministes, structuralistes et historiques a ouvert la voie à des approches pluridisciplinaires adaptées aux défis complexes, tels que le changement climatique, les migrations et la gouvernance numérique. En mettant l’accent sur les questions de travail, de précarité et de domination, elle reste un outil indispensable pour analyser les marchés précaires, les chaînes d’approvisionnement mondiales et la marchandisation de la vie humaine dans le cadre du capitalisme tardif. L’anthropologie marxiste française, par son souci constant d’interroger les conditions matérielles de l’existence, les dynamiques de pouvoir et les processus historiques, continue d’inspirer des approches critiques capables de relever les défis globaux tout en renouvelant notre compréhension des transformations politiques et sociales actuelles.
Dans le prolongement de cette tradition critique, l’anthropologie politique contemporaine – telle qu’elle est aujourd’hui défendue notamment par des revues comme Focaal8, Allegra-Lab9 ou encore Condition humaine / Conditions politiques – cherche à repenser les liens entre matérialité, subjectivation et historicité à partir d’une attention renouvelée aux conditions concrètes de la vie humaine. Cette approche réaffirme la nécessité d’une anthropologie politique située, attentive aux rapports de pouvoir et aux formes d’infrapolitique qui traversent les mondes sociaux. Reprendre la tradition française d’anthropologie marxiste aujourd’hui signifie également refuser la séparation entre analyse empirique et réflexion normative, cette approche interroge les manières dont les individus et les collectifs composent avec les régimes de domination, les dispositifs économiques et les héritages coloniaux. Elle invite ainsi à concevoir l’anthropologie comme un espace de pensée critique, capable de rendre compte des tensions entre l’humain et le politique, entre la reproduction des ordres sociaux et la possibilité toujours ouverte de leur transformation.
