Les livres sur la mort et sur le deuil sont nombreux, ils sont l’un des ressorts du monde de l’édition, ils peuplent (voire encombrent) les rayons des librairies. Témoignage après la disparition d’un proche, écriture exorciste d’une douleur qu’il faut confier à la page, processus de cicatrisation face à l’absence, texte coaching pour dépasser la perte, compte rendu d’expérience de la catastrophe : on peut lire de tout dans ce domaine, le meilleur comme le pire - un pire qu’il est souvent difficile de rejeter complètement tant la nécessité d’écrire est écrasante et dépasse la qualité de la forme et du contenu. L’anthropologie et la psychologie ont consacré de nombreuses études à ce phénomène qui consiste à dire, à écrire la mort de l’autre et ce qu’elle déclenche de sentiments, d’affects et d’attitudes, un phénomène qu’il faut toujours contextualiser pour mesurer ce que ce geste d’écriture et cette action de témoignage supposent d’engagement, d’empêchement, de risque. Écrire dans le deuil d’une mort attendue, à la recherche de la sérénité ne relève pas complètement du même fait graphique qu’écrire dans l’urgence et la menace de la disparition pour dénoncer une destruction imposée par la force. Dans la diversité de ces circonstances d’écriture, il convient cependant d’identifier des constances anthropologiques, psychologiques ou politiques relevant précisément d’un rendre compte imposé par l’absence et le silence de la mort.
Éric Gagnon fait cela dans Horizons de l’être : il « rend compte » de ce que la disparition de son épouse produit autour de lui, très immédiatement, dans son espace de vie et dans sa relation aux autres. Il faut le dire tout de suite : avec ces « méditations sur la mort, le silence, le désir », on est du côté du meilleur de ce genre littéraire, même s’il est difficile de définir le pourquoi de cette qualité qui frappe le visage du lecteur jusqu’aux larmes. Ce sont peut-être la taille réduite de l’ouvrage (à peine 100 pages), la brièveté des chapitres (une page, tout au plus), l’honnêteté de l’écriture qui font que l’on évite toute forme de voyeurisme, que l’on s’épargne la prétention de qui a souffert en expert la disparition d’un proche, que l’on ne se retient d’être pris entre l’épée d’une intimité impossible à ressentir et l’enclume d’une douleur qu’il faudrait absolument partager. Éric Gagnon livre dans ces pages des impressions épurées, des réflexions simples, des pensées libres nées de la puissance d’une absence, celle de sa femme, décédée en janvier 2022, en décrivant un quotidien qui le renvoie systématiquement à celui que le couple partageait avec amour et respect. Éric Gagnon ne découpe pas son deuil en chapitres mais livre beaucoup plus humblement ce qu’il ressent sous forme de fragments ; quelques lignes jetées avec émotion à la suite d’un événement anecdotique dans ce nouveau quotidien : la manifestation d’un souvenir, l’écoute d’un morceau de musique, la manipulation d’un objet, la rencontre avec un proche, la fréquentation d’un lieu. L’auteur parle de lui, de son travail, de son chagrin, de la solitude, de sa reconstruction (ou non), de l’absence, de l’avenir ; il parle de sa femme, de leur complicité, de leur tendresse, de son caractère, de ses habitudes. Ces fragments portent un titre : « carnets », « pudeur », « la texture du silence », « réserve d’avenir », « déranger ». Le beau travail éditorial de la maison Liber à Montréal a fait le choix d’imprimer ces énoncés à l’emplacement du titre courant, ce qui conduit à les oublier ou presque et à faire une lecture suivie des Horizons de l’être, en une seule fois, en utilisant le blanc en bas des pages de chaque fragment comme une respiration ; mieux encore, comme un silence.
« À la mort d’Andrée, la femme que j’aimais, un grand silence s’est fait ». L’avant-propos qui ouvre le recueil et qui en explique la genèse commence sur ces mots et fait du silence l’élément central du livre : c’est parce que le silence devient sensible, parce que l’arrêt des conversations le met au premier plan, qu’Éric Gagnon « reconnaît la mort » et ressent dans sa chair l’absence de son épouse. Ils ne parlent plus, il s’entend parler et lui parler, et fixe par écrit ce qui s’impose dans le deuil. L’auteur décrit par bribes ce qu’est le silence et l’on ne peut qu’être impressionné par la justesse de ces évocations : « l’envers du monde social », qui « n’est pas sans voix », qui « rend les voix plus sensibles dans leur précarité » ; le silence qui « enveloppe » ou « cerne » les choses ; le silence est ce qui « fait la valeur du précaire », ce qui « rend les voix plus graves » ; le silence est « l’ombre », « l’arrière-plan », « la profondeur ». Plus que l’absence de la personne disparue, c’est le silence provoqué, ou plutôt exacerbé, par la mort qui rend cette absente évidente, présente, pressante. On trouve dans ce qu’Éric Gagnon décrit de sa vie sans l’autre bien des définitions décalées de ce qu’il faut entendre par « silence » dans le monde contemporain. Sans pathos, ses notes et ses pensées évoquent ce que l’on a d’intuitions partagées du silence sans pouvoir les saisir complètement. Travail d’archéologie des affects, observation de l’impossible et acceptation du drame, c’est tout cela qui permet à l’auteur de dire ce qu’est le silence, et c’est en cela que le partage éditorial de ses « méditations » est important pour quiconque s’intéresse à cette notion si difficile à appréhender en dehors d’une expérience directe et incarnée.
Éric Gagnon est sociologue et enseigne à l’Université Laval à Québec ; il travaille sur le monde de la santé et sur le vieillissement de la population, et on peut imaginer que ses terrains l’ont confronté à la question du silence de la même façon que le monde de l’adolescence l’avait fait pour David le Breton et celui de la mafia pour Deborah Puccio-Den. L’auteur ne fait pourtant pas de son deuil le sujet d’une enquête sociologique, il ne devient pas le sujet d’une analyse quant aux effets de l’absence - et c’est le grand mérite de ce livre. C’est en homme meurtri, dans la tristesse de nouvelles solitudes, qu’il s’exprime et qu’il partage de très belles réflexions sur ce silence qui l’entoure soudain. On s’y retrouve donc complètement, moins par compassion ou empathie que dans la complicité bienveillante suscité par l’universalité du destin humain, fragile, caduque, fini. Éric Gagnon a le courage et le talent de mettre des mots sur le silence de la mort, de le rendre pensable. Bien plus, il donne envie de le tenir et de l’observer en ce qu’il est une « manière d’habiter le monde ». Dans ces petits tableaux, fragiles eux aussi, bouts de rien, on devient pleurant autour du tombeau, et on fait silence pour accompagner l’auteur autant que son livre devra accompagner nos deuils, passés, présents et futurs.
