La chute du régime de Bachar al-Assad, survenue soudainement le 8 décembre 2024, a entraîné une ouverture inédite des lieux de détention et des prisons syriennes. Ces espaces, longtemps demeurés scellés par le silence et l’opacité d’un pouvoir autoritaire, n’étaient jusqu’alors accessibles qu’au travers des récits fragmentaires livrés par les survivants. Leur parole, témoignages et même leur silence dicible viennent en tracer les contours et donner à l’imagination la matière pour y pénétrer.
C’est dans ce cadre que s’inscrit le dernier ouvrage de Garance Le Caisne, Oublie ton nom. Mazen al-Hamada, mémoires d’un disparu, paru aux éditions Stock en 2022, deux ans avant la chute du régime d’Assad. Sans en avoir l’ambition directe et première, il constitue une ouverture sur l’univers concentrationnaire syrien, ainsi que sur le vécu de ceux et celles qui en ont souffert, par le biais de l’histoire de Mazen al-Hamada. Dans ses pages rédigées à la première personne, Garance Le Caisne livre le témoignage nu de Mazen al-Hamada, un opposant syrien arrêté, disparu, torturé, réapparu puis de nouveau disparu dans le Goulag de Bachar al-Assad. Mazen, alors technicien d’une société pétrolière dans le nord-est de la Syrie, a pris part à la révolution de 2011 et en a subi lourdement les conséquences comme beaucoup de Syriens et de Syriennes.
Les premières traces de ce recueil remontent à l’année 2017. C’est à cette époque que Garance Le Caisne, accompagnée d’Aïcha Arnaout - poétesse syrienne ayant pris en charge la traduction du témoignage de l’arabe vers le français -, entame un long travail d’écoute et de retranscription des paroles de Mazen. Ce processus a donné naissance à un texte profondément habité, composé des mots d’un être déchiré, meurtri et marqué pour toujours par l’expérience concentrationnaire syrienne. Par ces pages, l’auteure ne cherche pas à explorer en profondeur la vie de Mazen, il n’en est pas question, précise-t-elle. L’enjeu est ailleurs. En s’inscrivant dans un corpus plus large de la littérature concentrationnaire, ce livre se veut une forme de recueil oral consigné dans l’écrit, une œuvre de transmission, en « accueillant la voix [de Mazen], ses paroles, ses rires, ses chuchotements ».
La journaliste Garance Le Caisne est également l’auteure de l’ouvrage Opération César. Au cœur de la machine de mort syrienne, un livre-enquête qui retrace le périple du « César », un ancien photographe de médecine légale, ayant travaillé pour la police militaire syrienne avant le début de la révolution. À partir de 2011, César a été contraint, dans un geste bureaucratique, de photographier et d’archiver les clichés des corps de détenus morts sous la torture ou en raison de conditions inhumaines de détention. En 2014, il réussit à faire défection et parvient à faire sortir clandestinement de Syrie plus de 50 000 photos stockées sur des disques durs et des clés USB, dont 28 707 clichés représentant 6 786 détenus morts1. Le livre dévoile ainsi les rouages d’une machine de mise à mort routinière, opérant selon une logique sérielle, où les corps sont numérotés, marqués, photographiés, puis enterrés sans identification. Des corps amaigris et des visages creusés méconnaissables, telles sont les photos de César.
Les silhouettes de Najah Albukai, un graveur et dessinateur syrien, qu’on retrouve sur l’illustration de couverture du livre « Ancien Cage 227 », en offrent un aperçu et expriment le rapport du corps meurtri au monde environnant. Des corps humains nus, allongés et collés les uns aux autres comme s’ils fusionnaient pour ne former qu’une seule entité, donnant à voir une représentation de l’infini, en nombre comme en souffrance. Najah Albukai puise son inspiration dans sa propre histoire. Il a été lui-même arrêté à deux reprises et emprisonné dans le centre des renseignements militaires, branche 227, en 2012 et 2014. À travers son œuvre artistique fondée sur une expérience carcérale, à la fois individuelle et partagée, il participe à l’expression d’une violence extrême dont la narration ne constitue pas la tâche la plus aisée.
Sept ans après la parution du livre Opération César, Garance Le Caisne donne à ces chiffres – et notamment au numéro 1 858 attribué à Mazen par les services de renseignements de l’armée de l’air à Damas - un visage et un récit, le plus intime qui soit : celui d’un homme, un révolutionnaire, un témoin à une époque où mettre en statistiques les crimes commis par Bachar al-Assad permettait d’en montrer l’ampleur. Les chiffres tombent chaque jour : un disparu, deux disparus, mille, 177 000 environ selon les dernières estimations du Réseau Syrien pour les Droits de l’Homme, réévaluées à la hausse après la chute du régime. Ces chiffres ne peuvent être confirmés en raison de la spécificité du crime de disparition forcée, caractérisé par la clandestinité des opérations et la suppression de leurs traces, rendant difficile sa documentation. Y en a-t-il donc davantage ? Ou moins ? Est-ce réellement ce qui importe ? Derrière ces chiffres se cache le risque grandissant d’oublier effectivement les noms, comme l’ambitionnent les auteurs de ces crimes, à l’image de l’ordre adressé à Mazen : « Oublie ton nom, tu es le numéro 1 858 ». C’est précisément en cela que réside la portée de l’œuvre de Garance Le Caisne. Elle rappelle l’existence des noms et des visages en plongeant le lecteur dans une histoire singulière, celle de Mazen, et à travers lui, celles de tous les détenus, « les oubliés ». Un acte de résistance contre l’oubli, tel est son récit, transmis avec ses mots, ses rires, ses larmes, sa chair et sa gestuelle.
Réparti en quarante fragments, et pourtant débutant avec des dates précises sur ses arrestations successives entre 2011 et 2020, le témoignage de Mazen est marqué par des sauts chronologiques, des allers-retours dans sa mémoire entre les souvenirs doux de son enfance et l’âge adulte marqué par la révolution et la répression. La narration de ses périodes d’incarcération, et de la violence extrême qu’il a subie, s’accompagne de l’évocation, comme un refuge, des moments tendres de son enfance et des souvenirs paisibles de l’Euphrate où Mazen passait ses soirées avec sa famille et ses amis dans sa ville natale de Deir Ezzor.
À ces fluctuations temporelles s’ajoutent donc celles liées aux lieux. Mazen se perd dans ses souvenirs dans les centres de détention où il a vécu les pires sévices, tout en voyageant dans le même temps dans ses espaces les plus chaleureux et les plus intimes - sa maison et ses lieux de mémoire à Deir Ezzor. Le caractère fragmentaire de son récit est indéniable ; il en est lui-même conscient et le rappelle à plusieurs reprises : « Ils ont détruit notre mémoire ». Pourtant, cette mémoire demeure riche de détails, constituant un puzzle dont chaque pièce est indispensable à la compréhension d’un ensemble plus vaste. Une fois réunis, ces fragments rendent compte d’une violence inouïe, à la fois physique et symbolique, individuelle et collective, qui s’immisce dans une vie quotidienne, et qui déborde bien au-delà des frontières du camp.
En s’appuyant sur un témoignage individuel profondément ancré dans l’expérience vécue, le livre brosse le portrait complet d’une machine meurtrière, dont les fondements ont été posés en Syrie dès l’arrivée au pouvoir de Hafez al-Assad en 1971. Cet appareil répressif s’est ensuite développé et intensifié sous le règne de son fils, Bachar al-Assad, notamment à partir de 2011 avec le début de la révolution syrienne. Au cœur de ce dispositif se trouve la pratique de la disparition forcée qui fut un outil majeur employé par le régime afin d’étouffer le soulèvement déclenché en mars, dans le sillage du Printemps arabe. L’objectif est d’anéantir symboliquement et physiquement toute opposition ou contestation émergente et de détruire les réseaux sociaux et politiques existants. Le récit seul de Mazen permet de rendre compte de toute une série de pratiques violentes et systématiques qu’agrège la disparition forcée : arrestations arbitraires, actes de torture, violences sexuelles, exécutions extrajudiciaires, mise en place de réseaux d’escroquerie exploitant la détresse des familles de disparus, et l’implication d’un système judiciaire chargé de conférer l’apparence d’une pseudo-légalité à ces agissements.
La disparition forcée, dont Mazen fut lui-même victime, se caractérise par la nature clandestine des opérations et la rétention systématique d’informations sur le sort et les lieux de détention des disparus. Un détenu peut à tout moment devenir un disparu de force lorsqu’il est déplacé d’un centre de détention à un autre sans que ses proches n’en soient informés. La prolifération des structures et des corps policiers et militaires facilite cette opération du faire disparaitre. Dans le cas où la mort de certains détenus survient, c’est l’occultation des corps qui vient prolonger la disparition. Au-delà de ces pratiques, l’ouvrage permet également de réfléchir à (et de rendre compte de) l’impact de la disparition forcée, qui excède les murs de la cellule pour atteindre le tissu social dans son ensemble. Les familles des disparus, tout comme leurs amis, vivent dans un attente interminable doublée de doute et d’incertitude permanent tout en gardant l’espoir de les retrouver en vie. Elles en sont la cible même car la disparition forcée vise avant tout à déstructurer le tissu social et politique des disparus. Le silence imposé par la peur, peur d’aggraver le sort du disparu, ou crainte de représailles, isole les familles et empêche l’émergence de toute forme de solidarité collective. Et pourtant, pour tenir, il fallait s’abstraire de la notion même de temporalité extérieure à la cellule. Une leçon que les frères de Mazen, eux-mêmes anciens prisonniers politiques avant la révolution, n’ont cessé de lui répéter avant qu’il ne soit enlevé. La boucle est bouclée : le monde extérieur gravite autour de celui de la cellule, tandis que le détenu ne cesse de penser à ceux qui l’attendent à l’extérieur.
Au sein même des prisons et des centres de détention, les geôliers entretiennent des tensions entre les détenus en déléguant à certains des missions spécifiques, comme le statut de « shoukra » dont le rôle consiste à surveiller les autres prisonniers et veiller à ce que les ordres des geôliers soient respectés. Mazen l’a également été, à son insu. Il décrit avec émotion le moment où il a été contraint de porter les corps de détenus morts sous la torture, conscient que la mort est un destin possible pour tous à l’intérieur de la prison. Certaines personnes, à l’intérieur des cellules, deviennent également les complices des geôliers en dénonçant leurs camarades, certainement en échange de quelques privilèges. Là encore, l’objectif est de briser des solidarités susceptibles d’émerger, ainsi que toute tentative de mutualisation des forces entre les détenus. Bien que partageant les mêmes conditions de vie et les mêmes cellules, des affects, tels que la terreur et la peur, se propagent entre détenus. La cellule devient la petite Syrie, un pays où « les murs ont des oreilles », où chaque citoyen vit sous la menace constante d’une surveillance omniprésente, qu’elle vienne directement de l’État et ses agents, de ses voisins, de ses collègues, voire de sa propre famille.
Tout au long de l’ouvrage, la parole de Mazen dialogue avec celle des survivants des enfers concentrationnaires du XXe siècle, les camps de concentration nazis et le Goulag soviétique. Charlotte Delbo, Varlam Chalamov, Julius Margolin, Jorge Semprun et Primo Lévi ont tous été victimes, et ont témoigné de leur destruction physique et morale. Si leurs voix rendent Mazen moins seul dans sa douleur, puisqu’elles lui offrent une solidarité au-delà du temps, elles invitent notamment à réfléchir à la question du témoignage des victimes de violences extrêmes, et à sa place dans nos sociétés. Quelle en est la portée ? Quelle réception peut-il espérer ? Garance Le Caisne ne cache pas ses intentions. Par le biais de ce recueil de témoignage, elle espère « border » Mazen « d’un voile léger », pour, lui dit-elle : « te refermer, te réunir, que tu sois UN à nouveau ». Elle lui confère une vertu thérapeutique.
Ce témoignage n’est pas le premier que Mazen livre, il a dû raconter son histoire à maintes reprises devant des interlocuteurs variés (journalistes, juristes, professionnels de la santé, etc.). Paradoxalement, il ne cesse de rappeler à Garance Le Caisne qu’elle sait déjà, que tout le monde sait, en lui répétant sur un ton affirmatif : « tu sais ». La guerre menée contre le peuple syrien est l’une des plus documentées et filmées de notre époque. Tout semble connu, tout est censé être su, et pourtant, rien ne change. Alors, pourquoi continuer à témoigner, si tout le monde sait déjà ?
Le témoignage de Mazen s’inscrit dans un contexte de désespoir où le monde regarde le massacre du « corps syrien » sans réagir, ou sans avoir un énorme impact lorsqu’il réagit. Loin de le considérer comme la base d’un futur récit historique, témoigner est un « devoir moral » pour Mazen. Une dette à l’égard de ceux qu’il estime laisser derrière lui. On y lit une demande de reconnaissance, envers lui, envers Fahed et Abd al-Azziz, son neveu et son frère toujours disparus sans laisser de trace. Mais aussi à l’égard de tous les Syriens et toutes les Syriennes qui ont subi son sort, les oubliés sans nom. Son témoignage s’inscrit dans l’urgence du contexte. Il faut sauver ceux qui restent. « Si je vis, je raconterai » répétait-il, « Si je vis, je dénoncerai les crimes ». Tâche que Mazen n’a jamais abandonnée. Il s’est attribué une lourde mission. Il a raconté, avec ses mots et son corps, le monde l’a déçu.
Le 22 février 2020, dans un geste à la fois empreint d’héroïsme et de désespoir, Mazen al-Hamada décide de retourner en Syrie, chez ses tortionnaires. Dans un des derniers échanges tenu avec lui, le soir même du 22 février à Beyrouth, enregistré par Mayson Berkdar, une militante syrienne, et publié par le Washington Post, Mazen prononce ces mots sans équivoque. Ils ne laissent place à aucun doute sur ses intentions profondes :
Nous sommes allés en Amérique et leur avons raconté toute l’histoire … Nous sommes allés en Allemagne et leur avons raconté toute l’histoire. Nous sommes allés aux Pays-Bas, en France, et même en Italie, et les gens n’ont pas écouté. Le monde entier n’a pas écouté… Je veux rentrer pour trouver une solution pour les détenus […] je sais ce que je fais, n’aie pas peur […] le régime, le régime… le régime, ce n’est pas seulement Bachar al-Assad […]. Une fois à Damas, il se passera ce que Dieu voudra […]. Je veux me sacrifier pour arrêter ce bain de sang, c’est tout.
Il n’est pas question d’entreprendre l’absurde travail de décryptage de l’arrière-pensée de Mazen, ni de prétendre comprendre pleinement ce qui l’a conduit à retourner dans un lieu qui lui inflige les pires malheurs. Il suffit de se rappeler de la douceur de ses mots lorsqu’il évoque les souvenirs de Deir Ezzor. Sa parole est empreinte d’une volonté lucide de don total : il veut se sacrifier, s’offrir corps et âme à la Syrie pour racheter ceux et celles qui n’ont pas pu être sauvés et pour offrir un avenir meilleur à ceux et celles qui restent. Cependant, la citation de Primo Levi, un survivant d’Auschwitz, par laquelle s’achève le livre, laisse subtilement planner le doute. Bien que la thèse retenue sur la mort de Primo Lévi soit celle d’une mise à mort volontaire, d’autres voix contestent cette version en avançant le caractère accidentel, donc subi, de son décès. Dans cette perspective, le retour de Mazen auprès de ses anciens bourreaux interroge : s’agissait-il d’un acte suicidaire ? Ou bien Mazen, accablé par le poids de l’indifférence du monde et par le sentiment de solitude du témoin, a-t-il été manipulé et piégé par un régime qu’il cherchait à défier, devenant à nouveau sa victime ? Ce que ravive dans tous les cas le départ de Mazen, c’est la réflexion autour de la question du témoignage, de sa vertu et du sens que les victimes de violence extrême lui attribuent.
Le 9 décembre 2024, soit au lendemain de la chute du régime syrien, le corps de Mazen al-Hamada, torturé et meurtri, est retrouvé à l’hôpital de Harasta, dans la banlieue de Damas. Sa mort remonterait à environ une semaine avant la libération d’une Syrie qu’il espérait tant voir libérée. Mazen aurait survécu durant quatre longues années depuis son retour en Syrie pour défendre son pays, pour être une « offrande à la révolution et au pays ». Le livre offre un aperçu de ce qu’il aurait pu endurer durant cette dernière disparition. Mais toute tentative d’y penser se voit rapidement étouffée par la douceur de son rire d’enfant, tel qu’il apparaît sur les photographies diffusées dans les médias et sur les réseaux sociaux.
Malgré la chute du régime et l’ouverture des prisons, de nombreux disparus ne sont jamais revenus. Bien que l’hypothèse de la mort se voit progressivement confirmée après la chute du régime, leur sort reste incertain tant que leurs corps ne sont pas restitués aux familles dont le deuil reste suspendu. Une semaine après la libération des territoires syriens autrefois sous le contrôle du régime d’Assad, Mazen al-Hamada fut le premier disparu à être inhumé publiquement en Syrie. Le long du cortège funèbre dans les rues de Damas, des milliers de personnes ont brandi le portrait de Mazen et d’innombrables disparus qui ne sont pas revenus, affichés au grand jour pour la première fois, sans crainte de représailles, dans les rues de la capitale syrienne.
« Si je vis, je raconterai ». Tu as pu tenir ta promesse, Mazen. Et même par ta mort, tu as raconté. Personne n’oubliera ton nom, ton âme perdue repose désormais dans ce pays que tu as aimé jusqu’à l’épuisement.
