Avec ce court article, Alberto Andronico livre une réflexion très personnelle sur le silence à partir de sa lecture du célèbre fragment de Franz Kafka « Devant la Loi ». Les éditeurs de la revue ont voulu conserver, pour ce texte, la « voix » de l’auteur, son implication sensible dans l’écriture. De la même façon, les notes de bas de page renvoient aux éditions italiennes des ouvrages de sa bibliothèque, comme un instantané du chercheur au travail. Les traductions sont siennes et le choix a été fait de ne pas transformer l’intégralité de l’article à partir des éditions françaises de référence.
Devant la Loi
Avant toute parole, il y a un seuil. Un vide. Un silence. Kafka nous y conduit dans le célèbre Vor dem Gesetz, l’une des plus grandes énigmes de toute l’histoire de la littérature (et de la pensée) occidentale, placé par Max Brod dans l’avant-dernier chapitre du Procès et déjà publié, comme on le sait, par Kafka lui-même comme récit autonome en 19151. Et maintenant, je me mets à la place de l’homme de la campagne – cette place où nous avons peut-être toujours été et où nous sommes toujours – et j’essaie de développer quelques associations libres2.
Sous le texte, rien
Je veux ajouter juste quelques mots, comme pour esquisser trois épigraphes. La première est un passage que je me répète toujours comme un mantra chaque fois qu’il m’arrive de rencontrer un texte de Kafka. Le voici :
La popularité de Kafka, la complaisance envers ce qui déplaît qui le réduit à un bureau d’information sur la condition humaine - éternelle ou actuelle, selon les cas - et qui, avec une désinvolture pédante, escamote justement le scandale auquel son œuvre aspire, rend extrêmement réticent à collaborer en ajoutant aux opinions dominantes une opinion supplémentaire, même hétérodoxe. Mais c’est précisément cette fausse renommée - variante néfaste de cet oubli que Kafka souhaitait pour lui-même avec un sérieux extrême - qui contraint à insister devant l’énigme 3.
Cet incipit des Réflexions sur Kafka de Theodor Wiesengrund Adorno me sert à me rappeler chaque fois l’erreur à éviter : celle, justement, de réduire Kafka à un « bureau d’information sur la condition humaine » (impossible de mieux le dire), en cherchant dans son texte des réponses à nos propres questions. Et ce qu’il faut faire, au contraire : lire Kafka pour insister face à son énigme et à la nôtre, chacun avec sa propre sensibilité, ses lectures et sa formation (ou sa déformation, selon le cas). J’ai toujours eu l’impression que lire Kafka n’est difficile que parce que c’est trop facile. Il était un maître de la forme, comme le disait Thomas Mann, et c’est peut-être justement le fait qu’il ait porté l’écriture aux limites extrêmes de la pureté qui génère de l’angoisse chez celui qui le lit. On soupçonne en effet qu’il n’y a rien derrière ses textes. De même qu’il n’y a peut-être rien derrière cette porte de la Loi devant laquelle se présente un jour l’homme de la campagne en demandant à entrer. Ou alors, peut-être, il y a le néant, qui sait - le vide de son origine4. Chez Kafka, tout est devant. Et la Loi ne fait pas exception - elle est plutôt l’exception, ou la pure et simple différance, entendue avec Jacques Derrida comme un différemment originaire : « Pas maintenant », répond le gardien5. Pas une interdiction, donc, mais un ajournement. L’inquiétante étrangeté (das Unheimlich) devient le quotidien. Tout comme l’inconscient dont parlait Lacan, qui n’est pas en nous, mais hors de nous : dans ce Grand Autre qu’est notre langage. Dans l’œuvre de Kafka, écrit encore Adorno : « Chaque proposition dit : interprète-moi, mais aucune ne tolère l’interprétation »6. Et il ajoute, quelques pages plus loin : « L’autorité de Kafka est celle des textes »7. En somme, il n’y a pas de meilleure façon de lire Kafka que de le prendre au pied de la lettre. Et c’est ce que nous avons essayé de faire : lire Devant la loi non pas comme une boîte à ouvrir pour voir ce qu’elle contient – pour citer, cette fois, Gilles Deleuze –, mais comme une machine qui produit du sens dans ses enchaînements infinis avec ce qui lui est extérieur.
La logique d’un rêve
À propos d’enchaînements, comme deuxième épigraphe je propose un film. D’ailleurs, comme le disait toujours Deleuze, « les bonnes manières de lire aujourd’hui, c’est d’arriver à traiter un livre comme on écoute un disque, comme on regarde un film ou une émission télé, comme on entend une chanson »8. Et je crois qu’il avait raison : « Il n’y a rien à comprendre, rien à interpréter »9. Ou du moins, j’aime à le penser. Tout comme j’aime à penser que le rapprochement entre les suggestions d’Adorno et celles de Deleuze, malgré leur différence – ou plutôt, précisément grâce à celle-ci –, peut produire du sens. Kafka doit être pris au pied de la lettre, justement comme un film ou une chanson. C’est ce qu’a réussi à faire Orson Welles, qui a atteint le sommet de la fidélité au Procès de Kafka au moment même de sa plus grande trahison : en décidant d’ouvrir son The Trial, en 1962, par la lecture de la parabole du prêtre – accompagnée par la merveilleuse technique d’animation de l’écran d’épingles d’Alexandre Alexeieff et Claire Parker, et par le solennel adagio pour cordes et orgue en sol mineur de Tommaso Albinoni – pour ensuite la reprendre vers la fin, toujours avec sa voix, mais cette fois dans le rôle de l’avocat Hastler. Je ne sais pas si Welles avait lu Walter Benjamin – je ne le pense pas –, mais Benjamin l’avait déjà écrit : « On pourrait penser que le roman n’est rien d’autre que la parabole déployée »10. Déployée non pas comme on « déploie » une feuille lisse d’un bateau de papier fait par un enfant, avait ajouté Benjamin, mais comme un bourgeon qui devient fleur.
Et c’est précisément ce geste que réalise Welles : il présente la parabole comme un texte qui contient le texte qui la contient. Mais ce n’est pas tout – comble de l’audace –, à la fin du prologue, il ose même ajouter un commentaire personnel. Une explication qui pourtant explique qu’il n’y a rien à expliquer :
C’est une histoire dans l’Histoire. À ce propos, les opinions divergent. Mais ce serait une erreur de croire que le problème peut être résolu uniquement par des connaissances particulières ou de la perspicacité : qu’il y ait une énigme à résoudre... Un vrai mystère est insondable et rien n’y est caché. Il n’y a rien à expliquer... On a dit que la logique de cette histoire est celle d’un rêve. Vous vous sentez perdus dans un labyrinthe ? Ne cherchez pas la sortie, vous ne pourriez pas la trouver. Il n’y a pas de sortie11.
C’est un commentaire placé à la fin de la lecture de la parabole dans le scénario original. Une sorte de charnière entre le roman et l’œuvre cinématographique, entre le prologue et le reste du récit – dont, cependant, il reste peu de chose dans la version définitive du film, si ce n’est cette phrase finale : « La logique d’un rêve… d’un cauchemar ». En effet, après le prologue, suit un rapide fondu enchaîné et apparaît en gros plan le visage d’Anthony Perkins, dans le rôle de Mr. Key, allongé sur son lit, les yeux s’ouvrant lentement – comme pour confirmer qu’il ne s’agissait, au fond, que d’un mauvais rêve. Certes, les interprétations oniriques de Kafka n’ont pas manqué, mais elles risquent d’être une manière de rétablir un ordre, en confinant l’absurde dans la folie temporaire de la nuit. Sauf que Welles ne dit pas qu’il s’agissait d’un mauvais rêve, mais que cette histoire (dans l’Histoire) a la logique d’un rêve - d’un cauchemar, même. Et le cauchemar commence précisément au moment où Josef K. (comme le Mr. Key de Welles) se réveille. Kafka l’avait écrit dans un passage ensuite supprimé : « Le moment du réveil est aussi le moment le plus risqué de la journée »12. Ce qui est inquiétant, c’est le jour, non (seulement) la nuit, avec ses fantômes. C’est du quotidien qu’il n’y a pas d’issue.
Bien sûr, difficile d’imaginer deux auteurs aux origines culturelles et aux personnalités plus éloignées que Welles et Kafka, et cela n’a aucun sens de se demander à quel point le Procès du premier est fidèle à celui du second. Welles trahit Kafka à plusieurs reprises, et parfois le dénature. Non seulement par le choix d’ouvrir le film avec la lecture de la parabole et ce commentaire, mais aussi – et encore plus clairement – dans d’autres séquences. Il suffit de penser à la scène évoquant la tragédie des camps de concentration et à celle finale avec le champignon atomique, qui situent de façon presque didactique l’histoire dans l’Histoire. Welles relit Kafka à la lumière des stéréotypes les plus répandus de son époque – ce qui a fait tiquer plus d’un critique : un certain freudisme de surface, la critique de la violence de la société de masse et de son aliénation, la dénonciation des dangers du progrès technologique, le cauchemar de l’apocalypse… La liste pourrait continuer. Mais le point qui m’intéresse est ailleurs. C’est qu’en dépit de ce qu’affirme le prologue, le film propose une réponse.
Sortir à découvert
Pour le dire en une phrase : Welles adopte une position morale précise sur la question de la culpabilité du protagoniste. Son Mr. Key, à la différence de Josef K., est clairement coupable. Welles lui-même l’a déclaré sans détour : « Je le considère comme coupable »13. Pour lui, le protagoniste est coupable du simple fait qu’il appartient à une société coupable dans son ensemble – mais c’est aussi une culpabilité qui n’est pas exempte d’un arrière-plan sexuel, comme le laisse entendre, sans trop d’ambiguïté, le lapsus du pornographe dans la longue séquence initiale du dialogue entre le protagoniste et les deux assistants de l’inspecteur venus lui annoncer son arrestation. Cela se manifeste aussi, à bien y regarder, dans le choix des actrices appelées à incarner Fräulein Bürstner, Leni et Hilda (respectivement – pour ceux qui ne s’en souviennent pas – les splendides Jeanne Moreau, Romy Schneider et Elsa Martinelli). C’est le Freud (et le Kafka) de Hollywood, en somme.
Or, si cette trahison m’intéresse tant, ce n’est pas seulement pour souligner que, malgré toutes les précautions, on ne peut pas lire Kafka sans le trahir – mais surtout pour formuler l’hypothèse qu’on ne peut pas le lire sans, littéralement, sortir à découvert. Au fond, le film de Welles est authentiquement kafkaïen (horrible et galvaudé adjectif, j’en conviens) précisément parce qu’il est un film de Welles – peut-être le film de Welles. Et je pense qu’il en va de même pour toute lecture de Kafka. Pour reprendre les mots d’Adorno, aucune de ses propositions ne tolère l’interprétation, mais chacune dit : « interprète-moi ! ». On ne peut pas interpréter Kafka – mais on doit le faire, et d’une certaine manière, on ne peut pas ne pas le faire. Et j’ajouterais même que toute interprétation de Kafka est toujours et nécessairement une interprétation de celui qui l’interprète – au double sens, objectif et subjectif, du génitif. Lire Kafka, c’est donc un peu comme s’allonger sur le divan d’un psychanalyste. C’est cela, peut-être, la vérité de Kafka : dis-moi comment tu le lis, et je te dirai qui tu es. C’est ce que Welles a fait dans son film : il nous a dit qui il était, lui. Et c’est la même chose qui arrive à quiconque se confronte vraiment à Kafka. Lire ses textes, c’est aussi se confronter à soi-même, à ses propres fantômes, à ses propres énigmes. Car même s’il n’y a pas de sortie du labyrinthe, nous ne pouvons pas nous empêcher de la chercher. Chacun à sa manière.
“Das ist komisch”
Une troisième épigraphe me sert à rappeler un trait de Kafka qui ne ressort pas – ou du moins pas suffisamment – dans le film de Welles : son ironie (ou sa comédie, si l’on préfère). C’est un registre de son écriture maintes fois souligné. Max Brod lui-même a rappelé les éclats de rire qui accueillirent, dans le café pragois qu’ils fréquentaient, la première lecture par Kafka du premier chapitre du Procès. Et moi, je me suis toujours amusé à imaginer un film réalisé non par Orson Welles, mais par Steno ou Mario Monicelli, avec Paolo Villaggio ou Roberto Benigni à la place d’Anthony Perkins. Et pourtant, dans un discours tenu à New York en mars 1998, à l’occasion de la présentation d’une nouvelle traduction américaine de Das Schloss, David Foster Wallace parle de sa frustration face à la difficulté qu’éprouvent les étudiants de son cours de littérature à percevoir l’humour de Kafka. Voici sa conclusion :
Ce n’est pas que les étudiants ne “saisissent” pas l’humour de Kafka, c’est que nous leur avons enseigné à concevoir l’humour comme quelque chose à saisir - tout comme nous leur avons appris que le soi est quelque chose qu’on possède. Il n’est donc pas surprenant qu’ils n’arrivent pas à apprécier l’ironie qui est vraiment au cœur de Kafka : à savoir que l’effort monstrueux pour affirmer un soi humain donne lieu à un soi dont l’humanité est inséparable de cet effort monstrueux. Que notre parcours infini et impossible vers la maison est en réalité déjà la maison. C’est difficile à formuler, croyez-moi. On peut leur dire que c’est peut-être une bonne chose de ne pas “comprendre” Kafka. On peut leur proposer d’imaginer que toutes ses histoires sont une sorte de porte. D’imaginer que nous nous approchons de cette porte et que nous frappons, de plus en plus fort, nous frappons et frappons, non seulement parce que nous voulons entrer, mais parce que nous en avons besoin ; nous ne savons pas ce que c’est, mais nous pouvons en sentir le désir désespéré et absolu, et nous frappons, poussons, donnons des coups… Jusqu’à ce que, soudain, la porte s’ouvre… vers l’extérieur - nous étions déjà là où nous voulions être depuis le début. Das ist komisch14.
Enseigner Kafka, c’est comme expliquer une blague, disait un peu plus tôt Foster Wallace : cela ne peut que la gâcher. Et si sa comédie est difficile à expliquer, ce n’est pas parce qu’elle serait trop subtile – surtout pour des étudiants américains – mais parce qu’« elle repose sur une littéralisation radicale de vérités généralement traitées comme métaphoriques »15. C’est le même conseil que donnait Adorno : Kafka doit être pris à la lettre. Il n’y a rien à « saisir » dans ses textes, pas plus qu’il n’y a un soi à « posséder ». Toutes ses histoires sont comme des portes – mais des portes qui s’ouvrent vers l’extérieur, vers le lieu où nous sommes déjà. Nous croyons qu’il y a quelque chose à l’intérieur, et nous cherchons désespérément à ouvrir cette porte, parce que nous en avons besoin, mais sans nous rendre compte que notre parcours infini et impossible vers la maison est déjà la maison. Je ne chercherai pas à mieux le dire. Je me contenterai d’ajouter qu’à ce titre aussi, Vor dem Gesetz est un texte exemplaire : en parlant de la porte de la Loi, cette parabole parle (aussi) d’elle-même, comme de toutes les autres histoires de Kafka, et peut-être même de toutes les autres histoires.
Lire Kafka, en somme, c’est un peu comme enfoncer une porte ouverte. C’est là que réside son ironie. Et sa tragédie. Cela a été souligné de manière magistrale par Massimo Cacciari – pour continuer avec les libres associations : « Comment espérer obtenir une réponse là où la porte est déjà ouverte ? Voici que la question devient absolue, pure, nécessaire. Il ne reste plus rien à ouvrir, et pourtant personne n’a répondu, ou bien nous n’avons pas été capables d’entendre. Tout est ouvert, et rien n’est résolu »16. Et d’ajouter : « Le paysan ne peut pas entrer, car entrer est ontologiquement impossible dans ce qui est déjà-ouvert. Ses questions tournent vertigineusement autour de cette aporie insurmontable, sans parvenir à la reconnaître »17.
Vor dem Gesetz serait ainsi la carte d’un trajet interdit – pour reprendre cette fois Jacques Derrida18. Dans les textes qui introduisent la Loi, on trouve l’histoire d’une histoire impossible, qui parle d’une Loi qui ne se manifeste que dans son inaccessibilité, et qui se referme quand le gardien ferme la porte, s’adressant alors à l’homme de la campagne : « Personne d’autre n’avait le droit d’entrer par ici, car cette porte t’était destinée, à toi seul. Maintenant je vais aller la fermer »19. C’est le jeu d’écart entre l’universalité de la loi et la singularité de sa destination. Et le paradoxe de la justice, qui doit – et ne peut pas – parvenir à destination, précisément parce qu’elle s’adresse à la singularité de l’autre. « Ne te laisse pas tromper », dit le prêtre au paysan. Et à nous, qui lisons cette histoire. Das ist komisch.
L’inquiétante étrangeté
Une dernière remarque. Ce n’est pas, cette fois, une épigraphe, mais une simple considération personnelle, qui vaut ce qu’elle vaut. Je me trompe peut-être, mais j’ai toujours trouvé curieux l’intérêt des juristes – et pas seulement des philosophes du droit – pour Kafka. Ce qu’il y a d’étrange, c’est ceci : d’un côté, on le considère comme une lecture en quelque sorte nécessaire, un de ces auteurs qu’on ne peut pas ne pas croiser sur son chemin ; mais de l’autre, on a tendance à le tenir un peu à distance, en précisant que sa loi n’est pas celle dont nous parlons, et encore moins son procès, bien différent de celui que l’on étudie et enseigne dans les facultés de droit. Et cela est sans doute vrai, difficile de le nier. Ou du moins, la loi dont parle Kafka n’est certainement pas (seulement) notre droit – encore moins le droit positif. D’où le succès de ses lectures théologiques, sociologiques, psychologiques ou psychanalytiques, en particulier chez les juristes. Et pourtant, je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a là quelque chose qui ressemble à une forme de refoulement.
Comme l’a dit Foster Wallace, Kafka semble t’emmener très loin – et pourtant, tu finis par te rendre compte que cet endroit, c’est chez toi. Et à propos de notre maison, je pense à ce passage où Hans Kelsen – peut-être le plus kafkaïen de tous les juristes – affirme que sa doctrine pure du droit ne prétendait pas inaugurer une nouvelle méthode scientifique de la jurisprudence, mais voulait simplement « donner conscience de ce que tous les juristes font le plus souvent inconsciemment »20. Je crois en effet qu’on pourrait dire la même chose de Kafka. Lui aussi dit aux juristes et aux philosophes du droit quelque chose qu’ils savent déjà, mais qu’ils ne savent pas qu’ils savent, ou qu’ils ne veulent peut-être pas savoir. Après tout, Freud définissait l’inquiétante étrangeté exactement en ces termes : « L’inquiétante étrangeté est cette sorte d’effrayant qui remonte à ce qui nous est connu depuis longtemps, à ce qui nous est familier »21. Il n’est pas facile de dire ce qu’est exactement cette chose effrayante et familière que la science juridique tend à refouler, bien qu’elle la connaisse depuis longtemps, mais je crois qu’elle touche à la question du fondement du droit. Peut-être avons-nous du mal à accepter justement l’idée que, lorsque la porte de la Loi s’ouvre, elle s’ouvre vers l’extérieur, parce que, comme tout autre système, le système juridique est originellement contaminé par ce qu’il cherche obstinément à tenir hors de lui, ou ce qui a disparu : la force, la justice. Ou bien le silence…
