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L’injure diagnostique. Pour une anthropologie de la psychanalyse

Thamy AYOUCH
septembre 2015

Résumés   

Résumé

L’appréhension, par certains psychanalystes, des homosexualités, des transidentités, ou des postures de sexualités et de sexuation non binaires relève souvent de l’ « injure diagnostique » : elle perpètre une pathologisation de ces subjectivations non hétérocentrées et impose la conformité à un modèle de normalité psychique. Privant les principaux concernés de toute capacité symbolique, en exigeant une confession de leur ignorance, cette injure diagnostique a pour fonction de produire la vérité de leurs désirs et de leurs corps. Le propre de cette posture consiste à confondre à l’envi des considérations métapsychologiques ou techniques et des insultes directes, reprises à l’homophobie et la transphobie ordinaires. Ces considérations théoriques ou cliniques sont injurieuses du fait de leur performativité : elles produisent une subjectivité qui ne les précède pas, en dissimulant cette performativité par la référence à un espace pré-discursif, psychique, universel, qu’elles révèleraient.

La resignification et le retournement de l’injure qu’effectue la perspective queer questionnent alors la scientificité de ces discours analytiques et leur expertise. En résulte ainsi, à partir de la perspective féministe des Gender and Queer Studies, une « anthropologie de la psychanalyse », du fait du croisement de deux regards. Cette « anthropologie » fait surgir la question de l’énonciation du discours analytique, qui requiert, pour que la psychanalyse demeure psychanalytique, de détailler le fonctionnement proprement analytique de la clinique et de la théorie, et d’appréhender le discours de certains psychanalystes à la fois en termes analytiques et en termes foucaldiens et féministes.

Abstract

The way various psychoanalysts tackle homosexualities, transidentities or non-binary sexualities and sexuations falls under the category of “diagnostical insult”: it operates a pathologizsation of non hetero-centerred subjectivation modes and imposes a model of psychic normality. Such diagnostical insult deprives those who are primarily concerned from any symbolical capacity, and demands that they confess their ignorance, in order to produce the truth of their desires and bodies. This approach consists in mixing up metapsychological and technical elements with direct homophobic and transphobic insults. Such theoretical and clinical accounts prove insulting insofar as they are performative: they produce a subjectivity which is not prior to their discourse, and hide this performativity by referring to a pre-discursive, psychic and universal reality that they claim they reveal.

Queer resignification or reversal of these insults questions scientificity and expertise in these psychoanalytical discourses. Gender and Queer Studies are thus entitled to produce an “anthropology of psychoanalysis”, which results from the intersection of the two approaches. This raises the question of the enunciating stance of psychoanalytical discourse. For psychoanalysis to remain psychoanalytical, the properly analytical functioning of theory and praxis needs to be studied, and some psychoanalysts’ discourses need to be approached both in psychoanalytical and Foucaldian-feminist terms.

Index   

Index de mots-clés : psychanalyse, anthropologie, injure diagnostique, études de genre, études queer.
Index by keyword : psychoanalysis, anthropology, diagnostical insult, Gender Studies, Queer Studies.

Texte intégral   

« Pédé », « gouine », « trav », et autres pervers et psychotiques

1La production des psychanalystes sur les homosexualités, les transidentités, ou les postures de sexualités et de sexuation non hétérocentrées est fabuleusement prolixe, les étiologies et nosographies foisonnent, mais ne rivalisent ni en discernement ni en clairvoyance.

2Les homosexualités sont le plus habituellement appréhendées comme défenses contre une hétérosexualité inassumable. En témoignent les prises de position médiatiques de psychanalystes dans les débats du PaCs, du mariage pour tous ou de l’homoparentalité1. C’est ainsi qu’en 1999, l’une considérait que PaCS et clonage participaient de la même logique, la logique du Même (Korff-Sausse, 1999). Elle rejoignait ceux, nombreux, qui soutiennent que « l’homosexuel aime l’autre en tant que lui-même » (Lesourd, 1999), et s’inscrit dans un déni psychique de la différence des sexes. Pour un autre, le verdict diagnostique est sans appel, et l’on ne peut accorder à l’homosexualité et l’hétérosexualité « un degré égal de maturité psychique et affective, en omettant de voir que les composantes perverses (sadisme, masochisme, fétichisme, voyeurisme, exhibitionnisme, érotisme urétral ou anal) présentes dans la sexualité de chacun se rencontrent beaucoup plus souvent chez les homosexuels et alors sont souvent exclusives de toute autre pratique » (Schneider, 2002a). Contre l’homoparentalité, d’aucuns soutiennent que des parents de même sexe fabriqueraient des « enfants symboliquement modifiés » (Winter., 2000). Et d’autres de rappeler, en toute pondération, que l’homoparentalité « subvertit l’Interdit en mettant à sac la Cité, comme firent les hitlériens ou en dévastant le système de filiation » (Legendre, 2001).

3Si ces analyses éclairées sont innombrables, elles s’avèrent plus dangereuses lorsque, par delà le cabotinage médiatique, elles prétendent faire œuvre de savoir académique. Ainsi, lorsqu’en 1999 des analystes homosexuels contestent l’interdiction par Jones de candidats homosexuels à l’IPA, leur répond-on qu’ « à l’heure actuelle, avec l’accroissement des connaissances, tant au niveau de la théorie que de la pratique, il doit être possible d’affirmer que la psychanalyse est appelée à résoudre le problème de l’homosexualité » (Botella, 1999, p. 1309). Comment donc ? En en supprimant l’existence, et en définissant, comme le fait un autre analyste, l’homosexualité comme « barbarisme », « incompatibilité de langage », car la sexualité, issue du latin secare, « rend obligatoire le choix d’un objet de statut ‘hétéro’ (différent) » (Bergeret, 2003, p. 27-40).

4Les présentations cliniques n’interviennent alors souvent que pour confirmer ces constructions théoriques : pour l’une, la relation d’une patiente avec une femme, remplaçant le lien homosexuel primaire et secondaire défectueux avec la mère, signe sa potentialité psychotique où alternent « effondrement dépressifs, violence paranoïde, oscillations maniaco-dépressives, accès d’angoisse et dépersonnalisation » (Bourdellon, 2003, p. 95). Les étiologies, pastiches du Léonard ou de la Sidonie de Freud, sont parfois aussi subtiles qu’inspirées : l’homosexualité, « faille narcissique précoce », provient d’une « fixation infantile précoce à la mère (…) plaçant le sujet dans une état de traumatisme narcissique » (Gérard, 2003, p. 125-126).

5D’aucuns choisissent de faire de la « particularité vengeresse du désistement » (Pommier, 2002, p. 80)2 la clé de la compréhension des homosexualités3. Pour d’autres, il s’agit d’imposture perverse : la lesbienne désire une femme exactement comme un homme, et cherche à être reconnue comme détenant le phallus (André, 1993). Elle vise à donner son pénis imaginaire à l’objet pour voiler son manque (Julien, 2000), et confirme en même temps la castration de l’homme et sa propre non-castration. C’est pourquoi l’homoparentalité, en clivant le Nom-du-Père de sa fonction de transmetteur de la loi phallique, s’inscrit dans le registre des nouvelles perversions (Reznik, 2006, p. 49). Et la complexité théorique du phallus fait ainsi place, dans ces analyses, à une question dont l’ingénuité charmante le dispute à la sagacité : « dans cette affaire là, qui fait l’homme et qui fait la femme ? ».

6De même, l’appréhension par nombre de psychanalystes de ce qu’ils appellent, dans la lignée de la psychiatrie, le « transsexualisme », s’avère des plus injurieuses. Le « transsexualisme » n’advient, dans sa version moderne, que par la grâce d’une médecine qui le génère dans sa forme diagnostique : il doit être reconnu comme pathologie, répertorié comme trouble psychiatrique, pour être traité. Selon qu’ils se déclarent freudiens ou lacaniens, les psychanalystes l’abordant instituent un accès à la réassignation réglementé, codifié et conditionné par des gages de conformité de genre, ou le condamnent comme réponse folle à une demande folle.

7Ainsi est-ce la « boussole du sexe », différence des sexes conçue biologiquement et anatomiquement, qui conduit l’une à considérer le transsexualisme comme « maladie du narcissisme », construction du self par « identité du sexe contraire » (Chiland, 2005, p. 566). Car il est besoin de ramener tout phénomène à une catégorie nosographique, cette analyste fait des personnes trans des sujets états-limites pour qui toute élaboration est court-circuitée, évacuée dans l’acte et le corps (Chiland, 2005, p. 564). Manipulateurs de leurs médecins, ils opposent continuellement leurs amnésie infantile, clivage et déni (Chiland, 2003, p. 61-68) à ceux qui veulent les engager dans une exploration de leur psychisme (et l’on est en droit de s’interroger sur le bien fondé de cet arraisonnement).

8Si les freudiens cherchent à débusquer les « vrais » transsexuels, pour permettre l’accès protocolisé aux soins, la veine lacanienne est plus catégorique. La demande de « transformation transsexuelle » révèle une erreur commune : celle qui consiste, à prendre l’organe pour le signifiant et faire de la différence sexuelle une donnée naturelle, là où elle n’advient que d’un rapport d’un sexe à l’autre (Lacan, 1971-1972/2001). « Le » « transsexualiste » est ainsi un psychotique qui, le plus souvent, fait l’objet d’un méticuleux travail de dissuasion par les « psy » (psychiatres, psychanalystes) le recevant4. Dans la lignée du maître, les approches de bien des lacaniens restent des variations sur le même thème : l’un inscrit la « transsexualité » dans une identification symbiotique psychotique de l’enfant avec sa mère par « forclusion du Nom-du-Père » (Safouan, 1974, p. 74-97), l’autre la place à la frontière entre psychose et perversion (Dor, 1987), un troisième en fait le paradigme de la pathologie de l’identité sexuelle à l’œuvre dans toute organisation psychotique (Czermak, 1996a, p. 15), et nombreux sont ceux qui bannissent les sujet trans, dans leur rejet du phallus symbolique (Frignet, 2000), « hors du sexe » (Millot, 1983, mais aussi H. Frignet, 2000, et G. Morel, 2004).

9Qu’elles portent sur les homosexualités ou les transidentités, ces considérations sont fondées sur ce que je nomme « injure diagnostique » : l’émission de diagnostics sans appel sur les homosexualités et les transidentités, ou leur appréhension clinique et théorique à partir de diagnostics pré-définis. Privant les principaux concernés de toute capacité symbolique, en exigeant une confession de leur ignorance, cette démarche a pour fonction de produire la vérité de leurs désirs et de leurs corps. Fabrice Leroy analyse cet usage du « diagnostic psy à bout portant » en médecine, en y soulignant le « passage de l’angoisse [celle du/de la clinicienne] vers le mot comme acte » (Leroy, 2013, p. 214-215), pour assurer alors un « mode de traitement autothérapeutique des soignants » (Leroy, p. 215)5. Cette fonction du/ de la psychologue sollicité/e en institution pour désigner, par un mot du « savoir psy » ce que le/a patient/e a, voire est (ibid.), je l’étends ici à la pratique et aux théorisations de ces psychanalystes. Cela n’est pas alors sans poser bien des problèmes, eu égard au rapport de la psychanalyse au savoir et à un quelconque soigner/guérir.

10Le propre de cette injure diagnostique consiste à confondre à l’envi des considérations métapsychologiques ou techniques et des insultes directes. Ainsi les homos sont-ils des « clones » (Korff-Sauss, 1999), au narcissisme pathologique (Lesourd, 1999), à l’ « immaturité sexuelle » (Bergeret, 2003, p. 37), des « homophiles » pré-oedipiens régressifs, dépressifs ou psychotiques (Bergeret, 2003, p. 32, 36, 37 et 39), des modificateurs symboliques d’enfants (Winter, 2000), pervers (Schneider, 2002a), hitlériens (Legendre, 2001), vengeurs (Pommier, 2002, p. 81), imposteurs (André, 1993), vains assaillants de la loi phallique du Père (Reznik, 2006, p. 45). C’est ce même Phallus, grossièrement confondu avec le pénis par les « transsexuels », qui en fait également des pervers ou des psychotiques (Dor, 1987), de « pauvre[s] vieux » (Lacan, 1996, p. 347), des malades du narcissisme (Chiland, 2003., p. 61-68), des états-limites sans élaboration, menteurs et manipulateurs (ibid.), ou des « caricature[s] de femme, travelo[s] sans talent » (ibid., p. 117). Cette galerie de bêtes de foire est au fondement d’une psychopathologie et de nosographies psychiatriques puis psychanalytiques. L’injure diagnostique, essentiellement hétéronormative, est un héritage non analysé de la psychiatrie du XIXè et de sa politique des sexualités. Elle s’escrime à défendre une « différence des sexes » littéralisée, et imaginarisée, en brandissant comme arme la pathologisation. Je dirais donc, en pastichant Didier Eribon6, qu’au commencement de cette psychopathologie, il y a l’injure homo et transphobe.

11Plus encore, dans cette confusion des registres métapsychologique et ordinaire, il appert que l’utilisation même, dans certains discours psychanalytiques, des vocables « homosexuel », « transexuel », « gay », « lesbienne » est d’emblée pathologisante7.

12Cette tendance de la psychanalyse est à bien des reprises pointée par Laurie Laufer, qui souligne la manière dont la sexualité pensée par l’invention freudienne n’est désormais abordée que par des catégories psychopathologiques normalisantes :

En médicalisant la question des sexualités, en s’érigeant comme expert de la santé mentale, la psychanalyse, du moins certains psychanalystes, qui se considèrent comme ses porte-voix, ont produit, parfois à juste titre, une certaine défiance dans le champ des sciences sociales à l’égard des théories étiologiques qui normalisent des comportements en les médicalisant (Laufer, 2012, p. 122).

13C’est cette « défiance » provoquée dans d’autres champs disciplinaires que je souhaiterais reprendre, plus avant, pour penser une « anthropologie de la psychanalyse ».

Le fonctionnement du diagnostic comme injure

14Analysons d’abord la manière dont ces considérations psychanalytiques théoriques et cliniques fonctionnent comme injures. La potentialité d’injure ne tient pas tant à l’insulte, souvent présente dans ces propos (« clones », « hitlériens », « travelos »), qu’à la position de pouvoir dont ils se prévalent – savoir hégémonique d’experts sur les minoritaires non-sachants. Ce pouvoir injurieux vient de ce que Foucault nomme position « thaumaturgique » de l’analyste (Foucault, 1961, p. 612), relation de pouvoir que la psychanalyse, selon lui, ne conteste ni ne faite disparaître (Foucaut, 1954-1975/2001, p. 1406-1514). L’asymétrie propre à la relation analytique n’a en soi rien d’oppressant, mais la posture de l’analyste n’est pas à l’abri des jeux et abus de pouvoir que provoque ce « supposé savoir », quand elle engendre, par un dosage savant de mutisme, d’interprétations péremptoires, et de prolifiques écrits pathologisants, des vécus de mépris et d’humiliation chez certain/es analysant/es. Si ces vécus sont à intégrer dans une analyse du transfert, le désir de l’analyste y occupe le premier plan, une réalité que bien des analystes oublient lorsqu’ils font du transfert une répétition ne concernant que l’analysant/e. Cette potentialité d’injure propre à la pragmatique de l’espace analytique (et, soulignons-le, contraire à toute visée psychanalytique), devient réalité lorsque le dispositif psychanalytique se fait prescripteur des formes hégémoniques de la sexualité et de la sexuation.

15Ici, les catégories injurieuses de l’homophobie ou la transphobie ordinaires sont reprises par l’approche théorique ou clinique de certains analystes et considérées comme constitutives de l’identité d’un sujet : le/a patient/e est d’abord homosexuel/le, transexuel/le, et cette « identité » constitue la clé de voûte de ses formations pathologiques. De même que l’injure « me dit ce que je suis dans la mesure même où elle me fait être ce que je suis » (Eribon, 2012, p. 28), de même, les catégories d’ « homosexuel » ou de « transexuel » produisent une subjectivité particulière, au profil psychopathologique provoqué plus qu’observé, et fonctionnent, ici aussi, comme « un rappel à l’ordre sexuel » (ibid., p. 102). L’injure tient à l’identification passive que ces catégories perpètrent en imposant aux patients ainsi appréhendés une perte sémantique et une réduction d’identité. Ces considérations théoriques ou cliniques psychanalytiques sont ainsi injurieuses du fait de leur performativité : elles produisent une subjectivité qui ne les précède pas, en dissimulant cette performativité par la référence à un espace pré-discursif, psychique, universel, qu’elles révèleraient.

16Toutefois, à cette performativité du diagnostic ou de la discrimination de l’analyste, ne convient-il pas d’opposer la performativité de la parole en analyse qui, par son déploiement, vise à faire advenir un sens nouveau ? Dans la parole de l’analysant/e se formule un propos qui ne sait à l’avance ce qu’il tente d’articuler, et qui, en construisant ce dire, réalise un faire psychique. Cette incidence particulière du mot qui effectue ici un acte, celui de l’élaboration psychique d’un sens inédit, ne peut valoir que si l’écoute de l’analyste n’est pas pré-formatée par la performativité de l’injure diagnostique.

17Mais plus que seulement subsumer l’individu sous la catégorie étiologique ou nosographique (reprenant ainsi la création, par l’injure, d’une espèce niant le caractère d’individu de l’injurié/e (Larguèche, 1993)), ces diagnostics convoquent un tiers, associé/e dans un nous à l’injurieur/se (ibid., p. 157). L’hétéronormativité sociale, désignée par les catégories de « différence des sexes », castration, ordre symbolique, ou fonction paternelle occupe ici cette fonction de tiers. L’adresse à ce tiers soulève la préoccupante question de savoir à qui est destiné le travail de l’analyste : à son analysant/e ou au maintien de l’ordre social ?

18Lorsqu’ils fonctionnent comme injures diagnostiques, « homosexuel/le » et « transexuel/le » sont alors des sexotypes à valeur d’ontotype (qui supposent des caractéristiques ontologiques de l’individu (Ernotte, Rosier, 2004, p. 35-48)). Ils visent le sujet par son inclusion dans une classe, sont en apparence moins marqués que les sociotypes (« petit-bourgeois », « fonctionnaire ») ou les ethnotypes (« Juif », « Noir ») du sceau des idéologies historiques, et s’avèrent, dans ces contextes analytiques, toujours insultants en raison de la prévalence d’un programme de sens péjoratif (pathologisant) sur d’autres (descriptifs de pratiques de sexualité ou de sexuation).

Retourner l’injure : une anthropologie de la psychanalyse ?

19Mais l’injure diagnostique peut être repensée, déconstruite, retournée, et faire l’objet d’une re-signification. Socialement, les mouvements de réappropriation des vocables injurieux (nigger, fagget, cunt, bitch, queer) les re-signifient en en faisant des termes de revendications ou le lieu d’une solidarité d’un groupe. Le « pouvoir qu’a un nom de blesser » (Butler, 2002, p. 69) procède d’une interpellation qui, pour constituer un sujet assujetti, convoque des usages sédimentés du vocable injurieux. Toutefois, la répétition même de ce vocable peut donner lieu à la subversion de son sens. Ainsi, selon Judith Butler, l’interpellation par l’injure n’est-elle pas entièrement négative : elle permet au sujet de se constituer en répondant. Il s’agit donc, dans la re-signification, d’occuper le site discursif de l’injure et d’habiter ainsi le langage par une inversion des valeurs des interpellatifs à l’œuvre (Butler, 2004). Inversion ici qui s’accompagne nécessairement, comme l’écrivait Eric Fassin, d’une « inversion de la question homosexuelle », où, plutôt que d’être mise à la question par la psychanalyse, c’est l’homosexualité - et les transidentités, ajouterais-je, - qui l’interrogent dans sa dimension de production de savoirs historicisés. Cette interrogation du savoir s’avère centrale pour le statut même de la psychanalyse. Celle-ci ne vaut en effet que comme paradoxal « savoir de l’inconscient », où le savoir et ses catégories positives sont entièrement déconstruits et, plus que l’énoncé, est prise en compte l’énonciation. Le risque qu’encourent ces théorisation hétéronormatives est de laisser leur position d’énonciation impensée, et d’articuler une Weltanschaung située, en l’occurrence dans un point de vue masculin, straight, masculiniste, cis-genre, bourgeois, blanc et ethnocentrique.

20Peut-être est-ce alors ici qu’intervient la fonction centrale d’une « anthropologie de la psychanalyse », conçue comme ethnologie des pratiques et discours analytiques. En articulant une connaissance sur la société globale à partir du point de vue d’un groupe particulier, l’anthropologie réalise un décentrement, un « regard éloigné », celui de l’ethnologue extérieur/e à une culture et qui en interroge les implicites et les croyances. Pour que la psychanalyse continue à assurer la fonction de décentrement du savoir que Foucault lui reconnaît dans Les Mots et les choses8, ne serait-il pas pertinent de rappeler à son bon souvenir l’ethnologie, qui, selon Foucault, partage ses visées ? Ne conviendrait-il pas alors de penser une ethnologie de la psychanalyse, soucieuse de mettre au premier plan l’historicité qui la caractérise ? Car l’ethnologie, comme le souligne Foucault, retourne l’a priori historique qui caractérise toute culture, en analysant ses systèmes symboliques, ses règles prescrites, et ses normes fonctionnelles (Foucault, 1966, p. 390). Une ethnologie de la psychanalyse consisterait à questionner les conditions historiques de constitution du discours psychanalytique, son « système des inconscients culturels », « ensemble des structures formelles qui rendent signifiants les discours mythiques » (ibid., p. 391). Au fondement de l’archéologie puis de la généalogie de la psychanalyse menées par Foucault9 se trouverait donc cette ethnologie, qui, appliquée à la psychanalyse, deviendrait véritable « anthropologie de la psychanalyse »10. La re-signification des vocables diagnostiques de l’homosexualité ou de la « transexualité » les fait apparaître comme artefacts de la scientia sexualis : l’identité sexuelle et sexuée n’est pas une élaboration individuelle, mais l’internalisation de catégories du discours médico-psychologique produisant historiquement des normes dans les corps et des vérités sur le sexe.

21Plus encore qu’une resignification, c’est un retournement de l’injure qu’effectue la perspective queer questionnant la scientificité de certains discours analytiques et leur expertise. Les notions d’homosexualité ou de « transsexualité » sont alors appréhendées comme artefacts socio-politiques qui ne possèdent pas une définition invariable ou autonome, mais fournissent un supplément de sens à la définition de l’« hétérosexualité » qu’elles stabilisent ainsi, en maintenant le binarisme hétéro/homo, cis/trans. La réponse à l’injure peut se faire ici par l’humour, théâtralisant une situation en miroir, à travers des interventions-performances qui retournent les scénarii discursifs de ces psychanalystes en les mettant en situation d’en ressentir les effets en public. Les exemples seraient ici nombreux, j’en présenterai un, celui du « zap » effectué par Marie-Hélène/Sam Bourcier, qui répond à l’injure diagnostique transphobe par une nouvelle injure humoristique (Bourcier, 2005, p. 251-271). Un « zap » a pour but de mettre en évidence les politiques de la parole et du silence en pointant la confiscation de la parole par des « experts » auto-désignés qu’on empêche alors de s’exprimer. Ici, il s’agit de décrire le syndrome du CTLPHF (« Contre-transfert lacanien pré-féministe hétéro-fétichiste »), qui repose sur deux « dénis » principaux : la « forclusion du nom de Lacan » et le « déni de leur militance hétérocentrique » pour faire valoir le « délire de la différence sexuelle comme nature » (ibid., p. 255). La stratégie consiste à retourner les diagnostics de certains psychanalystes contre leur propre discours : l’une apparaît comme une « irrationnelle mystique », l’autre comme une « psychotique asymptotique », à l’instar de tous les analystes qui se sont « forgé la croyance forcenée selon laquelle il n’y a que deux sexes » (ibid., p. 257). Si des lacaniens accusent les trans de prendre l’organe pour la fonction, les voici, à leur tour, diagnostiqués de « forclusion du nom de Lacan comme nom du père », qui a pour effet l’ « intégration de la confusion que fait Lacan entre le phallus et sa bite » (ibid.). L’irrévérence du propos met en évidence la dimension d’injure de ces diagnostics psychanalytiques et les stratégies de naturalisation d’une sexuation cis-genrée binaire.

22S’il y a donc, à partir de la perspective féministe11 des Gender and Queer Studies (je désignerai ainsi les Women, Gay, Lesbian, Trans, et Intersex Studies)12, une « anthropologie de la psychanalyse », c’est du fait de la rencontre de deux regards. L’anthropologie n’est pas, en effet, une approche positive décrivant des objets qui existeraient en soi, mais une façon de faire apparaître le regard de l’autre. Il faut deux perspectives pour faire un/e anthropologue : le regard des Gender and Queer Studies peut constituer une anthropologie de la psychanalyse portant sur ses considérations sur le genre, de la même manière que l’approche psychanalytique de la psyché pourrait effectuer l’anthropologie d’un volontarisme négateur de l’inconscient propre à certains aspects des Gender and Queer Studies. Toutefois, la position anthropologique (des Gender and Queer Studies, de la psychanalyse) n’est pas seulement regard de l’un sur l’autre, mais dispositif optique résultant de la rencontre de ces deux points de vue : manière de voir dans les deux sens, mais aussi de voir le regard. Elle n’est pas le fait d’un point de vue plus adéquat (des Gender and Queer Studies sur la psychanalyse et vice-versa), mais résulte du croisement des deux regards.

23L’injure diagnostique, nous l’avons vu, perpètre une décrédibilisation de la voix des principaux concernés, réduits au statut d’objets de discours psychanalytiques, « indigènes » de la sexuation et la sexualité, qu’une approche analytique supposément décentrée (hétérocentrée) étudie, voire corrige. Les Gender and Queer Studies, restituent à ces « indigènes » une position de sujets de discours situés et de militantismes sociaux et politiques. Lorsque retentissent ces discours, des voix psychanalytiques les désignent parfois comme « regroupements identitaires » découlant d’une « préséance de l’imaginaire dans la définition de l’identité » (Czermak, 1996a, p. 18)13. D’autres entendent dans les revendications LGBTQI la survenue d’un « nouveau signifiant maître », dépolitisant ainsi ces positions pour les psychologiser14. Ce plan où des psychanalystes prétendent parler en « anthropologues » des sexualités et sexuations des LGBTQI, identifiés comme « indigènes », appelons-le « premier degré ». Toutefois, par le croisement des regards, un chassé-croisé entre « anthropologues » et « indigènes » peut alors avoir lieu : il fait surgir l’analyse anthropologique, qui ne tient qu’à un « second degré ». Une certaine psychanalyse pensait apporter aux LGBTQI la Loi symbolique et la grammaire correcte de la subjectivation, là où ceux-ci se cantonneraient aux captations imaginaires de positions narcissiques (psychotiques ou perverses) et du discours du maître. En retournant l’injure contre le discours analytique, M.-H./S. Bourcier montre que les LGBTQI et les Gender and Queer Studies connaissaient déjà la Loi Symbolique et la grammaire universelles de la subjectivation, mais en tant que configurations inscrites dans un moment historique et politique particulier : résultant donc d’une captation imaginaire particulière et d’un discours du maître particulier. Ce qu’apporte ainsi cette psychanalyse aux LGBTQI n’est pas, malgré qu’elle en ait, la Loi Symbolique et la grammaire de la subjectivation, mais précisément cette captation imaginaire qu’elle leur prêtait et qui est la sienne, qui constitue même le fondement de ses croyances. Le retournement de l’injure offre donc un point de vue anthropologique sur la croyance de la psychanalyse, devenue ici indigène.

24Là où cette psychanalyse prétendait faire des catégories symboliques (« différence des sexes », Phallus, Nom-du-Père, etc.) des constituants universels et an-historiques de la psyché, les Gender and Queer Studies viennent souligner leur inscription dans l’Imaginaire d’une politique des corps et d’un système sexe-genre particuliers. Là où ces psychanalystes « anthropologues » (au premier degré) pensaient apporter le Symbolique à des « indigènes » LGBTQI englués dans l’Imaginaire, ces derniers soulignent qu’ils avaient déjà identifié le Symbolique comme sédimentation de normes, inscrites dans l’Imaginaire d’un moment sociétal et politique, qu’ils ne détachaient pas l’un de l’autre, et que ce sont ces psychanalystes qui restaient enlisés dans l’Imaginaire d’une croyance : celle d’un Symbolique dissocié, dont ils seraient les garants. Lorsqu’elle reprend sans distance les caractères « exotiques » du moment social et politique qui est le sien, cette psychanalyse apparaît donc comme une théorie indigène. Preuve, s’il en est, que la plupart de nos artefacts intellectuels sont provinciaux : ils parlent, comme le souligne Berenice Bento, de nos villages et prétendent s’étendre à l’univers.

25Ces retournements sont essentiels, pour une analyse stratégique des discours, mais ils n’obtiennent leur effet maximal que s’ils sont le fait de psychanalystes qui, soucieux de maintenir une dimension psychanalytique à leur perspective, n’hésitent pas à déconstruire les discours et pratiques tenus au nom de la psychanalyse.

Pour une psychanalyse étrangérisée

26Ressurgit donc ici une question éminemment psychanalytique : celle de l’énonciation. La visée la plus générale d’une perspective psychanalytique consiste à demander, cliniquement, d’où parle un sujet et à qui il s’adresse, et, théoriquement, d’où procède une théorie et à qui elle est destinée. Cette étude de l’énonciation, nous l’avons vu, une anthropologie de la psychanalyse la permettrait. Est-il toutefois possible qu’une telle démarche soit effectuée depuis la psychanalyse ? La question ici posée consiste à demander s’il est possible de sortir de sa propre grammaire pour la considérer, d’interroger sa propre archive, d’éclairer sa propre épistémè : d’être ethnologue de sa propre culture.

27Pour être traitée, cette question requiert à la fois de détailler le fonctionnement proprement psychanalytique (du moins en visée) de la clinique et de la théorie psychanalytiques, et de proposer une vision extensive de la psychanalyse : celle d’une psychanalyse hybridée, par delà l’identité à elle-même, qui ne se produise hors d’elle-même que pour mieux se retrouver. Pour revenir à l’injure diagnostique, il convient alors d’analyser le discours de certains psychanalystes à la fois en termes analytiques (1) et en termes foucaldiens et féministes (2).

281. Il s’agit d’abord de pointer la dimension projective de ces injures diagnostiques, qui renvoie à la nécessaire analyse du contre-transfert dans la production de tout discours psychanalytique. Bon nombre de ces positions recourent à une métaphysique du même et de l’autre fondée sur la seule considération de la mêmeté ou de l’altérité génitale, étendue à toute altérité. La « différence des sexes » devient alors le signifiant intemporel de la subjectivation, le paradigme même de la différence – de culture, de classe ou d’idéologie, - empêchant de penser tout autant la singularité de chacune de ces différences que la différence au sein du « même sexe ». Plus encore, la différence de pensée qu’on pourrait manifester devant ce dogme ne serait que l’avatar d’un déni de la différence des sexes. Pointer les configurations multiples de celle-ci, souligner qu’il n’est de différence anatomique des sexes qui ne soit toujours et déjà prise dans le sens historiquement institué du genre et son cortège d’inflations imaginaires, ou tenter, à la manière des revendications LGBTQI, de réaménager les formes localisées que prend cette différence, ce serait pécher par déni de castration. Le discours brille ici par sa circularité, mais aussi par sa projectivité : car il convient de demander si ce n’est pas justement ce raisonnement empressé de diagnostiquer le déni de la différence ou de l’altérité qui ne refuserait pas toute différence à sa pensée englobante, toute extériorité à son modèle d’intelligibilité et à ses constructions historicisées.

29Cet interdit de pensée inlassablement répété dans l’injure diagnostique tient, me semble-t-il, à l’ampleur du contre-transfert, clinique et théorique, que les homosexualités, les transidentités et les postures non-binaires provoquent. L’hostilité de ces praticiens, véritable « hypocrisie professionnelle » (Ferenczi, 1932/ 2004) consistant, selon Ferenczi, à masquer l’inconfort extrême que provoquent certains traits du/de la patient/e, ne renvoie-t-elle pas à l’inquiétante étrangeté ici éprouvée, à ce mélange d’angoisse et de fascination que les motifs gay et lesbien, trans ou queer peuvent provoquer en chacun/e, dans la mise en exergue de la contingence toute construite d’une sexuation et d’une sexualité fixes ? La mélancolie de genre et la norme d’une différence des sexes binaire a des effets sur chacun/e, et n’épargne ni l’accueil clinique, ni sa théorisation.

30Une analyse des contre-transferts théoriques et cliniques est alors la seule garantie de sortie d’un déni de l’altérité, que celui-ci se manifeste théoriquement comme circularité d’une pensée englobante interdisant toute extériorité à ses catégories, ou narcissisme d’une position clinique refusant toute posture psychique qui lui est étrangère. Viser cela, n’est-ce pas alors ici renouer avec le « site de l’étranger » propre, selon P. Fédida, à la situation psychanalytique ? L’analyste, rappelle P. Fédida après Freud, doit s’efforcer de « redevenir un[/e] étranger[/e] » (Fédida, 1995, p. 53). Cet/e étranger/e est à la fois « présence de personne » et « présence d’une personne », autre, reconnaissable seulement par une « meurtralité », une hostilité, qui définit le rapport de l’angoisse face à l’étranger(ibid., p. 61). L’analyste redevient un/e étranger/e lorsque l’angoisse apparaît dans le transfert, par delà toute familiarité de la pensée chez l’analysant/e, mais aussi chez l’analyste. Car le familier est, contre toute attente, souligne Fédida, un obstacle aux identifications, et l’étranger apparaît comme lieu de l’intime ignoré d’une parole, son sexuel-infantile (ibid., p. 58). Le site de l’étranger intime se définit ainsi à rebours de la familiarisation du plan de la conscience, qui, chez l’analyste, signifierait, pour Fédida, une compréhension par trop empathique de l’analysant/e (ibid., p. 60). Mais la familiarisation est aussi, ajouterais-je, une adhésion non-questionnée de l’analyste à ses propres représentations, conscientes ou inconscientes, sur le genre, les relationnalités, ou la subjectivation. Ce site de l’étranger/e, qui ne saurait être occupé par la personne de l’analyste, est défini comme « activité de construction du langage » (ibid., p. 64). Illocalisé, imprescriptible, c’est un espace de pur passage, désigné comme « trans de traduction, de transcription, de transfert » (ibid., p. 65).

31Il s’ensuit alors que cette « activité de construction du langage », propre à la situation de la cure, ne saurait être fondée dans une théorie analytique où le langage serait entièrement construit, donné une fois pour toute, immuable, et identique à lui-même. L’étrangérisation nécessaire de la psychanalyse semble impliquer que son langage théorique reste toujours inchoatif, inachevé, mais également désidentifié à lui-même. Surgit donc ici la question de l’inclusivité du discours analytique, et de sa confrontation à ses extériorités : à l’événement de l’histoire, de la clinique et des autres discours.

322. Cette étrangérisation semble donc inviter à une hybridation de la psychanalyse par d’autres discours. Seule cette hybridation semble garante d’un examen de l’hétéronormativité propre à certaines notions analytiques. D’aucuns ont prétendu sortir de cette hétéronormativité en situant, de manière lacanienne, l’hétérosexualité non plus du côté de la moindre pratique sexuelle, ni de la prescriptive fonction paternelle, mais de l’ouverture à une jouissance féminine. Prétendant dépathologiser les homosexualités, ils réactualisent toutefois le poncif androcentré du féminin comme tout autre et transposent la binarité du même et de l’autre, de l’homo et de l’hétéro sur le versant plus mystérieux du phallique/tout-autre. L’hétéronormativité n’est pas abandonnée : elle ne fait que se déplacer. De même pour l’assignation de genre qui, avec les formules lacaniennes de la sexuation, ne correspondrait plus aux femmes et hommes définis biologiquement ou socialement, mais à d’incommensurables types de jouissance (« côté homme », « côté femme ») qu’on maintient toutefois dans leur opposition binaire. On pourra répondre aux détracteurs queer que la théorie analytique n’est pas liée au système sexe/genre : le sexuel infantile freudien, l’objet a, le phallus ou la jouissance lacaniens sont brandis comme autant de formations universelles dépolitisées. Concevoir toutefois ces notions comme anhistoriques permet de s’épargner la déconstruction de l’homophobie et de la transphobie qu’elles peuvent articuler. J’affirme ici qu’est homophobe et transphobe toute hiérarchie des sexualités et des sexuations, donnant primat à la norme hétérosexuelle cisgenre : cette hiérarchie articule une série de stratégies opposées à la légitimation des homosexualités comme sexualités acceptables exactement au même titre que l’ « hétérosexualité », et des transidentités comme sexuations acceptables exactement au même titre que la cis-identité. La psychanalyse ne peut continuer à omettre que la subjectivation de sujets dits homosexuels ou transidentitaires s’inscrit dans un contexte social et politique. Celui-ci articule des jeux de forces et des relations de pouvoir qu’on ne peut reléguer à la seule réalité extérieure, dissociée de la réalité psychique. Car, faut-il le rappeler, « le personnel est politique ».

33L’hybridation de la psychanalyse pourrait donc venir de son ouverture aux analyses foucaldiennes et à celles des Gender and Queer Studies. Cela impliquerait alors de repenser les modalités d’articulation du pouvoir et de la psyché par delà l’hypothèse répressive (Foucault, 1976), que Foucault attribue à une psychanalyse schématisant le pouvoir sous la forme du père séparateur ou législateur. Pour Foucault, le pouvoir, non point juridique, souverain, mais stratégique, disciplinaire, désigne un ensemble de relations entre « partenaires » : il est action sur l’action d’un/e autre, impliquant qu’il/elle soit reconnu/e et maintenu/e comme sujet d’action, et ouvrant ainsi un champ de réponses, réactions, effets et interventions (Foucault, 1976-1988/2001, p. 1041-1062). Ce modèle rend possible – car urgent - de penser psychanalytiquement sans les pathologiser les configurations de genre et de sexualité qui viennent contester une binaire différence des sexes. Rappelons-le, le genre n’est pas seulement la construction sociale de la différence des sexes, il constitue, comme l’indiquait Joan Scott (1988, p. 125-153), une façon première de signifier des rapports de pouvoir. Le genre se fait avec et pour des autres, dans le cadre d’une quête de reconnaissance organisée par les normes sociales transmises par les premiers autres. Le sujet genré émerge ici dans la mesure où il/elle est assujetti/e à la régulation des normes, produit/e à travers cette régulation, et inscrit/e dans une stratégie de pouvoirs/résistances. Si la subjectivation genrée est un assujettissement au pouvoir régulateur des normes, elle peut produire en même temps des résistances qui combattent ce pouvoir autant qu’elles lui servent d’appui. Et la psychanalyse, comme pratique et théorie, doit laisser ouvert un espace pour ces reconfigurations.

Conclusion

34Pour lever la propension à l’injure d’un certain discours analytique, il convient donc d’en effectuer une anthropologie à partir des Gender and Queer Studies, et de perpétuer l’étrangérisation de la psychanalyse et son hybridation par d’autres discours.

35C’est alors probablement, pour la psychanalyse, renoncer ici à toute psychopathologie, tant dans son usage de la nosographie (névrose, psychose et perversion15) héritée tout droit de la psychiatrie, que dans son recours aux étiologies, où règne le pur Imaginaire d’une version familialiste hétéronormée des rapports entre femmes, hommes et enfants. Ecouter un/e analysant/e signifie abandonner tout diagnostic, le plus souvent défensif, car si l’injure diagnostique est fréquente, la visée diagnostique, plus généralement, fait injure à l’écoute analytique. Le discours analytique, autant que la pratique, semble nécessiter le regard anthropologique LGBTQI, qui rappelle alors à son bon souvenir l’analyse, toute psychanalytique, des contre-transferts théoriques et cliniques, et la visée, toute psychanalytique, d’une étrangérisation et d’une hybridation de sa posture.

36Les discours sont des espaces de pouvoir instituant des vérités à partir de jeux de force qui, à leur tour, s’appuient sur ces discours. L’injure est le fait d’un discours dominant, qui se juge autorisé à s’exprimer et expulser. Il convient de rappeler ici que tout discours, quel qu’en soit le champ, ne s’institue qu’en imposant le silence à d’autres discours, et en effaçant leur multiplicité. Cette réduction de la multiplicité de l’espace discursif est similaire à la réduction de la multiplicité psychique des genres et des sexualités par les normes agrippées au binarisme du phallique/castré, actif/passif, homo/hétéro, humain/déshumain. Face à ces rigidifications, il semble urgent de rappeler, de manière psychanalytique, le conflit et la multiplicité constitutifs de l’inconscient, pour penser une psychanalyse étrangérisée, hybridée par d’autres approches, et susceptible de rendre compte des jeux de pouvoir qui la traversent.

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Notes   

1  Voir à ce sujet : Anatrella, 1998,1998 et 2005 ; Balmary, 2013 ; Flavigy, 1999 ; Korff-Sausse, 1999 ; Legendre, 2001 ; Lesourd, 1999 ; Magoudi, 1997 ; Schneider, 2002a et 2002b ; Winter, 2000, et Winter, Vacquin, 2012.

2  Notons que le désistement est une notion mise en exergue par Freud lors de son analyse de Sidonie Csielag (Freud, 1920/1973, p. 245-270).

3 En témoignerait le coming-out d’homosexuels auprès de leurs parents faisant qu’ : « au delà d’une monstration vengeresse du changement d’objet, souvent mise sous les yeux du père, c’est la société tout entière qui peut être prise à témoin de cette affaire intime. (…) Quoiqu’il en soit, on ne peut considérer comme inexistante dans la revendication d’une reconnaissance publique de l’homosexualité, une dimension de vengeance liée au désistement » (Pommier, 2002, p. 81).

4  La rencontre de patients trans par Lacan (1992, pp. 55-92 et 1996, pp. 312-350) semble inaugurer un style, repris par ses disciples. En représentant massif de la réalité, le/a psychanalyste vise à faire abjurer le/a patient/e trans, dans un véritable procès en inquisition, comme en témoigne l’entretien de M. Czermak avec une patiente trans. Ainsi commence-t-il par un rappel à l’ordre :

5  F. Leroy mentionne lui aussi la dimension d’insulte de cet usage du diagnostic : « Ceci pourrait rapprocher le diagnostic “psy” de l’insulte, non pas tant dans une forme de dépréciation que dans une fonction de maintien dans un signifiant-maître sans appel. Il s’agirait moins d’un “tu es cela” que d’un “tu n’es que cela”, dans l’usage performatif de ce que nous appelons dans cet article le “diagnostic psy” », ibid., p. 420.

6  L’ouvrage de Didier Eribon (2012) s’ouvre par la phrase : « Au commencement, il y a l’injure ».

7  Ces termes fonctionnent comme injures, comme en témoigne l’indignation de deux auteurs : « Sollicités par une pente à l’uniformisation, prix dont se paye le règne contemporain de l’image, s’imposent dorénavant, dans le registre du sexuel des regroupements identitaires non plus basés sur un trait (homme/femme) mais sur le port en commun d’un insigne comportemental : les homosexuels, les lesbiennes, les travestis, les pédophiles, les transsexuels, etc…avec les conséquences de partition et d’exclusion sociale qui découlent d’une telle préséance de l’imaginaire dans la définition de l’identité » (Czermak, 1996a, op. cit., p. 18). On notera comment « homosexuels », « lesbiennes », « travestis », « transsexuels » ou « pédophiles » sont strictement équivalents, dans leur pathologique captation imaginaire.  

8  La psychanalyse défait la distinction entre normal et anormal ou signifiant et insignifiant, réduit les prétentions de la conscience et de la connaissance à l’intérieur des sciences humaines, et maintient « un principe perpétuel d’inquiétude, de mise en question de critique et de contestation de ce qui a pu sembler, par ailleurs, acquis » (Foucault, 1966, p. 385).

9  C’est une véritable entreprise de véridiction de la psychanalyse que Foucault met en place. Qu’il me soit permis de citer à ce sujet mon article (Ayouch, 2015, p. 97-122). 

10  Foucault abandonne toutefois le modèle structural linguistique qu’il prête à l’ethnologie et la à psychanalyse, lorsqu’il s’engage dans l’entreprise de l’archéologie puis de la généalogie.

11  J’entends ici le féminisme comme stratégie de lutte contre les violences sexistes portant sur les femmes, mais aussi contre tout rapport de domination et d’oppression de genre, de « classe » et de « race ». C’est ici un féminisme intersectionnel, sans sujet défini biologiquement et ontologiquement comme féminin. Eu égard au genre, c’est en effet la même violence de genre qui se manifeste dans la domination des femmes par les hommes et dans l’ordre normatif produisant une frontière imperméable entre deux catégories de sexe, féminin et masculin, et opérant une oppression precisément par cette dualisation.

12  L’appellation Gender and Queer Studies se veut ici globale, et ne rend en aucun cas compte des distinctions entre les positions parfois très différentes des études gay, lesbiennes, trans, intersexes, ou queer. Cette catégorie générale est toutefois ici maintenue pour ce qui semble commun à ces positions : le questionnement du régime hétérocentré de binarité du sexe/genre au fondement de représentations hégémoniques de la sexuation et de la sexualité.

13  On notera comment « homosexuels », « lesbiennes », « travestis », « transsexuels » ou « pédophiles » sont strictement équivalents, dans leur pathologique captation imaginaire.  

14  Qu’un discours dit psychanalytique en qualifie un autre de discours du maître n’exempte certes pas ce discours psychanalytique d’une auto-critique psychanalytique : l’ironie veut que bien des discours désignant les autres comme discours du maître soient souvent discours d’un maître, Jacques Lacan, Jacques-Alain Miller ou quelque autre.

15 Voir, à ce sujet, Allouch, 2010, pp. 213-219.

Citation   

Thamy AYOUCH, «L’injure diagnostique. Pour une anthropologie de la psychanalyse», Cultures-Kairós [En ligne], paru dans Les numéros, mis à  jour le : 08/09/2015, URL : https://revues.mshparisnord.fr:443/cultureskairos/index.php?id=1055.

Auteur   

Quelques mots à propos de :  Thamy AYOUCH

Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure, Thamy Ayouch est psychanalyste, Maître de conférences en psychologie clinique à l’Université Lille 3, chercheur à l’Université Paris 7 et Professor Visitante do Exterior à l’Université de São Paulo. Auteur de plusieurs ouvrages et de nombreux articles, il s’intéresse aux interactions et hybridations de la psychanalyse et à ses dialogues possibles avec la phénoménologie, les études politiques, les études féministes, et les Gender and Queer Studies.