Dans son livre Debt: The First 5000 Years, David Graeber (2014 [2011]) s’était intéressé aux premières économies documentées : celles de Mésopotamie et d’Égypte. Loin, cependant, de s’en tenir à une approche historique ou philologique (d’autant qu’il reconnaissait ne pas maîtriser les langues de ces régions), il tâcha d’établir un continuum entre analyse économique et anthropologie politique. Pour ce faire, il examina les relations entre la dette, le crédit et la monnaie dans les économies antiques, et notamment dans celles du Proche-Orient ancien. Plus tard, dans The Dawn of Everything (Graeber et Wengrow, 2021), peu avant sa disparition prématurée, Graeber approfondit ces réflexions sur les origines des inégalités en étudiant la place de la délibération dans les sociétés antiques et le lien de celles-ci avec l’agentivité socio-économique des individus.
Dans cet article, nous verrons comment, à une époque où il militait pour l’annulation des dettes mondiales, Graeber s’est servi de l’histoire des économies antiques pour repenser l’articulation anthropologique du politique et de l’économique. Nous étudierons comment Graeber fonde en partie son action militante et son anthropologie politique sur une analyse émique de la documentation économique du Proche-Orient ancien.
Une documentation économique et une historiographie issues du Proche-Orient ancien
Les non-spécialistes de cette période et de cette aire géographique emploient souvent le terme de Mésopotamie, qui, s’il est commode, n’en est pas moins imprécis. En effet, la documentation utilisée par Graeber n’est pas uniquement celle de l’antique Mésopotamie, région comprise strictement entre le Tigre et l’Euphrate, mais celle de tout le Proche-Orient ancien1. Il s’agit d’une documentation en écriture cunéiforme qui nous renseigne sur de nombreux collectifs humains, des rives du golfe Persique à celles de la mer Noire, des plateaux iraniens aux côtes levantines. Ce système graphique qui apparut dans le dernier tiers du IVe millénaire av. J.-C. se maintint jusqu’au Ier siècle apr. J.-C.2. Il servit à noter des dizaines de langues différentes, dont deux sont particulièrement importantes et bien représentées : le sumérien et l’akkadien. Le premier est l’idiome pour lequel a été initialement créé le système graphique cunéiforme. Il s’agit d’un isolat linguistique qui fut employé comme langue vernaculaire et comme langue de chancellerie jusqu’au début du IIe millénaire av. J.-C., période à partir de laquelle le sumérien tendit à devenir une langue de culture, une langue savante, un peu à la manière du latin au XIXe siècle. L’akkadien est, de son côté, une langue sémitique qui commença à être notée en écriture cunéiforme au milieu du IIIe millénaire av. J.-C. lorsque l’empereur Sargon d’Akkad prit possession de la plupart des cités-États sumériennes3. Cette langue est la mieux représentée dans la documentation sur laquelle s’appuie Graeber, puisque celui-ci a surtout fondé ses théories sur les textes babyloniens et assyriens des IIe et Ier millénaires av. J.-C.4.
Le corpus des textes cunéiformes est immense : des centaines de milliers de documents ont déjà été découverts et près de 300 nouveaux textes sont publiés chaque année rien que pour l’époque paléo-babylonienne, c’est-à-dire la première moitié du IIe millénaire (Charpin, 2018). Certains de ces documents dormaient dans les réserves de musées, attendant d’être redécouverts après des décennies d’oubli, d’autres sortent de terre, après 4 000 ans, au gré des chantiers de fouilles, qui reprennent progressivement en Irak et en Syrie. Ces textes traitent de sujets nombreux et variés, et l’on trouve par exemple des hymnes aux divinités, des lettres, des épopées, des exercices scolaires, des recettes de cuisine, des recueils divinatoires ou encore des comptes-rendus d’observations astronomiques. Cependant, l’essentiel est composé de documents administratifs et juridiques, qui fournissent des détails précis sur les marchandises échangées, les prix, les délais de paiement et les conditions contractuelles5. En revanche, on ne possède pas de textes réflexifs sur l’économie ou la politique en Mésopotamie et l’on ne connaît pas de Xénophon assyrien, pas d’Aristote babylonien. Ces textes permettent cependant une analyse minutieuse des pratiques économiques et de la répartition des ressources dans la société mésopotamienne. Les tablettes cunéiformes fournissent des informations sur les différents groupes sociaux, les rôles économiques et les relations de dépendance : des thématiques importantes dans les écrits de Graeber.
En effet, lorsque l’on parcourt la bibliographie de Debt, on relève que l’un de ses principaux intérêts concernant les économies du Proche-Orient ancien était leur procédure d’annulation des dettes, notamment la pratique de la mīšarum, une remise générale des créances du royaume dans la Babylonie du IIe millénaire6 : nous y reviendrons infra. Dans Dawn, David Wengrow et lui s’appuient assez largement sur cette même bibliographie, bien que quelques références, plus récentes, y soient ajoutées7.
Par ailleurs, outre les ouvrages de Michael Hudson qu’il cite régulièrement8, mais qui ne maîtrise pas la documentation cunéiforme de première main, la synthèse économique à laquelle Graeber se réfère le plus souvent est celle de Johannes Renger (1994), lequel fut particulièrement influencé par Karl Polanyi, un auteur que Graeber fréquentait lui aussi (Graeber, 2009)9, et qui avait supposé qu’il n’existât aucun marché en Babylonie (Polanyi, 1957, 1977). Cette hypothèse fut rapidement nuancée, notamment par Renger, et fit l’objet de vives controverses (Silver, 2007). Renger, véritable spécialiste du Proche-Orient ancien, maîtrisait le cunéiforme, le sumérien et l’akkadien : il s’est surtout penché sur les textes économiques du IIe millénaire et la période paléo-babylonienne. C’est donc essentiellement sur la base de données issues de cette période que Graeber a construit sa représentation et son analyse de l’économie du Proche-Orient ancien. Ces données sont aussi celles que nous avons utilisées pour notre propre recherche (Nicolas, 2023b, 2025) : si les analyses de détail de Graeber souffrent de sa méconnaissance philologique (on le verra par exemple infra à propos de son analyse du mariage babylonien), sa perspective anthropologique et transpériode permet au spécialiste de repenser sa propre aire de recherche. En effet, Graeber a étudié combien les relations de dette et de crédit tenaient une place centrale dans les économies antiques en ne se limitant pas à la Mésopotamie mais en en partant, s’inscrivant ce faisant dans la construction d’une théorie de la Mésopotamie comme système-monde10.
Les thèses d’Immanuel Wallerstein sur le système-monde furent appliquées dans les années 1990 à l’expansion de la ville d’Uruk au IVe millénaire (Algaze, 1993). Si nous avons indiqué que, dans Debt, Graeber s’appuie surtout sur des sources du IIe millénaire, dans The Dawn of Everything il revient sur les tout débuts de l’histoire mésopotamienne et insiste sur l’idée de ne pas mettre de côté les potentats locaux, même en contexte impérialiste (Graeber et Wengrow, 2021, p. 306-308). Wengrow et Graeber y rendent leur juste importance aux assemblées d’habitants, dont le rôle politique était important au Proche-Orient ancien. Comme ils l’écrivent : « Popular councils and citizen assemblies (Sumerian: ukkin; Akkadian: puhrum) were stable features of government, not just in Mesopotamian cities, but also their colonial offshoots » (Graeber et Wengrow, 2021, p. 309-310). Dans leur ouvrage, les auteurs proposent même que les premières cités mésopotamiennes, telles que Kish, Eridu et Larsa, aient prospéré grâce à ces conseils citoyens, ces assemblées urbaines.
Ces thèses ont déjà fait l’objet d’un examen en assyriologie (Butterlin, 2018 ; Chambon, à paraître), et il est intéressant de constater que les perspectives de Graeber et Wengrow les rapprochent du spécialiste français de l’expansion urukéenne : Pascal Butterlin (2018)11, bien qu’il ne semble pas que les deux auteurs aient lu les travaux de l’archéologue français, à en juger par la bibliographie de The Dawn of Everything. On voit avec ce renversement bottom-up un parallèle notable avec l’anthropologie du politique telle que la conçoit Graeber dans Debt autant que dans The Dawn of Everything12. On peut en permanence établir un dialogue fructueux entre les théories de Graeber et leur application aux sources dont il se sert pour réexaminer celles-ci avec davantage de rigueur archéologique et épigraphique que n’en avait l’auteur de Debt. Pour autant, si les données du IVe et du IIIe millénaire affleurent dans l’œuvre de Graeber et peuvent donner une perspective intéressante, on peut garder à l’esprit qu’il s’appuya surtout, dans ses livres, sur des données du IIe millénaire.
Une approche émique de la documentation mésopotamienne
Tout en rappelant le rôle joué par les grands organismes, comme les temples ou les palais, Graeber ne se limita pas à une réflexion sur ce que d’aucuns appelleraient les institutions pour penser le politique. Au contraire, dans ses écrits, et notamment dans Debt, il examine les relations entre la dette, le crédit et la monnaie dans différentes sociétés au cours de l’histoire, y compris dans les économies antiques. De même, Graeber revient sur l’idée de recherche de maximisation du capital dès 2001 (Graeber, 2001), et en 2011, dans Debt, pour renverser la croyance établie en une économie entièrement tournée vers le profit. Il vise, chaque fois, à proposer une autre vision anthropologique.
Or, s’il est des organismes du Proche-Orient ancien dont on prétendit souvent qu’ils fussent des sortes de banques où l’on cherchait la maximisation des profits, ce sont bien les temples13 : c’est pourtant une confusion et un anachronisme. Il apparaît en revanche que les temples étaient des lieux de production économique importants (Bongenaar, 1997 ; Zawadski, 2013 ; Kozuh, 2014 ; Charpin, 2017 ; Nicolas, 2023b), et c’était aussi là que s’organisait le rééquilibrage social (Nicolas, 2023a) : qu’il s’agisse d’y rendre la justice (Démare-Lafont, 2010 ; Charpin, 2017), d’y accueillir les veuves (Quillien, 2018) ou d’y consentir des prêts de charité, c’est-à-dire des prêts sans intérêts dont la date de remboursement n’était pas spécifiée, soit, en somme, des dons déguisés (Veenhof, 1997 ; Charpin, 2005). C’est d’ailleurs à ce prisme que nous avons conduit nos propres recherches sur l’un des principaux sanctuaires de Babylonie : l’Ebabbar de Sippar. En cela, nous reconnaissons volontiers une dette envers Graeber. En fait, le but du temple n’était pas tant de maximiser son capital à la manière d’une banque, mais de montrer qu’il était capable d’une part de tenir son rang en redistribuant largement ses richesses et d’autre part de maintenir une sorte d’équilibre social qui était le pendant terrestre de l’équilibre cosmique garanti par les divinités (Nicolas, 2023a), la société mésopotamienne étant assez largement fixiste et conservatrice14.
Dans The Dawn of Everything, Graeber revient sur le rôle de ces temples. Ces complexes sont, selon lui et son coauteur, Wengrow, les témoins de la première organisation économique centralisée, mais ils offraient également refuge aux individus les plus vulnérables de la société (Graeber et Wengrow, 2021, p. 313-317). Avant l’avènement de la bureaucratie d’État, ces temples servaient de moteurs économiques et organisaient la vie urbaine. C’est notamment en partant des concepts proposés par Graeber et en reprenant la documentation épigraphique d’un temple en particulier, celui du dieu-soleil de Babylonie, que nous avons nous-même pu approfondir ces questions (Nicolas, 2023b). Si les analyses de détail de Graeber ne sont pas forcément exactes, ses perspectives, elles, sont extrêmement pertinentes.
Ainsi, on voit une nouvelle fois que l’approche par l’anthropologie du politique des systèmes socio-économiques anciens, notamment ceux du Proche-Orient au IIe millénaire, est au cœur de l’approche anthropologique de Graeber : celle-ci permet de passer de l’analyse de pratiques socio-économiques d’échanges et de réciprocité à la construction d’une nouvelle représentation de l’ontologie politique. Cette approche à la fois émique et bottom-up pousse Graeber à interroger un phénomène en particulier : celui de l’émergence des marchés financiers. Ici, il rompt avec l’idée polanyienne de « marketless society15 » (Polanyi, 1957, p. 64 ; Polanyi, 1977), sans pour autant tomber dans les excès d’un auteur comme Morris Silver qui s’est intéressé, lui aussi, à la documentation mésopotamienne et critique le fait que « Renger does not attempt to integrate the (alleged) technological stagnation of Mesopotamia into his theory of a redistribution-dominated economy » (Silver, 2007, p. 107-108).
Cette perception évolutionniste de l’économie suppose qu’il faudrait atteindre un certain niveau de technologie financière pour développer le marché et que lorsqu’on y parviendrait, on se jetterait immédiatement dans la quête d’une économie capitaliste de plus en plus libérale. Outre son aspect idéologique, cette évolution mécanique nie les dynamiques internes d’adhésion ou de rejet, pour des raisons anthropologiques, à une forme économique ou politique accessible technologiquement. Au contraire, Graeber extrait le débat de son seul cadre historico-économique et refuse de le réduire à une dimension techniciste. Le marché, selon lui, n’est apparu que dans un cadre anthropologique et politique bien défini : celui des États militarisés. Il le résume ainsi dans Debt :
« The existence of markets was highly convenient for governments, and not just because it made it so much easier for them to provision large standing armies. By insisting that only their own coins were acceptable as fees, fines, or taxes, governments were able to overwhelm the innumerable social currencies that already existed in their hinterlands, and to establish something like uniform national markets. » (Graeber, 2014 [2011], p. 24)
Cette perspective nous a beaucoup inspiré pour analyser l’économie babylonienne sous l’angle de la documentation cunéiforme. On peut ainsi constater qu’en Babylonie, au milieu du IIe millénaire, les organismes socio-économiques comme les marchands individuels disposaient des capacités technologiques et conceptuelles pour développer la monnaie frappée et ne le firent pourtant pas (Nicolas, 2023b, p. 493-495). Il est donc nécessaire et fructueux de sortir des perspectives évolutionnistes. C’est ce que font Graeber et Wengrow dans The Dawn of Everything, où ils offrent une perspective alternative sur l’économie mésopotamienne, remettant en question les interprétations traditionnelles et linéaires (Graeber et Wengrow, 2021, p. 301-320 puis p. 368-369). Nous allons voir deux cas de phénomènes socio-économiques babyloniens que Graeber analyse au prisme de cette anthropologie politique : la terhatum et la mīšarum.
Des phénomènes économiques à une anthropologie politique du Proche-Orient ancien : la terhatum (contre-dot) et la mīšarum (annulation des dettes)
Encore aujourd’hui, les historiens de l’économie consacrent de nombreux travaux à l’analyse de la circulation de l’argent (Peyronel, 2010, p. 925)16. Graeber reprend cette question dans Debt mais fait le choix de l’étudier en partant du bridewealth (prix de la mariée). Cette pratique, commune dans de nombreuses sociétés traditionnelles, implique le transfert de richesses ou de biens du groupe du marié à celui de la mariée lors d’un mariage.
En Mésopotamie, ce phénomène prend le nom de terhatum : il s’agit d’une contre-dot versée par le futur mari à sa belle-famille (Rede, 2009 ; Démare-Lafont, 2012 ; Lion, 2015), généralement à son futur beau-père. Graeber connaît cette pratique, puisqu’il en parle à plusieurs reprises dans Debt (Graeber, 2014 [2011], p. 132-133, p. 179). Il revient d’ailleurs brièvement sur le bridewealth et ses implications dans Dawn (Graeber et Wengrow, 2021, p. 141-142). Nous ne nous attarderons pas ici sur son analyse de détail de la terhatum, mais rappellerons tout de même que le mariage babylonien n’était en aucun cas un mariage par achat (Démare-Lafont, 2012), et l’idée de Graeber d’un « “price of the virgin”-not a mere metaphor, since the illegal deflowering of a virgin was considered a property crime against her father » (Graeber, 2014 [2011], p. 179) est à abandonner. En revanche, l’inclusion par Graeber d’un acte coutumier dans le champ de l’agentivité socio-économique était, à l’époque, novatrice et extrêmement pertinente. Surtout, Graeber établit une relation entre l’esclavage lié aux dettes et le bridewealth, lequel a pu conduire à diverses transformations, dont la prostitution, à travers l’esclavage pour dettes imposé aux pères, souvent des paysans dépossédés par les élites urbaines (Graeber, 2014 [2011], p. 176-185)17.
La terhatum, et le bridewealth en général, devient alors bien plus qu’une simple transaction économique liée au mariage. Cette pratique permet d’articuler et d’organiser un réseau complexe de relations sociales, politiques et symboliques au sein des communautés traditionnelles ; des réseaux qui sont reliés et structurés par une multitude d’échanges socio-économiques, le mariage n’en étant qu’une variation aboutissant, le plus souvent, à créer une forme de dette, qu’elle soit immanente ou bien tangible. Selon Graeber, l’échange de la dot et de la terhatum obéit à cette logique de réseaux d’endettement, et l’auteur considère que la dette était un lien social crucial dans la Mésopotamie antique, créant une interdépendance et une cohésion communautaire indispensables à travers les obligations financières.
Il était donc logique que Graeber s’intéressât ensuite longuement au phénomène de la mīšarum18 : une pratique d’annulation des dettes qui survenait à échéances fréquentes19. Cette pratique est essentiellement attestée à l’époque paléo-babylonienne (première moitié du IIe millénaire). Graeber étudie ces amnisties, qui se répétaient régulièrement et étaient un élément prévisible et crucial de l’économie babylonienne, et les compare au jubilé biblique. Il fait d’ailleurs explicitement référence à cette pratique au début de Debt (Graeber, 2014 [2011], p. 82) et en conclusion de l’ouvrage (Graeber, 2014 [2011], p. 390). Dans son livre, il s’appuie surtout sur les travaux de Hudson (Graeber, 2014 [2011], p. 65, p. 217) expliquant que les annulations de dette, lors des fêtes du Nouvel An, libéraient les débiteurs et annulaient les prêts pour restaurer l’équité sociale. Ces actions visaient à éviter le chaos en assurant justice et stabilité. Graeber ne néglige pas l’aspect rituel de ces événements au cours desquels les dirigeants, imitant des gestes divins, effaçaient les dettes, rétablissaient les droits des débiteurs et réallouaient les terres (Charpin, 2000, 2013, 2016 ; Nicolas, 2025). Pour reprendre les mots de Graeber : « The history of debt and sin was wiped out, and it was time to begin again. But it’s also clear what they saw as the alternative: the world plunged into chaos » (Graeber, 2014 [2011], p. 217).
Une perspective militante… issue d’une documentation plurimillénaire
Que ce soit dans Debt ou dans Dawn, Graeber critique résolument l’idée que les économies anciennes fussent basées sur des échanges équilibrés et mutuellement bénéfiques. Au contraire, il soutient que les relations économiques étaient souvent asymétriques, avec des inégalités de pouvoir et des rapports de domination, et souligne le rôle des dettes, des impôts et des systèmes d’exploitation dans ces économies. Dire que les premières économies documentées de l’humanité reposaient sur la dette n’est pas un fait nouveau ni un apport spécifique au travail de Graeber, mais son travail s’inscrit dans un courant qui a largement revitalisé l’intérêt pour ces thématiques à partir du milieu des années 2010, tout en proposant de les analyser au prisme du temps long et de l’histoire antique. En assyriologie, cela s’est traduit par un regain d’attention pour les questions des dettes et des inégalités à la fin des années 2010 et au début des années 2020, temporalités étendues de la recherche obligent20.
En effet, l’anthropologue politique qu’il était a su repérer dans les économies antiques des dynamiques qu’on peut retrouver, mutatis mutandis, dans un système économique aussi différent que l’est le capitalisme mondialisé. Ce faisant, Graeber a revivifié tant les études historiques sur le Proche-Orient ancien que le matériel conceptuel accessible aux militants. Ainsi, chez Graeber, la dette devient alors un phénomène politique, une manière d’organiser la société21. Comme il l’écrit dans Debt :
« Exchange encourages a particular way of conceiving human relations. This is because exchange implies equality, but it also implies separation. It’s precisely when the money changes hands, when the debt is cancelled, that equality is restored and both parties can walk away and have nothing further to do with each other. Debt is what happens in between. » (Graeber, 2014 [2011], p. 122)
Son point de vue sur le sujet de la mīšarum est globalement le même et il en tire la synthèse et l’explication anthropologique suivante :
« Redemption of accrued debts, either by royal proclamation or in “years of forgiveness”, made good fiscal sense. It was a mechanism for restoring balance to the economy of Mesopotamian cities, and by releasing debtors and their kin from servitude it allowed them to continue living productive civic lives. » (Graeber, 2014 [2011], p. 122)
On le voit donc, lorsque Graeber se penche sur la Mésopotamie, il s’intéresse aux phénomènes de structuration horizontale de la société : assemblées participatives jouant un rôle politique sous-estimé, réseaux de sociabilité passant par les échanges ou le mariage (ce dernier étant pensé comme un type d’échange), contraction de liens socio-économiques sous la forme de dettes et annulation de celles-ci. Graeber revient à de multiples reprises dans son œuvre sur ces annulations, tout en distinguant avec finesse les différentes pratiques d’annulation de dette. Dans Debt, il distingue amargi sumérienne, mīšarum babylonienne et jubilé biblique22, qui sont analysés comme des pratiques différentes. Dans Dawn, le traitement de ce sujet par Graeber et Wengrow a évolué : tout d’abord, lorsqu’il aborde ces sujets dans Dawn, Graeber adopte une perspective plus étique que dans Debt. En effet, dans l’esprit des Mésopotamiens, la justification des édits de mīšarum n’est pas le « bon sens fiscal » (« good fiscal sense »), pour reprendre son expression, mais la restauration d’un état antérieur, conforme aux volontés divines et reflet terrestre d’une harmonie cosmique (Charpin, 2013 ; Hudson, 2018). Il y a donc une triple logique derrière ces annulations de dettes : religieuse, sociale23 et économique.
Ensuite, il décrit presque systématiquement ces pratiques comme des « jubilés », un terme qui n’est utilisé par les spécialistes du Proche-Orient ancien qu’à la marge, car il renvoie à un contexte très spécifique : celui de la Bible. Or, après la publication de Debt, Graeber employa ce terme pour désigner collectivement les pratiques d’annulation de la dette, qu’il s’agisse de la mīšarum ou de l’amargi24. Sous la plume de journalistes, le terme eut tôt fait de désigner toute pratique d’effacement des dettes antiques, dont la plupart n’avaient rien à voir avec le jubilé biblique25.
Il faut dire que Graeber lui-même avait ouvert la voie à l’usage préférentiel de ce terme, puisqu’il achevait ainsi Debt :
« In this book I have largely avoided making concrete proposals, but let me end with one. It seems to me that we are long overdue for some kind of Biblical-style Jubilee: one that would affect both international debt and consumer debt. It would be salutary […]. It is significant, I think, that since Hammurabi, great imperial states have invariably resisted this kind of politics. » (Graeber, 2014 [2011], p. 390)
Si Graeber parle si peu du jubilé biblique dans le livre mais utilise cette expression, c’est qu’il veut que cette phrase puisse être citée, il veut être compréhensible et frapper l’esprit du grand public. Or, si ce dernier peut assez facilement être familier du texte biblique, il y a fort peu de chances qu’il ait jamais entendu parler d’amargi, d’andurārum ou de mīšarum.
Peut-être est-ce aussi parce que ce terme avait déjà été utilisé dans un contexte de militantisme altermondialiste, notamment au cours du mouvement Jubilee 2000 Coalition. Ce dernier, porté par une quarantaine de pays, était inspiré du jubilé biblique et souhaitait concorder avec le jubilé de l’Église catholique prévu pour l’an 2000. Visant à annuler la dette du tiers-monde avant cette date, ce mouvement était soutenu par des personnalités politiques et des artistes, et eut une certaine audience, notamment lors du G8 de 1999 à Cologne. Le terme de « jubilé » avait donc fait son chemin dans les milieux intellectuels et institutionnels anglo-saxons, et Charpin relève au sujet de ce mouvement et de son accueil en Europe la chose suivante :
« Il est d’ailleurs, aux yeux d’un Français, symptomatique qu’en Europe ce mouvement ait été plus puissant dans des pays marqués par le protestantisme (“Jubilee 2000” en Grande-Bretagne et “Erlassjahr 2000” en Allemagne) que dans des pays à majorité catholique, où la lecture de l’Ancien Testament est moins prégnante. » (Charpin, 2025, p. 25)
Ici, donc, l’anthropologie politique de Graeber rejoint sa pratique militante. En effet, s’il écrit sur la dette, c’est dans la foulée de son engagement au sein du mouvement altermondialiste Direct Action Network. Lorsqu’il finit de rédiger Debt, Graeber est pleinement engagé dans le mouvement Occupy Wall Street, dont l’une des principales revendications est, justement, l’effacement des dettes mondiales, car, pour reprendre ses mots, « la façon la plus simple de désobéir à la finance, c’est de refuser de payer les dettes26 ». Cette idée de refuser la dette se retrouve jusque dans ses nécrologies, qui font souvent le lien entre son action politique et sa pensée théorique, l’un prenant même le nom de « Why We Need to #CancelTheDebt » (Watkinson, 2021).
Cette idée de suppression des dettes naît donc à la fois de l’engagement militant de Graeber et de sa fréquentation de la documentation cunéiforme, ainsi que de la littérature scientifique qui l’accompagne. C’est dans ces sources qu’il puise un matériau conceptuel qu’il réinvestit dans sa réflexion politique et dans la formulation de son projet de « grève de la dette ». Chez lui, les faits anthropologiques qu’il analyse en tant que chercheur deviennent indissociables de son action : la compréhension des mécanismes d’endettement dans les sociétés antiques nourrit directement sa critique des structures politico-économiques contemporaines.
Cependant, cette transposition s’accompagne d’une certaine sélection. Graeber tend à minorer certains aspects structurels de la mīšarum qui nuancent l’image d’une économie fondée sur la justice et la libération. Tout d’abord, il ne commente pas le fonctionnement systémique de ces édits, organisés selon un cycle récurrent d’endettement et de libération. Comme l’écrit Charpin :
« Par ailleurs, l’exemple mésopotamien montre que, sans réformes structurelles, ces annulations de dettes ne peuvent qu’être récurrentes. L’idéal du “retour aux origines” (andurârum), qui motivait les souverains mésopotamiens, se révèle de ce point de vue largement illusoire : remettre les compteurs à zéro ne résout pas les problèmes si les règles du jeu restent inchangées. » (Charpin, 2025, p. 25)
Graeber ne prend pas non plus en compte le rôle central des grands organismes lors des annulations de dettes. Lorsque l’on remettait les dettes des particuliers, ce n’étaient pas les marchands qui absorbaient la perte en dernière instance, mais les temples ou le palais (Charpin, 2000 ; Nicolas, 2025), ce qui n’est pas sans rappeler, mutatis mutandis, certaines opérations gouvernementales de renflouement des banques après la crise des subprimes, où l’État, plutôt que les acteurs privés, absorbait le coût de la dette afin de garantir la stabilité du système économique27.
Graeber ne s’attarde pas davantage sur la fonction essentiellement stabilisatrice de ces mesures, qui visaient à préserver l’ordre social plutôt qu’à le renverser. En cela, l’assimilation de la mīšarum à une forme d’idéal politique ou de panacée économique serait pour le moins irénique et surtout non émique : il s’agit en réalité d’un système socio-économique autre, fondé sur des ressorts spécifiques, distincts des nôtres. L’historien n’a pas à trouver de solutions aux maux du passé ou à ceux du présent, mais à décrire le plus précisément possible le fonctionnement et l’organisation des groupes humains anciens. Dès lors, si les procédés socio-économiques antiques peuvent inspirer les militants ou les acteurs politiques, il est sain (et sans doute plus efficace) d’en prendre tous les aspects en compte.
Ce qui demeure frappant, c’est la manière dont Graeber, écrivant sur les pratiques d’annulation des dettes dans le Proche-Orient ancien, prolonge dans le champ savant les revendications qu’il porte dans son action militante contemporaine. Par la suite, Graeber pense son agentivité et milite au sein de collectifs autogérés, d’assemblées participatives de par le monde28, il théorise ce collectif qu’il vit en militant et pense en scientifique. C’est ce qu’il fait en écrivant Dawn et, là encore, il convoque la documentation cunéiforme pour lui fournir une perspective historique sur ce phénomène d’assemblées participatives. Or, la documentation qui le renseigne sur cette pratique n’est pas réflexive : il s’agit de purs documents de la pratique, administratifs ou comptables. Chez Graeber, donc, l’anthropologie politique s’appuie sur les données de l’histoire économique et devient, en elle-même, une pratique militante. De là peuvent émerger des critiques : peut-on faire de la bonne recherche tout en étant militant ? L’influence de Graeber non seulement dans son camp politique mais aussi sur l’ensemble des sciences humaines semble montrer que oui. Et si l’on peut certes constater « les limites du militantisme théorique » (Le Texier, 2016), on ne peut que saluer la profondeur et la vivacité de l’héritage intellectuel légué par celui qui fut, plus qu’un énième théoricien militant, un véritable militant de la théorie.
