« Changer de récit pour changer le monde » ? Les pratiques d’anticipation comme forme de créativité sociale

“Changing the Narrative to Change the World”? Anticipatory Practices as a Form of Social Creativity

DOI : 10.56698/chcp.1675

Abstracts

Cet article propose une ethnographie exploratoire des pratiques d’anticipation d’intérêt général (PAIG) – prospective, design fiction, ateliers spéculatifs – telles qu’elles se déploient en France depuis la période Covid-19. À rebours d’une lecture techniciste de ces dispositifs, il s’attache à comprendre dans quelle mesure elles peuvent être un levier de créativité sociale ou, au contraire, un mécanisme de reconduction de l’ordre existant au sein des organisations bureaucratiques qui les commanditent. L’enquête, menée auprès d’une nébuleuse informelle de professionnel·les de l’anticipation – consultants, designers, animateurs d’ateliers militants – combine observation d’événements de projection collective, entretiens approfondis et immersion dans les réseaux de formation qui structurent ce milieu. L’article restitue d’abord la morphologie de cette corporation : ses dynamiques d’hybridation méthodologique, la circulation de ses protocoles et la relation de consultation alternée – tantôt consultant, tantôt consulté·e – qui en établit le mode relationnel dominant. À partir de plusieurs figures contrastées, l’article met en lumière une tension constitutive de ces pratiques. Mobilisant le concept de créativité sociale chez David Graeber et la distinction castoriadisienne entre imaginaire instituant et imaginaire institué, il montre que la capacité des dispositifs de projection à « faire bouger les choses » dépend moins de leur sophistication technique que du paysage sociopolitique dans lequel ils s’inscrivent et des rapports de force matériels qu’ils ne peuvent que provisoirement suspendre. L’article conclut en interrogeant la place de l’anthropologie politique dans ce contexte : ni béatitude devant le pouvoir des récits, ni désenchantement face à leurs récupérations libérales, mais un geste ethnographique attentif à la diversité des façons dont des personnes ordinaires négocient, dans leurs temporalités vécues, de fragiles espaces où imaginer autrement.

This article offers an exploratory ethnography of anticipatory practices in the public interest – foresight, design fiction, speculative workshops – as they have developed in France since the Covid-19 period. Rather than offering a technical reading of these devices, it examines the extent to which they function as a lever for social creativity or, conversely, as a mechanism for reproducing existing order within the bureaucratic organisations that commission them. The fieldwork, conducted among an informal constellation of anticipation professionals – consultants, designers, and activist workshop facilitators – combines observation of collective projection events, in-depth interviews, and immersion in the training networks that structure this milieu. The article first maps the morphology of this professional world: its dynamics of methodological hybridisation, the circulation of its protocols, and the alternating consultation relationship – sometimes as consultant, sometimes as consulted – that constitutes its dominant relational mode. Drawing on several contrasting figures the article illuminates a constitutive tension within these practices. Building on David Graeber’s concept of social creativity and Castoriadis’s distinction between the instituting and the instituted imaginary, it argues that the capacity of projection devices to “change things” depends less on their technical sophistication than on the socio-political landscape in which they are embedded and the material power relations they can only temporarily suspend. The article concludes by reflecting on the role of political anthropology in this context: neither uncritical enthusiasm for the power of narratives, nor disenchantment in the face of their liberal recuperations, but an ethnographic attentiveness to the diverse ways in which ordinary people negotiate, within their lived temporalities, fragile spaces for imagining otherwise.

Index

Mots-clés

pratiques d’anticipation, prospective, design fiction, créativité sociale, bureaucratie, imaginaire, ethnographie, futur

Keywords

anticipatory practices, foresight, design fiction, social creativity, bureaucracy, imaginary, ethnography, future

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C’est en cherchant à tirer le fil des « mondes d’après » – formule omniprésente pendant la pandémie de Covid-19, désignant une prolifération de récits et de projections vernaculaires et expertes sur les transformations attendues ou espérées de la société au sortir des confinements – que j’ai rencontré pour la première fois des prospectivistes. Elles et ils ont pris le temps de répondre à mes questions naïves sur leur profession que je découvrais, qui constituaient peut-être une respiration bienvenue dans un moment radicalement incertain où leur expertise était particulièrement sollicitée. Apparues dans les années 1950, les activités de prospective restent pendant plusieurs décennies relativement confidentielles, réservées au domaine de la défense et des grandes industries aux États-Unis (RAND Corporation, et à sa suite l’Institute for the Future) et à celui de la planification post-Seconde Guerre mondiale en France (commissariat général du Plan puis DATAR). Ce très sérieux travail d’anticipation et de gouvernance par le « et si » cherche progressivement à se professionnaliser et à se légitimer à travers le développement de différentes méthodologies parascientifiques, pouvant se réclamer d’une rigueur et d’un réalisme analytique (Andersson et Prat, 2015). Au tournant des années 1990, les activités de projection sont bousculées par les mutations politiques engendrées par la fin de la guerre froide, et en son sein par l’émergence du design critique. Les pratiques d’anticipation inspirées de ce courant ne cherchent plus à prévoir, planifier ou se prémunir du futur, mais à provoquer le présent par des créations d’objets réputés venus d’avenirs potentiels – ce que l’on désigne par design fiction –, qui vont progressivement être adaptés et mis au service de l’innovation (spécifiquement du numérique).

Parallèlement à cette sédimentation des techniques spéculatives, les pratiques d’anticipation d’intérêt général (PAIG1) connaissent un double mouvement d’institutionnalisation et de démocratisation (Grimaud et Wacquez, 2023). Les tentatives de gouvernance de l’hyper-objet dérèglement climatique (Morton, 2018) renforcent la nécessité du recours à une expertise « futurique » pour construire des horizons communs. Les activités d’anticipation fleurissent alors dans les agences spécialisées et les cabinets de conseil généralistes, qui interviennent auprès d’entreprises puis d’administrations publiques au chevet du désarroi des décideur·euses de ces bureaucraties en panne de créativité (Graeber, 2015). La Covid-19 a renforcé la chambre d’écho de la langue des PAIG avec des concepts et des expressions tels que : incertitude, anticipation, éclairer la décision, scénarios, l’invraisemblable devenu probable. C’est dans ce contexte que j’ai cherché en 2023 à intégrer pleinement ce milieu afin d’y mener une enquête exploratoire. L’accueil y était moins chaleureux que lors de mes premiers pas : le marché de l’aide à la décision ne connaît pas la crise, et les praticien·nes redoublent d’efforts pour diversifier leurs protocoles. Pendant quelques mois, j’ai contourné les portes fermées à l’observation « d’accompagnements clients » et les barrières tarifaires en m’intéressant à une nouvelle génération d’anticipateur·rices post-Covid en quête de professionnalisation, en négociant un accès gratuit auprès d’enquêté·es ayant un faible pour les sciences sociales et en privilégiant les entretiens – exercices rhétoriques et réflexifs dans lesquels les professionnel·les sont généralement très à l’aise. Ce panorama m’a permis d’interroger dans quelles conditions les dispositifs de projection dans des futurs alternatifs parviennent à produire du changement dans les organisations bureaucratiques.

Les futurs, des ailleurs où débattre

Quelque part à Paris, un soir d’hiver, dans les étages insoupçonnés d’une institution culturelle. Une grande salle tout en béton, avec un bar latéral ouvrant sur une terrasse avec vue sur la tour Eiffel et un espace circulaire en contrebas éclairé dans des tons violets. Arrivent progressivement une trentaine de cadres supérieur·es, convié·es à cet événement chaque trimestre comme l’abonnement de leurs entreprises respectives à ce cycle autour du futur le prévoit. Après une courte introduction sur le thème de cette troisième édition du Cercle des aïeux vertueux2, l’héritage, l’animateur poursuit avec une présentation de chacun·e des présent·es par son nom et son entreprise. Il conclut ainsi : « C’est maintenant le moment de prêter serment. Jurez-vous de réfléchir et de débattre ici en tant qu’aïeux vertueux, selon les sept principes que nous avons définis plus tôt3 ? En levant la main droite, dites “je le jure !” […] À partir de maintenant, vous êtes une assemblée. » La soirée se poursuit autour de plusieurs séquences de projection : d’abord un vote à main levée « pour s’échauffer » sur une série de propositions datées (« 2084 : Cela fait bientôt cinquante ans que la notion d’héritage a profondément changé, il est maintenant temps de l’étendre au sein des entreprises ») ; deux « oracles » pendant lesquels des expert·es viennent faire des propositions spéculatives (ici un économiste et une philosophe, qui extrapolent des possibles à partir de tendances : « les rapports au travail et à la propriété sont de plus en plus polarisés, subis d’un côté et plutôt en quête de sens de l’autre, jusqu’à un point de rupture autour de 2050, une mobilisation générale du patrimoine face aux crises climatiques et sociales et aux risques géopolitiques ») suivies d’un débat ; le tout entrecoupé de deux « capsules temporelles » plus ludiques (sorte de quiz).

La pratique d’anticipation décrite ci-dessus cherche à construire une altérité temporelle, un « futur », en reprenant certaines techniques de création de déplacement communes au champ de l’anticipation (Tassel, 2023). On peut noter une entrée formalisée qui fait seuil, l’utilisation d’énoncés-chocs déclencheurs et une exploration des possibles de façon collective à partir des réalités individuelles. La mise en mouvement vers un ailleurs qui autorise des « et si » peut être opérée à l’aide de projections chiffrées ou de scénarios narratifs, de créations d’artefacts ou encore de jeux de rôles, elle est dans ce cas amorcée et entretenue par la scénographie. En effet, la disposition soignée de l’espace et l’esthétique « société secrète », comme le propos introductif sur la responsabilité intergénérationnelle et la pensée cathédrale ainsi que la terminologie choisie des séquences (« oracle », « capsules temporelles »), soulignent la dimension extra-ordinaire, liminale, du moment. Dans l’intervalle de temps qu’une ritualisation vient séparer de la vie quotidienne se mêlent des éléments familiers et étrangers, créant ainsi une sensation de décalage en tordant « suffisamment mais pas trop » certains curseurs (qui peuvent être de toute nature : juridique, technologique, artistique, scientifique, domestique…). L’ambition affichée de l’activité n’est ni de conduire un exercice de prospective rigoureux en croisant de multiples variables, comme peuvent le pratiquer les héritier·es de Gaston Berger4, ni d’embarquer pour un voyage dans le temps comme le permettent les œuvres de science-fiction, mais est plutôt une invitation à une forme de décentrement. Pour les participant·es, ce jeu sérieux est l’occasion de « faire un pas de côté » et « d’ouvrir ses chakras », pour le dire avec leurs mots, c’est-à-dire s’autoriser à sortir du périmètre strict de leurs missions quotidiennes de travail, prendre le temps de réfléchir à un sujet de société dans un cadre périphérique et ludique, et rencontrer de nouvelles personnes au gré des échanges formels et informels (et peut-être agrandir par là son réseau). Le format du Cercle des aïeux vertueux répond bien à l’évolution récente du recours aux PAIG, qui se traduit moins en demande de technicité qu’en besoin de « temps inspirants », de « se nourrir », d’« approche transversale ». En cela, ce dispositif particulier assez léger en éléments prospectifs de fond (sans analyse méthodologique de tendances ou de signaux faibles) comme en propositions créatives immersives sur la forme (pas de recours au worldbuilding ou à des artefacts, par exemple) illustre bien le moment contemporain que vit cette nébuleuse de professionnel·les de démultiplication de leurs pratiques et la relative dilution du répertoire technique de projection qui résulte de cette dynamique de diffusion.

Diffusion et hybridation des procédés d’anticipation

Les anticipateur·rices utilisent des méthodes d’une grande hétérogénéité pour penser et faire penser aux futurs, qui empruntent aux techniques de prospective classique et de construction de scénarios plus ou moins fictionnels comme aux savoir-faire de mise en débat issus de l’éducation populaire ou des ressorts de « l’intelligence collective ». Les outils du design ont progressivement acquis une centralité dans l’arsenal des PAIG contemporaines, dont les protocoles s’appuient très souvent sur des personas, des artefacts, des jeux de cartes ou de plateau – glissement visible jusque dans les critères de recrutement des jeunes anticipateur·rices en agences et dans les appels d’offres auxquels ces dernières répondent. Les frontières entre ces approches restent toutefois poreuses, et sont plutôt perçues comme complémentaires que comme concurrentes par les professionnel·les et les commanditaires. Les vagues sociotechniques successives qu’ont connues les pratiques d’anticipation se sont ainsi superposées et combinées plutôt que substituées les unes aux autres.

À cette profondeur historique s’ajoute une variabilité plus horizontale, notamment du fait de la circulation de proche en proche des protocoles utilisés, entre les segments socioprofessionnels de cet archipel restreint d’anticipateur·rices. Emprunts et détournements opèrent une diffusion en tache d’huile des différents modes de projection, ce qui débouche sur une fluidification des répertoires techniques qui tendent à s’hybrider. Cette tendance à l’homogénéisation entre en contradiction directe avec la nature même des activités spéculatives, qui nécessitent d’entretenir constamment une sensation d’inédit ou d’étrangeté permettant de créer un décalage qui figure « ce qui pourrait bien être ». Cela suppose un certain phagocytage de ce qu’expérimentent non seulement les pratiques voisines de l’anticipation sur le marché de l’aide à la gouvernance (participation citoyenne, innovation publique, responsabilité environnementale…), mais aussi les pratiques plus lointaines, comme les prévisions de tendances dans la mode ou les sciences cognitives. Une tension en résulte : d’un côté, un mouvement centripète de distinction, maintenant une étanchéité autour de ses techniques de projection ; de l’autre, un mouvement centrifuge d’ouverture et d’emprunts de nouvelles méthodes pour renouveler cette distinction. En réaction à la popularité des pratiques d’anticipation depuis une quinzaine d’années, cabinets de conseil et agences se réapproprient une forme de futurocentrisme dans les prestations intellectuelles qu’ils offrent, élargissant encore leur diffusion.

Consulter, être consulté·e ? Former : les pratiques d’anticipation au travail

Revenons dans le Cercle des aïeux vertueux pour percevoir l’extension du champ des pratiques d’anticipation comme un réseau. Après deux heures de projection, les jambes et les langues se délient. De petits groupes se forment et, un verre à la main, chacun·e se raconte : ce qu’iel a apprécié, son poste, ce qu’iel gardera de ce que l’on vient de faire dans ses pratiques professionnelles. Une discussion sur leurs expériences d’anticipations au travail naît :

« - Frank (responsable prospective d’une grande ONG) : Nous on est une team de trois, nous deux et puis un designer qui fait du design fiction. Depuis que j’y suis je peux dire qu’on a essayé plein de choses pour créer du changement, et pour l’instant l’orientation future c’est ce qui marche le mieux pour avoir accès à la décision. Le CA, le DG, etc. C’est mieux que les notes, les rapports, qui ne sont pas lus, qui ne servent pas à grand-chose.
- Phong : Là ça touche à l’intime, on a aussi recours à l’art, le truc tu le vis, tu es actif.
- F : Après le Covid on a fait un premier grand rapport bilan avec l’institut Déjà Demain, un truc propre avec des scénarios de tendances, des pistes de stratégie, etc. pour les années à venir. Et puis on continue de développer l’approche, avec plus de créativité, d’autres directions. Et toi, tu bosses où ?
- Juliette : Moi je travaille ici chez Kairoz5, mais c’est récent, ça fait un mois. En fait je viens de finir le campus de LDA [laboratoire Désirs d’Avenirs], j’ai vu sur LinkedIn que tu l’avais fait aussi ?
- F : Oui, il y a quelques années de ça ! Là on est en train de créer une sorte de LDA interne si tu veux, pour sensibiliser tout le monde.
- J : Et toi Frank tu te revendiques comme prospectiviste ?
- F : Je m’en fous de la prospective, ce qui m’intéresse c’est le changement, ce qu’on peut faire bouger. »

Cet extrait illustre deux éléments morphologiques de la corporation des anticipateur·rices. Premièrement, professionnel·les comme participant·es pratiquent la projection dans un contexte de travail et dans un dispositif relationnel de consultation, c’est-à-dire alternativement comme consultant·e (qui apporte ses incertitudes, ses certitudes, ses questions, ses besoins à l’expert·e) ou comme consulté·e (anticipateur·rice, designer, expert·e, prestataire qui lui retourne d’autres questions, d’autres certitudes, d’autres signes). Il est intéressant de noter que l’on peut se déplacer dans cette relation dans un sens et l’autre, en se formant ou en recrutant des professionnel·les en interne6, en se rendant à des événements, ou bien en tant qu’ethnographe.

On perçoit ainsi le maillage serré qui lie les personnes et les structures entre elles, notamment au moyen de moments qui font nœud, comme les formations ou les rendez-vous événementiels. C’est le cas du Cercle des aïeux vertueux lui-même, branche événementielle de Kairoz, comme du laboratoire Désirs d’avenirs, un centre de formation par lequel sont passé·es une bonne partie de mes enquêté·es aux profils très différents. Dans cet échange sont également évoquées des structures dont les pratiques d’anticipation sont aux antipodes les unes des autres, mais successivement mobilisées par le même acteur (Frank fait ainsi référence à l’institut Déjà Demain et au laboratoire Désirs d’Avenirs, dont les représentations de ce que doivent être les PAIG sont éloignées). Enfin, le réseau social professionnel LinkedIn, cité dans l’extrait, agit comme un dédoublement virtuel du réseau en chair et en os. La plateforme est un moyen d’entretenir et de créer de l’interconnaissance, de mettre en scène ses récents dispositifs de projection, et en miroir de « se tenir au courant de ce qui se fait » en allant consulter les publications des autres. Pour l’ethnographe, elle offre des points d’entrée et d’attache sur le terrain, permet de découvrir des liens insoupçonnés entre des acteur·rices, et de mimer la veille que les informateur·rices font des activités des autres. Au décès brutal de Nicolas Nova, anthropologue, designer et praticien d’anticipations, le réseau social a même donné à voir un hommage funéraire virtuel sur plusieurs jours, où les posts d’adieu défilaient comme une procession saluant sa mémoire.

Provoquer le changement par la fiction en bureaucratie

Une autre lecture possible du dialogue entre ces pratiquant·es de l’anticipation est la centralité de la capacité à produire du changement dans une organisation. Ce dont l’expérience de Frank fait état, ce sont des (im)possibilités de créativité sociale (Graeber, 2023) dans un contexte de bureaucratie (et de bureaucratisation croissante) tel que décrit par Graeber dans son ouvrage du même nom (2015), plutôt marqué par la panne d’imaginaires et un mode d’administration managériale qui perpétue des manières de prendre des décisions et donc d’exercer le pouvoir. C’est dans ce contexte général que Frank s’est emparé des dispositifs de projection comme d’un moyen d’avoir plus facilement accès à la « strate des décideurs » et aux « enjeux stratégiques », ce que ne lui permettaient plus les formes plus traditionnelles d’aide à la décision. Dans des environnements professionnels que d’autres informateur·rices résument par la formule « plus personne ne lit de rapports », les pratiques d’anticipation peuvent apparaître comme une manière de transmettre de la connaissance autrement, voire de produire de la transformation (« je m’en fous de la prospective, ce qui m’intéresse c’est le changement »). Son collègue Phong et lui-même insistent sur l’usage d’un type particulier d’anticipation, qui plonge les participant·es dans un monde autre en s’appuyant sur les émotions et les sensations grâce à des éléments immersifs (paysages, personnages…).

Je qualifie provisoirement cette approche de mode expérientiel, c’est-à-dire une conception selon laquelle penser à l’avenir ne peut se faire strictement par l’intellect, et où il est donc préférable d’en faire l’expérience par des dispositifs spéculatifs qui permettent aux participant·es, plongé·es dans des possibles alternatifs, d’en ressentir les conséquences potentielles. Le binôme partage avec d’autres professionnel·les la conviction, largement répandue dans les arts (littérature SF, jeux de rôle, spectacle vivant…) et reprise dans les prospectives créatives, que la performativité des activités de projection dans l’avenir est redoublée si ces détours par le futur prennent la forme d’un récit fictionnel, créatif ou joué – contrairement aux artefacts classiques de la bureaucratie, qui ne parviendraient plus à « changer les choses », qui n’auraient plus d’efficacité. Dans le sillage des travaux de Rebecca Bryant et Daniel Knight (2019) sur les expériences vécues du futur situées socialement et de la typologie de modes d’action sur l’avenir proposée par Francis Chateauraynaud (2013), les modes relationnels que j’ai tenté de caractériser permettent de décrire les implications fonctionnalistes qui circulent au sein de la corporation informelle des anticipateur·rices. En effet, ils ne renvoient pas au répertoire technique avec lequel iels se projettent mais cherchent à décrire et à qualifier les relations symboliques ou cognitives avec le futur que sous-tendent ces dispositifs, c’est-à-dire le système de représentation du temps et du changement au sein duquel ils prennent leur sens et acquièrent une efficacité. Les modes relationnels à l’avenir – l’apprentissage, l’expérientiel, le calcul, le risque, le préfiguratoire et le soin – ouvrent la possibilité d’interroger les perceptions des professionnel·les sur leurs modes d’action. Cette redéfinition émique du pouvoir, dans laquelle les rapports de forces et les endroits de potentielle créativité sociale se déplaceraient des structures bureaucratiques et démocratiques (y compris dans leurs dimensions représentatives) vers « les imaginaires », est toutefois mise en suspens par certaines expériences d’intervention des professionnel·les au titre de leur expertise d’anticipation, qui les confrontent aux limites matérielles du dispositif de leur « consultation ».

Retour au « réel » : suites et limites des dispositifs d’anticipation

M. Grauss est professeur de physique à l’université, et a développé depuis quelques années une activité secondaire d’expertise pour de grandes entreprises, qui font appel à ses services autour d’une prospective respectueuse des cycles du vivant. Au cours de notre entretien, il souligne la courte durée de ses interventions « par touches » et la taille réduite de ses auditoires, et s’interroge sur la capacité de son discours orienté sur le futur à pénétrer et à faire changer les pratiques de travail :

« Progressivement je vais dans les entreprises type [CAC 40]. Ils alternent les conférences sur l’écologie et les ateliers à la design fiction. La commande c’est de l’info, scientifique et technique, dans un but opérationnel et stratégique. […] Seulement ce savoir devrait être partagé de façon transversale, or dans les entreprises c’est très hiérarchique, donc ceux qui sont peut-être plus proches de ces enjeux au quotidien, ce ne sont pas ceux que j’ai en face de moi. Les ingénieurs sont encore au xixe siècle. »

D’autres anticipateur·rices partagent ces doutes quant aux effets de cadrage des pratiques prospectives qui, en contexte bureaucratique (en entreprise comme dans le public), peuvent entrer en contradiction avec la commande de production d’un changement ou a minima d’un déplacement. Le temps souvent court consacré à ces ateliers, leur caractère facultatif, leur trop rare inscription dans les activités quotidiennes de travail font dire à un autre professionnel son impression de « faire de l’homéopathique, de l’acupuncture » ; autrement dit, de « sensibiliser » un tout petit groupe de personnes volontaires, dilué dans une organisation de milliers de salarié·es. Il arrive également, même dans un paysage favorable à des futurs alternatifs, que les contraintes budgétaires, réglementaires ou hiérarchiques, qu’avait suspendues le dispositif d’anticipation, reprennent leur matérialité (leur pouvoir ?) une fois le détour par un futur achevé. C’est précisément ce que me racontent deux professionnelles de l’anticipation travaillant toutes les deux dans le milieu institutionnel de la prospective – l’une à l’institut Déjà Demain cité plus haut, l’autre pour une administration d’État. Comme M. Grauss, elles pratiquent une prospective que j’inscrirais dans le mode relationnel du risque, une conception très présente d’un bout à l’autre du champ de la prospective dans laquelle l’avenir est perçu de façon préventive, comme quelque chose dont il faudrait se prémunir. Agir sur ou pour le futur revient alors principalement à traquer les « signaux faibles », puis compiler et « croiser les variables » de ces éléments pour constituer des scénarios à partir desquels il est possible de « sensibiliser » aux différentes trajectoires.

Leurs scénarios post-Covid, qui visaient à interpeller notamment sur les hypothèses de confinements successifs et sur la nécessité d’une relance économique planifiée, sont restés lettre morte. Elles regrettent « un vrai biais de minimisation, où tout est centré sur l’économique », un « retour très rapide à la logique comptable de Bercy » alors même que « le Covid montre l’inverse ». Jeanne déplore une « vision du futur orientée » et Sophie un court-termisme qui « n’anticipe que par les chiffres », et « tant pis pour le réel », avant de conclure « il faut anticiper les chocs au lieu de se les prendre ». Si, comme bon nombre de leurs collègues, elles sont convaincues d’une forme d’influence des récits futuriques sur notre conception collective de l’à-venir, elles s’interrogent, dans l’espace réflexif que constitue l’entretien avec l’anthropologue, sur les limites de leur fonction « d’éclairage de la décision ». Les hypothèses, trajectoires et recommandations qu’elles diffusent depuis leurs organismes ne semblent pas apparaître suffisamment réelles ou réalistes aux décisionnaires cibles pour parvenir à infléchir leur action – tout au plus une probabilité statistique parmi d’autres, pas particulièrement significative. Pour Sophie, il s’agit au contraire certes de spéculations, mais plus vraies que nature, qui agiraient comme des rétroviseurs montrant les angles morts au conducteur. Ce qui lui fait dire « tant pis pour le réel », c’est bien l’impression que leurs alertes et appels à la vigilance ne sont pas toujours pris au sérieux.

Changer le monde pour changer ses récits ?

« Tout le monde avait beaucoup d’espoir avec la crise, mais là beaucoup moins », laisse échapper Sophie au cours du même entretien, une formule révélatrice qui n’est paradoxale qu’en apparence, la perte des repères et l’inédit ouvrant une brèche dans les possibles. C’est en effet un fil analytique que tirent d’autres anticipateur·rices lorsqu’iels reviennent sur leurs expériences de projection et de spéculations, comme Adèle, qui fait le constat que les futurs imaginés reflètent le contexte sociopolitique général plus qu’ils ne l’influencent. Adèle pratique la spéculation créative orientée vers les futurs en amatrice depuis une vingtaine d’années, principalement sous la forme d’écriture collective et d’animation d’ateliers ouverts à tous·tes. Elle vient du monde militant altermondialiste, punk et féministe, et en a imprégné les dispositifs qu’elle a créés avec ses camarades au gré de leurs besoins, de leurs aspirations et des changements politiques. Le postulat de départ de ces exercices spéculatifs place les participant·es dix ans après une révolution anticapitaliste, dans un présent forcément différent mais qui est encore empreint du monde d’avant. Adèle s’inscrit ainsi dans un mode relationnel à l’avenir préfiguratoire, qui vise principalement à « rouvrir les possibles » en créant des projections au sens cinématographique du terme, qui doivent pouvoir mettre en action les personnes afin qu’en retour elles œuvrent à cet idéal. Les vertus mobilisatrices de ces fabulations collectives ont une fonction explicitement politique de tendre vers, de nourrir l’espoir, voire de devenir performatives. Bien sûr, Adèle sait que cela reste rare, et évoque surtout le malaise inverse de « se faire rattraper » par d’anciennes projections dystopiques qui « se réalisaient plus vite que prévu ». S’ensuit alors la « plombante » nécessité de pousser les curseurs encore plus loin, sans savoir si cela alerte sur la dégradation en cours ou construit l’inévitabilité du pire. Pourtant sa longue carrière spéculative a connu quelques éclaircies, comme elle le décrit lors d’un entretien :

« Adèle – Sur les premiers [ateliers] qu’on a faits en automne 2018, c’est quand même un contexte particulier, c’est le deuxième été dans mon souvenir qu’il y a des méga feux et que ce truc du changement climatique passe un cap en termes de diffusion grand public. Il y a vraiment un basculement, et dans les premiers mois où on fait des ateliers les participantes sont nombreux [sic], et bien qu’on soit sur des consignes autour de « partez de ce qui vous fait envie, on est dans la spéculation désirable », etc., on se retrouve à faire des scénarios de films de zombie, Mad Max quoi, il y a vraiment une ambiance post-apo, guerre de l’eau, on est dans le désert avec des gros flingues pour se taper dessus, et c’est vachement dur de sortir de ça.
C. T. – Est-ce qu’il y a des manières de les remettre dans autre chose ?
A – Oui petit à petit on affine ça […] Après il y a un truc d’hypothèse sur le contexte historique dans lequel on est, à partir de novembre il y a les Gilets jaunes qui commencent dans le contexte français et ça, ça a produit un truc ha-lu-ci-nant. […] Et à ce moment-là je ressens ce double truc des gens qui commencent à se ressaisir de la catastrophe en se disant c’est plus possible, qui viennent aux ateliers en étant beaucoup plus déterminés à faire du désirable. L’émergence Gilets jaunes produit ça, ah mais on peut bloquer tout le pays, des choses peuvent basculer […] J’ai vraiment eu cette sensation-là que quelque chose basculait, à partir de là, la réception est différente. »

Dans les ateliers qu’Adèle et son collectif ont menés partout en France sur la période 2018-2019, des ronds-points aux salles associatives sans oublier les prisons, c’est bien « l’arrière-plan » qui permet aux participant·es d’opérer un basculement dans l’exploration et l’expression de leur créativité sociopolitique dans les futurs produits, le protocole étant resté le même. Ce dernier est certes assez différent de ce que l’on peut trouver dans le reste de la nébuleuse des anticipateur·rices : les animatrices à l’œuvre tiennent à pratiquer de façon non marchande, la consigne de décollage est celle d’une société post-capitaliste, et aucune trace ou « livrable » n’est attendue des personnes présentes à l’issue de l’exercice spéculatif7. Cependant, ce que raconte ici Adèle, ce n’est pas qu’un protocole différent produit de la différence – ou de la possibilité, de l’altérité, de l’autrement… –, mais bien que ce sont certaines dispositions de l’environnement hors champ de la pratique de projection en elle-même qui autorisent ou non les participant·es en présence à penser le possible. Porté·es par la conjoncture politique de rupture au-dehors (le mouvement des Gilets jaunes), les participant·es entrevoient des trajectoires alternatives et mobilisent alors des exemples historiques ou d’ailleurs, des éléments entendus ici et là, soupèsent les options et les objections des autres, et imaginent ensemble un futur qui leur semble habitable. À l’inverse, dans la période précédente décrite par Adèle, où l’horizon paraissait saturé d’impossibles, seuls les imaginaires dystopiques préexistants venaient à l’esprit des participant·es. Au sens de Cornelius Castoriadis (1975), l’imaginaire instituant que cherchent à stimuler les anticipateur·rices à travers leurs protocoles de projection se frotte à l’imaginaire institué dans les paysages bureaucratiques, médiatiques et culturels dans et à partir desquels les participant·es alimentent leurs possibles. Le sentiment même de possible est construit par un assemblage de conjonctures nécessairement fluctuant, et qui tient de fait moins à une capacité individuelle que l’on peut apprendre – c’est le mode relationnel de l’apprentissage, l’idée selon laquelle la projection est une compétence, un muscle à exercer – qu’au paysage vécu. Les travaux de Felix Ringel (2016) et Sarah Carton de Grammont (2015) sur les reconfigurations des avenirs après la chute de l’URSS en Allemagne de l’Est et à Moscou montrent combien « le futur » peut sembler fermé, suspendu ou vide dans un cas, ou être incertain et improvisé dans l’autre, face à la disparition du futur contenu dans la promesse de l’État.

Le fétiche est-il en train de perdre son pouvoir ?

En écho au regard rétrospectif que porte Adèle sur ses années de pratique, Marc s’interroge également sur les évolutions du métier depuis ses débuts, lui aussi il y a une vingtaine d’années. Loin de l’usage militant d’Adèle, Marc a fait sa carrière dans les applications industrielles du design fiction, méthode qu’il a longtemps privilégiée avec ses associés au sein de leur agence d’anticipation. Il partage pourtant avec elle le constat d’une forme d’habituation à un environnement aride et illisible qui offre peu de prise pour y ancrer des scénarios d’avenir, selon lui renforcé par une familiarité aux pratiques spéculatives elles-mêmes :

« Je pense que dans deux ans on va avoir [rires] beaucoup moins de gens qui font du design fiction, il y aura eu un retour de bâton, les gens vont se dire c’est pas si bien que ça, ça ne résout pas tout, et à raison. On est un peu en haut de la courbe du hype, et j’ai envie de dire on arrive presque à saturation […] Pour moi la force du design fiction au moment où on a commencé à le faire c’était clairement de dire c’est du faux dont on montre pas le cadre, le cadre au sens de la peinture tu vois, c’est une représentation de l’avenir fausse mais on a enlevé le cadre, de sorte que quand on s’y confronte on ne voit pas qu’il a de l’intention derrière, on s’y projette comme dans l’environnement réel. Et ça, ça crée un truc vraiment très puissant. […] Avant quand on présentait nos fictions il y avait une forme de crédulité, un côté ah j’y crois, et cette tension entre “c’est intéressant” et “c’est gênant” était hyper forte et de mon point de vue stimulante. Aujourd’hui malheureusement le mieux qu’on puisse faire c’est une provocation, qui joue à fond sur le côté “j’ai pas envie de ça”. […] Mais ça reste du choc pur, le choc c’est bien mais qu’est-ce qu’il en reste une semaine après ? Du reste dans des circonstances où on est choqués par plein de trucs en permanence. »

Le désenchantement que ressent Marc envers sa propre pratique prend racine dans son observation d’une perte (relative) de la performativité des activités spéculatives auprès de leurs commanditaires comme de leurs destinataires au sein des entreprises qui le sollicitent. L’acclimatation – dans le réel et dans la fiction – à toutes sortes d’événements, de retournements de situations in-vraisemblables d’une part et la familiarisation aux exercices spéculatifs en raison de la croissance du recours aux procédés de projection, d’autre part, rendent de plus en plus difficile la production d’un décalage fertile nécessaire à la création d’une altérité temporelle convaincante et explorable. Les outils et les postures issus du design fiction qu’affectionnait et préconisait Marc tendent selon lui à ne plus avoir d’effets. Dans son texte « Le fétichisme comme créativité sociale », paru dans Possibilités (2023), Graeber développe une interprétation autour du pouvoir et de la création de fétiches dans plusieurs contextes africains :

« […] ces objets n’étaient, en fin de compte, rien d’autre que le medium. Par conséquent, leur nature est quelque peu arbitraire […] parce que, vraiment, la créativité n’est en aucun cas caractéristique des objets ; elle est une dimension de l’action. […] La séquence fondamentale ici [est] celle où les gens créent (“font”) quelque chose, puis agissent comme si cette chose avait un pouvoir sur eux » (p. 270 et 272).

D’une certaine façon, ce que raconte Marc, c’est la disparition progressive de ce « comme si », qui en s’affadissant ferait petit à petit perdre leur pouvoir aux artefacts de design fiction, ces objets pourtant réputés capables de faire faire du changement par ce qu’ils racontent du futur métonymiquement. Les pratiques de projection dans des altérités temporelles et des récits alternatifs ne parviendraient plus à pousser à l’action et ne constitueraient plus cet espace-temps à part, qui suspend les règles des bureaucraties propres aux organisations et autorise à l’exercice d’une forme de créativité sociale.

Avant de craindre avec Marc la possibilité peu réjouissante de ne plus avoir nulle part où aller imaginer, il faut d’abord revenir sur l’hypothèse qu’il formule d’un lien entre la démultiplication des formats tournés vers le futur en circulation sur le marché de l’incertitude et leur perte d’efficacité annoncée. Empiriquement, la conséquence principale de la diffusion des pratiques spéculatives est un renouvellement du monde du conseil par un futurocentrisme moins rigoureux sur le plan des techniques de prospective et des productions créatives. Cependant, l’essor des PAIG dans le monde du travail répond à un besoin de dialogue, de changement et de soin à l’échelle des structures. Dorénavant participatives et ludiques, les sessions d’anticipation répondent à des attendus de l’organisation du travail issus de la « critique artiste » du capitalisme formulée dans les années 1990 (Boltanski et Chiapello, 1999), et offrent la possibilité d’aborder les enjeux posés par le dérèglement climatique de façon moins conflictuelle pour répondre à ce qu’on pourrait appeler la « critique environnementaliste » plus contemporaine, prescrivant un nouvel impératif d’écologisation des pratiques professionnelles. Si l’on peut regretter une réappropriation néolibérale des pratiques d’anticipation, qui deviendraient alors un espace-temps « disruptif » de renouvellement de l’ordre plutôt qu’un passage liminaire vers des potentialités subversives, il est à mon sens plus pertinent de s’attarder sur les contextes et les besoins qui président à la commande d’une expertise à propos du futur. Ainsi, la dernière cohorte d’anticipateur·rices, née d’une rupture biographique au moment du Covid, multiplie les usages et les détournements thérapeutiques des approches futurocentrées, en adaptant des protocoles de projection aux registres de l’accompagnement managérial, de l’entrepreneuriat social, voire du développement personnel. Ce récent glissement, s’il n’efface en rien les applications préexistantes, me semble signifiant en tant qu’indice d’une nouvelle demande sociale de soin et de sens (voire de foi), à mesure que la sensation d’un futur qui se referme s’amplifie.

L’anthropologie, ou comment garder les futurs bien ouverts

Que peut alors l’anthropologie politique dans ce double contexte d’émiettement de la gouvernance bureaucratique « sérieuse », qui recourt à des méthodes créatives réputées capables de dépasser complexité et désarroi, et de réappropriations éclectiques des pratiques d’anticipation et de créativité sociale par les industries de la « transformation » organisationnelle et personnelle ? Ses praticien·nes peuvent commencer par se rendre attentif·ves aux paysages futuriques qui habitent leurs terrains et leurs interlocuteur·rices, et s’efforcer de retracer leurs modalités de production et d’usage. Ces horizons doivent être étudiés non pas comme des récits culturels flottants mais bien comme des constructions politico-narratives prises dans des rapports de force et de création, à divers endroits du monde social. En ce sens, l’anthropologie doit se rendre capable d’ethnographier cette fabrication des possibles par le haut, et de décortiquer par quels « agencements particuliers de personnes, de procédés et de choses » (Andrieu et Houdart, 2018) certains futurs sont fixés et les possibles fermés dans les espaces discrets de décisions des bureaucraties privées et publiques (Abram et Weszkalnys, 2013 ; Goubert, 2024). C’est avec cette intention que j’ai poursuivi la recherche exploratoire présentée ici en m’engageant sur un terrain au long cours au sein d’une administration locale dans le cadre de ma thèse de doctorat.

Parallèlement, ce même geste ethnographique pourrait être mis en chantier par le bas, afin de rendre compte des espaces d’agentivité que les personnes subalternes négocient dans leurs temporalités vécues (Duvoux, 2023), y compris dialectiquement, avec les futurs fabriqués par les professionnel·les de l’anticipation. En enquêtant alors sur d’autres altérités temporelles plus marginales, incomplètes ou même farfelues, l’anthropologie se ferait le relai de futurs contre-culturels, participant à maintenir les possibilités de futurs grandes ouvertes8. Elle traduirait ainsi ethnographiquement l’appel d’Arjun Appadurai à faire une anthropologie du futur qui « construir[ait] une politique de l’espoir et de la possibilité », à opposer aux tenants d’un futur unique (Bargna et Santanera, 2020), et suivrait l’invitation de Christian Bromberger (1988) à faire passer l’anthropologie d’un paradigme de l’inventaire à un paradigme de l’invention.

1 J’entends par là les pratiques d’anticipation à vocation généraliste et collective, qui peuvent se déployer y compris au sein d’entreprises privées

2 Pseudonyme, comme l’ensemble des organismes et personnes cité·es dans le texte.

3 Ces principes sont régulièrement empruntés au philosophe britannique Roman Krznaric par certain·es professionnel·les.

4 Philosophe de formation et haut fonctionnaire, Berger est considéré comme le père de la prospective à la française marquée par un certain humanisme.

5 Pseudonyme, comme l’ensemble des organismes et personnes cité·es dans le texte.

6 Les exemples d’« équipe design fiction maison » se multiplient, mais cette tendance à l’internalisation ne met cependant pas un coup d’arrêt au

7 La plupart du temps, les participant·es sont invité·es à remplir de nombreux documents, qui ont la double fonction de guider leur construction de

8 L’anthropologie classique elle-même pourrait se mettre au service de la création d’altérités temporelles, puisqu’elle partage avec les PAIG un « 

Bibliography

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ANDRIEU Chloé et HOUDART Sophie, La composition du temps. Prédictions, événements, narrations historiques, Paris, Éditions De Boccard, 2018.

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BOLTANSKI Luc et CHIAPELLO Ève, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.

BROMBERGER Christian, « L’ethnocartographie, d’une cartographie d’inventaire à une cartographie d’invention », Zainak. Cuadernos de Antropología-Etnografía, vol. 6, 1988, p. 83-104.

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Notes

1 J’entends par là les pratiques d’anticipation à vocation généraliste et collective, qui peuvent se déployer y compris au sein d’entreprises privées ou sur une thématique spécifique, mais dont le cadrage, le déroulement et les productions visent une dimension sociale et politique. Elles se distinguent en ce sens des pratiques d’anticipation individuelles, comme la voyance, ou plus spirituelles, comme la divination.

2 Pseudonyme, comme l’ensemble des organismes et personnes cité·es dans le texte.

3 Ces principes sont régulièrement empruntés au philosophe britannique Roman Krznaric par certain·es professionnel·les.

4 Philosophe de formation et haut fonctionnaire, Berger est considéré comme le père de la prospective à la française marquée par un certain humanisme.

5 Pseudonyme, comme l’ensemble des organismes et personnes cité·es dans le texte.

6 Les exemples d’« équipe design fiction maison » se multiplient, mais cette tendance à l’internalisation ne met cependant pas un coup d’arrêt au recours aux prestations des professionnel·les externes : au contraire, les dynamiques de massification et d’hybridation décrites jusqu’ici en sont renforcées.

7 La plupart du temps, les participant·es sont invité·es à remplir de nombreux documents, qui ont la double fonction de guider leur construction de futurs et de nourrir les « livrables » produits ensuite pour rendre compte de l’intervention.

8 L’anthropologie classique elle-même pourrait se mettre au service de la création d’altérités temporelles, puisqu’elle partage avec les PAIG un « goût épistémologique » pour le décalage ou estrangement, que Carton de Grammont a qualifié d’« ailleurisme » (2015).

References

Electronic reference

Clémence Tassel, « « Changer de récit pour changer le monde » ? Les pratiques d’anticipation comme forme de créativité sociale », Condition humaine / Conditions politiques [Online], 8 | 2026, Online since 01 juillet 2026, connection on 10 août 2026. URL : http://revues.mshparisnord.fr/chcp/index.php?id=1675

Author

Clémence Tassel

Clémence Tassel est doctorante en anthropologie à l’université Lyon 2 au sein du LADEC et à l’université Paris Nanterre au sein du LESC. Après un mémoire de master intitulé « Politiques de l’à-venir : s’immerger dans des anticipations pour en faire émerger des futurs », elle poursuit ses recherches sur les pratiques de projection dans son travail de thèse. Codirigée par Bianca Botea et Emmanuel Grimaud, elle porte sur les pratiques professionnelles d’anticipation, et vise à en décrire les techniques et les usages afin d’interroger les effets de ces dispositifs sur les organisations et les personnes qui y prennent part dans une perspective d’anthropologie politique.

Clémence Tassel is a doctoral student in anthropology at Université Lyon 2 within the LADEC and at Université Paris Nanterre within the LESC. Following a master's thesis entitled "Politics of the yet-to-come: immersing oneself in anticipations to make futures emerge from them", she continues her research on projection practices in her doctoral work. Co-supervised by Bianca Botea and Emmanuel Grimaud, it focuses on professional anticipation practices, and aims to describe their techniques and uses in order to examine the effects of these devices on the organizations and individuals who take part in them, from a political anthropology perspective.