Depuis plus de quatre ans, je parle avec Miguel. Et chaque année, il semble dire un peu moins. Cela fait plus de sept ans qu’il travaille comme passeur entre la Colombie et le Venezuela. Il connaît cette ligne comme on connaît une blessure ancienne : il suffit d’y revenir un instant pour sentir où ça fait mal. À première vue, la zone paraît banale : un pont, des baraques en tôle remplies de réfugiés, quelques sentiers de poussière. Rien de remarquable, sauf ce qui manque. Ce qui disparaît. C’est cela dont Miguel parle le plus, mais toujours en code : se voló, no volvió, no se oyó más, se fue, lo reclutaron, se quedó en el río… Des phrases brèves, répétées, qui finissent par dessiner la carte de ceux qu’on ne revoit plus. Avec le temps, on en reconnaît les tournures. Elles circulent comme des politesses locales, mais ici, elles servent à éviter les questions. On les retrouve dans des chaînes WhatsApp, ou surgissant dans des groupes Facebook, sous forme d’alertes partagées. Ce collage de traces numériques et territoriales laisser entrevoir une frontière où présence et absence finissent par se confondre.
Ce collage juxtapose des photos de « Miguel » en plein travail avec une vue panoramique de la zone frontalière. Trois bandes de couleur tracent la frontière comme un drapeau étiré : jaune pour le Venezuela, bleu pour le fleuve qui sépare, rouge pour la Colombie. Miguel « traverse » visuellement les espaces qu’il arpente chaque jour : le pont est indiqué comme un repère discret. Sur le fleuve, ses propres phrases évoquent les disparus : la plupart sont abandonnés ici, entre deux pays, sans enquête qui les suive. Le texte interroge les lieux où Miguel a croisé différents groupes armés. Au loin, sur la ligne d’horizon où le soleil se cache d’ordinaire, une note vocale flotte : notre façon de parler, de raconter, de garder trace.
Crédit photo : Lucas Molet ; dessin : Fernando Garlin Politis
Miguel dit qu’il est impossible de savoir qui fait partie d’un groupe armé. Tout le monde se méfie, même des enfants. Il me raconte que les gangs n’ont pas de chefs visibles. Ils fonctionnent comme des familles improvisées. On y entre parce qu’on ne peut plus sortir d’autre chose. Les règles changent selon les armes, les humeurs, les messages reçus sur un téléphone cassé. Un jour, il a vu un garçon disparaître après un simple texto. Personne n’a demandé pourquoi. Miguel, lui, avance sans promesse. Il propose juste un passage, un raccourci. Il connaît le chemin. Il le répète chaque jour, comme une phrase qu’on ne peut pas corriger. Il porte une corde, un sac plastique trop plein, des objets pratiques et fragiles. Il accompagne ceux qui traversent, mais ne pose pas de questions. « Ici, dit-il, poser une question, c’est déjà trop dire ». Il sait que parler peut faire disparaître aussi. Alors il se tait.
Sur cette photo, on voit un collègue de Miguel et des migrants traversant le pont du Venezuela vers la Colombie. Au-dessus, un message de Miguel : il m’annonce une « surprise » dans la communauté : des affiches de paramilitaires ont été placardées pour annoncer la fermeture des rues à partir de 21h. Autour, j’ai collé des annonces Facebook récentes sur des personnes disparues à la frontière. En bas, une dernière phrase de Miguel vient clore naturellement cette nouvelle : « Voilà comment sont les choses… et toi, comment ça va là-bas ? ».
Crédit photo : Lucas Molet ; dessin : Fernando Garlin Politis
À ce moment-là, je sors souvent mon vieux carnet chiffonné. Pas pour consigner ce que Miguel tait, mais pour jouer avec des gribouillis. C’est un peu comme balbutier en réponse à un silence. Ces griffonnages sont ma façon de prolonger la conversation sans l’imposer. Tracer la courbe d’un pont, c’est enregistrer une hésitation ; noircir la silhouette d’un sac plastique, c’est reconnaître le poids du provisoire. Depuis la thèse, j’appelle ça « performatiser l’ethnographie » : faire du trait un terrain prolongé, où l’ambiance laisse directement sa poussière sur le papier. Dessiner, ce n’est ni illustrer ni enjoliver ; c’est accepter qu’un croquis aille parfois plus vite et plus loin qu’une question. Le dessin a le droit d’être indiscret, parce qu’il ne parle pas, il suggère. C’était notre arrangement : je dessinais, il s’effaçait, et chacun gagnait de l’espace.
Quand j’ai rencontré Miguel pour la première fois, je posais trop de questions. Il m’a dit d’éteindre mon carnet. J’ai appris à l’écouter sans insister. À le laisser parler par morceaux. Ce qu’il me dit ne ressemble à aucun rapport : des regrets sobres, des rires secs, des observations que personne ne lui demande, et qu’il formule quand il est sûr que personne n’écoute. Un jour, il m’a dit qu’il aurait voulu étudier la médecine. « Pas pour sauver des gens. Pour comprendre comment ça marche, un corps. J’en ai vu trop tomber ». Une autre fois, il m’a montré le téléphone d’un gamin qu’il connaissait : écran fissuré, clavier à moitié effacé. Sa dernière trace. « Il surveillait une ruelle. La dernière fois il m’a parlé comme s’il savait que ça pouvait être son dernier jour ». Ces fragments, Miguel me les livre sans les expliquer. Comme s’il préférait qu’ils restent flous, plutôt que mal compris. Ils restent condensés, presque cryptés.
Ce montage rassemble des archives de journaux que j’ai collectées entre 2016 et 2022 sur les migrants disparus à la frontière. Les images ont été retravaillées pour ressembler à des négatifs, comme des photos jamais publiées, une illusion d’invisible, alors qu’il s’agit de nouvelles que tout le monde connaît. Par-dessus, une série de messages de Miguel : d’abord, il m’annonce qu’après notre échange sur les disparus, deux personnes ont été tuées sur le lieu où il anime des ateliers religieux. Ensuite, quand je lui propose de l’appeler, je dois attendre qu’il me dise qu’il est « prêt » : dans un endroit sûr. Enfin, une dernière trace : un appel manqué, geste familier dans nos conversations, d’un côté ou de l’autre, en attente du bon moment.
Crédit photo : Lucas Molet ; dessin : Fernando Garlin Politis
Je ne pose plus de questions. Je l’appelle de temps en temps, simplement. Tout ce qu’il me dit forme un collage. Pas spectaculaire, mais précis. Des gestes répétés, des objets usés, des silences pleins. Ici, les disparitions ne sont pas un accident. Elles rythment la vie. Elles organisent même, en creux, la manière de rester en vie. Miguel dit que disparaître n’est pas insolite. Ça arrive, sans bruit ni tumulte, comme beaucoup de choses ici. Le silence, pour lui, n’est pas ce qui reste quand il n’y a plus rien à dire. C’est ce qui permet de continuer à être là. Ce qu’il me raconte, parfois sans vraiment le vouloir, ce n’est pas une histoire. C’est un assemblage de traces qui disent simplement ceci : chaque message peut rester sans réponse.
C’est dans ce genre de traces que certaines choses du terrain commencent à se dire, souvent à contretemps. Elles ne surgissent pas toujours dans l’instant de l’enquête, mais s’inscrivent dans une temporalité étirée, qu’il faut savoir accompagner. Ce n’est qu’après plusieurs années que certains fragments deviennent lisibles, à condition de ne pas les avoir recouverts trop vite d’interprétations. Miguel, dans ce contexte, n’a jamais été une « source » au sens classique. Il a toujours été un guide. C’est lui qui m’a appris qu’il ne fallait pas forcer la parole, mais créer les conditions pour qu’elle circule autrement. Cela suppose souvent de construire, plutôt que de poser, les questions. Mais encore faut-il savoir conserver ces expériences dans un langage qui leur soit fidèle. Celui-ci ne relève pas toujours du registre académique : il emprunte parfois les voix dissonantes des réseaux, les bribes de nouvelles qui ne font pas événement. Le dessin, dans ce sens, permet de prolonger l’écoute, de tracer les lignes de fuite dans des terrains marqués par les disparitions. Peut-être que faire de l’anthropologie, c’est simplement apprendre à vivre avec des questions sans réponse, des relations en brouillon, et des récits qui préfèrent les marges.



