Cultiver la présence

Écrire, transmettre et restituer le sensible en anthropologie

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Les pratiques corporelles, et plus particulièrement les pratiques somatiques appliquées à la danse, posent un défi fondamental à la recherche : celui de documenter l’éphémère, de rendre compte de l’invisible et du non-verbal sans l’altérer. Cultiver la présence est un livre-objet né d’un projet d’édition situé à la croisée de l’anthropologie sensible, des pratiques artistiques et des formes d’écriture alternatives. À la fois journal de bord poétique, outil de transmission de techniques corporelles et restitution intime de rencontres vécues sur un terrain anthropologique, il témoigne d’une recherche incarnée et située. Cette recherche prend place à Paleochori, un lieu de résidence artistique niché dans les hauteurs de Nidri, sur l’île grecque de Lefkada. Entre poussière rocailleuse et confort spartiate, Enora Guillery y séjourne un mois durant, dans une chaleur écrasante, engageant pleinement son propre corps dans une quête de traduction du sensible en langage. De cette expérience intense naît cette proposition. Un travail d’écriture qui explore les limites du discours académique, la question de la trace des expériences corporelles et des manières de cultiver la présence de phénomènes disparus.

Annabel Moodie, Unplugged Dance (2024)

Annabel Moodie, Unplugged Dance (2024)

© Annabel Moodie

Dans une volonté de dialogue entre le milieu académique et les formes alternatives d’écriture, ce projet de carnet de terrain revisité est né d’un désir partagé de rendre compte autrement de l’expérience ethnographique. S’appuyant sur le journal de terrain de son autrice et nourri d’un travail ethnographique, cette collaboration donne forme à un objet hybride, à la fois narratif et sensible. Cultiver la présence ne se lit pas comme un ouvrage scientifique classique. Il se manipule, se feuillette, s’explore dans un sens ou dans l’autre. Pensé comme un objet artistique empreint des méthodologies des sciences humaines et sociales, il pousse la réflexion aussi à travers des choix techniques : grains de papier, textures, transparences avec un jeu de calques, superpositions, etc. Tel un millefeuille de fascias - ces tissus conjonctifs qui enveloppent les muscles et qui gardent en eux la mémoire physique et psychique - les couches du livre se superposent pour inviter à sentir, à imaginer, à danser avec les acteurs et actrices du lieu. Cette restitution d’un toucher spécifique fait directement écho à celui expérimenté dans le mouvement au cours des ateliers. Il propose une restitution ancrée dans le vécu des corps, emprunte des gestes, des sensations, des silences qui ont traversé les ateliers de danse auxquels l’autrice a pris part. Parmi les moments forts de ce terrain, Enora retient particulièrement une scène marquante survenue lors d’un workshop au cours duquel une participante a vécu une décharge émotionnelle intense et déconcertante :

Elle craque pendant l’exercice. Elle est en pleurs, à 2 mètres de moi. Ses lèvres tremblent. La vague d’émotions - les pleurs, la tristesse profonde, la douleur logée dans son psoas - ne lui appartiennent pas vraiment. C’est ce qu’elle m’expliquera plus tard, ce n’étaient pas ses larmes à elle. Quand je l’ai prise dans mes bras, que je l’ai doucement bercée, elle a pensé à sa grand-mère. Elle a eu cette sensation étrange que, à travers elle, c’était sa grand-mère qui se faisait bercer. Une femme qui, selon elle, n’a probablement jamais connu cette douceur. Elle m’a confié porter en elle la douleur des femmes de sa lignée, surtout du côté maternel. Des femmes polonaises contraintes de fuir la guerre. Plusieurs générations élevées dans la rudesse, forgées pour survivre. Des femmes capables de quitter un pays, de s’exiler, de recommencer seules avec cinq enfants. Il n’y avait que des filles aînées dans sa lignée. Dont elle. Aujourd’hui, elle dit porter cette mémoire douloureuse transgénérationnelle. Elle tente de l’apaiser, tout en sachant qu’elle n’en est pas l’unique origine. Cette douleur, c’est celle de ses ancêtres, transmise par le corps.

Enora Guillery, Cultiver la présence (2024)

Enora Guillery, Cultiver la présence (2024)

© Enora Guillery

Le titre de ce livre-objet résonne intimement avec la thématique du dossier de Silence(s) : revue interdisciplinaire : comment continuer à cultiver la présence après la disparition - d’un être cher, d’une expérience corporelle intense, ou d’un état de conscience transformé qui n’est plus ? Les fascias, ces enveloppes du corps présents dans l’ouvrage, renferment en eux les mémoires traumatiques, à la fois psychiques et physiques. Dans le cadre de sa recherche, l’autrice s’est trouvée confrontée à la résurgence d’histoires personnelles ou familiales chez d’autres participantes, survenue pendant ou à la suite d’ateliers de danse profondément imprégnés de pratiques somatiques. Ces expériences révèlent combien le corps, loin d’oublier, garde la trace de ce qui nous traverse - et combien le mouvement peut devenir un lieu de transformation et de mémoire incarnée. On peut effectivement penser que « cultiver la présence » agit comme une forme de résistance ou de réponse aux régimes de la disparition. Là où ces derniers tendent à rendre invisible, à faire taire ou oublier (des corps, des voix, des histoires, des lieux, etc.), cultiver la présence devient une manière d’inscrire dans le corps ce qui est ou ce qui a été. Danser - comme forme de présence incarnée - est une manière d’élaborer la perte autrement, de donner forme à ce qui est devenu informe, de maintenir un lien à travers un geste, un souffle, une mémoire. La danse devient alors un espace pour faire advenir, resurgir, témoigner.

Enora Guillery, Cultiver la présence (2024)

Enora Guillery, Cultiver la présence (2024)

© Enora Guillery

C’est en ce sens que Cultiver la présence propose une forme de recherche incarnée, située, qui reconnaît le questionnement, le sensible et l’émotion comme des matériaux de l’écriture anthropologique. À travers l’alliance entre geste artistique et rigueur ethnographique, il devient possible de partager autrement ce que l’on peut difficilement dire, mais que l’on peut peut-être faire sentir. Cette attention au corps n’est pas anodine mais elle est au cœur de la méthodologie, du lien tissé avec les actrices et acteurs du terrain, et du mode de restitution choisi dans cet objet. Une question traverse tout le projet : comment intégrer pleinement les acteurs et actrices de la recherche dans la restitution ? Comment faire apparaître, sans les figer, les personnes rencontrées, leurs gestes, leurs récits, leurs silences ? Il s’agit moins de « parler à leur place » que de composer, avec elles et eux, une forme de présence dans le texte et dans l’objet. Ce souci inclut également le public non spécialiste : comment rendre intelligible un travail sensible et sensoriel à des lecteurs curieux, non nécessairement initiés aux langages académiques ? Comment rendre les objets de recherche accessibles à un large public, sans pour autant les détacher des enjeux anthropologiques qui leur confèrent leur densité et leur statut scientifique ? Ce projet s’inscrit dans une tentative de rupture des distances invisibles entre chercheur et terrain, entre sujet et objet, entre enquêteur et enquêté, entre recherche et public. Il explore une voie de recherche où l’immersion sensorielle, l’implication subjective et la créativité formelle ne sont pas des obstacles, mais des leviers de connaissance et de transmission.

Illustration de fascias au fusain

Illustration de fascias au fusain

© Enora Loaëc

Illustrations

References

Electronic reference

Enora Guillery, « Cultiver la présence », Silence(s) [Online], 3/4 | 2025, Online since 26 novembre 2025, connection on 17 février 2026. URL : https://revues.mshparisnord.fr/silences/index.php?id=711

Author

Enora Guillery

Centre des Savoirs sur le Politique – Recherches et Analyses (EHESS-CNRS)