Projets pour un paradis moderne. Les loisirs dans la pensée architecturale (1800-1960)

Projects for a modern paradise. Leisure in architectural thinking (1800-1960)

Abstracts

Les architectes ont pensé les loisirs à partir du début du XIXe siècle, au moment où ils deviennent des enjeux sociétaux. Qualifiés de divertissements et de jeux, ils sont perçus comme une activité alternative au travail, un moment régénérateur. C’est aussi généralement le cas chez les utopistes sociaux, à l’exception de Charles Fourier qui, comme William Morris à la fin du siècle, transforment le travail en loisir et, dans une certaine mesure, le loisir en travail. Ces deux conceptions du loisir se retrouvent dans la pensée et la pratique architecturales du XXe siècle. D’une part une pensée fonctionnaliste prend acte du passage du loisir des élites aux loisirs de masse et conçoit des équipements destinés à régénérer les corps et les esprits. Elle donne naissance à l’architecture des loisirs telle que nous la connaissons depuis l’après-guerre. D’autre part des théoriciens, principalement situationnistes, qui s’efforcent de penser un monde nouveau dont le travail est appelé à disparaître. Les architectes les plus novateurs de la seconde moitié du XXe siècle ont, pour une part, fondé leur esthétique postmoderniste sur une pensée du jeu généralisé s’exerçant dans un temps libéré de toute contrainte.

Architects started thinking about leisure at the beginning of the 19th century, when it became a societal issue. Described as entertainment and games, they were seen as an alternative activity to work, a regenerative moment. This was also generally the case with social utopians, with the exception of Charles Fourier, who, like William Morris at the end of the century, transformed work into leisure and, to a certain extent, leisure into work. These two concepts of leisure can be found in the architectural idea and practice of the 20th century. On the one hand, functionalist thinking took note of the transition from elite leisure to mass leisure and designed facilities intended to regenerate bodies and minds. It gave birth to the architecture of leisure as we have known it since the post-war period. On the other hand, there were theorists, mainly situationists, who tried to think of a new world in which work would eventually disappear. The most innovative architects of the second half of the 20th century based their postmodernist aesthetics partly on a notion of generalized play in a time freed from all constraints.

Index

Mots-clés

Architecture, loisirs, travail, utopie, jeu

Keywords

Architecture, leisure, work, utopia, play

Outline

Excerpt

L’architecture des loisirs s’est développée considérablement dans la seconde moitié du XXe siècle. Cette appellation, dans sa plus large acception, recouvre de multiples programmes. Ceux de la culture, théâtre, cinéma, bibliothèques (de plus en plus accueillantes et confortables) ; ceux du tourisme, résidences de vacances, complexes touristiques ; ceux du divertissement, casinos, parcs d’attraction et de loisirs conçus comme des véritables villes-spectacles où passe une population internationale de tous âges ; ceux des équipements sportifs, stades, piscines, terrains de jeux pour enfants et pour adultes. Mais ces diverses architectures ne remettent pas en cause les usages et les rythmes de ce temps des loisirs. Elles les mettent en forme, en espace et accompagnent leurs mutations. Il serait évidemment intéressant d’interroger la façon dont les usagers perçoivent le cadre dans lequel s’inscrit leur temps libre pour savoir s’il répond à leurs attentes et satisfait leurs besoins, mais ...

1 D. Medina Lasansky and Brian McLaren (ed.), Architecture and tourism: perception, performance and place, Oxford, Berg, 2004.

2 « Fragments des Propylées de Paris. Monument de récréation », Claude Nicolas Ledoux, L’architecture considérée sous le rapport de l’art, des mœurs

3 Ibid., p. 215-216, pl. 112.

4 Louis-Sébastien Mercier, Tableau de Paris, À Amsterdam, nouvelle édition originale, 1783, t. I, p. 237.

5 Jean Jacques Lequeu, Guinguette de l’entrée du petit bois admirable ; Ce hamac d’amour est dans le petit jardin de voluptés des plus agréables ; [

6 Claude Nicolas Ledoux, L’architecture […], op. cit., p. 170-172, pl. 83.

7 Ibid., p. 124-125, pl. 49.

8 Ibid., p. 67.

9 Ibid., p. 6.

10 Michel Lallement, Le travail de l’utopie : Godin et le Familistère de Guise, Paris, les Belles lettres, 2009, p. 148-152 notamment.

11 Isabelle Gadoin, « William Morris: Art vs. Craft, Toil vs. Work », dans Isabelle Gadoin (dir.), “News from Nowhere”, William Morris, Paris

12 William Morris, Nouvelles de nulle part ou une Ère de repos ; traduction, introduction et notes par V. Dupont, Paris, Aubier Montaigne (collection

13 “This, that all work is now pleasurable; either because of the hope of gain in honor and wealth with which the work is done, which causes

14 Le Corbusier, Vers une architecture, Paris, Librairie Arthaud, 1977 [1923], p. 243.

15 Ibid., p. 235.

16 Le Corbusier, « L’habitation moderne », Population, 3ᵉ année, n°3, 1948, p. 423.

17 Le Corbusier, La charte d’Athènes, Paris, Éditions de Minuit, 1957, p. 67.

18 Le Corbusier, Vers une architecture, op. cit., p. 234.

19 Le Corbusier, « Les cités-jardins de la banlieue », Deutsch-französische Rundschau, 1929, cité dans Le Corbusier. Une encyclopédie, Paris, Centre

20 Pierre Winter, « Le corps nouveau », L’Esprit nouveau. Revue internationale illustrée de l’activité contemporaine, n° 15, février 1922, p. 

21 Pierre Winter, membre du Faisceau, fut l’un des principaux fondateurs et animateurs du Parti fasciste révolutionnaire.

22 Pierre Winter, « Pour une science de l’homme », L’Homme réel, n° 1, 1934, p. 37-42.

23 Laurent Baridon, « Le Modulor de Le Corbusier : technocratie et “science de l’homme” », dans Anna Saignes et Agathe Salha (dir.), Du Grand

24 Le Corbusier, « L’habitation moderne », art. cité, p. 438-439.

25 Le Corbusier, La charte d’Athènes, Paris, Éditions de Minuit, 1957, p. 64.

26 Ibid., p. 67.

27 Ibid., p. 58.

28 Guy Rottier, L’Architecture des loisirs, Paris, Éditions Alternatives, 1986, face page de titre.

29 Tony Garnier, Une Cité industrielle, étude pour la construction des villes, Lyon, Baise et Goutagny, s.d. [1918].

30 Jean-Louis Cohen, Le Corbusier et la mystique de l’URSS : théories et projets pour Moscou, 1928-1936, Liège, P. Mardaga, 1987, p. 166 ; S.

31 Comparable à celle qui fit interdire la publication du roman My (Nous) d’Ievgueni Zamiatine.

32 Guy Debord, Œuvres, Guy Debord, Œuvres, Édition établie et annotée par Jean-Louis Rançon en collaboration avec Alice Debord, Paris, Gallimard

33 « Aujourd’hui la prison devient l’habitation modèle, et la morale chrétienne triomphe sans réplique, quand on s’avise que le Corbusier ambitionne

34 Potlatch, n°15, décembre 1954.

35 Potlatch, n°7, août 1954.

36 Internationale situationniste, Bulletin central édité par les sections de l’Internationale situationniste, n° 2, Décembre 1958.

37 Voir Laurent Di Filippo, « Contextualiser les théories du jeu de Johan Huizinga et Roger Caillois », Questions de communication, 25 | 2014, p. 

38 Philippe Simay, « Une autre ville pour une autre vie. Henri Lefebvre et les situationnistes », Métropoles, 4 | 2008 (http://journals.openedition.

39 Jean-Louis Violeau, Situations construites : “Était situationniste celui qui s’employait à construire des situations dans la ville...”. Précédé d’

40 Guy Debord, Manifeste pour une construction de situations, septembre 1953. Texte demeuré longtemps inédit, avant d’être édité partiellement

41 Constant, Lettre à A. Jorn, 31 juillet 1956. Archives Constant, RKD, Dossier 94. Cité par Éric Brun, Les situationnistes : une avant-garde totale

42 Jean-Louis Violeau, op. cit., p. 87.

43 Constant, « Description de la zone jaune », Internationale situationniste, n° 4, 1960.

44 Certaines étymologies font remonter l’origine du mot paradis aux jardins de Babylone.

45 Constant, « Chant du travail », Conférence faite à l’université de Groningue, 20 avril 1966 (traduit par Marcel Paquet, Sylvie Van De Walle et J.-C

46 Stanley Mathews, From Agit Prop to Free Space: The Architecture of Cedric Price, Londres, Black dog Publishing, 2007.

47 Joan Littlewood, « A Laboratory of Fun », The New Scientist, n° 391, 14 mai 1964, p. 432-433, cité par David Malaud, Architectus ludens : faire

48 Cedric Price et Joan Littlewood, « Brouillon de la brochure du Fun Palace », 1964, cité par David Malaud, ibid., p. 306.

49 Robert Venturi, Denise Scott Brown, Steven Izenour, Learning from Las Vegas, Cambridge (Ma.), MIT Press, 1972.

50 Rem Koolhaas, New-York délire : un manifeste rétroactif pour Manhattan ; [traduit par Catherine Collet], Paris, Chêne, 1978.

51 Dominique Rouillard, Superarchitecture : le futur de l’architecture 1950-1970, Paris, Éd. de la Villette, p. 444.

References

Electronic reference

Laurent Baridon, « Projets pour un paradis moderne. Les loisirs dans la pensée architecturale (1800-1960) », Revue d’histoire culturelle [Online],  | 2021, Online since 09 octobre 2022, connection on 28 novembre 2021. URL : http://revues.mshparisnord.fr/rhc/index.php?id=628

Author

Laurent Baridon

Laurent Baridon est professeur d’histoire de l’art contemporain à l’université Lumière Lyon 2 et membre du LARHRA UMR CNRS 5190. Il est spécialiste de l’histoire des idées et des représentations de l’architecture, et de l’histoire de la caricature et de la satire visuelle. Il a notamment publié Un atlas imaginaire, cartes allégoriques et satiriques (2011), L’imaginaire scientifique de Viollet-le-Duc (1996) et en collaboration avec Martial Guédron L’Art et l’histoire de la caricature (2006, 2021). Il a co-organisé le colloque La Satire visuelle du 18e siècle à nos jours, actes du colloque du 25 au 27 juin 2015, Paris, INHA, 2019 (édité en ligne : https://journals.openedition.org/inha/7923).