Au-delà de la défaite : narrations d’exil des réfugiés de la guerre civile grecque en Bulgarie

Abstracts

Cet article porte sur les récits d’exil des réfugiés de la guerre civile grecque (1946-1949), collectés près de soixante-dix ans après la fin du conflit en Grèce et en Bulgarie. Il se concentre en particulier sur ceux des réfugiés accueillis en République populaire de Bulgarie, pendant plus de trente ans, qui ont pris la décision, quand le retour dans leur pays d’origine a été autorisé, en 1982, de s’installer, bon gré mal gré, en Bulgarie et ce, « définitivement ». Notre objectif est de questionner, dans une perspective anthropologique, la notion de défaite traversée par l’expérience et sur le temps long. Parmi les différents réfugiés interrogés se trouvent des communistes engagés dans le combat militaire et politique, des personnes déplacées dans leur enfance pendant la guerre, et leurs descendants. Nous présentons dans les lignes qui suivent les expériences de ceux, appartenant à ces différentes catégories, qui, après avoir essayé sans succès de s’installer en Grèce, décident finalement de rester en Bulgarie. Comment comprendre le choix des acteurs de demeurer dans leur pays d’accueil, quand la majorité d’entre eux a grandi en envisageant de retourner en Grèce ? C’est en les écoutant évoquer la formation professionnelle qu’ils ont reçue en exil, notamment lorsqu’il s’agissait de mineurs déplacés, majoritairement analphabètes et d’origine rurale, et en se penchant sur leurs expériences liées au travail et au mode de vie dans le régime socialiste bulgare puis dans la Grèce de leur retour, que nous pourrons répondre à cette question. En effet, lors leur « tentative de retour » en Grèce, les réfugiés sont confrontés à un autre modèle de vie, qui devient central dans la comparaison qu’ils établissent entre les deux pays et apparaît in fine comme le critère décisif de leur décision de s’installer en Bulgarie. Toutefois, cette « tentative » des réfugiés donne l’occasion à ceux qui n’ont pas quitté la Grèce de découvrir le mode de vie de ceux qui se sont réfugiés en Bulgarie, notamment à travers leurs récits, et cela permet à tous de s’interroger sur la vie que l’on mène dans les deux pays, au-delà des clivages politiques de la guerre civile. Le retour des réfugiés, qui marque la fin, y compris symbolique, de la division au sein de la société grecque, peut aussi être considéré comme un élément déclencheur, éclairant les implications de la guerre civile dans la société grecque, au-delà des catégories de « vaincu » et de « vainqueur » imposées par le conflit, dont l’utilisation ranime encore aujourd’hui, et sciemment, les passions. Quand le passé de la guerre civile cesse-t-il donc de diviser les membres d’une société ?
Car cet article vise également, en s’appuyant sur l’exemple des réfugiés qui ont décidé de rester en Bulgarie, à mettre en lumière les liens complexes entre défaite et perte. Dans quelle mesure l’exil, notamment celui qui est de longue durée, peut-il s’avérer un gain pour les acteurs ? Pourrions-nous comprendre la condition de réfugié autrement qu’à travers les catégories imposées par tout phénomène de conflit armé ?

Beyond Defeat: Exile Narratives of Greek Civil War Refugees in Bulgaria”

This article draws on exile narratives of refugees from the Greek Civil War (1946-1949), collected in Greece and Bulgaria some seventy
years after the end of the conflict. It mainly focuses on the narratives of refugees hosted in the People’s Republic of Bulgaria for more than thirty years, who, when allowed to return to their country of origin in 1982, decided —albeit reluctantly for some of them— to stay in Bulgaria “permanently”, despite their years-long longing to return. The aim is to question, from an anthropological perspective, the notion of defeat through personal experiences and in the long term. Among the various refugees interviewed some are Communists who actively participated in military and political combat, people who were displaced in their childhood during the war and their descendants. In this article, we present the experiences of refugees of these different categories who, after having attempted to settle down in Greece, eventually decided to stay in Bulgaria. How are we to understand their choice to remain in the host country, when they overwhelmingly grew up with the prospect of returning to Greece? To answer this question, two major factors should be examined. Firstly, the professional training they completed while in exile, especially mentioned by the displaced under-age refugees who were illiterate and of rural origin upon their arrival in Bulgaria. Secondly, the work and life styles they experienced in the Bulgarian socialist regime that differed from those in the Greece. Indeed, during their “attempt to return” to Greece, the refugees had to grapple with a different life model which led them to draw a comparison between the two countries and, at the end of the day, arose as the decisive criterion for their remaining in Bulgaria. However, this refugees’ “attempt” allowed those who had stayed in Greece to hear of their way of life in Bulgaria, especially through their narratives, and this led to a questioning for all parties of their lives in their respective countries beyond the political divisions of the civil war. The return of the refugees, which, at least symbolically, marks the end of division within Greek society, can also become an opportunity for understanding the implications of the civil war for the Greek society, beyond the categories of “vanquished” and “victors” imposed by the war, categories that are still used now and then, often deliberately, and can rekindle passions even to this day. When does a past civil war cease to divide the society?
Indeed, what this article also aims to shed light on is the complex intertwining of defeat and loss by mobilizing the example of refugees who decided to stay in Bulgaria. To what extent can exile, especially long-term exile, prove to be a gain for the actors? Could we understand the refugees’ condition of exile other than through the prism of categories entailed by any armed conflict?

Index

Mots-clés

guerre civile grecque, Bulgarie, éducation, emploi, réfugiés

Keywords

Greek civil war, Bulgaria, education, employment, refugees

Outline

Text

Introduction

La guerre civile (1946-1949) reste, encore à ce jour, un épisode profondément clivant et douloureux de l’histoire contemporaine de la Grèce. Fortement idéologisé, tant par le parti communiste grec, le KKE, qui, en termes militaires et diplomatiques fut le vaincu de la guerre, et ses sympathisants que par les épigones idéologiques des vainqueurs, ce conflit armé constitue l’exemple même d’usages politiques du passé que le contexte historique et le pouvoir en place ramènent sur le devant de la scène1. Enzo Traverso note que « […] pour écrire un livre d’histoire qui ne soit pas seulement un travail isolé d’érudition, il faut […] une demande sociale et publique, ce qui renvoie à l’intersection de la recherche historique avec les parcours de la mémoire collective » (2018, p. 53). Or, dans le cas de la Grèce de l’après-guerre civile, cette demande n’est pas envisageable, car seul le discours des vainqueurs occupe l’espace public. Les voix des vaincus – exilés depuis 1950 dans les pays de l’Est – en sont absentes. Ce monopole sur l’histoire de la guerre civile ne commence à être contesté que dans les années 1980. Les ouvrages traitant de la guerre civile écrits par des historiens reconnus, en Grèce et à l’étranger, et les livres des réfugiés encore dispersés dans les démocraties populaires d’Europe de l’Est qui paraissent alors, se substituent progressivement à l’histoire imprégnée de l’idéologie des vainqueurs. Parmi ces auteurs, on trouve d’anciens partisans, des enfants déplacés lors de la guerre, qui produisent des œuvres principalement autobiographiques, souvent intitulées Anamnèses ou Réminiscences2. Leur production éditoriale voit le jour dans leurs pays d’accueil et « s’attache à l’entité sociale » que forment les réfugiés (Halbwachs, 1997, p. 63) en proposant, à partir d’un récit autobiographique, une mémoire collective du « nous », dorénavant dicible3, se situant à l’opposé du « vous », et reproduisant, dans le contexte de la guerre froide, le schéma antithétique des « vainqueurs » et des « vaincus ». Pendant le rapatriement des réfugiés en Grèce, au milieu des années 1980, la production des historiens spécialistes de la guerre civile ne cesse d’augmenter ; c’est aussi la période où les débats idéologiques sur ces années imprègnent la société grecque, parallèlement aux discussions historiographiques qui occupent une place prépondérante, ranimant souvent les clivages politisés (Kokkinou, 2019, p. 78-86). Pourtant le retour d’exil, au cours de cette période d’effervescence éditoriale, est encore peu étudié.

Le retour et l’installation des réfugiés en Grèce, à partir de 1983, après trente ans de rupture environ, clôt « symboliquement » la guerre civile et permet la rencontre des anciens exilés et de ceux qui sont restés. Une telle situation nourrit, inéluctablement, la comparaison entre le pays d’accueil et le pays d’origine et, par conséquent, entre deux modes de vie. La classification distinguant « vainqueurs » et « vaincus » imposée par la guerre civile et l’exil est, depuis le retour des acteurs, « révisée ». En effet, jusque-là, les membres des deux camps se définissaient comme « vainqueurs » ou « vaincus » en se référant à la fin de la guerre civile, et en fonction d’une grille de lecture militaire et politique. Le retour des réfugiés a remis en cause ces définitions, en introduisant un autre marqueur : la période d’exil a produit une autre grille de lecture, fondée notamment sur l’éducation qu’ils ont reçue dans leur pays d’accueil.

Bien que lié à la défaite, l’exil de ceux qui étaient autrefois perçus comme des opposants et/ou des ennemis à bannir a donc fait naître, quand le gouvernement grec y a mis fin, une interrogation sur la portée réelle de cette défaite et de la victoire.

C’est précisément cette dialectique entre défaite et perte que discute le présent article, à partir de l’analyse de quelques récits de réfugiés ; pour le dire avec les mots de Laborie, il est ici question « de réfléchir à la fois sur les formes de la défaite, apparentes ou non, sur ses représentations, ses fonctions, sur les diverses manières de la vivre, de l’accepter ou non, de l’utiliser, de lui donner du sens, et d’en détourner le sens, sur les façons de la questionner et d’écrire son histoire » (2019, p. 74).

Les récits que je présente dans ce texte ont été recueillis entre 2009 et 2011, vingt-cinq ans après l’autorisation de rapatriement des réfugiés en Grèce, lors de l’enquête de terrain ethnographique en Grèce et en Bulgarie réalisée dans le cadre de ma recherche doctorale. Plus précisément, ces récits sont ceux de réfugiés rencontrés en Bulgarie. Ces derniers représentent une minorité, comparés à ceux qui sont revenus s’installer en Grèce. Après avoir tenté en vain de s’installer dans leur pays d’origine, ils ont finalement décidé, après 1983, de s’implanter, bon gré mal gré, « définitivement » en Bulgarie. De cette catégorie de réfugiés sont exclus les slavophones qui, n’étant pas reconnus comme Grecs d’origine, ne pouvaient envisager de s’établir en Grèce (Monova, 2002).

Vaincus mais pas perdants : à propos de la défaite et de la perte

L. X. : « Il y a quelques années, j’étais à Thessalonique, et là, j’ai vu une femme qui appartenait au camp adverse, et elle m’a dit : “Nous, nous avons gagné la guerre civile, mais finalement, c’est vous qui êtes les gagnants.” »

Lors de notre entretien en 2010 à Sofia, L. X., réfugié politique hellénophone, me rapporte cette anecdote afin de présenter l’autre face de la défaite, perçue comme un gain, notamment en ce qui concerne l’éducation des exilés. Il poursuit :

« Je lui ai demandé : “Qu’avons-nous gagné ?”, et la femme m’a répondu : “Vous avez tous fait des études universitaires ; nous et nos enfants, nous sommes restés désemparés… Eh bien, c’est quelque chose, car de tous ces enfants [réfugiés], la majorité de ces enfants a étudié, les autres sont devenus des tourneurs, des artisans, tous, tous...” »

Par les termes « réfugiés de la guerre civile », les études historiques et anthropologiques, en Grèce et à l’étranger, désignent des hommes et des femmes slavophones et hellénophones qui ont dû quitter la Grèce à cause du conflit armé, et s’exiler dans l’un des anciens États du bloc de l’Est. Parmi eux se trouvent des partisans qui ont fait la guerre, des civils qui l’ont fuie ou qui, enfants déplacés, ont été transférés avant la fin de ce conflit dans les ex-démocraties populaires. Au sein de ces catégories coexistent des membres et des sympathisants du KKE (Parti communiste de Grèce), ainsi que des personnes peu concernées par la politique. Pour ce qui est des réfugiés qui ont séjourné en Bulgarie, leur nombre s’élevait en 1950 à 3 021, soit 672 enfants de moins de 18 ans et 2 349 adultes (Papathanassiou, 1988, p. 226), sur un total de 55 000 personnes dispersées en Europe de l’Est après la guerre. En 1963, on en comptabilisait 6 529 – 2 307 enfants âgés de moins de 20 ans et 4 222 adultes4.

Pour L. X., partisan puis, lors de son exil en Bulgarie, cadre du KKE, et notamment président de la DOMÉ (l’Organisation démocratique de la culture et de l’éducation, l’association des réfugiés en Bulgarie, sur laquelle je reviendrai ultérieurement), cette anecdote a un usage politique : d’un côté, elle vise à défendre la stratégie du Parti à l’égard des réfugiés, qui consiste à les encourager à faire des études, en déplaçant l’antagonisme politique de la guerre « sur le terrain de la connaissance », afin qu’ils acquièrent des compétences professionnelles qui leur assurent un emploi en Grèce à leur retour ; et de l’autre, elle tend à présenter cette stratégie comme une victoire – d’ailleurs reconnue par certains adversaires de la guerre civile – qui contrebalance la défaite militaire.

En 1962, la DOMÉ est une institution politique formée en Bulgarie par des cadres du KKE présents sur place. C’est la seule organisation de réfugiés à propos de laquelle nous disposions d’archives portant sur la vie quotidienne des réfugiés. En 1963, elle réalise plusieurs recensements donnant des informations sur leur démographie ou leur formation professionnelle. Plus de dix ans après leur arrivée en Bulgarie, le regroupement familial des réfugiés dispersés dans des pays d’accueil s’achève. Ainsi, deux de ces recensements nous donnent une image plus nette de cette population qui se fixe définitivement dans son pays d’accueil.

Les données de celui du 1er janvier 1963 (tableau 1) montrent que parmi les enfants (colonne A) sont comptabilisés ceux qui ont été déplacés, âgés de 8 à 19 ans en 1963, lesquels suivent la formation appelée « éducation générale », alors que les enfants âgés de 0 à 7 ans, nés en exil, sont dans leur écrasante majorité sans « profession » (sic). Lors de l’arrivée des réfugiés, les cadres du KKE, qui deviendront ultérieurement les membres du bureau central de la DOMÉ, mettent en œuvre pour tous les enfants, en collaboration avec l’État-parti bulgare, un système scolaire bilingue en grec et bulgare afin de leur assurer, d’une part, une éducation hellénique (c’est pourquoi l’histoire hellénique est l’une des matières enseignées) et, d’autre part, l’accès au système éducatif national bulgare, qui leur permet de poursuivre leur scolarité. Cette première génération d’élèves, c’est-à-dire les enfants déplacés en Bulgarie et peu scolarisés lors la période qui a précédé la guerre civile, suit majoritairement un apprentissage technique, lié à l’économie planifiée de la Bulgarie socialiste. Seuls quelques-uns d’entre eux parviennent à mener des études supérieures. Un quota est mis en œuvre, exclusivement réservé aux élèves grecs, enfants déplacés. Il leur permet d’accéder à ce cursus en se présentant à des concours adaptés à leur parcours, distincts du concours national destiné aux élèves bulgares.

En revanche, pour ce qui est des personnes désignées comme adultes (colonne B), et surtout de celles qui ont entre 20 et 29 ans, nous observons qu’elles sont moins nombreuses à suivre une formation générale. Le fait qu’elles accèdent à des écoles techniques et industrielles ainsi qu’à des établissements d’enseignement supérieur – bien que ce soit plus rare – laisse supposer, d’une part, que cette catégorie de réfugiés fut principalement orientée vers l’emploi et, d’autre part, que parmi eux, certains adultes disposaient d’une formation permettant de poursuivre des études spécialisées. Par ailleurs, plus cette population avance en âge (groupe C), moins elle a accès à la formation professionnelle : il semble que les réfugiés fassent primer l’emploi sur l’éducation.

Tableau 1

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Accès à la formation professionnelle des réfugiés de Grèce installés en Bulgarie par tranche d’âge.
L’UPK(C), Utchebno-profecionalen complex (en bulgare УПК : Учебно-професионален комплекс) était une structure de formation professionnelle.

▪ Crédits : ЦДА Sofia : ФОНД 1, ОПИС 33, а.е 1387, p. 6-7, recensement du 01/01/1963.
Traduction de l’auteur.

L’apprentissage des réfugiés ou l’opportunité de l’éducation en exil

La « politique » du KKE envers les réfugiés, particulièrement en ce qui concerne les enfants, consistait, comme cela a été évoqué précédemment, à les encourager à étudier. La Bulgarie socialiste a soutenu cet objectif en mettant en œuvre différentes mesures en faveur des enfants déplacés leur donnant accès à une gamme d’emplois techniques à pourvoir, les incitant ainsi à devenir des ouvriers qualifiés (mieux payés). Cette politique encourageant l’apprentissage professionnel fut étendue aux jeunes adultes, qui reçurent également une éducation communiste. L’accès à la formation et à l’instruction des enfants et des jeunes adultes, quel que soit leur genre, a constitué une nouvelle opportunité pour cette génération qui, dans sa grande majorité, était d’origine rurale et issue de familles modestes, les parents étant pour la plupart illettrés. Les femmes présentaient le taux d’analphabétisme le plus élevé. Le travail de celles qui venaient du milieu rural de la Grèce d’avant-guerre consistait surtout à s’acquitter des tâches de la ferme et des corvées domestiques, conformément à la perspective qui aurait probablement été la leur si elles n’avaient pas connu l’exil5. Ce travail des femmes n’était pas rémunéré en Grèce, alors qu’elles contribuaient à la subsistance de la famille et prenaient en charge l’économie domestique. Au contraire, la « génération » des enfants déplacés arrivés en Bulgarie ‒ et notamment les filles ‒ eut accès au système scolaire puis à un emploi salarié. Ce fut aussi le cas des femmes adultes qui rejoignirent la main d’œuvre, notamment industrielle, de leur pays d’accueil.

Revenons, toutefois, à cette génération d’enfants déplacés. La possibilité d’étudier n’était pas exempte de conditions. Elle supposait que l’on réponde à certains critères et prenait une forme institutionnelle, au sens où elle visait à permettre à bon nombre d’entre eux d’apprendre un métier :

M. K. : Vouliez-vous étudier ?

T. S. : […] Non, moi je ne voulais pas, c’est le Parti qui voulait.

M. K. : Le Parti ?

T. S. : « Nous avons besoin d’agronomes, m’a dit le responsable du Parti. – Et moi [lui ai-je répondu], je ne veux pas ; je veux être enseignante. – Des enseignants, non [me rétorqua-t-il]. Nous allons en trouver, des agronomes [car il en fallait]. » Lui, il a également fait en sorte que sa femme soit agronome [rires].

M. K. : Si tu ne voulais pas, c’était possible contre ton gré ?

T. S. : Non, moi je pouvais choisir, ma sœur m’a demandé, quand je suis arrivée [à Sofia, car elle étudiait dans une autre ville] en octobre, je pense un an plus tard, ma sœur m’a dit : « Viens, nous allons t’inscrire, [nous allons] aux bureaux [de la DOMÉ] pour t’inscrire dans une autre école. » C’était possible de faire cela, mais moi j’avais honte – qu’est-ce que les gens diront ? « La voilà, elle est partie de là et elle est venue ici », etc. Là, j’étais cohérente et je ne voulais pas…

M. K. : Changer d’école ?

T. S. : Changer d’école.

T. S., enfant déplacée pendant la guerre, avait 8 ans quand elle arriva en Bulgarie en 1948. Elle devint agronome non seulement pour servir l’économie agraire de son pays d’accueil, mais aussi, dans un avenir conçu comme proche, celle de la Grèce, qui était principalement rurale à l’époque. C’est ce que voulait le Parti, son objectif déclaré était de favoriser un apprentissage professionnel utile à la fois dans le pays d’accueil et dans celui du retour. Bien que le fait d’influencer les enfants dans le choix d’un métier6 fût une pratique courante du « Parti », elle ne s’appliqua cependant pas à tous les mineurs déplacés et encore moins aux enfants nés sur place, qui étaient entrés dans le système éducatif national de la même manière que les élèves bulgares et maîtrisaient donc mieux les possibilités de choix qui leur étaient données. Par ailleurs, le système de quota s’appliquant aux enfants déplacés cessa lorsqu’il s’agit de scolariser ceux qui étaient nés en exil. Dans les deux cas, l’accès à l’éducation et à l’emploi fut d’abord un outil d’émancipation sociale :

D.V. : « En tant qu’enfants de réfugiés politiques, et c’est la vérité, nous n’avions rien, nous sommes arrivés ici, nous n’avions pas de maisons, pas de champs, rien, et c’est une bonne chose que la Bulgarie et tous les États socialistes ont faite : ils nous ont donné une chance d’étudier, rien de plus. Nous ne sommes pas entrés dans les universités en jetant la Bulgarie et les Bulgares dehors, parce que beaucoup de réfugiés politiques étaient de simples ouvriers qui travaillaient dans les usines […]. C’est pourquoi je pense que c’était un bon système, en Bulgarie : ils nous ont donné la possibilité d’étudier ce que nous voulions, et c’est ainsi que nous avons passé nos années. Puis au travail, personne ne nous a poussés en avant ou tirés en arrière. Celui qui a pu avancer, il a avancé comme, disons, comme moi, un athlète, un entraîneur, ils connaissent mon nom en Bulgarie. De là, je suis devenu manager, c’est quelque chose que j’ai gagné, je pense, grâce à mon travail, [car] je n’avais personne pour m’aider7. »

Le sociologue François Dubet suggère que « c’est quand on possède un métier que l’on est véritablement un acteur social et que, dans la société industrielle, on peut se considérer comme sujet » (2002, p. 183). Pour les enfants, déplacés ou nés sur place, la possibilité d’étudier était, pour ainsi dire, le meilleur moyen de faire partie de la société d’accueil, mieux que ne le permettait le statut de réfugié. Leur activité professionnelle, en outre, leur donnait le moyen d’être reconnus par les membres de cette société comme leurs égaux. Enfin, leur emploi – politique ou professionnel – s’ajoutant à leur formation, leur donnait l’opportunité d’une ascension sociale, qui aurait été peu envisageable dans la Grèce de l’après-guerre, où cette population était considérée et traitée comme « vaincue ».

Depuis la ratification de l’autorisation du retour et la fin de l’exil, l’identité de réfugié est également associée à cette possibilité de suivre une formation professionnelle, qui a défini une autre grille de lecture et une autre manière d’envisager le passé de l’exil. En outre, l’identité de réfugié instruit (contrairement à celle de ceux qui n’ont jamais quitté la Grèce et, pour la plupart, pas eu accès à cette éducation) constitue une sorte de « patrimoine » pour les descendants de réfugiés, et plus encore pour ceux dont les parents et les grands-parents ont fait des études supérieures.

K. K. : « Combien d’enfants de cet âge connais-tu qui ont étudié en Grèce [à cette époque-là, c’est-à-dire après la guerre civile] ? La grand-mère de F., son époux est médecin, mon grand-père est médecin, retraité, nos parents ont étudié, ma tante, ils ont tous étudié. En Grèce c’était très difficile. Ici, au moins, on leur a donné cette opportunité et, disons-le tout net, le système a encouragé cela8. »

Entre rapatriement et retour en Bulgarie : les dilemmes de l’installation

Contrairement à leur départ, précipité et massif, le retour des réfugiés en Grèce depuis la Bulgarie et les autres pays d’accueil fut graduel. En effet, ce retour était interdit aux « vaincus », et en particulier à ceux qui étaient considérés par l’État grec comme des « ennemis de l’intérieur », notamment les membres du KKE. En revanche, certains purent rentrer en Grèce seuls ou en famille, ce qui dépendait aussi des contextes locaux et politiques des pays qu’ils quittaient9. Deux moments ont cependant favorisé le retour de tous : le rétablissement de la démocratie en 1974, puis, à partir de décembre 1982, la décision ministérielle autorisant le rapatriement des réfugiés « grecs d’origine10 » (une origine qui restait à prouver ou à réhabiliter dans certains cas), sans permettre, voire en interdisant à la majorité des slavophones de retourner dans leur pays d’origine en tant que citoyens grecs, comme nous l’avons dit plus haut. Selon Katerina Soultania, jusqu’en 1974, environ 54 560 réfugiés séjournaient dans les pays d’accueil, mais le 31 décembre 1982, c’est-à-dire la veille de l’adoption de la loi permettant le rapatriement légal des « Grecs d’origine », 24 710 réfugiés étaient déjà retournés en Grèce, ce qui signifie également qu’environ 30 000 personnes vivaient encore dans leurs pays d’accueil (Soultania, 2002, p. 39). La même auteure révèle, dans son travail pionnier consacré au retour des réfugiés en Grèce depuis la fin de la guerre civile, que ce mouvement commence dès 1956 et qu’il se poursuit après 1983 (ibid.). Ainsi, pour la période allant de 1956 à 1968, les données fournies par K. Soultania font état du retour de 6 786 réfugiés. Or, en 1975, après la chute de la dictature des colonels, ce chiffre « explose » puisque cette seule année sont enregistrés 5 069 retours en Grèce. Le nombre de personnes qui prennent chaque année le chemin du retour vers la Grèce après 1975 oscille entre 1 500 et 3 300, passant du simple au double. K. Soultania utilise le terme « epanapatristhédès », « rapatriés », pour désigner les réfugiés retournés en Grèce tout au long de cette période. Or, ce terme a aussi une signification administrative que je développerai plus bas.

Quelles qu’aient été les motivations des réfugiés pour retourner en Grèce, il faut noter qu’entre les retours ayant eu lieu avant et à partir de 1982, il y a une différence significative : les réfugiés retournés en Grèce avant 1982 ne pouvaient pas y transférer leur droit à l’obtention d’une pension de retraite, puisque la décision commune statuant sur ce sujet n’est entrée en vigueur que le 31 décembre 1982, à la suite des accords bilatéraux signés entre la Grèce et la Bulgarie (Daskalov, 2008, p. 229-257), puis les autres pays d’accueil. Ainsi, nombre de réfugiés retournés en Grèce de 1974 à 1982 n’entraient pas dans la catégorie administrative de « rapatriés ». En outre, la distinction entre le « rapatrié » et celui qui est de retour – le terme « rapatrié » recouvrant à la fois la notion de citoyenneté et celle de résidence dans le pays – est encore moins nette après 1982. En effet, à compter de cette même année, un nombre considérable de réfugiés deviennent des citoyens « d’origine grecque », autrement dit, des « réfugiés rapatriés » alors qu’en réalité, ils continuent d’habiter en Bulgarie. Étant donné que les réfugiés ne pouvaient obtenir la citoyenneté grecque qu’en faisant une demande de rapatriement, ils ont cherché à y parvenir en usant du statut administratif de « rapatrié » sans pour autant changer de lieu de résidence. En ce sens, dans la catégorie des réfugiés « rapatriés », il faut distinguer ceux qui sont effectivement revenus et se sont installés en Grèce de ceux qui ont obtenu la citoyenneté grâce à leur demande de rapatriement, sans s’établir finalement dans ce pays.

Plus précisément, pour les réfugiés déchus de la citoyenneté grecque, les démarches engagées pour la recouvrer ne représentaient pas seulement un moyen de retourner dans leur pays d’origine et d’y résider. Elles permettaient d’abord et avant tout d’obtenir le droit de circuler librement entre deux pays, puis, en second lieu, de s’y installer. Car l’État grec, et c’est là un point crucial, mis à part la réhabilitation des réfugiés déchus de la citoyenneté, n’avait pris aucune mesure pour soutenir les « rapatriés » souhaitant rentrer et s’installer dans le pays. Les récits collectés parmi mes interlocuteurs séjournant en Bulgarie, notamment ceux qui appartenaient à la population active, montrent que la plupart des réfugiés avaient essayé de s’installer en Grèce, une fois reconnus comme citoyens grecs, et d’y reconstruire leur vie, notamment professionnelle. Or, pour des raisons liées à l’emploi comme au logement, et après avoir comparé la qualité de la vie qu’ils avaient en Bulgarie et celle qu’ils auraient en Grèce, ils ont finalement décidé de rester en Bulgarie :

G. X. : « Et quand nous sommes allés en Grèce, et que nous avons vu ce qu’est la Grèce, alors il est vrai qu’à part Rizana, le village, à Alexandroupolis, à Thessalonique où j’étais allé, nous avons vu les gens, nous avons vu la situation. Alors, j’ai pensé que pour pouvoir rester [en Grèce] je devais aller à Athènes, pour demander un emploi à l’université, car je ne pouvais pas trouver un emploi à Alexandroupolis, ni à Thessalonique. […] Voilà la façon dont j’y ai pensé à l’époque, [car] à Thessalonique il n’y avait rien non plus ; il y avait juste l’université à l’époque, nous aurions dû aller à Athènes. Depuis Rizana, Athènes est à 850 kilomètres, Sofia est à 400 kilomètres. […] Ainsi, nous avons pensé rester ici. Puis ma femme est bulgare, maintenant je suis un étranger ici, si on partait elle aurait été étrangère. L’un ou l’autre le sera, c’est pour ça que je me suis dit de rester ici. Je suis aussi à l’université, [j’ai] un très bon travail, je suis impliqué dans la recherche, avec les cours aux étudiants, [j’ai] une très grande perspective dans ce travail, un diplôme de professeur des universités, beaucoup de publications dans des revues internationales, quelque chose qui, en Grèce, pourrait difficilement se faire...11 »

Pour les personnes ayant obtenu une pension de retraite en Bulgarie, le choix de retourner en Grèce dépendait également de celui de leur famille, notamment de leurs enfants, d’aller s’y installer ou non. Pour ces derniers, les conditions de vie et de travail en Grèce furent également un critère de décision :

L. X. : « Tout d’abord, mon épouse travaillait encore, comment allions-nous faire ? Nous n’avions pas un tel plan… Les enfants se sont mariés avec des Bulgares, ils ne voulaient pas rentrer, eh bien nous, nous voulions avoir une patrie, les Bulgares ne voulaient pas avoir une patrie ? […] Mon fils aîné est allé [en Grèce], chez un commerçant, un homme d’affaires, et ma belle-fille m’a dit : “Nous sommes assis dans le bureau avec l’homme d’affaires et il appelle le directeur, et devant nous et il l’a humilié. Quand j’ai vu ce comportement, m’a-t-elle dit-elle, j’ai pensé : dans ces conditions, moi je ne viens pas.”  Pourtant, ils sont allés en Grèce dans l’objectif d’étudier la perspective de s’y s’installer… Eh bien, puisque les enfants sont restés [en Bulgarie], ma femme et moi étions très proches des enfants, nous avions ce principe, là où les enfants vont, nous irons aussi, je leur ai dit à tous, “si tu vas en Grèce, nous irons aussi, si tu n’y vas pas, nous n’irons pas non plus, si tu vas en Afrique, nous irons en Afrique avec toi, tu comprends ?” [Rires] Et nous sommes restés ici […]12. »

Lors du voyage visant à étudier la possibilité de s’installer en Grèce, les réfugiés – notamment d’anciens enfants déplacés ou nés en exil – ont comparé leurs conditions de vie en Grèce avec celles qu’ils avaient en Bulgarie. Les différences entre leur mode de vie et la vie « à la grecque » nécessitaient pour certains un temps d’adaptation, pour d’autres elles justifiaient leur dépaysement. Leur « issue de secours » fut le retour en Bulgarie. Si, pour les parents, la Bulgarie était un lieu de résidence obligé et la Grèce une « terre promise », pour les enfants, en revanche, la Bulgarie était le pays où ils pouvaient continuer à mener leur vie :

A. A. : Une de mes sœurs est en Grèce, la plus jeune, qui avait un an quand nous sommes allés en Grèce. […] Ma sœur aînée est restée ici et vit avec ses enfants, avec sa famille, moi j’étais un peu au milieu. La plus jeune est plus grecque, la plus âgée est plus bulgare, et moi je suis au milieu.

M. K. : Cet entre-deux, qu’est-ce ça signifie pour toi ?

A. A. : J’aime les deux endroits, j’aime plus ici, je sens […] que je peux plus grandir, que je peux évoluer, je veux dire, la Grèce ne m’a pas donné les possibilités que la Bulgarie me donne aujourd’hui, cela a à voir avec mon statut social, mais je me sens vraiment mieux ici, cela a à voir avec la nature, avec les gens, avec l’organisation sociale13.

Elle poursuit :

« Ce que j’ai ressenti de plus important, lorsque nous sommes allés en Grèce, [c’est que] mes parents avaient disparu de ma vie : mon père a commencé à travailler, trop, seize heures par jour au début ; ma mère, parce que ma sœur aînée était là, voyageait tout le temps. […] En Grèce, en effet, j’ai souvent été en rupture avec le système de valeurs, la mentalité, le mode de vie, ce qui m’a principalement aidée à ne pas m’y attacher. […] Regarde, ici en Bulgarie, il n’y avait pas de religion, l’église, la prière et tout ça, en Grèce, il y a tout ça, avec l’eau bénite, avec la prière du matin. [...] L’autre rupture était qu’ici nous jouions ensemble, garçons et filles, il n’y avait pas de problème. Soudain, en Grèce, je suis allée à une fête, nous étions de petits enfants, nous avions sept, huit, neuf, dix ans, et j’ai vu les garçons ici et les filles là-bas. Nous étions dans les années 1980-1990, quand même, et dans une maison où il y avait parmi nous des gens avec beaucoup d’hommes que les femmes servaient. Nous, nous n’avions pas appris cela en Bulgarie. […] Enfin, les Grecs venaient en Bulgarie pour se soigner, en bus, je pouvais comparer les soins médicaux, entre l’État et le secteur privé, je pouvais voir les différences. »

Pour cette catégorie de réfugiés, la décision de s’installer en Grèce ou de retourner en Bulgarie s’inscrit dans la recherche d’une qualité de vie et ne consiste pas, comme pour la première génération de réfugiés, à regagner le lieu dont ils ont été privés. Après tout, pour les descendants des réfugiés, la Bulgarie et la Grèce sont toutes deux leurs patries.

Toutefois, la majorité des réfugiés de la guerre civile ont pu retourner en Grèce et s’y installer. Dans leurs bagages de retour, ils n’emportaient pas que des diplômes ou des acquis professionnels, mais également un statut bien meilleur que celui de leurs concitoyens de même origine sociale restés en Grèce. Ils apportaient, en outre, l’expérience d’avoir été accueillis dans un pays qui leur avait donné, autant qu’aux Bulgares, la possibilité d’étudier puis de s’insérer, notamment à travers l’emploi. L’expérience de l’exil fut aussi, pour ces réfugiés, la possibilité d’avoir de meilleures conditions de vie que celles qu’ils auraient eues en Grèce.

Conclusion : au-delà de la défaite, l’avenir après la guerre civile

Si les études sur les migrations contraintes ont souvent souligné les effets disruptifs de ces déplacements massifs et inattendus, elles ont plus rarement mis en évidence leurs éventuelles conséquences « bénéfiques », évoquées par leurs acteurs. L’exemple des réfugiés de la guerre civile grecque montre qu’au cours de la période pendant laquelle il leur a été interdit de retourner en Grèce, ils ont construit dans leur pays d’accueil une longue carrière professionnelle. Quand cette interdiction a été levée, les frontières entre migration économique et politique sont devenues sous certains aspects poreuses, notamment en ce qui concerne la question de l’emploi : les considérations économiques ont pris en quelque sorte le pas sur les motifs politiques ou se sont entremêlées à ces derniers, au présent et au fil des expériences, qu’il y ait eu ou non un retour en Grèce. L’ascension sociale des réfugiés de Grèce pendant leur exil ne peut toutefois pas être dissociée du contexte politique et économique du bloc socialiste, dans lequel ils ont trouvé accueil. Cependant, ce phénomène pourrait nous conduire à questionner de façon similaire d’autres cas de migrations forcées, dont le caractère politique et contraint ne peut être remis en question, mais où les formes d’ascension économique et sociale liées au déplacement colorent aussi les expériences et leurs restitutions, les faisant apparaître comme disruptives et/ou constructives.

Si, malgré tout, alors que l’exil a pris fin, la société grecque cherche toujours à définir qui furent les perdants et qui furent les gagnants de la guerre civile, la réponse à cette question, révisée, puisqu’elle prend en compte désormais, au-delà des classifications militaires et politiques, les connaissances acquises, l’emploi et la qualité de vie, ne peut que reproduire, en l’inversant, ce schéma de division : ceux qui ont perdu la guerre ont gagné une meilleure vie sociale dans l’exil ; les vaincus de la guerre deviennent ainsi des gagnants de l’exil.

Mais qu’apporte une telle question – et à qui ?  Elle ne fait que perpétuer le schéma de la division entre vainqueurs et vaincus. Car la poser, c’est en laisser de côté une autre, à laquelle il est plus difficile encore de répondre : qu’a perdu une société qui a traversé une guerre civile ? Est-il possible, soixante ans après la fin de cette guerre et trente-cinq ans après l’obtention du droit au rapatriement, de dépasser une telle division ? En ce sens, il reste à comprendre comment la guerre civile – qui fut avant tout une perte pour tous les acteurs impliqués – peut façonner le présent, et à imaginer l’avenir au-delà de la division entre vainqueurs et vaincus.

1 Cela explique, peut-être, l’initiative de l’État, et plus particulièrement celle de la Fondation parlementaire pour le parlementarisme et la

2 À titre d’exemple, on peut citer L. X., Anamniseis apo ton agona tis Antistasis kai tou Dimokratikou Stratou tis Ellados (Αναμνήσεις από τον αγώνα

3 Antonis Liakos rappelle (et la majorité des historiens serait d’accord avec lui) que la version officielle de la guerre civile était celle de la

4 Държавна агенция Архиви [Agence des Archives d’État], désormais ЦДА, Sofia, ФОНД 1, ОПИС 33, а.е 1387, p. 5.

5 Grigorakis note ceci, à propos de la scolarisation des élèves en Grèce après la guerre : « [...] toutefois, la scolarisation ne constituait pas une

6 D’autres exemples, concernant des garçons déplacés, laissent supposer que cette influence n’était pas liée au genre des enfants, mais plutôt aux

7 D. V. est un enfant de réfugiés, habitant à Haskovo en Bulgarie.

8 K. K. est né et réside en Bulgarie ; ses grands-parents étaient des réfugiés et ses parents des enfants nés en exil, qui ont été rapatriés à partir

9 Lors mon enquête de terrain à Budapest auprès de réfugiés et de leurs descendants, en novembre 2021, plusieurs d’entre eux ont mentionné qu’en 1956

10 Décision commune n° 106841/29.12.1982 des ministres de l’Intérieur et de l’Ordre public, G. Gennimatas et Y. Skoularikis, Journal officiel du 29/12

11 G. X., enfant né en Bulgarie, était professeur à l’Université de Sofia Saint-Clément d’Ohrid. Rizana est le village natal de son père, où se trouve

12 L. X., partisan, est membre du Parti et dernier président de la DOMÉ.

13 A. A. est issue d’un mariage mixte ; son père était un enfant déplacé et sa mère est bulgare. A. A. est née en 1977, ses parents ont déménagé en

Bibliography

Sources primaires

ЦДА (Държавна агенция Архиви) [Agence des Archives d’État], Sofia : ФОНД 1, ОПИС 33, а.е 1387.

Bibliographie critique

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DUBET François, Le déclin de l’institution, Paris, Éditions du Seuil, 2002.

GRIGORAKIS Anastasios, Les stratégies familiales dans la reproduction et la transformation sociale dans la Grèce d’après-guerre, thèse de doctorat en anthropologie, sous la direction de Kostas Vergopoulos, Saint-Denis, Université Paris VIII Vincennes-Saint-Denis, 2014.

HALBWACHS Maurice, La mémoire collective, Paris, Albin Michel, 1997.

KOKKINOU Maria, Instituer l’attente : la DOMÉ et les réfugiés politiques de la guerre civile grecque en Bulgarie (1949-2010), thèse de doctorat en anthropologie sociale et ethnologie sous la direction de Jean-François Gossiaux, Paris, EHESS, 2019.

LABORIE Pierre, Penser l’événement : 1940-1945, édition de Cécile Vast et Jean-Marie Guillon, Paris, Gallimard, 2019.

LIAKOS Antonis, « Antartès kai summorites sta akadimaika amphitheatra » (« Αντάρτες και συμμορίτες στα ακαδημαϊκά αμφιθέατρα ») [« Antartès et symmoritès dans les amphithéâtres des universités »], in HAGEN Fleischer (dir.), I Ellada 1936-1949 apo ti Diktatoria ston Emphylio, Tomes kai Synecheies (Η Ελλάδα 1936-49 από τη Δικτατορία στον Εμφύλιο, Τομές και Συνέχειες) [La Grèce 1936-1949, de la dictature à la guerre civile, continuités et ruptures], Athènes, Kastaniotis, 2003.

L. X., Anamniseis apo ton agona tis Antistasis kai tou Dimokratikou Stratou tis Ellados (Αναμνήσεις από τον αγώνα της Αντίστασης και του Δημοκρατικού Στρατού της Ελλάδος), [Mémoires de la lutte de la Résistance et de la DSE], Sofia, Auto-édition, 1989.

MONOVA Miladina, Parcours d’exil, récits de non-retour : les Égéens en République de Macédoine, thèse de doctorat en anthropologie sociale et en ethnologie, sous la direction de Jean-François Gossiaux, Paris, EHESS, 2002.

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TRAVERSO Enzo, Le passé, modes d’emploi : histoire, mémoire, politique, Paris, La Fabrique Éditions, 2018.

Notes

1 Cela explique, peut-être, l’initiative de l’État, et plus particulièrement celle de la Fondation parlementaire pour le parlementarisme et la démocratie, de créer le Parc de la réconciliation nationale, le PES, situé à la frontière de deux chaînes de montagnes historiques, les monts Voio et Gramos. Le PES, comme l’indique son site Web, doit devenir « une institution vivante qui met en valeur la richesse historique et écologique de la région, un centre de mémoire et de recherche sur la guerre civile et sur l’histoire de la Grèce moderne en général ». Ce site est consultable en grec à l’adresse : https://www.grammos-pes.gr/.

2 À titre d’exemple, on peut citer L. X., Anamniseis apo ton agona tis Antistasis kai tou Dimokratikou Stratou tis Ellados (Αναμνήσεις από τον αγώνα της Αντίστασης και του Δημοκρατικού Στρατού της Ελλάδος) [Souvenirs du combat de la résistance et de l’armée démocratique de Grèce], Sofia, édition à compte d’auteur, 1989.

3 Antonis Liakos rappelle (et la majorité des historiens serait d’accord avec lui) que la version officielle de la guerre civile était celle de la droite. Cependant, remarque-t-il, la vision de la gauche a pu s’exprimer en Grèce de manière beaucoup plus limitée dans ses propres milieux politiques, et, hors de Grèce, dans les pays d’accueil des réfugiés, en construisant son propre discours sur la période (2003, p. 25-36, p. 28).

4 Държавна агенция Архиви [Agence des Archives d’État], désormais ЦДА, Sofia, ФОНД 1, ОПИС 33, а.е 1387, p. 5.

5 Grigorakis note ceci, à propos de la scolarisation des élèves en Grèce après la guerre : « [...] toutefois, la scolarisation ne constituait pas une pratique égale pour les deux sexes. Au contraire, le décalage entre les garçons et les filles, notamment dans le secondaire, était très marqué : alors que les filles représentaient de 25 à 30 % des élèves de l’enseignement primaire, elles ne représentaient que 4 % des élèves du secondaire au début du xxe siècle » (2014, p. 227).

6 D’autres exemples, concernant des garçons déplacés, laissent supposer que cette influence n’était pas liée au genre des enfants, mais plutôt aux métiers choisis par certains, que le Parti désapprouvait.

7 D. V. est un enfant de réfugiés, habitant à Haskovo en Bulgarie.

8 K. K. est né et réside en Bulgarie ; ses grands-parents étaient des réfugiés et ses parents des enfants nés en exil, qui ont été rapatriés à partir de 1983-1984 en Grèce.

9 Lors mon enquête de terrain à Budapest auprès de réfugiés et de leurs descendants, en novembre 2021, plusieurs d’entre eux ont mentionné qu’en 1956 un groupe de gens originaires d’Épire avaient quitté la Hongrie sans préciser si leur départ était lié à l’insurrection de Budapest. Ils n’ont pas manqué de souligner que ce groupe était parti car il ne voulait plus rester en Hongrie.

10 Décision commune n° 106841/29.12.1982 des ministres de l’Intérieur et de l’Ordre public, G. Gennimatas et Y. Skoularikis, Journal officiel du 29/12/1982.

11 G. X., enfant né en Bulgarie, était professeur à l’Université de Sofia Saint-Clément d’Ohrid. Rizana est le village natal de son père, où se trouve une petite maison habitable. Le nom de cette localité est, bien entendu, fictif.

12 L. X., partisan, est membre du Parti et dernier président de la DOMÉ.

13 A. A. est issue d’un mariage mixte ; son père était un enfant déplacé et sa mère est bulgare. A. A. est née en 1977, ses parents ont déménagé en Grèce où elle a été scolarisée. Elle est retournée à 21 ans, en 1998, en Bulgarie, où elle a terminé sa scolarité secondaire, puis a étudié.

Illustrations

Tableau 1

Tableau 1

Accès à la formation professionnelle des réfugiés de Grèce installés en Bulgarie par tranche d’âge.
L’UPK(C), Utchebno-profecionalen complex (en bulgare УПК : Учебно-професионален комплекс) était une structure de formation professionnelle.

▪ Crédits : ЦДА Sofia : ФОНД 1, ОПИС 33, а.е 1387, p. 6-7, recensement du 01/01/1963.
Traduction de l’auteur.

References

Electronic reference

Maria Kokkinou, « Au-delà de la défaite : narrations d’exil des réfugiés de la guerre civile grecque en Bulgarie », Condition humaine / Conditions politiques [Online], 4 | 2022, Online since 25 juillet 2022, connection on 27 novembre 2022. URL : http://revues.mshparisnord.fr/chcp/index.php?id=910

Author

Maria Kokkinou

Maria Kokkinou a étudié l’anthropologie sociale à l’Université de l’Égée (Mytilène, Grèce), puis a réalisé son master et sa thèse en anthropologie sociale à Paris à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Ses recherches portent sur la migration forcée au xxe siècle en Europe de l’Est. Lors de son postdoctorat (2020-2021) au Centre français de recherche en sciences sociales (CEFRES) à Prague, elle a participé en tant que membre de l’équipe TANDEM au projet de recherche « Defeated Memories. De-imperial Europe: A Resentful Confederation of Vanquished Peoples? » sous la direction de Michèle Baussant. Depuis janvier 2022, elle participe également à deux projets collectifs :
– « Passés et accueil des exilé.e.s », aux côtés d’Évelyne Ribert, Michèle Baussant, Nancy Venel et Giulia Fabbiano, projet financé par la Plateforme Mémoire et résilience de l’Institut Convergence Migrations, qui porte sur l’accueil de réfugiés aujourd’hui en région parisienne ;
– et « Paysages sonores et mémoires de l’exil. Les émissions radiophoniques des réfugiés de la Guerre civile grecque », mené avec Alexandra Balandina, Aliki Angelidou et Georgia Sarikoudi, qui bénéficie du soutien financier de l’École française d’Athènes pour la période 2022-2026. 

Maria Kokkinou studied social anthropology at the Aegean University (Mytilene, Greece), then completed her master’s degree and PhD thesis in social anthropology in Paris at the École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS). Her research focuses on 20th-century forced migration in Eastern Europe. During her post-doctoral studies (2020-2021) at the Centre Français de Recherche en Sciences Sociales, CEFRES, in Prague she participated as a member of the TANDEM team in the research project entitled “Defeated Memories. De-imperial Europe: A Resentful Confederation of Vanquished Peoples?” under the supervision of Michèle Baussant. Since January, she has also been participating in a collective research project entitled “Passés et accueil des exilé.e.s” along with Evelyne Ribert, Michèle Baussant, Nancy Venel and Giulia Fabbiano, on the reception of refugees in the Paris region today. Another collective project entitled “Soundscapes and memories of exile. Radio broadcasts of refugees from the Greek Civil War” with Alexandra Baladina, Aliki Angelidou and Georgia Sarikoudi is funded by the French School of Athens for 2022-2026.