Disparaître au cœur de l’État : l’effacement de l’identité des cadavres dans le gouvernement médico-légal des morts de la capitale du Mexique

Resúmenes

Cet article montre comment les institutions médico-légales du Mexique effacent l’identité des cadavres qu’elles ont retrouvés et perdent les corps que les familles des personnes disparues recherchent à l’heure de la guerre contre la drogue. À partir d’une enquête ethnographique aux côtés des spécialistes en identification humaine de la morgue de Mexico, j’analyse le rôle des pratiques ordinaires, des routines bureaucratiques et des attitudes morales de ces agents de l’État dans la disparition administrative des cadavres au cœur du gouvernement des morts de la capitale du pays. L’article s’ouvre sur une vignette ethnographique qui montre comment les expertes du service d’identification de la morgue de Mexico ne permettent pas à la fille d’un manutentionnaire d’un marché populaire de récupérer le cadavre de son père retrouvé par la police dans la rue en tant que « cadavre inconnu » (cadáver desconocido). Bien que sa fille l’ait identifié, les expertes arguent que, sans carte d’identité qui atteste de leur relation de parenté, elle ne peut pas réclamer son corps. Ce dernier sera donc conduit à la fosse commune du cimetière de Mexico. En effet, l’ensemble de l’article explore l’hypothèse selon laquelle le pouvoir discrétionnaire dont disposent les « street-level bureaucrats » du gouvernement des morts (notamment les experts que l’on appelle « peritos ») sur le sort des cadavres rend possible leur « deuxième disparition », en démontrant par ailleurs que les morgues du Mexique fonctionnent comme des « espaces de disparition bureaucratique ». Après une description des infrastructures matérielles et des ressources humaines de la morgue de Mexico, qui rend compte de son processus de modernisation récente, la première partie de l’article souligne qu’une grande partie des « cadavres inconnus » qui y arrivent pour être identifiés ont pourtant déjà un prénom et un nom de famille. En restituant les trajectoires post-mortem des morts jusqu’à la morgue et les interactions bureaucratiques dont leurs familles font l’expérience afin de les retrouver, je montre que la condition d’anonymat dans laquelle se retrouvent ces corps est notamment la conséquence des pratiques normalisées de violence institutionnelle résultant de l’idée que les « cadavres non réclamés » appartiennent par définition à l’État mexicain. Dans une deuxième partie, l’article porte une attention particulière aux pratiques d’écriture et de circulation de documents qui rythment le travail des fonctionnaires du service d’identification de la morgue de Mexico ainsi que leurs relations avec d’autres institutions en charge de retrouver les personnes disparues. Cette partie met en lumière le fait que ces travailleurs assignent aux familles des personnes disparues l’obligation morale de se rendre constamment à la morgue si elles veulent véritablement connaître le sort de leurs proches puisque, dans le « gouvernement par la paperasse » qu’exercent les institutions médico-légales du Mexique, la priorité des experts en identification humaine est de satisfaire à des exigences administratives plutôt que d’identifier les cadavres inconnus. La conclusion de cet article pose la question anthropologique de savoir où se trouve l’identité d’une personne après sa mort, en faisant l’hypothèse que ce sont les relations sociales qui accompagnent le cadavre jusqu’à sa sépulture définitive qui déterminent si le défunt sera nommé. À travers l’observation empirique des pratiques informelles de classification des cadavres au sein de la morgue de Mexico, où l’on traite ceux qui sont accompagnés par leurs proches différemment de ceux qui sont envoyés par la police de la ville, cette conclusion s’inscrit dans le prolongement des pistes ouvertes par l’ethnologue Robert Hertz, pour qui les rites funéraires apparaissent comme un processus de transition où les morts se transforment selon la manière dont les prennent en charge les personnes en deuil et la société.

Disappearing in the Mesh of the State: the Erasure of Corpses’ Identities in Mexico City’s Forensic Government of the Dead”

This article shows how Mexico’s forensic institutions erase the identities of the corpses they recover and dispose of the bodies that the families of the disappeared seek during the Drug War. Based on ethnographic fieldwork among human identification specialists at the Mexico City morgue, I analyze the role of ordinary practices, bureaucratic routines, and moral attitudes in the administrative disappearance of corpses at the heart of the government of the dead in the country’s capital. The article opens with an ethnographic vignette that shows how experts at the Identification Department of the Mexico City morgue do not allow the daughter of a warehouseman in a working-class market to retrieve her father’s body which the police had found on the street-side and had designated an “unknown corpse” (
cadáver desconocido). Even though the daughter identified her father, the experts argued that unless she could prove their relationship in the eyes of the State by producing an identity card, she could not claim his body. His corpse would thus finish in the potter’s field of the main public cemetery of Mexico City. Indeed, the entire article explores the hypothesis that the discretionary power that “street-level bureaucrats” of the government of the dead (experts called “peritos”) exercise over the fate of corpses makes their “second disappearance” possible, demonstrating thus that Mexico’s morgues function as “spaces of bureaucratic disappearance”. After an introductory note describing the recent modernization process of the material infrastructure and human resources of Mexico City morgue, the first section highlights the fact that a large number of “unknown corpses” that arrive for identification are already known by their first and last name. By reconstructing the post-mortem trajectories of the dead down to the morgue and the bureaucratic interaction that families experience in order to find them, I show that the condition of anonymity in which these bodies end up is, among other things, the result of the normalized practices of institutional violence that result from the idea that unclaimed corpses belong to the Mexican State by definition. In the second section, the article pays particular attention to the writing practices and documentary circulation that punctuate the work of experts at the Identification Department of Mexico City morgue as well as their relationship with other institutions in charge of looking for missing persons. This section highlights the practices whereby these workers assign the families of the disappeared a moral obligation to constantly visit the morgue if they truly wish to be informed of the fate of their loved ones, for relying on the “government of paper” exercised by Mexico’s forensic institutions, the priority of human identification experts is to fulfill administrative requirements rather than to identify unknown corpses. In conclusion, the article poses the anthropological question of where a person’s identity lies after death, proposing the hypothesis that it is the social relations accompanying the corpse to its final resting place that ultimately determine whether the deceased will be named. Through the empirical observation of the informal practices of classification of corpses inside Mexico City morgue, where bodies accompanied by their relatives are treated differently from those sent in by the city police, this conclusion follows the trail opened by ethnologist Robert Hertz, for whom mortuary rites appear as a transitional process by which the dead are transformed according to the care provided by the bereaved and society at large.

«Desaparecer en la malla del Estado: cómo se borra la identidad de los cadáveres en el gobierno forense de la Ciudad de México»

Este artículo muestra cómo las instituciones forenses de México borran la identidad de los cadáveres que han recuperado y pierden los cuerpos que las familias de los desaparecidos buscan durante la guerra contra el narcotráfico. A partir de un trabajo de campo etnográfico entre especialistas en identificación humana en la morgue de la Ciudad de México, analizo el papel de las prácticas ordinarias, las rutinas burocráticas y las actitudes morales en la desaparición administrativa de los cadáveres en el corazón del gobierno de los muertos en la capital del país. El artículo comienza con una viñeta etnográfica que muestra cómo los peritos del Departamento de Identificación de la morgue de la Ciudad de México no permiten a la hija de un cargador de un mercado recuperar el cuerpo de su padre que la policía había encontrado en la calle y que había clasificado como cadáver desconocido. Aunque la hija logró identificar a su padre en la morgue, los expertos argumentaron que, a menos que pudiera demostrar su relación a los ojos del Estado presentando una identificación oficial, no podría reclamar su cuerpo. Su cadáver terminaría entonces en la fosa común del principal cementerio público de la Ciudad de México. A lo largo de todo el artículo exploro la hipótesis de que el poder discrecional que los
«burócratas de calle» del gobierno de los muertos (llamados «peritos») ejercen sobre el destino de los cadáveres hace posible su «segunda desaparición», demostrando así que las morgues de México funcionan como «espacios de desaparición burocrática». Tras una nota introductoria en la que se describe el reciente proceso de modernización de la infraestructura material y de los recursos humanos de la morgue de la Ciudad de México, la primera sección del artículo subraya que un gran número de «cadáveres desconocidos» que llegan allí para ser identificados ya son, sin embargo, conocidos por su nombre y apellido. Al reconstruir las trayectorias post-mortem que siguen los cuerpos hasta la morgue y la interacción burocrática que experimentan las familias para encontrarlos, muestro que la condición de anonimato en la que terminan estos cadáveres es, entre otras cosas, el resultado de las prácticas normalizadas de violencia institucional que resultan de la idea de que los «cadáveres no reclamados» pertenecen al Estado mexicano por definición. En la segunda sección, el artículo presta especial atención a las prácticas de escritura y circulación documental que marcan el trabajo de los peritos del Departamento de Identificación de la morgue de la Ciudad de México, así como su relación con otras instituciones encargadas de la búsqueda de personas desaparecidas. En este apartado se destacan las prácticas mediante las cuales estos expertos asignan a los familiares de los desaparecidos la obligación moral de visitar constantemente la morgue si realmente desean conocer el destino de sus seres queridos, pues, a los ojos del «gobierno de papel» que ejercen las instituciones forenses de México, la prioridad de los peritos en identificación humana es cumplir con los requisitos administrativos antes que identificar cadáveres desconocidos. En conclusión, el artículo plantea la pregunta antropológica de dónde queda la identidad de una persona después de su muerte, proponiendo la hipótesis de que son las relaciones sociales que acompañan al cadáver hasta su última morada las que determinan, en última instancia, que el difunto sea nombrado. A través de la observación empírica de las prácticas informales de clasificación de cadáveres dentro de la morgue de la Ciudad de México, donde los cuerpos acompañados por sus familiares son tratados de manera diferente a los enviados por la policía de la ciudad, la conclusión sigue la pista abierta por el etnólogo Robert Hertz, para quien los ritos mortuorios aparecen como un proceso transicional en el que los muertos se transforman según los cuidados que les brindan los deudos y la sociedad.

Índice

Mots-clés

disparition, bureaucratie, violence, science médico-légale, Mexique

Keywords

disappearance, bureaucracy, violence, forensic science, Mexico

Palabras claves

desaparición, burocracia, violencia, ciencia forense, México

Plan

Texto completo

Au guichet d’accueil des proches de personnes disparues de l’institut des sciences médico-légales de la ville de Mexico (Instituto de Ciencias Forenses de la Ciudad de México, INCIFO), j’accompagne Fernanda1 – une des trois expertes en anthropologie physique dans cette morgue, la seule dans toute la ville – qui interroge une jeune femme et sa fille. Elles cherchent le grand-père de cette dernière, un homme de 58 ans dont elles sont sans nouvelles depuis plusieurs jours. En temps normal, il travaille comme manutentionnaire au marché de La Merced, un quartier populaire du centre-ville de Mexico. Elles ont peu d’informations sur sa disparition. Elles savent seulement qu’un collège de travail a signalé à un membre éloigné de sa famille qu’il a cessé de venir au marché. L’homme avait abandonné les femmes qui le cherchent aujourd’hui il y a plusieurs années. Elles ne portent plus le même nom de famille que lui. Il est réapparu et venu chez elles il y a deux mois, en juin 2019. La jeune femme et sa fille, qui sont à présent devant nous, le connaissent à peine. Cependant, elles nous disent qu’elles se sentent tenues de le chercher : « Il nous a appelées le premier août 2019 pour nous dire qu’il ne rentrerait pas. Il était ivre. C’est qu’il est alcoolique, et nous avons peur de ce qui peut lui arriver si nous ne le retrouvons pas ».

Elles étaient déjà allées à l’agence du ministère public de l’arrondissement de Cuauhtémoc, où se situe le marché de La Merced. Elles se sont aussi rendues à la mairie. Sans les écouter, on leur a dit qu’elles devaient d’abord aller à la morgue. Fernanda commence donc à leur poser des questions sur les caractéristiques physiques de leur proche disparu – ce sont les données post-mortem qu’elle veut collecter. Or, la jeune femme ne peut pas décrire le corps d’un homme qu’elle n’a revu que récemment, après des années d’absence. Les deux femmes semblent s’impatienter du fait de la longueur du questionnaire que Fernanda utilise pour obtenir des renseignements sur son visage, ses cicatrices ou encore ses dents. Nous mettons rapidement fin à l’entretien et allons chercher le peu d’information dont nous disposons dans les dossiers sur les cadavres inconnus qui sont arrivés à la morgue depuis le jour de la disparition de l’homme – il s’agit de trouver des concordances avec les données post-mortem recueillies.

On passe environ 30 minutes à parcourir des documents, tout en parlant des dernières séries télé qu’on a regardées récemment. Tout d’un coup, Fernanda tombe sur le dossier d’un cadavre inconnu qui ressemble au corps de l’homme recherché. Après que nous sommes revenus au guichet d’accueil, Fernanda demande à la jeune femme de regarder le classeur qui contient les photos des cadavres inconnus en faisant spécialement attention à celles du corps qui présente les caractéristiques physiques de son père. En regardant la feuille en question, celle-ci soupire douloureusement : « C’est lui. » Après les avoir laissées pleurer seules pendant quelques minutes, Fernanda demande à la dame de présenter une pièce d’identité, ainsi qu’une autre appartenant à son père, afin d’entamer la procédure administrative d’identification. Mais elle n’en a pas. Ni pour les identifier elles, ni pour identifier l’homme. « Comment pouvons-nous prouver qu’il s’appelle comme vous dites et qu’il est votre proche alors que vous n’avez pas le même nom de famille ? », leur dit Fernanda.

« Qu’est-ce qu’on peut faire ? On n’a jamais eu un document à lui », demande, désespérée, la fille de l’homme. « Cherchez-en un, sinon il ira à la fosse commune en tant que cadavre inconnu », répond Fernanda.

(Notes de terrain, 12 août 2019.)

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Depuis la fin du xxe siècle, le Mexique connaît ce que Claudio Lomnitz appelle « une dépréciation de la vie » (2017), qui résulte de la récente prolifération d’acteurs armés – légaux, illégaux, ou une combinaison clandestine des deux –, détenant un pouvoir quasi souverain de décider s’il faut « faire mourir, laisser vivre ou exposer à la mort » (Mbembe, 2019). Depuis le début de la lutte armée contre la drogue, en 2006, le nombre d’homicides a augmenté d’année en année, tout comme la cruauté avec laquelle ils sont commis, en raison de la militarisation tant des forces de l’ordre que des organisations criminelles qu’elles combattent. Au nombre élevé d’homicides, il faut ajouter la multiplication des disparitions, un mode d’exercice de la violence qui ne se limite plus à l’enlèvement d’un individu et à la dissimulation de son cadavre que pratiquaient les régimes politiques autoritaires, mais qui est aussi « devenu une entreprise d’extorsion, d’asservissement, de recrutement ou de vente de personnes, et un mécanisme de punition, d’avertissement et de nettoyage social » (Robledo et Querales-Mendoza, 2020, p. 8). En effet, les meurtres et les disparitions ne concernent plus seulement les conflits autour du marché de la drogue : la violence physique accompagne désormais de nombreux types d’interactions ordinaires, alors que diverses autres formes de violence marquent la vie des populations précarisées jusqu’à leur décès prématuré, comme le montre l’histoire du manutentionnaire de La Merced retracée plus haut. Dans le Mexique d’aujourd’hui, on ne sait souvent plus pourquoi une personne est morte ou disparue, car la « guerre contre la drogue » n’est qu’une catégorie derrière laquelle se dissimule « un kaléidoscope de formes de violence allant de la production des morts […] jusqu’à des violences banalisées, mais qui renferment de profonds processus de mépris de classe et de race » (Castro et Blazquez, 2017, traduction de l’auteur). Dans le brouillard de la violence de masse, les familles des victimes sont plongées dans un état d’incertitude radicale que le gouvernement mexicain cherche à dissiper sans grand succès.

Comme dans de nombreux autres pays en situation de guerre ou de post-conflit, où s’est imposée l’idée que pour réparer les effets de la violence, il faut déterrer la vérité avec les cadavres, par le biais des sciences médico-légales (Rojas-Perez, 2017), les institutions où sont manipulés des corps morts sont actuellement le principal levier d’action publique. Ainsi, l’État mexicain essaie de mettre au jour le destin incertain des victimes, notamment en cherchant à faire le lien entre les corps dont on ne connaît plus l’identité et les personnes dont on ne connaît pas le sort – les deux figures de la mort qui hantent la sphère publique du Mexique contemporain. En effet, après le scandale qu’a fait naître la disparition forcée de 43 étudiants dans l’État de Guerrero en septembre 2014, les collectifs de familles de personnes disparues apprenant en autodidactes à exhumer et à identifier des restes humains afin de retrouver leurs proches se sont multipliés. Cela a mis l’accent sur la nécessité de moderniser les institutions médico-légales du gouvernement mexicain, qui ne parviennent pas à faire face au nombre de cadavres et de disparus, qui augmente tous les jours. À part quelques enquêtes journalistiques portant sur ce que les médias et les politiciens ont appelé la « crise médico-légale » (crisis forense), qui ont révélé l’entassement des corps dans les morgues (Quinto Elemento Lab, 2021), les infrastructures médico-légales du pays sont encore aujourd’hui traitées comme des « zones blanches de l’imagination », c’est-à-dire des institutions dont « nous n’aimons pas parler », parce qu’elles nous repoussent (Graeber, 2015, p. 124). Malgré un nombre croissant de travaux ethnographiques sur les mobilisations des parents de disparus (Robledo, 2017 ; Melenotte, 2020), nous connaissons très peu l’envers du décor institutionnel, ce qui se cache « au cœur de l’État » (Fassin, Bouagga, Coutant et al., 2013), car nous ignorons encore les objectifs pratiques, les raisonnements moraux ou les outils techniques qui encadrent l’action ordinaire des agents publics en charge de la gestion des conséquences matérielles de la violence de masse, notamment les fonctionnaires impliqués dans le « gouvernement des morts » (Stepputat, 2016).

Pour mieux comprendre le travail des « street-level bureaucrats » (Lipsky, 1980) qui mettent en œuvre la politique médico-légale du Mexique à l’heure des violences de masse, et dans le but de décrire ce qu’ils font aux cadavres qu’ils sont censés identifier et comment ils prennent en charge les demandes des familles qui les cherchent, dans le cadre de mon mémoire de master en anthropologie, j’ai mené une enquête ethnographique de quatre mois, entre juin et septembre 2019, à l’intérieur du service d’identification de l’INCIFO, la seule morgue de toute la capitale. Pendant ce séjour à la morgue de Mexico, j’ai accompagné les expertes (peritos2) en identification humaine dans leurs activités quotidiennes, participant activement à leur analyse des cadavres inconnus et à leur prise en charge des familles des personnes disparues, ainsi qu’aux activités administratives qui fonctionnaient comme une charnière entre ces deux opérations médico-légales. à mi-chemin entre l’anthropologie de l’État et la sociologie des sciences, je réfléchis ici au gouvernement des morts en train de se faire, notamment lorsqu’il est mis en œuvre par des fonctionnaires publiquement reconnus comme des experts médico-légaux, qui disposent de ce fait d’un pouvoir discrétionnaire sur le destin des cadavres, notamment de ceux qui n’ont pas d’identité aux yeux de l’État. Cependant, cette capacité à déterminer ce qui arrivera à un corps officiellement classé comme inconnu et quelle sera l’issue des interactions se déroulant au guichet avec les parents des personnes disparues peut paradoxalement aller à l’encontre des objectifs formels des institutions médico-légales : comme dans la vignette ethnographique qui introduit cet article, sur mon terrain, j’ai constaté que parfois, les fonctionnaires de la morgue de Mexico perdent les corps des disparus plutôt que de les retrouver, et effacent l’identité des cadavres plutôt que de l’établir.

Dans l’objectif de définir les conditions pratiques qui conduisent la morgue à fonctionner de temps à autre comme un « espace de disparition bureaucratique » (Robledo, 2020), où les cadavres des personnes disparues sont condamnés à une « deuxième disparition » (Melenotte, 2021), cet article commence par présenter les infrastructures matérielles de l’INCIFO et de son service d’identification, en mettant en relief que, malgré leur récente modernisation médico-légale, la plupart des opérations d’identification des cadavres reposent encore sur des documents produits par des fonctionnaires qui ne sont pas toujours des spécialistes de leur domaine d’exercice. Une deuxième partie de ce texte mobilise des témoignages de parents de personnes disparues et de fonctionnaires de la morgue, ainsi que des données liées aux enquêtes policières, conservées à l’INCIFO, qui permettent de reconstituer les « trajectoires post-mortem » (Kobelinsky, 2020) de quelques corps parvenus à la morgue, démontrant que leur identité se perd à la suite d’actes de corruption ou de négligence qui finissent par punir l’ensemble des usagers de ce service public. Une troisième partie s’intéresse aux dispositions morales des expertes du service d’identification, et notamment à la façon comme elles rendent responsables les proches des disparus de la réalisation du processus de recherche et d’identification des cadavres, tout en soulignant que cette attitude à l’égard des familles est révélatrice des priorités administratives. Dans le sillage des réflexions pionnières de Robert Hertz (1928), pour qui la façon dont l’identité d’un individu se transforme après sa mort dépend de l’accompagnement que lui offrent les vivants lors de son parcours vers sa sépulture, cet article conclut en relevant l’importance accordée à la présence des parents des défunts dans l’attribution d’une identité aux cadavres accueillis à la morgue de Mexico.

Comment accéder à la morgue « la plus moderne » du Mexique ?

Sous la juridiction du Tribunal supérieur de justice de la ville de Mexico (Tribunal superior de justicia de la Ciudad de Mexico, TSJCDMX), l’INCIFO est l’un des maillons les plus importants de la chaîne institutionnelle que les cadavres des victimes de violence retrouvés dans la ville suivent jusqu’à leur dernière demeure, que ce soit le tombeau choisi par leurs proches ou la fosse commune du cimetière civil de Dolores3. En moyenne, environ 6 000 cadavres arrivent chaque année à l’INCIFO (avec une tendance croissante depuis 2006), dont 10 % de cadavres inconnus. Selon l’une des expertes en odontologie du service d’identification, « depuis la guerre contre le narcotrafic, le nombre de cadavres inconnus, c’est comme le Téléthon : tous les ans, on atteint et surpasse la somme envisagée ». Tous les corps qui arrivent à cette morgue sont des « cas médico-légaux » (casos médico-legales), c’est-à-dire qu’au moment où ils ont été trouvés dans l’espace public ou dans une propriété privée par des policiers du secrétariat de sécurité citoyenne (Secretaria de Seguridad Ciudadana), ces derniers ont estimé qu’ils étaient probablement ceux de victimes de crimes. En pratique, à la morgue se mêlent tous les cadavres qui, d’une manière ou d’une autre, ont été abandonnés, car lorsque la police les trouve, elle ne sait pas avec certitude s’ils sont ceux de personnes assassinées, qui ont subi un accident ou qui étaient malades. S’il est vrai que tous ces cadavres sont d’abord transportés par les ambulances du Bureau du procureur de Mexico à l’agence du ministère public la plus proche, où ils sont brièvement décrits par un médecin et où leurs effets personnels sont conservés à des fins d’enquête, ce n’est qu’une fois arrivés à l’INCIFO qu’une autopsie est effectuée par les médecins légistes du service d’amphithéâtre pour déterminer la cause du décès. Si l’identité du cadavre n’est pas connue, les expertes du service d’identification relèvent ses données post-mortem : ses empreintes digitales, les caractéristiques de ses dents et ses « signes particuliers » (sa taille, son poids, son sexe et ses marques corporelles telles que des cicatrices, tatouages ou grains de beauté), qu’elles comparent ensuite avec les données ante-mortem fournies par les familles des personnes disparues. À la morgue, les informations recueillies par les forces de l’ordre sont rarement utilisées car elles sont considérées comme inexactes : selon les fonctionnaires de l’INCIFO, seul l’« œil-mètre » (ojo-metro) est utilisé par le ministère public, expression qui fait référence aux méthodes « rudimentaires » de cette autre institution.

En effet, la morgue de la ville de Mexico est, aujourd’hui, à la fois la plus ancienne et la plus moderne du pays. Existant depuis la dictature modernisatrice de Porfirio Díaz (1876-1911), c’est en 2009 qu’elle s’installe dans son bâtiment actuel, un immeuble de sept étages avec un grand amphithéâtre qui permet de réaliser jusqu’à 16 autopsies en même temps et possède trois chambres de réfrigération pouvant accueillir environ 250 cadavres. On y trouve également des laboratoires pour les services de génétique, de pathologie, de chimie et d’identification, ainsi que plusieurs salles et un auditorium pour l’enseignement des sciences médico-légales. Lors de son inauguration, le maire de Mexico a décrit ces installations comme « les meilleures du Mexique et d’Amérique latine, au [même] niveau que les morgues de l’Europe et des États-Unis ». Selon le directeur de la morgue, qui occupe ce poste depuis 2004, « la morgue froide est devenue un centre de recherche où l’on ne fait pas que des autopsies ». Pour mieux signifier cette transformation infrastructurelle, elle a changé de nom en 2012, passant de « service médico-légal » à « institut des sciences médico-légales » (INCIFO). La morgue de Mexico est par ailleurs un lieu d’expérimentation de la modernisation médico-légale promue par le gouvernement national après les scandales qui ont entouré la recherche des 43 étudiants, portés disparus par les forces de l’ordre dans l’État de Guerrero en 2014. Depuis, le Mexique a signé un accord de collaboration avec la Croix-Rouge internationale pour rendre systématique l’identification des cadavres anonymes par la mise en place d’un questionnaire standardisé servant à recueillir les données ante-mortem des personnes disparues auprès de leurs familles et d’une base de données qui permet de les comparer immédiatement avec les données post-mortem des cadavres inconnus. Comme le gouvernement national ne dispose pas de sa propre morgue et que l’INCIFO est la plus perfectionnée du pays, ses installations sont utilisées pour héberger les cadavres retrouvés dans le cadre des affaires d’importance nationale qui sont traitées par le Bureau du procureur fédéral, tels que ceux provenant des fosses clandestines de San Fernando, dans le Tamaulipas, exhumés en 2011. Créé en 1998 pour accueillir les familles qui venaient à la morgue dans des espaces d’accueil spécialisés, au lieu de les faire descendre directement dans l’amphithéâtre des nécropsies où leur étaient montrés les cadavres, le service d’identification est considéré comme le meilleur exemple du processus récent de modernisation médico-légale pas seulement parce qu’il a intégré – au moins sur le papier – les outils fournis par la Croix-Rouge internationale, mais aussi du fait de la professionnalisation de ses expertes en anthropologie physique. Ce service est le lieu de travail de 10 peritos, dont la plupart sont des femmes (il n’y a que deux hommes). Ces expertes sont réparties entre les équipes d’odontologie, de dactyloscopie et d’anthropologie physique. La directrice générale du service est l’odontologue María Hernández. Le travail quotidien du service d’identification est rythmé par les allers et retours des expertes entre l’amphithéâtre, où elles notent les données post-mortem des cadavres inconnus arrivés dans la journée, les guichets d’accueil, où elles recueillent les données ante-mortem auprès des familles venues rechercher leurs proches disparus, et les bureaux des trois équipes d’identification, où elles comparent à l’œil nu les données recueillies afin de trouver des concordances. L’analyse de l’ADN ne pouvant être utilisée en raison de son coût élevé (environ 750 euros par test), la méthode d’identification privilégiée à l’INCIFO repose donc sur la prolifération des formulaires papier à compléter et relire. C’est pourquoi, quatre secrétaires assistent les expertes dans les tâches bureaucratiques de ce « gouvernement par la paperasse » (Hull, 2012), où l’enregistrement sur le papier des données médico-légales est le moment clé du processus d’identification. Il y a également deux agents administratifs chargés de transcrire les nombreux documents papier produits à chaque étape de ce processus dans des bases de données numériques. Ces agents sont aussi censés envoyer les documents qui attestent de l’identité d’un cadavre à l’agence du ministère public où il est parvenu en premier lieu, pour que les fonctionnaires qui y travaillent valident le processus d’identification. Enfin, au moment de mon séjour, cinq étudiants en licence de criminologie étaient accueillis en stage, en tant qu’assistants de peritos.

La dynamique de recrutement de l’ensemble des fonctionnaires du service d’identification repose principalement sur les relations et l’entre-soi. Comme c’est le cas pour la grande majorité des postes de l’administration publique mexicaine, ni les experts, ni le personnel administratif de l’INCIFO ne sont recrutés par le biais d’un concours d’entrée évaluant l’adéquation des compétences ou des diplômes des candidats aux besoins du poste. À l’exception des anthropologues physiques et de certains odontologues, les expertes du service d’identification n’ont pas étudié la spécialité qu’elles exercent au sein de la morgue. Selon la directrice María Hernández, cela est dû au fait que le travail auprès de cadavres n’intéresse pas les candidats les plus compétents, qui sont par ailleurs très peu nombreux, car il n’existe pas de formation universitaire en sciences médico-légales4. C’est pourquoi une nouvelle employée du service d’identification est « toujours quelqu’un que quelqu’un d’autre à recommandé » (Extrait d’entretien avec María Hernández, 29 septembre 2019), qui apprend par la pratique sa spécialité une fois embauchée à la morgue. La façon dont j’ai moi-même été admis à enquêter au sein de l’INCIFO5, un terrain qui est marqué par l’hermétisme caractéristique des univers professionnels médicaux et judiciaires vis-à-vis des sciences sociales (Darmon, 2005 ; Fassin, 2016), souligne également l’importance des « palancas » (du « piston ») pour avoir accès à l’intérieur de la morgue. Après quelques essais infructueux pour obtenir un permis d’enquêter dans celle de l’État de Jalisco, au cœur du plus grand scandale de la « crise médico-légale » (Franco, González, Tapia et al., 2020), j’ai fini par contacter l’INCIFO par l’entremise d’un ami de ma famille qui connaissait quelqu’un qui connaissait quelqu’un qui travaillait à l’INCIFO. Cette intermédiation assez lointaine a été suffisante pour que le directeur du département de recherche et de formation de la morgue de Mexico réponde enfin à mes courriels, qu’il avait ignorés auparavant pendant plusieurs mois. Dans sa réponse, il m’a informé qu’on avait accepté de m’accueillir au service d’identification de l’INCIFO bien que je doive encore présenter mon « protocole de recherche » au comité de bioéthique de la morgue. Or, cette condition était en réalité une formalité puisque ledit comité se réunissait très rarement et que sa prochaine séance devait avoir lieu après la fin de mon premier mois d’enquête. Ce mode de recrutement est si largement appliqué que, vers la fin de mon séjour de recherche, en octobre 2019, David – l’un des deux agents administratifs du service d’identification – m’a demandé si je voulais que son père, qui travaille comme chauffeur pour un magistrat du Tribunal supérieur de justice de la ville de Mexico et qui lui avait lui-même permis d’obtenir son emploi à la morgue, intervienne pour me trouver, à moi aussi, un poste fixe en tant que perito à l’INCIFO.

Des « cadavres inconnus » qui ont pourtant un nom et un prénom

Lorsque j’ai commencé à travailler au service d’identification de l’INCIFO, j’étais frappé par le fait que de nombreux cadavres inconnus analysés par les expertes n’étaient pas réellement anonymes. Au contraire, non seulement beaucoup de cadavres classés comme inconnus étaient physiquement intacts, mais leurs noms étaient connus de la police qui les avait trouvés et des experts qui les avaient examinés. Lorsque les expertes descendaient dans l’amphithéâtre des nécropsies le matin afin de collecter les données post-mortem des « cadavres inconnus », elles pouvaient souvent lire les noms de ceux qu’elles étaient censées identifier formellement sur une étiquette fixée à leur pied par le Bureau du procureur qui les avait envoyés à la morgue. Dans certaines occasions seulement, il s’agissait d’identifier des cadavres inconnus dont l’identité avait été complètement effacée par des techniques de violence capables de détruire les éléments anatomiques caractéristiques de la personne en question, comme c’est le cas sur d’autres terrains du Mexique (cf. De León, 2015 ; Melenotte, 2021). De la même façon, dans les registres en papier et les tableaux Excel où les expertes et les secrétaires du service d’identification consignent quotidiennement les cadavres inconnus qui arrivent à la morgue, il n’est pas rare de trouver un prénom ou même un nom de famille pour des personnes décédées censées être anonymes. La seule chose qui nous rappelle alors que nous avons affaire à des restes humains non identifiés, ce sont les catégories formelles « Individu masculin inconnu » (Masculino desconocido) ou « Individu féminin inconnu » (Femenino desconocido) ajoutées immédiatement avant le nom du défunt. Placés dans cette catégorie, les cadavres inconnus qui ont pourtant un nom doivent obligatoirement être identifiés selon les règles officielles par le processus médico-légal caractéristique de l’INCIFO : leurs proches doivent venir les chercher sous quinzaine et prouver leur identité en fournissant leurs données ante-mortem, sans quoi ils sont envoyés dans la fosse commune du cimetière de Dolores, où ils sont rarement récupérés par leurs familles en raison des coûts élevés de l’exhumation.


Ce terrain pose donc la question de ce qu’est l’identité d’un cadavre d’un point de vue pratique et de ce qui fait qu’elle n’est pas reconnue, ou même qu’elle est perdue, au sein des institutions médico-légales de la capitale du Mexique. Le cadre scientifique et technique qui structure le travail médico-légal dans les pays où l’ADN n’est pas encore largement utilisé comme méthode d’identification, veut que l’identité d’un cadavre soit comprise comme étant « encodée » dans le profil biologique de l’individu, et deuxièmement, mais avec un niveau de fiabilité moindre, puisse être cherchée dans les effets personnels de la victime au moment de sa mort (Anstett et Dreyfus, 2015, p. 119-121). Dans le droit fil de cette compréhension anatomique de l’identité, où les aspects contextuels sont relégués au second plan, la définition la plus largement acceptée de la notion d’identité dans le cadre juridique mexicain a été formulée en 1990 par le médecin légiste Alberto Correa, l’un des principaux promoteurs des services médico-légaux du Bureau du procureur de la ville de Mexico : « L’identité est l’association de caractéristiques physionomiques qui individualisent une personne et la différencient des autres ». Cette définition est reprise dans le protocole des services médico-légaux de Mexico et les fonctionnaires de l’INCIFO adhèrent également à cette conception anatomique de l’identité, comme le montre un manuel rédigé par l’actuel directeur général de la morgue et plusieurs expertes du service d’identification. Après avoir repris la définition de Correa, ils ajoutent que les « principaux composants somatiques de l’identité » sont les suivants : « âge, sexe, taille, poids, couleur de la peau, signes (stigmates professionnels, cicatrices, grains de beauté et tatouages, etc.) ». Il en découle que dans l’univers professionnel des sciences médico-légales au Mexique, la perte de l’identité résulte de la destruction de ces caractéristiques corporelles. Ainsi, selon le protocole local des services médico-légaux, « l’identité est perdue lorsque les caractéristiques distinctives d’une personne sont détruites et/ou que son corps est totalement ou partiellement transformé ». Cependant, au niveau national, la définition de l’anonymat a également une composante administrative, qui prime sur les critères médico-légaux dans les opérations quotidiennes de la morgue de Mexico : dans son article 347, portant sur la gestion des cadavres, la loi générale de Santé du Mexique stipule que « les cadavres non réclamés [no reclamados] dans les 72 heures suivant la perte de la vie sont considérés comme ceux de personnes inconnues ». Le protocole médico-légal du Tribunal supérieur de justice de la ville de Mexico, qui régit les actions des experts et médecins légistes de l’INCIFO, indique également qu’un « cadavre inconnu » est un « corps humain sans vie, qui n’est pas réclamé dans les 72 heures suivant le décès ».

Une première façon d’analyser par quels moyens l’identité d’un cadavre est effacée au sein des institutions qui sont pourtant censées l’identifier est de reconstituer ce qui arrive à un corps mort entre le moment où il est trouvé par un policier et celui où il arrive à l’INCIFO. Faute d’avoir pu effectuer un travail de terrain soit auprès des agents du secrétariat de sécurité citoyenne, qui répondent aux appels d’urgence, soit dans les petits amphithéâtres des agences du ministère public, les témoignages que j’ai recueillis au sujet des premières étapes du parcours d’un cadavre jusqu’à la morgue proviennent principalement des familles de victimes et des fonctionnaires de l’INCIFO, ainsi que des dossiers d’enquête que les policiers ont rédigés pour consigner la découverte du corps dans les archives du Bureau du procureur de la ville de Mexico. D’après ces récits, les agents du ministère public n’appellent généralement pas les parents des personnes mortes que les policiers trouvent dans la rue, même quand ils savent qui ils sont, puisqu’ils attendent qu’ils se manifestent pour « réclamer » ces morts (reclamarlos) – en espagnol, ce verbe signifie « demander comme une faveur », avec insistance. Précisément, l’idée que c’est la responsabilité des familles de rechercher instamment leurs proches qui ont été victimes d’un crime est au cœur du fonctionnement ordinaire des institutions qui participent du gouvernement des morts dans la ville de Mexico, lesquelles adoptent pour leur part une attitude passive tout en revendiquant leur pouvoir souverain de décider du destin des cadavres retrouvés. Cet écart entre le pouvoir et l’information dont disposent les familles des victimes, d’une part, et le gouvernement, d’autre part, se traduit souvent par des pratiques de corruption qui, comme le souligne Akhil Gupta à propos des bureaucraties indiennes (2012), expose des personnes en situation de vulnérabilité à des formes banalisées, puisque institutionnalisées, de violence structurelle. Sur mon terrain mexicain, les familles qui se présentent dans les agences du ministère public afin de demander si le corps de leur proche a été retrouvé disent devoir verser des pots-de-vin pour qu’il ne soit pas envoyé à l’INCIFO et classé dans la catégorie de « cadavre inconnu », au risque d’aller ensuite à la fosse commune si elles ne parviennent pas à l’identifier à la morgue.

Ainsi, fin septembre 2019, j’assiste à plusieurs audiences d’un procès judiciaire concernant la découverte du cadavre d’une jeune femme sur un campus universitaire. Accusé de l’avoir étranglée avec un câble de cabine téléphonique, son ex-copain soutient qu’elle s’est pendue sous ses yeux. L’expertise des médecins légistes de la morgue de Mexico est donc requise à propos de la blessure sur le cou de la jeune femme. Lors du procès, sa mère raconte ce qui s’est passé au moment où elle s’est rendue à l’agence du ministère public de l’arrondissement de Coyoacán, quelques heures après avoir appris que sa fille n’était pas rentrée :

« La mère est appelée à témoigner. Elle raconte à l’audience que l’ex-copain de sa fille lui a dit, le matin suivant le meurtre, qu’elle devait se rendre à l’agence du ministère public parce que quelque chose de terrible était arrivé à sa fille. Lorsqu’elle arrive, on la fait attendre pendant des heures à l’entrée. Un homme qui ne travaille pas au ministère public finit par aller vers elle, venant du bureau des agents publics. Il lui affirme savoir ce qui est arrivé à sa fille et lui montre un dossier d’enquête contenant des photos de ses affaires retrouvées à la fac. Il lui dit que le cadavre de sa fille est dans cette agence, et qu’il peut l’aider pour qu’il ne soit pas envoyé à la morgue comme un corps inconnu. Mais seulement si elle fait appel aux services d’une société de pompes funèbres qu’il représente. La mère refuse la proposition et exige de voir le corps de sa fille. » (Notes de terrain, 20 septembre 2019.)

Ce récit coïncide avec un certain nombre de plaintes que j’ai entendues à l’INCIFO. En effet, plusieurs parents de disparus affirment avoir été obligés de se rendre à la morgue après qu’ils ont refusé de payer les employés des pompes funèbres qui guettent les agences du ministère public, promettant aux familles qu’ils peuvent « libérer » (liberar) les cadavres de leurs proches plus rapidement. Ces formes évidentes de corruption s’appuient sur la menace de perdre à jamais le corps d’un proche dans la fosse commune, qui brouille les frontières entre les acteurs publics et privés du gouvernement des morts, tout en transformant les corps des victimes en une source potentielle de revenus. À cela s’ajoute un cadre juridique qui oblige les familles à « réclamer » le corps de leur proche, aggravant les effets des éventuels dysfonctionnements et négligences des institutions par lesquelles transitent les cadavres à Mexico, qui ne respectent pas toujours le délai de 72 heures avant de classer administrativement les corps retrouvés comme étant des « cadavres inconnus ». Reconstituée à partir des documents policiers conservés au département des archives de l’INCIFO, l’histoire suivante montre également comment les autorités peuvent rendre anonyme un cadavre, surtout lorsqu’il appartient visiblement à une personne en situation de vulnérabilité, telle que les femmes, les étrangers ou les toxicomanes. Ainsi Flavia Pereira, une femme de nationalité brésilienne, est-elle arrivée à la morgue de Mexico en tant que cadavre inconnu, le 17 septembre 2015.

« Le soir du 15 septembre 2015, une vieille dame habitant dans le quartier populaire de La Lagunilla s’est rendue à une agence du ministère public de l’arrondissement de Cuauhtémoc pour déclarer que son fils était venu chez elle lui raconter qu’il avait tué la voisine. Cette voisine habitait dans le quartier depuis un peu plus d’un mois. Apparemment, elle vendait du crack à l’intérieur de sa vecindad [immeuble qui comprend plusieurs appartements partageant une cour, où vivent des familles pauvres]. La nuit du 16 septembre [jour férié, date de l’Indépendance du Mexique], deux policiers se sont rendus à l’appartement de la victime présumée. Après avoir constaté qu’il y avait un corps mort à l’intérieur, ils ont retrouvé un passeport brésilien qui appartenait à la victime. Dans le dossier de l’enquête, ils ont noté le nom et l’âge de la défunte : « Flavia Pereira, 38 ans ». Quelques heures plus tard, une ambulance est arrivée pour la transporter à l’agence numéro 2 du ministère public de Cuauhtémoc, située à 10 minutes en voiture. À 5h12 du matin, le médecin légiste qui y travaille a signé un premier certificat de décès, décrivant de façon succincte la blessure sur le cou de Flavia. La description détaillée du cadavre n’était pas encore nécessaire car il ne s’agissait pas d’un « cadavre inconnu », puisque les policiers ont même retrouvé sa carte d’identité. Le 17 septembre à 18h30, moins de 72 heures après la découverte du corps, il est envoyé à la morgue afin que les médecins légistes puissent déterminer la cause du décès. Cependant, lorsque le corps de Flavia est reçu à l’INCIFO, il est déjà classé administrativement comme un « cadavre inconnu », bien que les registres mentionnent aussi son nom et son prénom. Le 23 septembre 2015, un ami de la défunte s’est rendu sur place pour la rechercher. Or, les expertes ont refusé de lui soumettre le questionnaire nécessaire à son identification, arguant qu’il n’avait pas de lien de parenté avec elle. C’est pourquoi, assisté par l’ambassade du Brésil au Mexique, il s’est rendu à l’agence du ministère public de Cuauhtémoc pour obtenir un document spécial qui obligeait les expertes à libérer le cadavre, sans avoir à passer à nouveau par la morgue. Cependant, le corps n’était plus là, car il avait déjà été envoyé dans une école de médecine pour être disséqué lors d’un cours de pratiques anatomiques avant d’être envoyé à la fosse commune. » (Notes de terrain, 11 septembre 2019.)

Lorsque j’ai demandé à une secrétaire pourquoi l’INCIFO avait classé le corps de Flavia comme cadavre inconnu, alors qu’on avait trouvé son passeport, et pourquoi le questionnaire d’identification n’avait pas été utilisé pour interroger son ami, elle m’a d’abord répondu ceci : « Un document, tu peux le falsifier. Il n’y a que les données ante-mortem et post-mortem qui vont prouver son identité. » Puis, en soulignant le rôle du pouvoir discrétionnaire d’autres institutions dans le processus d’identification,  elle a ajouté que « de toute façon, c’est toujours au ministère public d’approuver la libération du cadavre et, normalement, ils n’acceptent que les demandes des proches immédiats ». En effet, d’après l’article 128 de la loi générale en matière de disparition de personnes, c’est aux agents du ministère public « d’autoriser les parents (los Familiares) à récupérer le cadavre ou les restes de la personne, une fois que les enquêtes ont révélé son identité » [traduction de l’auteur]. Dans cette même loi, il est précisé que les parents – qui peuvent donc réclamer la libération d’un cadavre inconnu – sont uniquement ceux qui « ont un lien de parenté avec la personne disparue par consanguinité ou affinité » (article 4, traduction de l’auteur). Il semble paradoxal que des institutions visant à établir l’identité d’un corps refusent de réaliser l’entretien nécessaire à la libération d’un cadavre sous prétexte que la personne venue le reconnaître n’a pas de lien de parenté avec le mort en question. Mais cela résulte d’un cadre juridique selon lequel les familles des disparus sont seules responsables de leur recherche, comme en témoignent également l’économie de pratiques propre au travail quotidien dans la morgue de Mexico et la façon dont les expertes du service d’identification conçoivent les relations sociales, et plus précisément de parenté, qui se déploient autour des « cadavres inconnus ».

La disparition des corps dont les proches ne font pas « leur part du travail »

Même si la loi générale en matière de disparition de personnes établit que « les autorités ont l’obligation d’identifier et de retrouver les parents des personnes mortes » (article 112, traduction de l’auteur), l’une des règles d’or du service d’identification de la morgue de Mexico, selon ses propres expertes, est que « les familles doivent venir chercher leur proche disparu, on ne les appellera jamais, même si son corps arrive ». À peine quelques jours après mon arrivée, Reina, l’une des expertes en dactyloscopie, m’a expliqué que les entretiens menés chaque jour avec les proches de personnes disparues et les dossiers constitués pour la vingtaine de cadavres inconnus arrivant chaque semaine sont trop nombreux pour que les expertes aient le temps de contacter une famille afin de l’informer que la personne qu’elle recherche a été admise à la morgue. Cette explication émique de la raison pour laquelle certaines familles venues à l’INCIFO ne parviennent pas à retrouver leur proche disparu, même lorsque son cadavre finit par arriver à la morgue, correspond en effet à la réalité des moyens disponibles pour mener à bien le travail d’identification : bien que l’INCIFO ait tenté d’automatiser le processus de comparaison des données ante-mortem et post-mortem à l’aide d’un logiciel fourni par la Croix-Rouge en 2014, c’est en s’appuyant sur des documents papier, les dossiers des cadavres et les questionnaires portant sur les disparus, que les expertes effectuent encore aujourd’hui toutes les comparaisons nécessaires pour trouver des concordances, à tel point que, selon un odontologue qui y travaille le week-end, « il ne s’agit pas vraiment d’un service de médicine légale, mais plutôt d’une station de lavage auto (auto lavado) où il faut nettoyer le même document trois fois pour que le client soit content ». La base de données de la Croix-Rouge n’est actuellement utilisée que pour enregistrer les informations concernant les cadavres déjà identifiés, dans le but de libérer de la place dans l’espace où sont entreposées les archives du service d’identification, qui est largement saturé. En donnant la priorité au traitement des documents qui doivent être rédigés au jour le jour, afin de prouver à la hiérarchie que le travail est effectué6, les expertes ne sont pas en mesure de s’assurer que le corps d’une personne disparue recherchée depuis quelque temps est finalement arrivé à la morgue.


C’est ainsi que les expertes du service d’identification adoptent la plupart du temps une attitude « indifférente »,  dans le sens où elles tiennent les usagers du service public pour entièrement responsables, sans se laisser affecter dans leur travail par la situation de ces personnes (Zacka, 2017), arguant que c’est aux familles de se déplacer si elles souhaitent retrouver le cadavre de leur proche et de revenir toutes les semaines si elles ne l’ont pas trouvé lors de leur première visite. L’indifférence dont elles font preuve à l’égard des proches des personnes disparues, en donnant la priorité au traitement des documents officiels, m’est apparue de manière évidente lorsque Fernanda, l’experte en anthropologie physique, m’a demandé de l’aider à répondre aux bulletins que des institutions relevant d’autres États du Mexique envoient à l’INCIFO pour savoir si le corps d’une personne qu’elles recherchent est récemment arrivé à la morgue comme cadavre inconnu7 :

« Pour répondre à cinq bulletins de recherche envoyés à la morgue le 19 août 2019, j’imite ce que les expertes du service d’identification font de façon presque mécanique : elles ne prennent pas en compte l’ensemble des données ante-mortem fournies par les bulletins, mais se concentrent sur la comparaison rapide de l’âge approximatif, de la taille et du sexe des personnes disparues avec ceux des corps arrivés à l’INCIFO depuis la disparition des individus recherchés. De cette manière, elles peuvent passer en revue l’énorme quantité de fiches de “cadavres inconnus” de façon beaucoup plus rapide, même si elles risquent ainsi de laisser de côté des informations essentielles au processus d’identification. “De toute façon, m’a expliqué Fernanda en me remettant les bulletins que je devais traiter, il est très rare que ces cadavres arrivent jusqu’ici.” J’ai donc vite fini la recherche des cinq personnes sans que rien ne me saute aux yeux. Or, quelques jours plus tard, le 22 août 2019, j’ai appris qu’une des expertes en odontologie venait d’identifier un cadavre putréfié qui avait été jeté dans un canal de drainage traversant la ville de Mexico et ses banlieues populaires. Il s’agissait d’une des personnes recherchées dans les bulletins auxquels j’avais précédemment apporté une réponse négative. Cependant, du fait que son corps était resté immergé dans de l’eau mêlée à des déchets, la fiche correspondante ne décrivait pas son âge, son sexe ou sa taille. Seules ses dents avaient permis de l’identifier. Après que j’ai avoué mon erreur aux expertes, elles ont voulu me rassurer en me disant que ce n’était pas de ma faute, car la famille n’était pas venue avant que je réalise cette tâche, et on ne pouvait pas compter uniquement sur l’information des bulletins de recherche. Fernanda m’a dit : “Quand les familles ne viennent pas, c’est difficile de réaliser les identifications. Une fois, un odontologue qui travaille le week-end n’a pas identifié un cadavre après un entretien avec ses proches alors que le corps était bien à l’INCIFO. Pour le coup, c’est une grave erreur parce que la famille avait déjà fait sa part en venant ici et lui, il n’a pas bien fait le reste du travail.” » (Notes de terrain, 23 août 2019.)

Les paroles de Fernanda prouvent encore une fois que, pour les fonctionnaires de la morgue, les proches des personnes disparues sont obligés d’être proactifs s’ils veulent que l’identification soit réalisée, en prenant l’initiative de se rendre constamment à l’INCIFO, lorsqu’ils attendent que le cadavre soit retrouvé. Prises entre ces deux tendances dont les effets s’additionnent – l’obligation de chercher elles-mêmes leurs proches absents et la négligence des institutions censées le faire –, ces familles des personnes disparues font l’expérience de l’État fonctionnant comme un ensemble désagrégé et désorganisé, « présent dans la vie des populations pauvres lorsqu’il s’agit de poser des exigences bureaucratiques et juridiques, mais absent lorsqu’il s’agit de les protéger face à la violence ou de leur permettre d’accéder à la justice, à la santé ou à l’éducation », comme l’affirme Daniel Goldstein au sujet des forces de l’ordre en Bolivie (2012, p. 118, traduction de l’auteur). Ainsi, les parents des disparus sont présentés comme seuls responsables de l’aboutissement des recherches, même lorsque les corps de leurs proches sont déjà dans les rouages du gouvernement des morts. Souvent, c’est au mépris de leur état de santé, de leur peu de temps disponible et de leur situation économique, comme le montre l’histoire d’Ana, qui se rend au service d’identification de la morgue le 13 août 2019 afin de chercher son frère, un vieil homme porté disparu depuis son enlèvement, un an auparavant. Ana vient très fréquemment à l’INCIFO, au moins une fois toutes les trois semaines. Sur le questionnaire lié à son cas, même s’il manque toujours une carte d’identité portant l’empreinte digitale de son frère disparu, sont déjà consignées toutes les données ante-mortem nécessaires à l’identification du cadavre, au cas où il arriverait un jour. Cependant, Ana sait que si elle ne se présente pas au guichet, la comparaison des caractéristiques physiques de son frère avec celles des « cadavres inconnus » ne sera pas effectuée. Personne ne lui donnera de nouvelles si elle ne vient pas. C’est pourquoi, lorsqu’elle regarde le classeur contenant les photos des cadavres arrivés à la morgue depuis sa dernière visite, le 23 juillet 2019, elle est inquiète.

« Ana : Le mois prochain je vais devoir me faire opérer et j’ai entendu d’autres familles dire qu’une fois, alors qu’elles avaient arrêté de venir ici tous les mois, le corps de leur proche est arrivé, mais personne ne leur a rien dit, et donc il a fini par aller à la fosse commune. Vu le temps qui a déjà passé sans que son corps n’apparaisse, je pense [que mon frère] est encore vivant. Je vais quand même demander à ma sœur de venir vous voir à ma place, mais ce n’est pas sûr qu’elle puisse m’aider. D’ailleurs, je voulais aussi vous demander aujourd’hui, avant de devoir m’absenter, si vous collaborez avec le Bureau du procureur de Mexico. Je pense qu’ils peuvent vous envoyer l’empreinte digitale de mon frère qu’il vous manque, car il a été en prison auparavant, et donc ils doivent l’avoir dans leurs registres, n’est-ce pas ?

« Reina : Malheureusement, ils ne nous communiquent pas ce qui relève de leurs enquêtes. C’est à vous d’obtenir une copie d’une identification officielle où se trouve l’empreinte digitale de votre frère pour nous l’apporter ensuite.

« Ana : Je comprends qu’il y a de nouvelles disparitions chaque jour et que les cas doivent être résolus au fur et à mesure qu’ils se présentent, mais je me sens abandonnée par les autorités. J’appelle le Bureau du procureur tous les jours, mais on ne me donne rien, et quand j’y vais directement, on me dit que je dois appeler pour toute information sur le casier judiciaire de mon frère. Si on me dit un jour que les empreintes digitales de mon frère sont disponibles quelque part, moi je peux faire le transfert entre les institutions. » (Notes de terrain, 13 août 2019.)

Face au chemin de croix que les proches des personnes disparues sont forcés d’arpenter entre plusieurs institutions, il arrive souvent qu’ils abandonnent leurs recherches avant que le corps ne soit retrouvé. Conservant la même attitude indifférente, les expertes de l’INCIFO attribuent cet échec dans la recherche aux familles elles-mêmes et pas aux défaillances de l’institution. Selon Reina, « nous ne connaissons pas la situation personnelle ni économique des familles. Parfois, elles peuvent commencer la procédure de recherche, mais finalement, elles n’arrivent pas à la conclure » (Notes de terrain, 6 juin 2019). Par ailleurs, les expertes jettent le soupçon sur les intentions des familles lorsqu’elles arrêtent leurs recherches, se demandant si elles n’avaient pas au départ quelque chose à voir avec la disparition de leur proche, ce qui montre à quel point les fonctionnaires de la morgue font porter la responsabilité administrative, mais aussi morale, de la recherche des disparus à leurs proches.

« Cadavre inconnu » ou « cadavre sans proches » ?

Les exemples cités tout au long de cet article révèlent comment le fonctionnement ordinaire du service d’identification de l’INCIFO et d’autres institutions qui participent au gouvernement des morts dans la ville de Mexico fait disparaître les corps de certaines personnes après leur mort. De même, mon ethnographie au sein de cette morgue montre la façon dont le gouvernement a reporté l’obligation d’identifier les cadavres inconnus sur les proches des personnes disparues, condamnant à l’anonymat les morts que leurs proches n’ont pas pu retrouver. Ce phénomène ne se produit pas exclusivement dans la ville de Mexico. Durant la rédaction de cet article, par exemple, une municipalité de l’État de Sonora a offert des pelles à un collectif de femmes qui recherchent des disparus en guise de politique publique contre la disparition de personnes et pour l’identification de restes humains. Face aux critiques que cette initiative a soulevées dans les médias, la maire a affirmé que les mères des disparus lui avaient fait cette demande pour continuer à mener des fouilles et des exhumations dans le désert du nord du Mexique. En effet, comme l’ont démontré les enquêtes de Carolina Robledo (2017) ou de Sabrina Melenotte (2020), les mobilisations citoyennes, notamment celles des familles de victimes d’homicides et de disparitions, se substituent souvent à l’État mexicain qui ne recherche pas les disparus et ne récupère pas les corps oubliés. Pour Ernesto Schwartz-Marín et Arely Cruz-Santiago, ce « civisme médico-légal » est marqué par une forte tendance à l’« autonomie libérale » (liberal self-governement), qui veut que les activités médico-légales soient retirées à l’État pour être menées uniquement au sein de réseaux citoyens de parenté (2016, p. 62). Il n’est donc pas anodin que la figure mythologique d’Antigone revienne avec force dans les représentations à propos du rôle des familles dans la recherche de disparus au Mexique, ce qui souligne l’importance accordée actuellement aux liens affectifs existant entre les parents et leurs absents (Becerril Aceves, 2019). C’est ainsi que leurs familles semblent être les seuls acteurs capables de redonner une identité aux victimes de la violence de masse.

Or, cet article montre également le côté sombre de cette façon de conceptualiser l’identité des défunts comme étant étroitement liée à la présence et à l’engagement de leurs parents. J’ai privilégié dans ce texte l’utilisation de la catégorie officielle de « cadavre inconnu » pour parler des corps que les expertes du service d’identification doivent analyser et les familles, identifier avant qu’ils ne soient envoyés à la fosse commune, dans le but de montrer que l’identité qui manque à ces morts n’est pas celle qui est donné par le nom mais par les relations de parenté. Il convient cependant de prendre aussi en compte un autre mode de classification employé à la morgue de Mexico pour parler des différents corps à traiter. À l’INCIFO, ceux qui sont envoyés par le ministère public uniquement pour une nécropsie visant à établir la cause du décès sont appelés « [cadavres] avec des proches » (con familiares), car lorsque les médecins légistes auront terminé leurs opérations, ils seront remis aux pompes funèbres mandatées par leurs familles, qui les feront inhumer dans le cimetière de leur choix. En revanche, les cadavres qui doivent être identifiés sont appelés « ceux du Bureau » (los de procu), parce qu’ils ont été envoyés à la morgue par le Bureau du procureur de la ville de Mexico, également chargé de valider leur éventuelle identification ou de les emmener à la fosse commune. Ces catégories émiques ne sont pas seulement des façons de parler mais ont des effets sur le traitement différentiel des cadavres. En effet, puisque les familles des « [cadavres] avec des proches » sont souvent présentes dans la salle d’attente de la morgue ou près de la porte d’accès au bâtiment, les médecins légistes préfèrent traiter ces corps en priorité dans l’amphithéâtre, pour ne pas faire patienter plus longtemps leurs proches. Étant donné que les expertes du service d’identification doivent attendre qu’un cadavre subisse une nécropsie pour pouvoir collecter ses données post-mortem, « ceux du Bureau » sont toujours relégués dans l’attente.

On voit donc clairement que ce sont les cadavres qui ne sont pas accompagnés par leurs familles après la mort qui risquent de disparaître dans les rouages du gouvernement des morts, même s’ils ont un nom, car ce manque apparent de réseaux de parenté donne lieu à des violences et à des négligences institutionnelles. Cependant, même lorsqu’ils sont recherchés par leurs proches, comme dans le cas du manutentionnaire de La Merced ou de Flavia, les autorités peuvent décréter que les relations sociales de ces morts ne sont pas suffisantes pour rétablir leur identité officielle et éviter la disparition gouvernementale de leur corps. Les enjeux contradictoires que présente ce terrain médico-légal mettent ainsi en relief la vulnérabilité extrême des corps morts au Mexique, surtout lorsqu’il s’agit des populations marginalisées. Ces personnes déclassées sont non seulement plus exposées à la violence de masse, mais aussi destinées, presque par un dessein institutionnel, à disparaître après leur mort. Parmi les rares statistiques dont dispose l’INCIFO concernant la vie des personnes dont les corps arrivent à la morgue, certaines montrent qu’en 2018, la majorité n’avait terminé que sa scolarité primaire et travaillait comme ouvriers ou employés8. La morgue est en effet l’un des espaces déroutants qui révèlent comment l’État mexicain gouverne les effets mortels de la précarité et de l’abandon en cachant ce qu’il reste de ses principales victimes.


  • REMERCIEMENTS

Cet article est une synthèse de mon mémoire de master en anthropologie soutenu en 2019 à l’École normale supérieure et à l’École des hautes études en sciences sociales. Je remercie mon directeur de master, Julien Bonhomme, et mon relecteur, Michel Naepels, ainsi que Perig Pitrou, Kregg Hetherington, Sabrina Melenotte, Carolina Robledo, Esteban Salmón et Alexia Rosso pour leurs riches commentaires, relectures et corrections. Enfin, je tiens à remercier les autorités de l’INCIFO de m’avoir permis de mener à bien ma recherche.

1 J’ai choisi d’anonymiser les données relatives aux personnes, aussi bien vivantes que mortes, rencontrées lors de mon enquête.

2 La plupart des membres du personnel médico-légal du service d’identification de l’INCIFO sont des femmes, c’est pourquoi j’utilise la forme féminine

3 Depuis que la loi sur le registre d’État civil de 1859 a retiré au clergé le pouvoir sur les affaires funéraires. Le cimetière de Dolores a été

4 Ce n’est qu’en 2017 que l’Université nationale du Mexique (UNAM) a commencé à proposer la seule licence en sciences médico-légales existant dans

5 À propos des détails de mon accès au terrain, voir J. Becerril Aceves, « À la morgue, on n’entre pas perito, on le devient », in Melenotte, 2021.

6 Lors de mon terrain, la direction générale de l’INCIFO avait commandé un audit à un organisme privé censé certifier que son service d’identification

7 Du fait de la prolifération récente des institutions dédiées à la recherche de disparus dans l’ensemble du pays, le nombre de bulletins de recherche

8 TSJCDMX, « Estadísticas del INCIFO », Anuarios Estadísticos, 2019.

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Notas

1 J’ai choisi d’anonymiser les données relatives aux personnes, aussi bien vivantes que mortes, rencontrées lors de mon enquête.

2 La plupart des membres du personnel médico-légal du service d’identification de l’INCIFO sont des femmes, c’est pourquoi j’utilise la forme féminine « expertes », bien qu’en espagnol on les appelle « peritos », au masculin.

3 Depuis que la loi sur le registre d’État civil de 1859 a retiré au clergé le pouvoir sur les affaires funéraires. Le cimetière de Dolores a été inauguré en 1875 au nord-ouest de la ville de Mexico comme premier cimetière civil du pays. Il s’agit d’une « nécropole » au plein sens du terme : le cimetière de Dolores dispose de 700 000 parcelles pour des sépultures individuelles, d’un service de crémation et de plusieurs hectares de ravins où se trouve l’unique fosse commune de Mexico. Au total, il s’agit d’un cimetière de 240 hectares, ce qui en fait le plus grand d’Amérique latine.

4 Ce n’est qu’en 2017 que l’Université nationale du Mexique (UNAM) a commencé à proposer la seule licence en sciences médico-légales existant dans tout le pays. Bien que depuis le début de la guerre contre la drogue, les universités privées offrant des formations en criminologie se soient multipliées à mesure que la violence augmentait (Cullell, 2018), les autorités de l’INCIFO doutent de la qualité de la plupart d’entre elles. Cependant, afin de s’assurer un revenu supplémentaire, plusieurs expertes du service d’identification y donnent des cours à contre-cœur, notamment dans celles qui se sont installées à proximité de la morgue.

5 À propos des détails de mon accès au terrain, voir J. Becerril Aceves, « À la morgue, on n’entre pas perito, on le devient », in Melenotte, 2021.

6 Lors de mon terrain, la direction générale de l’INCIFO avait commandé un audit à un organisme privé censé certifier que son service d’identification respectait la « chaîne de traçabilité » (cadena de custodia) que la réforme du système de justice pénale de 2008 a rendue obligatoire, notamment en contrôlant les documents retraçant le parcours d’une preuve médicale au sein des institutions judiciaires.

7 Du fait de la prolifération récente des institutions dédiées à la recherche de disparus dans l’ensemble du pays, le nombre de bulletins de recherche qui arrivent à la morgue de Mexico a considérablement augmenté, passant de 10 551 entre 2005 et 2014 à 13 159 entre 2015 et octobre 2019.

8 TSJCDMX, « Estadísticas del INCIFO », Anuarios Estadísticos, 2019.

Para citar este artículo

Referencia electrónica

Josemaría Becerril Aceves, « Disparaître au cœur de l’État : l’effacement de l’identité des cadavres dans le gouvernement médico-légal des morts de la capitale du Mexique », Condition humaine / Conditions politiques [En línea], 3 | 2022, En linea desde 25 janvier 2022, Consultado el 12 août 2022. URL : http://revues.mshparisnord.fr/chcp/index.php?id=674

Autor

Josemaría Becerril Aceves

Josemaría Becerril Aceves est doctorant en anthropologie à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et membre de l’équipe Anthropologie de la vie du Laboratoire d’anthropologie sociale du Collège de France (LAS). Formé en sciences politiques et administration publique en licence à El Colegio de México (Colmex) puis en master de sciences sociales à l’École normale supérieure de Paris (ENS), il s’intéresse à l’étude ethnographique des effets ordinaires des pratiques et des représentations des agents de l’État mexicain sur la vie des populations particulièrement exposées à la violence et à la vulnérabilité. Il mène actuellement une enquête de terrain chez des bûcherons de langue maya yucatèque au sud-est du Mexique.

Josemaría Becerril Aceves is a PhD fellow in anthropology at the École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) and a junior member of the Anthropology of Life team of the Laboratoire d’Anthropologie Sociale du Collège de France (LAS). Since earning his Bachelor’s degree in political science and public administration at El Colegio de México (Colmex) then a Master’s degree in social sciences at the École Normale Supérieure de Paris (ENS), he has been interested in the ethnographic study of the ordinary effects of the practices and representations of Mexican state agents on the lives of populations particularly exposed to violence and vulnerability. He is currently conducting a field survey among Yucatecan Mayan-speaking loggers in Southeast Mexico.

Josemaría Becerril Aceves prepara una tesis doctoral en Antropología en la Escuela de Estudios Superiores en Ciencias Sociales (EHESS) y participa en el grupo de trabajo de Antropología de la Vida en el Laboratorio de Antropología Social del Colegio de Francia (LAS). Desde su licenciatura en ciencias políticas y administración pública por El Colegio de México (Colmex) y su maestría en ciencias sociales por la Escuela Normal Superior de París (ENS), sus intereses se han orientado hacia el estudio etnográfico de los efectos ordinarios de las prácticas y representaciones de los agentes estatales en la vida de las comunidades expuestas a la violencia y la vulnerabilidad. Actualmente realiza un trabajo de campo entre las personas de lengua maya yucateca que extraen madera en los bosques del sureste de México.