L’insaisissable “point de vue de l’autre”. À propos de Colette Milhé, Le mystère de la cagoule : enquête bolivienne. Compte rendu

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Colette Milhé, Le mystère de la cagoule : enquête bolivienne, Toulouse, Anacharsis, 2020.

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Mots-clés

micro-anthropologie, récit d’enquête, réflexivité, interlocution, Bolivie

Keywords

micro-anthropology, field survey account, reflexivity, interlocution, Bolivia

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La Paz, place San Francisco, une journée de juillet 2006, Colette Milhé, alors en voyage touristique en Amérique du Sud, rencontre Alecksandro et passe la dernière journée de son périple en sa compagnie. Cireur de chaussures cagoulé se présentant comme célibataire et étudiant, le jeune homme tente de transformer cette brève relation en opportunité, tandis que Colette Milhé oscille entre réserve et désir d’en savoir plus. Quelques bolivianos et un échange de numéros de téléphone concluent ce temps partagé ; départ pour l’aéroport ; l’épisode va progressivement devenir trace, une trace quelque peu entêtante. Trois ans plus tard, la chercheuse décide de repartir, curieuse des souvenirs qu’Alecksandro a pu garder de ce moment, et elle va le retrouver. De cette interrogation sur le point de vue d’Alecksandro naît une enquête, décrite jour après jour sous la forme d’une chronique, du 14 juillet au 4 août 2009, puis encore une fois, trois ans plus tard, du 12 juillet au 2 août 2012. Ce livre plonge le lecteur dans le monde des cireurs de la place San Francisco et de ses alentours, sans jamais quitter le registre de la réalité, à savoir les relations nouées par l’anthropologue, plus ou moins brièvement, avec des personnes singulières, en premier lieu l’insaisissable Alecksandro, qui ne cesse d’apparaître et de disparaître, provoquant sympathie, curiosité, agacement et sentiment de trahison.

Insaisissable, Alecksandro l’est déjà d’un point de vue épistémologique. Colette Milhé reprend à son compte dans ce livre la posture décrite par Hilary Putnam selon laquelle il est impossible de porter un regard sur le monde qui ne reflète nos intérêts et nos valeurs (p. 61). Le premier point de vue à assumer, dans cette perspective, c’est bien celui de l’anthropologue. Deuxième impossibilité interrogée (plus qu’assumée) en parallèle par Colette Milhé, celle d’accéder à autre chose qu’à des relations (p. 65). Il s’ensuit un travail de description, jour après jour, des interactions avec ses interlocuteurs. En fait de réalisme, le lecteur trouvera donc dans ce livre l’expérience réflexive et interactionnelle d’une anthropologue cherchant à rencontrer Alecksandro et plusieurs de ses collègues et concurrents. Quid, alors, du fameux « point de vue de l’autre », et de la prétention à le saisir scientifiquement ? « Mais assumer ce qui n’est qu’un point de vue [et l’impossibilité d’appréhender autre chose que des relations], n’est-ce pas encore ne laisser aucune place au point de vue de l’autre ? » (p. 61). Colette Milhé expérimente dans ce but une technique d’écriture originale. À défaut de savoir ce que pense Alecksandro, elle l’imagine, au fil du récit de son enquête. Cela donne lieu à quelque chose d’intéressant, deux lectures sont ici possibles : « tout est faux », puisqu’elle ne fait qu’imaginer ce que pense Alecksandro et reste en définitive prisonnière de son propre point de vue ; « tout est vrai », puisqu’il s’agit bien de ce qu’elle imagine, et qu’elle ne prétend pas exprimer à sa place ce que pense Alecksandro. Si Colette Milhé qualifie son procédé de « fictif » (p. 63), il semble pourtant réaliste, puisqu’assumé en tant que projection. En renonçant finalement à accéder au point de vue d’Alecksandro, Colette Milhé fait le pari de rendre compte de la stricte réalité. Reste bien sûr le risque de décevoir le lecteur : peut-il avoir accès à une réalité autre que celle de l’anthropologue ? Puis-je espérer apprendre quelque chose sur la vie des cireurs de La Paz, ou tout du moins d’Alecksandro ?

Occupant une place de premier ordre dans le livre, les interactions et les situations d’interlocution prennent alors tout leur sens. Une partie de football, un repas au marché, une conversation dans la rue, une séance de cirage (notamment un après-midi où Colette Milhé revêt la cagoule pour cirer à son tour), un concert, une conversation avec le fondateur du journal Hormigón Armado ou avec une employée de l’association allemande Andemos, qui apportent l’un et l’autre une aide sociale aux cireurs, plusieurs discussions au sujet des organisations de cireurs et de leur fédération, Ful Del Paz, ou du depósito, où ils laissent leur effets personnels pour revêtir leur masque (au sens propre et figuré du terme), sont autant de situations où ses interlocuteurs existent bel et bien dans le texte. Le lecteur entendra donc bien « les autres » parler, la lectrice les verra agir, mais toujours à l’aune de la présence de l’anthropologue – qui, décidemment, ne les abandonne pas ! Colette Milhé ne lâche personne, ni ses interlocuteurs ni ses lecteurs. Sans quitter le registre de la science, ce texte se rapproche de la littérature. Une forme d’anthropologie citoyenne aux accents d’humilité et d’honnêteté, avec toutefois un aspect discutable : il s’agit d’un livre fondé sur une enquête empirique d’une durée de six semaines s’étalant sur six ans. Plusieurs mois d’enquêtes menées sur la place San Francisco et ses alentours, et auprès des mêmes personnes, ne lui auraient-ils pas donné plus d’épaisseur ? Ils lui auraient sans doute permis d’accorder plus de place, justement, à la vie de ses interlocuteurs. Ce livre questionne tout de même, en creux, l’importance méthodologique, et scientifique, du temps long de l’enquête dans la démarche compréhensive de l’anthropologie. Autre point critique, discuté par l’écrivaine elle-même : la nécessité d’annoncer le plus tôt possible l’intention scientifique de sa démarche à ses interlocuteurs (p. 153). Colette Milhé en prend conscience au long de son récit : nombre des problèmes qu’elle rencontre, et qui forment une partie du contenu de son livre, sont liés au fait qu’elle a trop attendu pour verbaliser pourquoi elle s’intéressait à ces personnes, pourquoi elle souhaitait s’engager dans des relations avec elles. Cela n’est pas affirmé clairement la plupart du temps. De ce point de vue, on peut dire que l’enquêtrice se fait elle-même insaisissable. Son mutisme au sujet de ses intentions fabrique un ensemble d’anomalies, qui sont reconnues, étudiées, et déplorées en toute honnêteté dans le texte, mais qui présentent l’inconvénient d’obscurcir la relation avec ses interlocuteurs. C’est peut-être bien l’un des constats majeurs du livre : Alecksandro et elle ont, l’un comme l’autre, contribué à obscurcir leur relation. En dépit de tous les accidents relationnels rapportés dans le texte, Colette Milhé parvient à trouver une réponse à son interrogation initiale – quel souvenir Alecksandro avait-il gardé de leur rencontre de juillet 2006, quelle trace ce moment avait-il laissé de son côté ? –, que je laisse le lecteur découvrir.

Et le « mystère » de la cagoule dans tout cela ? Cette énigme interpelle chaque touriste de passage à La Paz. S’il se donne la peine d’y réfléchir (je parle d’expérience), il comprend rapidement qu’il s’agit d’une stratégie des cireurs pour dissimuler leur identité parce qu’ils exercent un métier stigmatisé. « Comprendre rapidement ? » Colette Milhé préfère ralentir, et éprouver différents registres de discours lorsqu’elle évoque cette anomalie, pour montrer sa polysémie et l’impossibilité de généraliser. Elle dégage toutefois un propos goffmanien et peut-être – mais cela fait débat avec l’interprétation d’Anne Doquet, dans la préface (p. 9) – plus « sociologique » qu’il n’y paraît, que l’on pourrait résumer ainsi.

Le port de la cagoule montre le stigmate tout en le maintenant à distance, traduit une tentative de neutralisation du stigmate ; par la cagoule, « le cireur » reconnaît qu’il peut être discrédité, mais se donne en même temps la possibilité de ne pas l’être (p. 259-260), notamment par ses anciens camarades d’études. Cette stratégie concerne du moins les plus jeunes, qui font tout pour ne pas être assimilés à des délinquants, des alcooliques. En parallèle, les organisations cherchent à « organiser les cireurs », à défaire leur métier de son image populaire, qui mêle vagabondage et actes répréhensibles, à valoriser ce travail comme un tremplin pour des étudiants boliviens tournés vers l’avenir, en quête de respectabilité.

La dernière partie, contrairement aux précédentes, semble hésiter entre une sociologie de la règle et une anthropologie de la singularité. Pour autant, ce livre reste avant tout un récit d’enquête. Il s’inscrit dans un genre de l’anthropologie qui se rapproche de la littérature, avec tous les efforts nécessaires pour ne jamais passer du côté de la fiction.

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Steven Prigent, « L’insaisissable “point de vue de l’autre”. À propos de Colette Milhé, Le mystère de la cagoule : enquête bolivienne. Compte rendu », Condition humaine / Conditions politiques [En línea], 3 | 2022, En linea desde 25 janvier 2022, Consultado el 09 août 2022. URL : http://revues.mshparisnord.fr/chcp/index.php?id=646

Autor

Steven Prigent

Enseignant sous contrat LRU à la faculté d’anthropologie de l’université de Bordeaux et rattaché au laboratoire Passages (UMR 5319 du CNRS), Steven Prigent mène ses recherches sur le thème de l’éducation dans la société rurale du Cambodge, et expérimente depuis peu une anthropologie participative au sein de dispositifs d’exercice de la citoyenneté, dans le sud-ouest de la France. Il vient de publier L’anthropologie comme conversation : la relation d’enquête au cœur de l’écriture (Anacharsis, 2021).

Steven Prigent has been conducting research on education in Cambodian rural society (Bordeaux University, Passages CNRS UMR 5319). Recently, he has also been experimenting with collaborative anthropology within “dispositifs” for exercising citizenship in southwestern France. He has published L’anthropologie comme conversation : la relation d’enquête au cœur de l’écriture (Anacharsis, 2021).