La forme politique des ronds-points

Les gilets jaunes saisis par leurs lieux de rassemblement

Abstracts

Cet article étudie le mouvement des gilets jaunes à partir des lieux de la mobilisation. Il restitue les ressorts et les expressions de la forme politique des ronds-points occupés par les gilets jaunes. Comme le montre une enquête ethnographique menée dans un territoire du sud-ouest de la France, cette forme politique joue un rôle crucial dans la construction de ce mouvement social. À la fois espaces vierges de toute mobilisation sociale antérieure et lieux familiers aux classes populaires des zones rurales et périurbaines, les ronds-points sont propices à la mobilisation à distance des scènes conventionnelles des luttes et de l’espace officiel de la politique. La désirabilité sociale des ronds-points pour les participants tient au fait qu’ils deviennent d’emblée non seulement un lieu d’actions (blocages des routes ou des zones commerciales), mais aussi un lieu de discussion et de partage d’expériences : les situations vécues jusqu’alors sur un plan individuel apparaissent désormais comme une condition partagée. Ces rassemblements politisent, par l’expérience sensible, les conditions d’existence. En outre, les pratiques d’occupation nécessitent une pluralité de compétences (bricolage, cuisine, etc.) qui permet à différents profils de trouver aisément leur place sur les ronds-points, à la différence des mobilisations où l’agir militant est d’emblée cadré par des normes prescrites.

Les ronds-points permettent ainsi une construction politique singulière. En effet, l’inexpérience militante des participants, de même que l’absence initiale d’organisation formelle pérenne précédant la mobilisation, sont compensées par les rassemblements sur les ronds-points : ces derniers jouent le rôle d’un dispositif organisationnel décentralisé. La coprésence dans un espace ouvert, dont la forme change du fait même de l’occupation, favorise d’abord des sociabilités entre des individus présentant une relative hétérogénéité sociale : ces sociabilités sont potentiellement intégratrices et socialisatrices. Ensuite, les lieux d’occupation tendent à se diversifier : chaque rond-point occupé se colore d’une ambiance spécifique, révélatrice de la pluralité des attentes des gilets jaunes à l’égard du mouvement, des contradictions qui le traversent, mais aussi de sa capacité à les surmonter. L’article montre en particulier une tension entre une logique de respectabilité sociale, qui tend à faire des ronds-points des lieux plus sélectifs socialement, où sont aussi rejetées certaines pratiques réputées déviantes, et une logique d’ouverture à tous les publics, y compris les plus précaires, mais qui expose les participants à une plus grande conflictualité interne. Lieux de sociabilité permettant différentes formes de solidarité, les ronds-points sont aussi des lieux où l’on habite parfois. Des cabanes ont souvent été construites sur les ronds-points, où peuvent s’élaborer des expérimentations utopiques.

This article examines the places in which the Yellow Vests movement took place. It explores the mechanisms and expressions of the political form embodied by the roundabouts occupied by the Yellow Vests. The ethnographic survey conducted in the South-West of France evidences that this political form plays a crucial role in the construction of this social movement. At the same time spaces free of any prior social mobilization and places familiar to the working class in rural and peri-urban areas, the roundabouts were conducive to a mobilization at a distance from the conventional stages of social struggles and the official political space. The social appeal of roundabouts for the participants lies in the fact that they, from the outset, were turned not only into sites for action (blockades of roads or shopping malls), but also places for discussions and experience sharing: situations previously experienced on an individual level now appeared as a shared social condition. These gatherings politicize, through sensitive experience, the conditions of existence. In addition, occupation practices require a plurality of skills (DIY, cooking, etc.) that allow people with different social profiles to easily find their place on roundabouts, in contrast to mobilizations where militant action is from the outset framed by prescribed norms.

Roundabouts thus allow for an original political construction. Indeed, the militant inexperience of the participants, as well as the initial lack of a formal and sustainable organization prior to the mobilization, are compensated by the gatherings on roundabouts: the latter play the role of a decentralized organizational mechanism. Co-presence in an open space, whose form changes due to its occupation, first of all promotes sociabilities between individuals characterized by relative social heterogeneity: these sociabilities are potentially integrating and socializing. Over time, the sites of occupation tend to diversify: each occupied roundabout is loaded with a specific atmosphere, exposing the plurality of the expectations of the Yellow Vests towards the movement, the contradictions that shape it, but also its capacity to overcome them. In particular, the article shows a tension between a logic of social respectability, which tends to make roundabouts more socially selective spaces, and where certain practices deemed deviant are rejected, and a logic of openness to all publics, including the most precarious, but which entails greater internal conflict. As sites of sociability allowing different forms of solidarity, roundabouts are also places that are sometimes inhabited. Shacks, or cabins have often been built on roundabouts, where utopian experiments can be launched.

Index

Mots-clés

gilets jaunes, ronds-points, mouvements sociaux, occupation, classes populaires

Keywords

yellow vests, roundabouts, social movements, occupy, working class

Outline

Text

Introduction

Les gilets jaunes ont souvent été présentés comme « la révolte des ronds-points ». Comme si la simple mention de ces lieux, inhabituels pour une mobilisation collective, permettait de qualifier par métonymie la singularité du mouvement. Cet article décrypte le rôle de ces lieux de rassemblement dans la construction du mouvement des gilets jaunes et explore les différentes dimensions de l’occupation des ronds-points. Quelle importance avait pour les gilets jaunes le fait de se rassembler sur des ronds-points ? La réponse la plus évidente est que ces lieux permettaient de mettre en œuvre des blocages des routes, mode d’action revendiqué dans l’organisation de la journée du 17 novembre 2018. Cet article montre que les enjeux des rassemblements sur les ronds-points dépassent cette dimension stratégique et renvoient aussi aux dynamiques organisationnelles, sociales et politiques de ce mouvement. Les rassemblements sur les ronds-points sont à mettre en rapport avec les caractéristiques individuelles et collectives des gilets jaunes et débouchent sur une construction politique singulière.

Les caractéristiques sociodémographiques des gilets jaunes tranchent avec les profils habituels des manifestants (Mayer et Tiberj, 2016) : alors que ceux-ci sont généralement jeunes, diplômés, urbains et politiquement orientés à gauche, les gilets jaunes rassemblent des hommes et des femmes d’âge moyen, déjà installés dans la vie active, principalement ouvriers et employés, peu diplômés, faiblement politisés et portant, en premier lieu, des revendications matérielles centrées sur le pouvoir d’achat (Collectif d’enquête, 2019). L’inexpérience militante des participants, de même que l’absence d’organisation formelle pérenne précédant la mobilisation1, ont précisément été compensées par les rassemblements sur les ronds-points : ces derniers ont joué un rôle de dispositif organisationnel décentralisé. Mais l’attractivité des ronds-points pour les participants n’est pas réductible à une palliation de manques. Les ronds-points sont un lieu d’expérience et de partage d’expériences propices à une construction politique singulière. En faisant des conditions matérielles de vie un sujet de discussion, les rassemblements des ronds-points augurent une politisation des conditions d’existence. Enfin, ils sont des lieux de sociabilité qui permettent différentes formes de solidarité.

Une enquête ethnographique

Cet article s’appuie sur une enquête ethnographique débutée en décembre 2018 sur les groupes de gilets jaunes d’une petite ville du sud-ouest de la France, « Treyssac2 ». Début décembre 2018, après avoir assisté aux premières manifestations des gilets jaunes dans la métropole régionale, désireux de voir comment le mouvement prend forme dans les zones périurbaines et rurales de notre région, nous nous rendons un après-midi sur l’un des ronds-points de cette ville de moins de 10 000 habitants, située à proximité d’une autoroute et entourée de communes rurales. La première visite est notamment marquée par d’assez longs échanges avec des soignantes se montrant soucieuses que nous nous sentions à l’aise : les cafés qui nous sont offerts favorisent le prolongement des conversations. Nous nous présentons comme chercheurs en sociologie interpellés par le mouvement des gilets jaunes. Tout au long de l’enquête, c’est de cette manière que nous exposerons les raisons de notre présence, notre souhait d’échanger avec les acteurs et de voir ce qu’ils font : la réalisation d’une telle investigation dans le cadre d’un mouvement marqué par une défiance à l’égard des élites et une forte répression policière et judiciaire nécessite un travail répété d’explicitation des ressorts de la présence des enquêteurs. Si cette posture peut susciter un coût supplémentaire pour être acceptés au sein des gilets jaunes, elle présente selon nous l’avantage d’indiquer que nous ne sommes pas « encliqués » (Olivier de Sardan, 1995) dans un groupe spécifique, et de nous permettre d’observer des individus et pratiques diversifiés. D’une part cette forme de retrait – nous ne nous revendiquons pas comme gilets jaunes – par rapport au mouvement n’exclut pas de ressentir et d’exprimer de la sympathie pour celui-ci et ses protagonistes. D’autre part, cette distance relative ne nous empêche pas de participer à la vie du mouvement. Progressivement, la majorité des enquêtés expriment de la confiance en notre démarche. Notre présence régulière pendant toute la mobilisation est généralement perçue comme un gage de sérieux. Certains nous perçoivent ainsi comme des intermédiaires qui, par la profondeur de leur enquête, peuvent dire des choses vraies sur les gilets jaunes et casser une mauvaise image supposément véhiculée par les médias.

Entre décembre 2018 et mars 2020, nous réalisons des observations de lieux d’occupation, de réunions et d’actions. Venant au minimum une fois par semaine, nous faisons varier les observations selon le jour de la semaine et l’heure de la journée. En parallèle de ces observations, nous effectuons des entretiens avec les participants (28 personnes), si possible en dehors des sites d’occupation, à leur domicile ou dans des cafés, de manière à replacer la pratique du mouvement dans les conditions d’existence et les trajectoires, ainsi que pour favoriser une parole qui soit la moins contrainte possible par la présence des homologues gilets jaunes. Ces matériaux sont combinés au recueil de traces écrites (tracts, comptes rendus de réunions, etc.) et au suivi des groupes Facebook de gilets jaunes de la zone d’enquête.

Treyssac se situe à plusieurs dizaines de kilomètres d’une grande agglomération, à laquelle elle est reliée par une autoroute, et où nombre de ses habitants travaillent. Ses taux de chômage (18 %) et de pauvreté (19 %) sont supérieurs à la moyenne nationale. La ville a placé Emmanuel Macron ou La République en marche en tête des suffrages à la dernière élection présidentielle et aux élections européennes, tandis que les localités environnantes, moins marquées par la pauvreté et le chômage, tendent à voter préférentiellement pour le Rassemblement national.

Les personnes rencontrées sur les sites occupés sont en majorité d’âge moyen (entre 40 et 55 ans), occupent souvent des emplois d’ouvriers (pour les hommes), dans le bâtiment, les transports, l’industrie, et d’employées (pour les femmes), notamment dans les domaines du soin (aides-soignantes, assistantes maternelles), des services à domicile ou encore du commerce (souvent dans la restauration). Des professions intermédiaires – travail social, médical et paramédical – ainsi que des travailleurs indépendants participent également. Ici, ils côtoient des retraités et des personnes atteintes d’un handicap entravant la poursuite d’une activité professionnelle. D’autres protagonistes ont à charge une personne handicapée. De manière générale, les trajectoires de ces personnes sont marquées par des ruptures biographiques, notamment conjugales. Plusieurs syndicalistes contribuent à l’animation des sites occupés. La plupart des participants rencontrés habitent dans les petites villes et villages situés autour de Treyssac plutôt qu’à Treyssac même. Pour une partie non négligeable d’entre eux, cet engagement est leur première participation active à un mouvement de contestation sociale.

Chronologiquement, la mobilisation des gilets jaunes à Treyssac a été préparée plusieurs semaines à l’avance par un petit groupe de 8 personnes. Le 17 novembre 2018, environ 2 000 personnes (d’après la presse locale) répondent à l’appel de ce groupe et occupent au moins 6 ronds-points de la ville. Le rond-point du péage, rond-point stratégique contrôlant l’accès à l’autoroute, au centre-ville ainsi qu’à une vaste zone commerciale, constitue le principal lieu de rassemblement. Les premiers jours sont marqués par une euphorie collective qui rend le mouvement difficilement contrôlable par les organisateurs. Les actions de blocage vont bien au-delà de ce qui avait été prévu initialement, les ronds-points sont occupés en permanence (ce qui n’avait pas du tout été anticipé), tandis que dès le premier jour, un automobiliste force un barrage et blesse un participant. Le 15 décembre, à la suite de conflits liés au comportement de certains gilets jaunes sur le rond-point du péage (alcool, altercations), un petit groupe part occuper le rond-point d’Arenc, situé de l’autre côté de la zone commerciale. Localement, ce rond-point va être connu comme le « rond-point des femmes ». Le 18 décembre, le rond-point du péage est évacué sous la pression de la gendarmerie. Dès le 19 décembre, une partie des occupants parvient à se réinstaller à proximité du rond-point de Rambail, situé à une autre sortie de la ville, sur un terrain privé mis gracieusement à disposition par son propriétaire. Dès ce jour, les gilets jaunes s’attellent à la construction d’une cabane, qui devient un lieu de vie appelé « Maison du citoyen ». Si chacun des sites va accueillir un public spécifique et développer ses propres pratiques, les deux occupations vont durer plusieurs mois. Celle de la Maison du citoyen durera jusqu’en septembre, tandis que celle du « rond-point des femmes » durera jusqu’en juin. Dans un cas, la menace judiciaire d’une expulsion pour construction illégale mettra fin à l’occupation, tandis que dans l’autre, ce sont la baisse du nombre de participants et la fatigue physique qui amèneront à l’abandon de l’occupation.

1. Le rond-point comme ressource organisationnelle

Se référant implicitement à la théorie de la mobilisation des ressources (McCarthy et Zald, 1973, 1977), nombre de chercheurs n’ont pas voulu voir dans les gilets jaunes un mouvement social. Par exemple, Didier Fassin et Anne-Claire Defossez écrivaient que « plutôt qu’une protestation organisée, on a eu affaire au départ à un soulèvement spontané […] aucun leader ou porte-parole n’est clairement identifiable3 […] ». De même, Éric Agrikoliansky pointait l’absence de ressources et le déficit d’expérience des participants : « On peut faire le pari que sans l’implication de structures stables et pérennes qui disposent de tous ces savoir-faire et de ces ressources, le mouvement risque de se déliter assez rapidement4. » Ces constats manquent le fait que ces supposés handicaps sont compensés, outre l’organisation par les réseaux sociaux, par les rassemblements sur les ronds-points, qui jouent un rôle de structure organisationnelle informelle et décentralisée et permettent d’ancrer le mouvement dans l’espace.

1.1 Le rond-point comme organisation informelle

Le rond-point permet l’organisation d’actions. De manière générale, le 17 novembre 2018, les lieux de rassemblement semblent avoir été choisis en fonction de l’objectif d’actions de blocage, sur des ronds-points donnant accès aux principaux axes de circulation (péages d’autoroute par exemple), ou encore à des zones commerciales ou des stations d’essence. Dans les premiers jours du mouvement, bénéficiant de l’effet de masse, les dimensions d’action et d’occupation des lieux sont relativement indifférenciées, tant et si bien qu’on peut parler, à ce sujet, « d’occupation bloquante » (Jeanpierre, 2019). Les gilets jaunes procèdent en particulier au blocage complet des camions pendant plusieurs jours. Passés ces premiers jours, alors que le rond-point de la sortie d’autoroute constitue le principal lieu de rassemblement à Treyssac, les gilets jaunes se rendent régulièrement, à quelques-uns ou quelques dizaines, aux barrières de péage, pour réaliser des « opérations péage gratuit ».

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Au rond-point du péage, une simple tente en guise d’abri.

▪ Crédits : Antoine Bernard de Raymond et Sylvain Bordiec. Tous droits réservés.

Peu à peu, les protagonistes prennent la mesure de la force organisationnelle des ronds-points. Ainsi, Ludovic, un des participants les plus présents à la Maison du citoyen, ancien entrepreneur actuellement dans l’incapacité de travailler en raison d’une maladie neuropsychologique, âgé d’une quarantaine d’années et originaire du Nord, département d’où il est arrivé il y a quinze ans, estime que « la cabane, ça permet de rester en contact avec les gens avec qui t’as pas d’affinités. Ceux que t’aimes bien, tu serais resté en contact avec eux de toute façon ». « Si tu perds ton point d’appui, c’est fini, tu feras plus rien ! » observe quant à lui Damien, personnage influent de la Maison du citoyen, entrepreneur trentenaire engagé pour la première fois dans un mouvement social, originaire de la grande région parisienne, arrivé en Gironde il y a vingt ans avec ses parents. Alors que les gilets jaunes de ce site se rendent généralement aux manifestations du samedi dans la capitale régionale, la « Maison » sert de point de départ de covoiturages. Ainsi, les gilets jaunes de Treyssac arrivent ensemble, se regroupent sous une banderole mentionnant leur ville, et représentent « leur » territoire lors du grand rassemblement hebdomadaire. Une alternative à ce déplacement peut consister à se rendre à la « marche citoyenne » organisée à Treyssac chaque samedi de décembre jusqu’à la fin du mois de mars par les personnes tenant le rond-point d’Arenc. Cette marche passe systématiquement par ce rond-point, où est organisée une halte goûter permettant de discuter. À l’issue de ces événements hebdomadaires, ils sont nombreux – parfois plusieurs dizaines – à se réunir à nouveau sur les sites d’occupation et à y rester au moins une partie de la soirée : ces séquences sont propices aux échanges collectifs sur les choses passées et à venir.

1.2 Le rond-point comme lieu de délibération et de prise de décision

En lien avec l’organisation d’actions, le rond-point est un lieu de délibération et de prise de décision. Si le peu d’appétence des gilets jaunes pour le formalisme « assembliste » a été souligné (Devaux et al., 2019 ; Ravelli, 2019), ainsi que leur préférence pour l’horizontalité et le caractère disséminé des échanges, l’évolutivité de ces formes de délibération, ainsi que l’ambivalence des gilets jaunes par rapport au leadership et à la figure du chef, doivent être considérées. Plusieurs formes d’organisation sont à l’œuvre sur les ronds-points de Treyssac. D’abord, dans les semaines précédant le 17 novembre et les jours suivants, existe une équipe réduite d’organisation de l’événement, repérable par le port de gilets de couleur orange, plutôt que jaune. Dépassé par l’ampleur de la mobilisation, le leader local annonce son départ du mouvement à la fin de la première semaine.

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Les gilets jaunes affichent leurs revendications sur un rond-point occupé.

▪ Crédits : Antoine Bernard de Raymond et Sylvain Bordiec. Tous droits réservés.

Jouant en quelque sorte le rôle de conseil populaire, le rassemblement permanent du rond-point semble rendre caduc le besoin de formalismes procéduraux ou encore celui d’un leader. Néanmoins, ce départ engendre une « guerre des clans » :

Damien : « Pendant une semaine et demie, deux semaines, c’était ingérable. Ils étaient trop nombreux, tu pouvais pas gérer. Tu te barres quatre heures, t’es un inconnu. Même en dix minutes, t’as un mec qui arrive avec une grande gueule, il te retourne le rond-point et t’as 500 boloss qui partent… Je me rappelle [Untel], il te détruit une réunion. T’essaies de t’organiser et puis t’as le mec qu’arrive, il gueule un grand coup et t’as – j’ai pas envie de dire le mot, parce que c’est méchant – 150 moutons qui le suivent, qui l’ont pas vu depuis deux jours mais qui se mettent à le suivre, juste parce qu’il a une grande gueule. Ça, c’était le début. »

Cependant, les figures qui vont (i) trop chercher à accaparer le pouvoir, et (ii) ne pas saisir l’importance de la présence sur le rond-point, se trouvent marginalisées.

Sur le rond-point d’Arenc s’élabore une organisation relativement stable. Dès lors que, après plusieurs évictions et défections, le noyau dur des occupants est constitué – il compte une dizaine de personnes –, ces gilets jaunes se concentrent, pendant plusieurs mois, sur les « marches citoyennes ». X, Y et Z se chargent de l’aspect administratif (contacts avec les autorités pour autorisation et balisage du parcours), W de l’aspect alimentaire (les cafés et friandises offerts) et J et K de l’aspect « transport logistique ». Cette marche demeure la principale action entreprise par le « rond-point des femmes ». En raison d’un nombre de protagonistes beaucoup plus important à Rambail, les enjeux organisationnels sont beaucoup plus labiles et « sensibles ». À mesure que ce lieu attire gilets jaunes et sympathisants du mouvement, suscite l’attention médiatique et militante – des journalistes viennent mais aussi des gilets jaunes d’autres territoires –, avive la vigilance des forces de l’ordre et devient l’objet de menaces et d’attaques, la place de ces enjeux grandit. Cette dynamique se traduit par l’institution de différentes réunions, assemblées et ateliers. Au début de l’été 2019, un programme hebdomadaire affiché à l’entrée de la cabane révèle que ces réunions sont quasiment quotidiennes. Elles se différencient en fonction de leur objet : assemblées citoyennes visant à établir des revendications, réunions d’organisation interne de la vie du rond-point, réunions d’organisation d’actions. Elles accueillent des publics différenciés, qui ne se recoupent qu’en partie.

Ainsi, progressivement, et a fortiori après la vague d’évictions de ronds-points menées par les forces de l’ordre et le début des réoccupations ou occupations secondaires, se forment, sur ces sites, des « noyaux durs » exerçant de fait un leadership, présents très régulièrement, mais sachant faire preuve de suffisamment de souplesse pour faire place aux initiatives des uns et des autres.

1.3 Occupation et diversité des compétences militantes

Le mouvement des gilets jaunes a spontanément été vu comme fragile par nombre de chercheurs, parce que les participants ne semblaient pas disposer de compétences ou d’expérience militantes. Outre que ce constat peut être en partie nuancé par la participation de nombreux syndicalistes au mouvement, non pas en tant que membres d’une organisation mais intuitu personae, une caractéristique de l’occupation des ronds-points est de valoriser les compétences existantes des personnes. Ceci est d’autant plus vrai que l’occupation des ronds-points sécrète ses propres besoins, au-delà des actions de blocage.

Un ouvrier, trentenaire, chauffeur routier pour des convois exceptionnels se charge d’organiser les « opérations escargot » à Treyssac, car il sait par son métier à quelles instances s’adresser et comment remplir le dossier administratif nécessaire. Une femme, ayant un goût pour le dessin, peint les banderoles et les gilets du groupe de Rambail. Un ancien zadiste supervise la construction d’une cabane sur le rond-point. Une jeune femme qui vient d’entrer dans la vie active, ancienne étudiante en design, se charge de l’animation d’un groupe Facebook et de la communication autour des événements organisés par les gilets jaunes. Plutôt que de prescrire ex ante des normes de l’agir militant, auxquelles les participants auraient dû se conformer, les ronds-points nécessitent et permettent donc la construction de compétences militantes liées aux savoir-faire et aux ressources professionnelles et domestiques. Le fait que des compétences diversifiées puissent y être valorisées ne doit pas pour autant déboucher sur une vision enchantée et harmonieuse de la distribution des rôles sur le rond-point. En effet, la répartition des tâches fait souvent l’objet de conflits, notamment autour des travaux réputés les plus ingrats – comme la vaisselle –, davantage effectués par les femmes. Si, pour celles-ci, le mouvement des gilets jaunes peut représenter une forme d’émancipation – elles ont souvent exercé un rôle de leader sur les ronds-points – ce mouvement a aussi pu les cantonner dans des rôles traditionnels proches de tâches domestiques. Néanmoins, en valorisant des compétences typiques des classes populaires, telles que l’éthique du faire (Weber, 1998), les ronds-points permettent une forme de mise en suspens des modes de classement ordinaires du monde social, à l’instar des mouvements d’occupation (Dechézelles et Olive, 2017).

2. La politique du rond-point

À quel genre de construction politique donne lieu le rassemblement des gilets jaunes sur les ronds-points ? Quelles pratiques et imaginaire politiques émergent des ronds-points ? Cette dimension politique a fait l’objet de très nombreux commentaires à chaud dans l’espace public, tantôt pour pointer une agrégation sans cohérence de colères individuelles, ou le confusionnisme entre gauche et droite, tantôt au contraire pour célébrer un retour de la lutte des classes. Notre enquête montre que le mouvement des gilets jaunes et son inscription sur les ronds-points permettent une politisation des conditions d’existence. Celle-ci débouche sur une demande de souveraineté populaire, qui n’est pas indexable de manière automatique sur la question de la lutte des classes.

2.1 La politisation des conditions d’existence

De nombreux participants nous racontent comment ils ou elles ont vécu la journée du 17 novembre 2018. Un point commun se dégage de tous ces récits : les personnes qui se rendent ce matin-là sur le parking d’un hypermarché pour organiser les blocages ne sont pas entièrement convaincues. Elles s’y rendent avec un certain scepticisme, ou avec l’idée d’une protestation éphémère et ciblée. Ce qu’elles vivent une fois arrivées sur place fait changer radicalement leur regard.

Gérard, ancien chauffeur routier en retraite, originaire du nord de la France :

« On était tôt le matin, on est partis en voiture, j’avais mon thermos de café, et j’ai dit à ma femme : “Si y a seulement vingt personnes, on rentre à la maison, je finirai ma nuit.” Et puis en arrivant devant le parking, j’ai vu tous ces gilets jaunes, c’était comme un champ de jonquilles au printemps ! »

Nathalie, ouvrière de 45 ans, mère célibataire de deux enfants, évoque aussi la séquence :

« Le 17 novembre, on est tous sortis pour l’essence. Au départ, c’était vraiment que pour le carburant. Après, comme tout le monde, on se retrouve sur les ronds-points le samedi, le dimanche, le lundi. Et puis ça commence à parler : “Il y a ça qui va pas, il y a ça.” Et après, c’est monté crescendo. »

Les participants trouvent sur les ronds-points la possibilité d’échanger sur leurs conditions matérielles de vie. Ainsi, ils réalisent que ce qui leur arrive ne renvoie pas qu’à des échecs personnels, mais à une réalité partagée par d’autres. Nathalie, qui se trouve en procédure de surendettement, rapporte ainsi :

« Je me rappelle un jour sur un rond-point, il y en a un qui parlait de dossier de surendettement. [À l’époque,] je me sentais nulle, isolée, bête : j’ai pas géré mes comptes, j’ai fait l’idiote, c’est de ma faute. Et puis là, il y a cinquante personnes qui lèvent la main parce qu’ils sont en dossier de surendettement. Là, j’ai fait : “Waouh, je suis pas la seule !” »

Deux éléments ressortent de ces propos. D’une part, les discussions sur les ronds-points se construisent à partir des conditions matérielles d’existence. Au-delà du cas des travailleurs pauvres ou des petites retraites5, ce que les gilets jaunes ont en commun, c’est cette expérience de la contrainte budgétaire (Blavier, 2019) inclinant à des sentiments de perte de liberté et de clôture des possibles : on peut ici parler d’une dimension expérientielle de la politique, ou encore de politisation des conditions d’existence. D’autre part, le fait que ces conditions de vie puissent faire l’objet d’échanges modifie leur perception : d’un sentiment d’échec personnel et de honte, les participants passent à celui d’une condition partagée et d’une colère collective. Pierre, travailleur social d’environ 45 ans : « On sait tous combien on gagne en bas, c’est 1 000 balles en gros et basta. Donc que des gens avouent leur détresse et leur pauvreté, le frigo vide à partir du 15 ou même avant, que c’était à ce point-là, qu’il fallait juste une réunion de ces gens-là pour qu’il y ait un truc qui pète. Du coup, je me suis reconnu là-dedans. » Cette colère se dirige notamment vers les élites politiques, accusées au mieux d’être déconnectées de ces réalités vécues par les gilets jaunes, et au pire de mépriser ceux-ci (Challier, 2019). La politisation des conditions de vie débouche ainsi sur un sentiment de ne pas être représenté par la classe politique, et des demandes de profonde transformation des institutions politiques afin de permettre une souveraineté populaire. Cette dimension expérientielle de la politique s’associe donc à une mise à distance de l’espace officiel de la politique et de ses catégories.

2.2 La modération des clivages partisans

Si les gilets jaunes ont en commun une condition socio-économique, et une mise à distance des catégories légitimes de la politique (Collectif d’enquête, 2019), ils peuvent en revanche avoir des préférences partisanes très différenciées (caractérisées par l’abstention, le vote FN et le vote FI). Le rond-point permet la modération de ces divergences.

Un syndicaliste, ouvrier en retraite : « Moi, j’avais un badge “le camp des travailleurs”, mais j’avais pas d’étiquette CGT dessus. Mais je me suis jamais caché par contre d’être militant à la CGT. Dans les discussions, je l’ai jamais caché. »

Sylvie, ancienne ouvrière agricole en invalidité, s’exprime aussi sur ce sujet :

« C’est marrant parce qu’il y a tout parti politique, je suppose. Là aussi, c’est bien parce qu’on n’en parle pas trop. Bon, on devine un peu. C’est vrai qu’au début, j’avais peur, je me disais : ça va être compliqué. Finalement non, ça se passe bien ! C’est vrai qu’on évite trop d’en parler, de parler politique, enfin on parle politique forcément, c’est de la politique qu’on fait pour moi. […] Parce que moi je suis pas du tout FN, je suis Insoumise ! […] C’est vrai que j’entends des réflexions sur les migrants et tout ça, ça me dérange. Mais bon, je prends sur moi ! »

Des stratégies d’atténuation des oppositions par l’évitement des sujets clivants sont ainsi déployées. Le rond-point, comme dispositif d’échange et de prise de parole permet à des personnes partageant une condition socio-économique (les « fins de mois difficiles ») de se réunir et de se parler, alors qu’elles sont non seulement séparées dans l’espace conventionnel de la politique (la politique des partis, les élections), mais aussi éloignées sur le plan des valeurs culturelles et des mœurs.

En fait, l’absence de dispositif formel et centralisé de prise de parole permet à celle-ci de se distribuer de manière relativement fluide entre les différents groupes de discussion. Chacun semble savoir implicitement quels propos il ou elle peut tenir et doit éviter en fonction de son interlocuteur. On peut ainsi entendre des propos très hétéroclites sur les ronds-points, y compris les plus « extrêmes » ou les moins conventionnels. En février 2019, en début de soirée, à l’entrée de la cabane de la Maison du citoyen, nous formons un petit groupe avec un ancien propriétaire d’une exploitation vitivinicole, François, qui discourt sur « l’effondrement certain du pouvoir en place » et « les points communs entre l’énergie solaire, l’énergie des ronds-points et l’énergie des gilets jaunes », mouvement « annoncé par toutes les grandes prophéties », tandis qu’un cuisinier retraité, Rodrigo, surenchérit en expliquant qu’il avait eu la prémonition de ce mouvement lors d’un rêve fait vingt-huit ans auparavant. Très minoritaire, cette vision est exprimée en petit groupe, mais sans pour autant que les locuteurs cherchent à se cacher ou à parler à voix basse. Les discussions peuvent passer facilement de la vie quotidienne à la préparation de la prochaine action ou à des commentaires sur les événements liés à la vie politique nationale. Ces commentaires sont parfois l’occasion de donner au mouvement une dimension d’éducation populaire. « Pour moi c’est ultra-important de faire savoir qu’il y a d’autres moyens de s’informer, qu’il y pas que BFM, qu’on peut aller sur Internet gratuitement », affirme ainsi Claudia. Ce décryptage du paysage médiatique s’inscrit dans une volonté, plus générale, de diffusion et de production de connaissances utiles pour participer concrètement au mouvement en débattant avec les pairs, en prenant la parole aux assemblées et en répondant aux questions des journalistes. Au printemps 2019, les initiatives foisonnent à la Maison du citoyen : projets de conférences de gilets jaunes célèbres, mise en place de cours de langue des signes, etc.

2.3 « Structurer » le mouvement ?

Néanmoins, avec l’inscription du mouvement dans la durée, et la diminution du nombre de participants après le premier mois de mobilisation, est apparue comme un serpent de mer la question de savoir s’il fallait « structurer » le mouvement, désigner des leaders ou représentants, établir et faire valoir des revendications.

Ces assemblées citoyennes sont d’abord organisées dans une salle communale d’un village puis mises en œuvre à la Maison du citoyen. D’après Damien, cette relocalisation peut « faire venir plus de gens », même les plus étrangers à ce type de pratiques. Réunissant une population plus âgée et plus marquée à gauche que la population présente de façon régulière et continue sur le rond-point, les débats sont conçus et animés par quelques trentenaires originaires des classes populaires, ayant effectué des études supérieures et connu une mobilité sociale ascendante : il s’agit principalement de Damien, l’entrepreneur, et de Claudia, employée dans la fonction publique. Ces protagonistes forment une « avant-garde » locale du mouvement. À l’aise pour parler en public, dotés initialement de connaissances sur les institutions et les mécanismes socio-économiques, enclins à une présence prolongée et multiforme sur les lieux investis par le mouvement (ils participent aussi aux actions du groupe « sur le terrain »), capables d’interagir avec les membres des différentes fractions des classes populaires et classes moyennes mobilisées, ces acteurs fédèrent les « assemblistes » et les « actionnistes ». Aussi, si les assemblées citoyennes peuvent avoir un effet clivant au sein du groupe, le fait qu’eux et quelques autres, soient capables de participer à ces différents types d’activités évite au groupe de se scinder en deux « cliques » hermétiques. En outre, si cette « avant-garde » locale est largement à l’initiative des thématiques des débats, ses membres prêtent attention à ce que la parole soit distribuée de la façon la moins inégalitaire possible et à ce que les moins habitués aux interventions publiques aient l’opportunité de s’exprimer et même de diriger le débat. Ainsi, un dimanche soir où nous sommes invités à présenter notre travail à l’automne 2019, la réunion qui précède, dédiée à la désignation des prochains représentants du groupe à l’assemblée des assemblées, est animée par Amandine, ancienne étudiante en médecine d’une vingtaine d’années, d’origine populaire et investie à temps plein dans le mouvement depuis novembre 2018. Jusque-là, elle n’avait pas encore pris part sous cette forme au mouvement. Mais le contact prolongé avec les gilets jaunes l’a familiarisée avec cette pratique et ce rôle au point qu’elle en est venue à l’endosser.

2.4 Les ronds-points comme vitrine des gilets jaunes

Le rond-point n’est pas qu’un lieu de discussion et d’échange entre les participants au mouvement. Lieu de passage et de distribution des flux automobiles, il joue aussi un rôle d’interface entre les gilets jaunes et des tiers, et de vitrine du groupe mobilisé. Ainsi, des banderoles installées à proximité des cabanes expriment les revendications du mouvement et invitent les personnes passant à proximité à venir discuter. Un premier enjeu consiste à rester visible pour le public, afin de le sensibiliser aux revendications des gilets jaunes et éventuellement de le convaincre de participer au mouvement. Dans les premières semaines du mouvement, de nombreuses distributions de tracts auprès des automobilistes ont lieu sur les routes bloquées par les gilets jaunes.

Évelyne, ouvrière qualifiée quadragénaire du rond-point d’Arenc :

« En fait, pour qu’on nous voie, pour qu’on voie qu’il y avait des gilets jaunes. […] Plus ça allait et moins les médias en parlaient, et c’était pour montrer qu’on était là. […] En fait, les gens, s’ils veulent redescendre, ils vont où ? Là où y’a un point de fixation. »

C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles les gilets jaunes tiennent à maintenir des occupations de ronds-points malgré les expulsions par les forces de l’ordre à partir de la mi-décembre : montrer que le mouvement est toujours actif. Ils ou elles espèrent d’ailleurs longtemps que la mobilisation pourrait reprendre comme aux premiers jours une fois l’hiver passé.

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La cabane, vitrine du mouvement et lieu de sociabilité.

▪ Crédits : Antoine Bernard de Raymond et Sylvain Bordiec. Tous droits réservés.

Cette disponibilité à l’égard de tiers ne vise pas que d’éventuels sympathisants des gilets jaunes, mais aussi les personnes qui s’arrêtent sur les ronds-points pour manifester leur désaccord avec le mouvement. À cet égard, il est essentiel pour les gilets jaunes de donner une « bonne image » du mouvement, sachant qu’ils s’estiment stigmatisés par les médias. Cette préoccupation pose la question des normes de la vie collective sur les ronds-points et en particulier de celles qui sont relatives à la consommation d’alcool et à la présence de SDF. En effet, la dimension politique des échanges sur les ronds-points est indissociable des sociabilités qui s’y déploient, des normes qui les accompagnent et des solidarités qui s’y construisent.

3. Sociabilité et solidarités

L’occupation des ronds-points ne se limite pas à des dynamiques organisationnelles. La coprésence dans un espace ouvert, dont la forme change du fait même de l’occupation, favorise d’abord des sociabilités entre des individus présentant une relative hétérogénéité sociale : ces sociabilités sont potentiellement intégratrices et socialisatrices. Ensuite les lieux d’occupation tendent à se diversifier : chaque rond-point occupé se colore d’une ambiance spécifique, révélatrice de la pluralité des attentes des gilets jaunes à l’égard du mouvement, des contradictions qui le traversent, mais aussi de sa capacité à les surmonter. Le rond-point est aussi le lieu d’expérimentation de différentes formes de solidarité, voire de pratiques utopiques.

3.1 La société du rond-point

Le rond-point favorise et génère d’abord des sociabilités entre des individus présentant une relative hétérogénéité sociale : sans le mouvement des gilets jaunes et les ronds-points, ils seraient nombreux à ne s’être jamais rencontrés et à ne pas bénéficier de la force potentielle d’intégration sociale, d’acculturation aux mobilisations sociales et, plus largement, à d’autres mondes sociaux, de ces lieux. Évelyne, occupante du rond-point d’Arenc :

« Dans tout le groupe, moi je connaissais Stéphane. […] Après, tous les autres, non. Si ça se trouve dans une autre vie, on se serait jamais connus. Après, on apprend à connaître les gens aussi. »

La majorité de personnes que nous avons rencontrées sur les ronds-points ne se connaissaient pas avant le mouvement des gilets jaunes. La plupart n’habitent pas à Treyssac même, mais plutôt dans les petites villes et villages de la zone, parfois jusqu’à 20 ou 30 km de Treyssac. Cette absence d’interconnaissance6, liée à l’arrivée, depuis une quinzaine d’années, de nouveaux habitants originaires de la grande agglomération et d’autres régions, tranche avec l’organisation sociale ordinaire d’autres espaces ruraux, structurée de manière centrale par des réseaux amicaux, permettant l’accès à de rares postes d’emploi, dans un contexte de baisse structurelle de l’emploi industriel (Coquard, 2019). Si ces membres des classes populaires « respectables », disposant de solides réseaux d’interconnaissance, ont pu participer eux-aussi au mouvement des gilets jaunes, on peut penser que ce ne sont pas ces fractions des classes populaires qui s’y sont investies dans la durée.

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À mesure que l’occupation s’installe dans la durée, les cabanes sont étendues, renforcées, décorées et perfectionnées. Noter la présence de la tour, qui permet l’installation d’un réservoir d’eau en hauteur et l’usage d’une cabine de douche.

▪ Crédits : Antoine Bernard de Raymond et Sylvain Bordiec. Tous droits réservés.

En outre, une différence importante entre nos enquêtés tient à leur trajectoire résidentielle et leur rapport différencié au territoire. On peut à cet égard distinguer trois groupes : les « autochtones », qui ont toujours vécu dans l’espace local ; les « exclus de la métropole », souvent issus des classes moyennes et arrivés dans ce territoire récemment, repoussés par l’augmentation des prix de l’immobilier dans la grande ville régionale ou désireux de profiter de la « vie à la campagne » ; et les « allochtones », généralement issus des classes populaires et venus d’une petite ville ou d’un village d’une autre région française sans passer par une métropole régionale. C’est le cas de Gérard, ouvrier arrivé du Nord avec sa femme Gisèle et son fils il y a vingt ans et désormais retraité :

« On a des connaissances ici, hein, mais [...], c’est pas la même mentalité ! Disons que des vrais amis, comme on en a eu dans le Nord et même à Marseille, on n’en a pas, ça c’est sûr ! »

Plusieurs enquêtés disent ainsi s’être fait relativement peu d’amis à Treyssac, bien qu’ils ou elles s’y soient installés depuis une dizaine ou vingtaine d’années. Les occupations de ronds-points ne revêtent pas seulement une dimension stratégique mais s’inscrivent aussi dans l’écologie sociale des zones périurbaines et des petites villes et contribuent à recréer une centralité sociale – l’occupation comme « centre de vie » – à laquelle beaucoup de participants au mouvement estiment ne plus avoir accès (Bernard de Raymond et Bordiec, 2019).

À Rambail, les retraités et les plus jeunes devisent à la chaleur d’un brasero sur leurs vies et l’avenir du mouvement. Les travailleurs stables écoutent les personnes sans emploi parler de leurs problèmes familiaux et de santé. Des « locaux » se lient d’amitié avec des personnes installées plus récemment. Des syndicalistes de gauche et des sympathisants d’extrême droite passent plusieurs heures les uns à côté des autres, etc. Les plaisanteries sur « Macron » en entraînent d’autres sur la « BAC » et « les CRS ». « Le tout est de cultiver la bonne présence », répète Mike, 25 ans, présent régulièrement et à chaque fois disposé à échanger avec nous.

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La cabane, lieu de convivialité.

▪ Crédits : Antoine Bernard de Raymond et Sylvain Bordiec. Tous droits réservés.

Bien que cette propension à créer des liens avec des gens très différents soit valorisée, les gilets jaunes n’ont pas tous la même vision des personnes qu’il est intéressant de rencontrer sur les ronds-points, ni de la manière dont il faut s’y comporter. À mesure que la mobilisation se prolonge, et que les actions organisées à partir des ronds-points se font plus rares, les normes de la vie sur le rond-point prennent une importance croissante.

3.2 Deux ronds-points, deux ambiances

Passée la fraternisation du 17 novembre, les gilets jaunes tendent à se regrouper de manière plus sélective et affinitaire. Chaque rond-point se colore alors d’une « ambiance » ou tonalité spécifique qui révèle la diversité des attentes vis-à-vis du mouvement et des visions de ce qu’est un « bon » gilet jaune. Cette diversité porte sur les moyens d’action jugés légitimes, la vie en commun sur le rond-point, et secondairement sur les revendications et orientations politiques. Ces différences déterminent le type de population et de pratiques que le rond-point est susceptible d’accueillir, c’est-à-dire la capacité de chacun et chacune d’y trouver sa place (cf. Nez, 2017). De ce point de vue, deux éléments exercent des effets particulièrement clivants entre les ronds-points observés : la prohibition ou acceptation de l’alcool, et l’accueil ou non de personnes précaires ou sans domicile.

Ces différentes ambiances révèlent une ambivalence de ce mouvement fondé sur une exigence de justice et de respect (Cizeau, Traverse et Le Gall, 2019) et une demande de protection à l’égard des plus vulnérables (Hayat, 2018) : les gilets jaunes n’ont pas tous la même vision des contours du groupe de ceux qui méritent d’être aidés. La logique de la respectabilité sociale par le travail (Beaumont, Challier et Lejeune, 2018 ; Bourdieu, 1979) vient ici se heurter à une logique de solidarité entre toutes et tous, quelle que soit leur condition.

Pour comprendre la fabrication de cette ambiance, il faut distinguer les participants en fonction de l’intensité et de la fréquence de leurs pratiques d’occupation. Outre le fait que l’occupation peut prendre des formes variables (permanente, pendant la journée seulement, de manière occasionnelle), on peut ainsi distinguer trois cercles de l’occupation : le noyau dur (composé d’un nombre réduit de personnes présentes quasiment tous les jours, et qui dorment régulièrement sur place), les habitués (qui passent plusieurs fois par semaine sur le rond-point), et enfin les occasionnels, qui viennent de temps en temps, ou bien sont étrangers au mouvement mais s’y intéressent ponctuellement. Les personnes formant le premier cercle de l’occupation contribuent à définir l’ambiance du site occupé et conditionnent le choix des participants moins réguliers de se fixer sur tel ou tel rond-point. Toutes choses égales par ailleurs, ce sont les protagonistes du premier cercle qui ont les plus grandes chances d’assurer le leadership effectif d’un rond-point.

Le rond-point d’Arenc est communément associé par les gilets jaunes locaux aux femmes qui y sont majoritairement présentes en continu. Dans la quarantaine, mères de famille, plusieurs de ces femmes occupent un emploi salarié dans la grande ville de la région. La présence de nuit est assurée exclusivement par un couple marié (un homme et une femme), qui dort tous les soirs sur place. Ces femmes se présentent comme appartenant à la « classe moyenne » (expression que l’on n’entend pas sur l’autre rond-point occupé), laquelle serait « étranglée par les taxes ». Elles revendiquent des modes d’action légalistes et conventionnels. Sur le rond-point de Rambail, même si les rôles sont distribués entre un plus grand nombre de personnes, ceux qui « tiennent » le rond-point jour et nuit sont à la fois des hommes et des femmes, de tous âges, qui travaillent dans l’espace local. En termes de moyens d’action, les occupants mettent en avant les actions de blocage, et vont souvent manifester le samedi dans la grande ville régionale. Globalement, ils assument un rapport plus conflictuel avec les forces de l’ordre ou les autorités en général.

Les deux ronds-points diffèrent en tant qu’agencements matériels. Outre le fait que le rond-point de Rambail est situé sur un terrain privé et le rond-point d’Arenc sur le domaine public, le premier se situe sur un espace assez vaste, en retrait de la route mais facile d’accès en voiture, avec de la place pour se garer. Il est en outre possible d’y accéder à pied depuis le centre-ville. Le rond-point de Rambail s’organise autour d’une « cabane », entièrement construite par les gilets jaunes, à partir de palettes, de planches et de bâches. Cette cabane a été plusieurs fois réaménagée, agrandie et consolidée depuis l’installation au mois de décembre 2018. Elle comporte par la suite une cuisine, un séjour, et une chambre à coucher, où peuvent dormir plusieurs personnes sur des couchettes superposées. Le  « QG » du rond-point d’Arenc, lui, est plus éloigné du centre-ville, plus exigu, à proximité immédiate de la route, et « coincé » entre celle-ci et un terrain agricole. Il ne peut accueillir un aussi grand nombre de personnes que la Maison du citoyen et apparaît d’emblée comme plus sélectif. Il n’offre pas vraiment de sous-espaces qui permettraient à des sous-groupes affinitaires de se former. Cet aspect est en outre renforcé par les pratiques des personnes qui tiennent ce rond-point. L’espace principal du site d’occupation est organisé autour d’une grande table, où sont pris en commun les repas, ce qui tend à reproduire un espace domestique. Les membres de ce groupe s’auto-désignent comme « la famille » et déclarent former un cercle d’amis soudés par l’intensité des choses vécues sur le rond-point (voir l’encadré ci-dessous).

Une soirée au « rond-point des femmes »

8 avril 2019

Ce soir-là, nous passons toute la soirée ici. À notre arrivée, les personnes présentes parlent surtout des pressions exercées par les autorités pour que les sites d’occupation soient abandonnés et démontés. Plus que jamais, ces pressions menacent le rond-point de Rambail. Les personnes présentes préparent ou attendent le repas du soir. Il y a Évelyne et Didier, qui dorment ici chaque nuit depuis plus de trois mois, Joëlle, dont la compagne Nathalie est, pendant ce temps-là, à Simiac « pour le film sur les gilets jaunes » (présentes de façon très régulière, elles ne dorment pas ici) et, enfin, Xavier et Fanny, un couple moins souvent présent et participant avant tout aux « marches citoyennes ». Les échanges se poursuivent et nous sommes invités à partager le repas : à chacune de nos visites, l’accueil a cet aspect « convivial ». Au menu : salade de pommes de terre, pain, pâté et fromage. Évelyne s’est activée dans la cuisine installée dans la remorque de poids lourd qui sert aussi de dortoir. Ensuite, Didier a mis la table dans l’auvent baptisé « le salon zen Gilets jaunes » et décoré par des tableaux aux motifs « mandalas » rapportés par Claire, férue de méditation. Didier veut profiter du repas pour regarder un reportage diffusé sur la chaîne d’information continue BFM TV consacré aux manifestations des gilets jaunes du 1er décembre 2018 dans différentes villes de France. Le groupe électrogène installé à proximité de la remorque, les ordinateurs et téléphones portables de chacun et l’enceinte Bluetooth rapportée par Joëlle doivent permettre ce visionnage. Didier s’affaire à établir la connexion Internet pendant qu’Évelyne et Joëlle évoquent leur point de vue sur le coût de la vie. « Nous on est allés faire les courses… comme on n’avait plus rien à la maison… 40 euros d’augmentation sur le même caddie d’il y a quatre mois… », observe Évelyne tandis que Joëlle lance que « c’est pas tant les salaires qui posent problème que les taxes ! » Moins enclin à bavarder avec nous que les femmes du rond-point, Didier est comme souvent d’humeur badine : « Ça va Xavier ? Tu veux de l’aide Xavier ? Je te tiens la fourchette, si tu veux ! » Évelyne reçoit un SMS lui disant qu’à « Simiac y’a pas grand monde ! » Elle relie cette faible affluence à ce qui caractérise, selon elle, la population de la commune : « C’est malheureux, mais à Simiac, y’a que des Arabes. […] Ils ont toutes les aides, on leur paye tout, donc ils ont pas besoin d’aller dans la rue, hein ! […] Alors ils ont raison de profiter du système, hein ! […] Moi, comme je dis, c’est pas aux Arabes que j’en veux, non ! C’est au système ! » Le reportage commence. Celui-ci met l’accent sur la réaction policière aux pratiques émeutières. À l’apparition, sur l’écran, de gilets jaunes aux prises avec les forces de l’ordre, Didier multiplie les tonitruants « Ahou ! Ahou, Ahou ! », cri de ralliement du mouvement. Les commentaires des journalistes sur la prétendue violence des manifestants font sourire. Des rires éclatent même lorsque le reportage évoque le fait qu’ « Emmanuel Macron est clairement l’une des cibles des gilets jaunes » et que les autorités « s’attendent à une invasion du palais par les égouts ». « Voilà où il est, Jupiter ! », se moque Joëlle lorsque le reportage fait état d’un refuge secret et souterrain où pourrait être conduit le président en cas de danger. Embauchant à 22 heures, Évelyne se prépare : « Je vais être bien sexy pour aller travailler ! » Joëlle propose de nous offrir un dernier café avant que nous ne repartions. Elle fait une dernière blague en nous raccompagnant vers la voiture : « C’est pour savoir qu’on est des cas soc’ ! Vous pouvez revenir c’est toujours avec plaisir ! Non, y’a pas de problème ! »

Cette organisation des interactions ne répond pas seulement à une norme interne au groupe, mais aussi à un souci de représenter le groupe vis-à-vis de l’extérieur. Comme beaucoup de gilets jaunes, les femmes du rond-point tiennent à mettre à distance les préjugés sur les gilets jaunes que les médias sont accusés de véhiculer : « on est pas des chômeurs », « on est pas des cas soc’ », « on est pas des extrémistes ».

Évelyne, ouvrière qualifiée qui vit sur le « rond-point des femmes » :

« Moi, Rambail, j’y allais, mais pas souvent parce que je suis pas à l’aise. Avec certains si, mais quand il commence à y avoir trop d’alcool et trop de joints, c’est pas ma façon de vivre. Et puis héberger les SDF, à la base c’est pas le combat des gilets jaunes. »

Ces figures repoussoirs désignent en creux une norme de la respectabilité sociale du groupe, celle de travailleurs dignes se désignant comme « des classes moyennes » et pour lesquels une forme d’hygiénisme anti-alcool permet de se distinguer des plus jeunes, ainsi que des plus précaires. Cette exigence de dignité et ce rejet des débordements sur fond d’alcool deviennent une norme à laquelle le groupe est incité à se conformer. Ces deux aspects (place des SDF, consommation d’alcool) différencient fortement le « rond-point des femmes » de la Maison du citoyen.

Les gilets jaunes de Rambail s’organisent pour dormir à la cabane par roulement. Le site accueille, de manière ponctuelle ou prolongée, des personnes en situation de précarité, parfois sans domicile – si cette pratique est valorisée par le « noyau dur » de la Maison du citoyen, elle ne fait pas spontanément consensus parmi l’ensemble des occupants. De manière générale, ce rond-point reçoit des flux plus importants que le rond-point d’Arenc. Les gilets jaunes viennent souvent ici en famille (fratrie, couple, parents et enfants). Des groupes se forment devant la cabane. La « cabane » du rond-point de Rambail évoque une agora, ou un forum. Au printemps 2019, une terrasse a été installée, surmontée d’un auvent et close par une barrière. On entre désormais dans cet espace par une double porte battante, à mi-hauteur, sur laquelle figure un temps l’inscription « Saloon Gilets jaunes », laquelle vient rappeler le fait que sur ce rond-point, la consommation d’alcool n’est pas prohibée, et que la dimension festive de l’occupation est valorisée. Ceci ne va pas sans causer parfois des débordements, à la suite desquels sont organisées des réunions exceptionnelles, et certaines personnes dont le comportement peut poser problème « invitées à partir ». Quoi qu’il en soit, et même si certaines règles de vie commune ont été adoptées, la dimension moins codifiée et libertaire est maintenue. Ce maintien ne signifie pas que l’ensemble des participants à l’occupation se reconnaisse dans cette dimension du mouvement. En revanche, l’ambiance festive et la liberté offerte aux participants par la configuration du site permettent à des publics assez différents de s’y retrouver (voir l’encadré ci-dessous).

Une soirée à Rambail : les gilets jaunes au marché

Cela fait plusieurs semaines que le « marché citoyen » a lieu chaque jeudi soir, sur un terrain situé en contrebas de la Maison du citoyen, qui existe désormais depuis plus de six mois. Comme d’habitude, le marché attire vers le site les gilets jaunes du « rond-point des femmes » et des dizaines d’autres personnes, gilets jaunes ou « simples » sympathisants, venant souvent « en famille ». Il fait beau. L’atmosphère est légère, comparable à celle qu’on peut retrouver dans les festivals d’été dans la région. En même temps que nous croisons des « têtes connues », nous essayons de deviner qui sont les personnes que nous voyons ici pour la première fois. Les enfants jouent pendant que les adultes devisent en buvant un verre ou en mangeant un morceau : un brasseur local, un fromager et des personnes tenant des stands de « cuisine traditionnelle » (Bretagne, Maghreb, Asie) sont désormais des participants assidus au rassemblement hebdomadaire. À notre arrivée, Jeremy, le frère de Damien, positionné aux abords de la Maison du citoyen, échange avec plusieurs personnes à propos de la lettre reçue ici il y a une dizaine de jours, envoyée par le maire. Cette missive enjoint aux occupants de démonter les installations et de s’en aller définitivement sous peine de poursuites pour occupation et construction illégales sur cette « zone naturelle non constructible ». La mauvaise nouvelle ne semble pas de nature à gâcher la fête. Jeremy se dirige ensuite vers la scène où se produiront, une heure plus tard, des groupes de musique locaux comptant pour certains dans leurs rangs des gilets jaunes. Joëlle, du « rond-point des femmes », qui a installé avec ses camarades un stand où elles vendent les pièces qu’elles réalisent à l’effigie des gilets jaunes (porte-clés, pin’s, tableaux), nous salue : « Ça va ? Ouais ben on vient faire un tour ! On en profite ! » Puis elle nous propose de nous joindre « à ceux du QG » pour aller rendre visite dans une dizaine de jours aux gilets jaunes d’une petite ville d’un département voisin. Ensuite nous rejoignons, à proximité du stand de bières locales, Aurore, qui est la nièce du propriétaire du terrain. S’il s’agit de faire la fête entre amis et en famille, force est de constater que ces soirées servent aussi à réfléchir sur le mouvement et à le continuer. À côté d’Aurore, Renaud, son frère, ancien chauffeur poids lourd en reconversion dans la viticulture suite à un accident du travail, connu pour ses bons mots et son goût pour les opérations spectaculaires, lance : « Tu sais quoi, tu veux faire une opé ? Tu veux faire une vraie opé ? Tu veux une grosse opé ? Tu sais quoi ? Je connais des gens partout, à Toulouse, Mont-de-Marsan, Montpellier ! Partout ! » Installés sur des chaises de camping avec d’autres retraités, Gérard et Gisèle s’amusent des sorties de Renaud. Chacun offre sa tournée de bières. Ravi du succès d’affluence de la soirée, Damien garde un œil sur la circulation. Un bouchon se forme : « Je vais lui dire d’arrêter de bouchonner… Soit tu te gares ou tu roules… c’est exactement ce qu’on veut éviter… Trouble à l’ordre public ! » Une femme d’une soixantaine d’années lance alors gaiement : « Il veut nous semer la terreur ce con ! On va lui semer la terreur à l’Élysée, ce con ! […] Faut le prendre par surprise, i nous attendent le 1er mai, on y va le 2 ! », tandis que des quadragénaires entonnent la chanson de HK et les Saltimbanks : « On lâche rien, on lâche rien, on lâche rien… ! » Au même moment arrive Mike. Nous ne l’avions plus revu depuis plusieurs semaines. « J’étais dans une autre dimension, y’a autre chose, hein ! », s’exclame-t-il. Lorsqu’une dame âgée inconnue s’approche et demande « c’est quoi là-bas ? », Mike explique : « Là c’est le marché de producteurs locaux et ici l’espace gratuité, où les gens peuvent déposer des choses dont ils ne se servent plus et récupérer des choses qu’ils auraient besoin ! » Lorsque Jeremy nous indique qu’ « il y a une vitrine à décharger », Mike pose son instrument et participe au transport de l’objet vers la cabane. La soirée à Rambail s’achève. Dans un grand sourire, Mike nous souhaite : « Un bon retour, les gars ! »

Les protagonistes, en même temps qu’ils recherchent les personnes et le site qui leur conviennent le mieux, s’attachent souvent à ne pas se couper des autres gilets jaunes et, en l’occurrence, de ceux de l’autre site. S’élabore ainsi une forme de sens commun du mouvement consistant à concilier le fait d’être au bon endroit avec les bonnes personnes afin d’éviter les gênes et les invectives, et le fait d’être disposé à côtoyer les « autres » malgré leurs différences supposées, à bénéficier à la fois d’une possibilité de repli sur un entre-soi resserré et d’opportunités de participation à un groupe « gilets jaunes » élargi : cette combinaison est un des ressorts de la résistance du mouvement au temps. Les sites permettent à la fois la coexistence prolongée de différents cercles capables de réprouver les différences de points de vue de leurs membres respectifs, sans les condamner de façon irrévocable, et la dissémination locale du mouvement sur la base des (in)compatibilités sociales entre gilets jaunes.

3.3 Solidarités

Les ronds-points sont aussi le lieu de l’expression de différentes formes de solidarité. Tout d’abord, les gilets jaunes bénéficient de la solidarité de tiers pour organiser et tenir l’occupation des ronds-points, notamment grâce à des dons de bois de chauffage, de palettes, d’argent et de nourriture7. Le rond-point pourvoit aussi à des formes de solidarité entre gilets jaunes. Sur ces sites, il est possible d’échanger des services, tels que la réparation d’une voiture, et de bénéficier de bonnes volontés, souvent féminines, à préparer les repas et laver les vêtements. Le rond-point peut aussi servir de réseau pour retrouver un emploi ou un logement.

Cette solidarité interne au groupe est d’autant plus précieuse pour les gilets jaunes que leur engagement se traduit souvent par des conflits et des ruptures de liens, principalement dans la sphère familiale ou amicale, voire dans la sphère professionnelle – des enquêtés estiment ainsi avoir été licenciés après que leur employeur a appris leur implication dans le mouvement. Les gilets jaunes impliqués dans la vie du rond-point ne donnent pas seulement de leur temps, mais fournissent aussi des ressources au rond-point : apporter de la nourriture ou préparer un repas pour tout le monde, etc. Cette dimension de partage, fortement valorisée, est aussi la source de conflits et de rancœurs, vis-à-vis des « pique-assiettes » qui viennent se restaurer sur le rond-point sans jamais rien donner, ou de ceux qui ne prennent jamais la peine de ranger la cabane ou faire la vaisselle.

Parfois, le rond-point accueille aussi des personnes précaires ou sans domicile, ce qui peut générer des tensions. Ainsi, à Rambail, cette politique d’accueil est aux yeux de l’avant-garde militante locale en adéquation avec les idéaux de solidarité qui doivent animer le mouvement des gilets jaunes. Au contraire, pour des militants plus âgés comme Gérard et Gisèle, ces initiatives éloignent le mouvement de son esprit originel : « C’est pas forcément un mal, hein, mais les gilets jaunes, c’est pas ça ! » soutient l’ancien chauffeur. Sur le rond-point d’Arenc, ces expressions de solidarité envers les SDF sont en revanche inenvisageables, non seulement en raison du manque d’espace disponible, mais aussi parce qu’on estime qu’elles dénaturent le mouvement.

Le site d’occupation peut, par ailleurs, pourvoir à une certaine solidarité vis-à-vis de tiers, complètement étrangers à la vie du lieu. La cabane fait alors office de « permanence sociale », des individus se présentant parfois spontanément dans une cabane pour demander de l’aide afin de régler un problème personnel. Claire, du rond-point d’Arenc, raconte :

« Le maire de Treyssac nous avait appelés “le café du social”, un truc du genre. On a fait du social. On a des gens qui étaient venus parce qu’on leur avait enlevé leurs enfants. La dame qui avait disparu, on a fait des recherches. […] On a eu une jeune fille qui a fait une fugue. On en a eu tellement… On a fait du social. Des gens qui venaient… »

3.4 L’utopie concrète des ronds-points

La construction et l’expression de ces formes de solidarités peut déboucher, dans certains cas, sur l’expérimentation concrète d’utopies transformatrices de la société (Clément, 2019 ; Floris et Gwiazdzinski, 2019), à partir de la vie en communauté dans les cabanes. À la Maison du citoyen, si un système de rotation pour les nuits s’est instauré, certains finissent par vivre en permanence. La politique d’accueil de personnes sans domicile fixe, notamment des ouvriers agricoles étrangers, renforce cette dimension d’habitat. Du rond-point où l’on se rassemble et où l’on rassemble des ressources, on passe à la cabane qui devient un lieu autogéré, voire une commune. Les activités développées ici deviennent alors une dimension à part entière de la mobilisation qui, en ancrant celle-ci dans l’espace matériel, est favorable à ce qu’elle dure.

Comme nous le dit Mike : « Tu vas voir, quand on va se mettre à cultiver, ça va leur faire bizarre ! » Les gilets jaunes de Rambail créent un marché citoyen ouvert à des producteurs et commerçants locaux. Ce marché, organisé d’abord tous les mercredis après-midi puis les mercredi soir sur le terrain jouxtant la cabane à partir de mars, remporte un large succès. Avec le retour des beaux jours, les séances de marché s’accompagnent de concerts et de fêtes. Pour les gilets jaunes, organiser un tel marché dans la durée revient à proposer une critique en actes du pouvoir des grands groupes économiques, et à construire une forme de justice sociale par le développement de l’économie locale. En effet, leur critique de l’économie ne porte pas tant sur l’opposition travail/capital (comme dans la critique marxiste) que sur l’opposition entre les « travailleurs » (salariés ou indépendants) et les grands groupes, accusés de pratiques monopolistiques et de privilèges fiscaux. Cette critique porte notamment sur les groupes de distribution, attendu que la critique de la vie chère par les gilets jaunes s’ancre dans la vie quotidienne, et pointe le coût nécessaire pour « remplir le caddie » ou « le frigo ».

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Le rond-point, foyer d’expérimentation sociale et de solidarité.

▪ Crédits : Antoine Bernard de Raymond et Sylvain Bordiec. Tous droits réservés.

Au-delà de la dimension socio-économique, l’expérience de la vie en communauté, de la gestion du lieu et de l’organisation d’activités dérivées sur le site d’occupation renforce la dimension politique du mouvement, et notamment une aspiration à se gouverner soi-même. Déjà apparente dans l’organisation du mouvement et le rejet des leaders ou représentants officiels, elle se construit ici par la pratique même et l’expérience d’une vie en communauté. Comme le dit une jeune participante investie dans l’organisation du marché : « Pour être libertaire, il faut faire les choses par soi-même, donc, par définition, il faut que tu aies un lieu à gérer ».

Conclusion

Cet article a proposé une ethnographie du mouvement des gilets jaunes à partir des lieux principaux de la mobilisation, des dispositifs de rassemblement, les ronds-points. Les ronds-points deviennent des lieux politiques et politisants parce qu’initialement ils n’ont pas ces fonctions. Ils révèlent des énergies mobilisatrices parce qu’ils favorisent, chez les absents habituels des mobilisations, le sentiment qu’ils sont autorisés à se mobiliser. Outre cette fonction matricielle de révélation des énergies, le rond-point a aussi une fonction régénératrice de ces dernières. Cette seconde fonction repose sur l’articulation, ici décryptée, des modes d’organisation, de solidarité, de représentation symbolique et de promotion de manières alternatives de vivre. Une articulation de cette nature permet à des profils sociaux relativement hétérogènes de se rassembler pour s’assembler, de se retrouver pour se trouver des intérêts relativement homogènes. Aussi longtemps qu’ils sont occupés, les ronds-points permettent ce travail social d’ajustement de la vie et des avis des uns à ceux des autres, de requalification de soi et de « son » rapport au territoire, d’instauration et de restauration d’un temps finalisé (Bourdieu, 1997), dont le mouvement des gilets jaunes est hautement dépendant pour pouvoir durer.

1 Des collectifs et des mobilisations ont pourtant servi d’événements précurseurs au mouvement des gilets jaunes, en particulier les « groupes Colère 

2 Afin de préserver l’anonymat des enquêtés, nous avons attribué un pseudonyme à l’ensemble des lieux étudiés.

3 « Les gilets jaunes, objet politique non identifié », AOC, 16 mars 2019, https://aoc.media/analyse/2019/03/15/

4 Voir l'entretien publié le 13 novembre 2018 sur le site Web de France Info : https://www.francetvinfo.fr/economie/transports/prix-des-carburants/

5 Comme l’ont montré plusieurs enquêtes, les gilets jaunes ne rassemblent pas seulement des personnes précaires, mais aussi des membres des classes

6 À noter qu’il peut s’agir d’ici d’un effet de territoire, et que dans d’autres cas la mobilisation des gilets jaunes a pu être le fait de cercles d’

7 Le caractère clivant du mouvement fait que les gilets jaunes ne reçoivent pas seulement des marques de soutien, mais sont aussi la cible d’actes

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Notes

1 Des collectifs et des mobilisations ont pourtant servi d’événements précurseurs au mouvement des gilets jaunes, en particulier les « groupes Colère », organisés au niveau départemental depuis le début de l’année 2018, et la mobilisation contre la limitation de vitesse à 80 km/h sur les routes secondaires, pendant l’été 2018. On peut aussi mentionner le rôle des groupes Facebook. Néanmoins, tous ces éléments ne sont pas comparables à l’action des syndicats ou des partis politiques.

2 Afin de préserver l’anonymat des enquêtés, nous avons attribué un pseudonyme à l’ensemble des lieux étudiés.

3 « Les gilets jaunes, objet politique non identifié », AOC, 16 mars 2019, https://aoc.media/analyse/2019/03/15/gilets-jaunes-objet-politique-non-identifie/.

4 Voir l'entretien publié le 13 novembre 2018 sur le site Web de France Info : https://www.francetvinfo.fr/economie/transports/prix-des-carburants/blocage-du-17-novembre-sans-soutien-syndical-ou-politique-le-mouvement-risque-de-se-deliter-rapidement_3024603.html. Consulté le 30 janvier 2020.

5 Comme l’ont montré plusieurs enquêtes, les gilets jaunes ne rassemblent pas seulement des personnes précaires, mais aussi des membres des classes populaires intégrées, ou des petites classes moyennes (Collectif, 2019).

6 À noter qu’il peut s’agir d’ici d’un effet de territoire, et que dans d’autres cas la mobilisation des gilets jaunes a pu être le fait de cercles d’interconnaissance préexistants.

7 Le caractère clivant du mouvement fait que les gilets jaunes ne reçoivent pas seulement des marques de soutien, mais sont aussi la cible d’actes malveillants : menaces, destructions de matériel, voire agressions physiques. Tenir l’occupation d’un rond-point implique aussi d’être en permanence sur le qui-vive, pour être prêt à répondre à une attaque, ou simplement à des insultes.

Illustrations

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Au rond-point du péage, une simple tente en guise d’abri.

▪ Crédits : Antoine Bernard de Raymond et Sylvain Bordiec. Tous droits réservés.

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Les gilets jaunes affichent leurs revendications sur un rond-point occupé.

▪ Crédits : Antoine Bernard de Raymond et Sylvain Bordiec. Tous droits réservés.

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La cabane, vitrine du mouvement et lieu de sociabilité.

▪ Crédits : Antoine Bernard de Raymond et Sylvain Bordiec. Tous droits réservés.

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À mesure que l’occupation s’installe dans la durée, les cabanes sont étendues, renforcées, décorées et perfectionnées. Noter la présence de la tour, qui permet l’installation d’un réservoir d’eau en hauteur et l’usage d’une cabine de douche.

▪ Crédits : Antoine Bernard de Raymond et Sylvain Bordiec. Tous droits réservés.

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La cabane, lieu de convivialité.

▪ Crédits : Antoine Bernard de Raymond et Sylvain Bordiec. Tous droits réservés.

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Le rond-point, foyer d’expérimentation sociale et de solidarité.

▪ Crédits : Antoine Bernard de Raymond et Sylvain Bordiec. Tous droits réservés.

References

Electronic reference

Antoine Bernard de Raymond and Sylvain Bordiec, « La forme politique des ronds-points », Condition humaine / Conditions politiques [Online], 1 | 2020, Online since 25 novembre 2020, connection on 07 mars 2021. URL : http://revues.mshparisnord.fr/chcp/index.php?id=228

Authors

Antoine Bernard de Raymond

Antoine Bernard de Raymond est sociologue à l’INRAE. Ses recherches portent sur les systèmes alimentaires et les transformations des rapports entre agriculture et alimentation. Elles visent ainsi à saisir les interactions entre transformations des économies, inégalités sociales et contraintes environnementales. Travaillant depuis plusieurs années sur le problème public de la faim dans le monde, Antoine Bernard de Raymond mène depuis 2018 une enquête sur le mouvement des gilets jaunes.

Antoine Bernard de Raymond is a sociologist at INRAE. His research focuses on food systems and the transformations in the relationship between agriculture and food. It aims to understand the interactions between economic transformations, social inequalities and environmental constraints. Having worked for several years on the public problem of world hunger, Antoine Bernard de Raymond has been investigating the Yellow Vest movement since 2018.

Sylvain Bordiec

Sylvain Bordiec est maître de conférences à l’université de Bordeaux (Faculté des sciences de l’éducation/Collège sciences de l’homme), chercheur au CEDS (Université de Bordeaux) et chercheur associé au CRESPPA-CSU (Paris VIII-Paris X-CNRS). Ses recherches portent sur les socialisations dans les espaces sociaux contemporains et se structurent autour de deux objets : les solitudes et les « luttes contre la solitude » d’une part, l’éducation dans les territoires populaires d’autre part.

Sylvain Bordiec is a Senior Lecturer at the University of Bordeaux (Faculty of Education/College of Human Sciences), researcher at the CEDS (U. Bordeaux) and associate researcher at CRESPPA-CSU (Paris VIII-Paris X-CNRS). His research focuses on socializations in contemporary societies and is structured around two topics. One studies solitudes and “struggles against loneliness”, while the other is interested in education in working class areas.