Il y a des noms qui, à peine prononcés, déplacent le regard. Des noms qui ne décrivent pas seulement un lieu, mais le chargent d’une distance, d’un soupçon, d’une relégation implicite. Dans le Cotentin, deux de ces noms circulent comme des évidences fatiguées : La Hague, Flamanville. On les dit rarement comme on dit Cherbourg ou Barneville. On les prononce avec un léger retrait, un haussement d’épaules : « là-bas », « tout au bout », « vers La Hague », comme si l’on désignait moins une région qu’un bord du monde. C’est ainsi que naît un Pétaouchnok. Non pas d’un isolement géographique, mais d’un usage répété, d’un pli du langage. Un lieu que l’on ne traverse plus qu’avec des mots déjà chargés : nucléaire, déchets, vent, bout du monde. Un lieu qui cesse d’être habité pour devenir désigné.
La Hague est pourtant un territoire plein. Plein de haies basses et de talus, de chemins creux où la terre garde l’eau, de falaises où le vent travaille les corps. Plein de maisons basses, serrées contre les bourrasques, de jardins qui résistent, de bêtes qui paissent dans une lumière dure. Mais dans la conversation ordinaire, parisienne, administrative, parfois même régionale, La Hague n’est pas cela. Elle est devenue autre chose : un raccourci. Un symbole. Un « quelque part » qui signifie « ailleurs ». Dans cette translation, le territoire bascule. Il passe du monde des lieux au monde des signes.
On dit : « la poubelle du Cotentin ». L’expression circule, reprise, répétée, parfois contestée, mais jamais complètement défaite. Elle condense tout : le centre de retraitement, les convois, les peurs, les fantasmes, les chiffres, les discours d’experts. Elle opère comme un mot magique à l’envers. Elle transforme un territoire complexe en fonction unique : recevoir, contenir, enfouir. Mais que fait-elle, au juste, cette expression ? Elle produit un Pétaouchnok. Car appeler un lieu « poubelle », c’est le déplacer hors du commun des lieux habitables. C’est dire, sans le dire explicitement : ce n’est pas un endroit pour vivre, mais pour stocker. Pas un espace de relations, mais un espace de gestion.
Et pourtant.
Pourtant, des gens y vivent. Ils se lèvent tôt, ouvrent leurs volets sur la mer ou sur les champs, parlent du vent comme d’un voisin exigeant. Ils connaissent les chemins, les saisons, les bêtes, les habitudes du ciel. Ils ne vivent pas dans un Pétaouchnok. Ils vivent quelque part. Et c’est là que le décalage devient presque insoutenable : entre le lieu vécu et le lieu-dit.
Flamanville, à quelques kilomètres, ajoute une couche supplémentaire à cette géographie du doute. La centrale, l’EPR inachevé, les retards, les coûts, les polémiques : autant d’éléments qui épaississent la réputation du lieu. Dans les récits nationaux, Flamanville devient un point de fixation : le lieu où quelque chose ne fonctionne pas tout à fait, le lieu où s’accumulent les complications, le lieu que l’on cite pour illustrer une impasse. Là encore, le processus est le même : un territoire est réduit à une fonction narrative. Flamanville n’est plus une commune, un port, une falaise, des habitants. C’est un cas. Un exemple. Un problème. Un Pétaouchnok technique.
Ce qui frappe, dans ces deux lieux, ce n’est pas leur éloignement réel. Après tout, La Hague n’est pas plus loin que bien d’autres régions rurales françaises. Ce qui frappe, c’est l’intensité de la désignation. On ne dit pas seulement qu’ils sont loin. On dit qu’ils sont à part. Et c’est cela, au fond, un Pétaouchnok : un lieu que l’on sort de la continuité du monde.
Mais peut-on habiter un Pétaouchnok ? La question semble absurde, mal posée. Car si l’on suit ceux qui y vivent, la réponse est évidente : bien sûr que oui. On y habite comme ailleurs, avec des routines, des attachements, des conflits, des joies discrètes. Mais si l’on prend au sérieux la puissance du langage, la question se complique. Habiter, ce n’est pas seulement occuper un espace. C’est être reconnu dans cet espace comme légitime, comme présent, comme inscrit dans un monde commun. Or le Pétaouchnok produit un doute : il fragilise cette reconnaissance. Habiter La Hague ou Flamanville, c’est parfois habiter un lieu dont on vous dit, ailleurs, qu’il n’est pas vraiment habitable. C’est vivre dans un espace que d’autres ont déjà transformé en symbole, en repoussoir ou en réserve.
Il y a là une expérience particulière de l’habiter. Une expérience discrète, rarement dite, mais profondément sensible. Habiter un lieu désigné comme périphérique, c’est développer une forme d’attention spécifique : aux mots des autres, aux images qui circulent, aux récits qui vous précèdent. C’est aussi, parfois, retourner ces mots. Certains habitants revendiquent le bout du monde : ils en font une qualité, une intensité, une chance. Le vent, l’isolement relatif, la dureté même du paysage deviennent des formes de richesse. Le Pétaouchnok est alors retourné, réapproprié. Il cesse d’être une insulte pour devenir une manière d’être au monde.
Mais cette réappropriation n’efface pas tout. Elle coexiste avec des rapports de force bien réels : décisions prises ailleurs, politiques énergétiques nationales, logiques industrielles, circulations de déchets, de capitaux, de normes. La Hague et Flamanville sont à la fois des marges symboliques et des centres techniques majeurs. Paradoxe saisissant : ce que l’on appelle « bout du monde » est en réalité au cœur de dispositifs essentiels.
Alors, peut-on habiter un Pétaouchnok ? Peut-être faut-il déplacer la question. Ce ne sont pas les habitants qui habitent un Pétaouchnok. Ce sont les autres qui en fabriquent un. Et ce qui se joue, à La Hague ou à Flamanville, n’est pas l’impossibilité d’habiter, mais la tension entre deux régimes de réalité : un lieu vécu, dense, quotidien ; un lieu-dit, simplifié, chargé de fonctions et de peurs. Habiter, ici, c’est tenir ensemble ces deux dimensions. C’est vivre dans un espace que l’on connaît de l’intérieur et qui, de l’extérieur, est déjà raconté autrement. La Hague, Flamanville : non pas des extrémités géographiques mais des points de friction entre des mondes. Des Pétaouchnok(s), oui, mais des Pétaouchnok(s) habités.
Ce que montre, avec une précision patiente, l’anthropologue Riccardo Ciavolella dans son livre Pétaouchnok(s). Du bout du monde au milieu de nulle part1, c’est que ces lieux n’existent jamais en soi. Ils naissent d’un geste minuscule et décisif : nommer un endroit comme négligeable. La Hague, Flamanville, comme tant d’autres territoires, entrent dans cette économie du langage. Ils deviennent des « bouts du monde » non parce qu’ils sont au bord de la carte, mais parce qu’ils sont pris dans des chaînes de désignation, de répétition, de simplification. Dire « la poubelle du Cotentin », ce n’est pas seulement qualifier. C’est produire un espace, au sens plein du terme : un espace assigné, réduit, fonctionnalisé. L’auteur nous invite à suivre ces mots, à en retracer les trajectoires, à en déplier les effets. Et ce faisant, il déplace profondément la question de l’habiter. Car si le Pétaouchnok est une fabrication, alors habiter un Pétaouchnok n’est pas une impossibilité, c’est une épreuve du langage. Habiter, ici, devient un acte politique : résister à la réduction, épaissir le lieu, réintroduire du vécu là où ne circulent que des clichés. Peut-être est-ce cela, au fond, la leçon la plus précieuse : il n’y a pas de territoires condamnés à être des marges. Il n’y a que des regards qui les y maintiennent.
C’est à cet endroit précis, là où les récits ne coïncident plus, là où un lieu vécu se heurte à un lieu énoncé que le livre de Riccardo Ciavolella vient, discrètement mais fermement, s’insérer. Car ce que nous venons de décrire pour La Hague ou Flamanville n’a rien d’exceptionnel ; c’est même, à bien y regarder, une situation ordinaire. Dans Pétaouchnok(s), il ne cherche pas des lieux extrêmes ; il traque autre chose : le moment où un lieu bascule dans le langage, le moment où, dans une phrase anodine, il devient « là-bas », « au bout », « ailleurs ». Et c’est exactement ce qui se joue ici.
Reprenons la scène. Un habitant de Cherbourg parle de La Hague : « Ah oui, là-bas… c’est vraiment le bout du monde. » Un autre, à Valognes, dira de Flamanville : « C’est loin, quand même… un peu perdu. » Et dans un café, à quelques kilomètres seulement, quelqu’un glissera, presque sans y penser : « De toute façon, là-bas, avec leurs usines… » À chaque fois, le lieu se déplace. Non pas physiquement, il reste là, ancré, battu par les vents, mais symboliquement. Il s’éloigne dans les mots. Et très vite, les variations apparaissent. On n’entend pas toujours « la poubelle du Cotentin » ; le mot est trop frontal, trop lourd, trop visible. Mais d’autres circulent, plus souples, plus insinuants : « le bout du bout », « là où ça finit », « derrière La Hague », « le coin du vent », « la zone », « là où ils ont mis ça ». Parfois même, sans nommer : « tu sais… là-bas » – avec un geste de la main, vague, comme pour éloigner. Ces expressions ont quelque chose en commun : elles ne décrivent pas, elles déplacent ; elles produisent une distance sans en avoir l’air.
« La poubelle du Cotentin » n’est qu’une forme parmi d’autres. Chaque territoire génère ses propres désignations, plus ou moins ironiques, plus ou moins violentes. Autour de La Hague et de Flamanville, on pourrait entendre ou imaginer : « le bout du bout », « là où finit la terre », « le coin perdu du Cotentin », « l’arrière-côte », « la zone nucléaire », « le pays du vent », « le trou de La Hague », « là où on envoie ce qu’on ne veut pas voir ». Mais dans une langue plus technocratique ou feutrée, les équivalents existent aussi : « zone sensible », « territoire à risque », « secteur de confinement », « espace à gestion spécifique ». Ces expressions ont en commun de déplacer le lieu hors du commun, de le singulariser jusqu’à l’isoler symboliquement. Chacune d’elles est moins une description qu’un acte : une manière de produire, encore et encore, un Pétaouchnok.
La controverse de 1997 autour de La Hague constitue un moment particulièrement révélateur de la manière dont les questions de radioactivité basculent rapidement du registre scientifique vers celui de la panique publique, de la mise en accusation morale et du « procès médiatique » d’un territoire entier2. À la suite des travaux du professeur Viel sur les leucémies autour de l’usine de retraitement, La Hague cesse d’être seulement un site industriel : elle devient, dans l’espace médiatique national, le symbole d’un danger invisible, d’un territoire soupçonné, presque maudit. Dans le Cotentin, beaucoup ont alors le sentiment d’être collectivement désignés comme habitants d’un pays contaminé, réduits à vivre sous le regard inquiet ou accusateur du reste de la France. Les élus locaux comprennent rapidement que le territoire subit ce que certains perçoivent comme une forme de lynchage médiatique : la région est assimilée à un espace toxique, condamné symboliquement avant même que les controverses scientifiques ne soient stabilisées.
C’est dans ce contexte que Bernard Cazeneuve3, alors jeune député de Cherbourg, a l’idée de faire appel à son ami Erik Orsenna afin de redorer l’image de La Hague, estimant qu’on ne peut laisser à ce point martyriser une région sans réagir. D’où cette « Déclaration d’amour au Cotentin » publiée en juillet 1997 dans la presse régionale et nationale4. Le texte mêle défense du territoire, lyrisme maritime et contre-récit poétique face à la représentation catastrophique dominante :
« Pauvre Hague, une fois de plus on lui cherche noise. Ce n’est pas la première tempête qu’elle essuie : une terre si loin arguant la mer a l’habitude des assauts. Depuis l’âge du bronze, les puissances qui la visitent sont plus souvent celles des vents que celles des princes aux mains pleines. »
Et plus loin :
« Mais vaillante, mais confiante, la Hague a toujours assumé son destin du bout du monde, un destin du bout du monde, s’agissant d’une région. Et comme dans les contes, justement, c’est l’orpheline la plus belle. »
Cette déclaration a pour finalité de déplacer le regard : elle ne répond pas directement aux arguments scientifiques et à ceux des associations en lutte sur la qualité de l’environnement et les niveaux de radioactivité, mais elle cherche à restaurer une dignité territoriale. La Hague y est présentée comme une terre rude, ancienne, battue par les vents, injustement prise pour cible. La controverse nucléaire devient alors aussi une lutte autour des représentations : qui a le droit de définir ce qu’est La Hague ? Les experts ? Les médias nationaux ? Les industriels ? Ou ceux qui y vivent ? On voit ainsi apparaître, dès la fin des années 1990, une tension devenue aujourd’hui classique dans les controverses environnementales : d’un côté la mise en visibilité globale des risques ; de l’autre le sentiment local d’être réduit à une caricature écologique et médiatique.
C’est là que la leçon proposée par Riccardo Ciavolella devient pleinement tangible. Le Pétaouchnok n’est pas un endroit, c’est une relation, une manière de dire : ce lieu n’est pas tout à fait du même monde que le mien. Et cette opération, si légère en apparence, produit des effets très concrets : elle éloigne, elle simplifie, elle autorise, parfois, à décider à distance.
Et peut-être faut-il, pour clore ce parcours, déplacer encore légèrement le regard. Quitter les cartes, les catégories, les mots eux-mêmes, ces tentatives toujours imparfaites de nommer les marges, souvent aussi des instruments de domestication du réel, pour revenir à une figure, à une vie ténue, obstinée, presque silencieuse. Car les Pétaouchnok(s) ne sont pas seulement des lieux. Ils sont des manières d’habiter, des formes d’existence qui résistent, parfois sans le savoir, à ce qui les déborde mais aussi à ce qui cherche à les capturer, les définir, les administrer.
C’est ici que surgit, sans bruit, la silhouette de Paul, celui du film Paul dans sa vie5. Non pas comme un personnage exemplaire, encore moins comme une relique folklorique, tentation constante des regards extérieurs, mais comme une présence irréductible. Un homme qui, au cap de la Hague, à quelques kilomètres à peine de l’une des installations nucléaires les plus puissantes d’Europe, continue de vivre selon un rythme qui semble ignorer l’époque, ou plutôt refuser d’en subir les injonctions. Paul ne commente pas le monde. Il ne s’oppose pas frontalement à l’usine. Il n’en fait pas un objet de discours là où d’autres parleraient à sa place, experts, planificateurs, gestionnaires du risque. Et pourtant, sa manière d’être là, de tenir sa ferme, de répéter des gestes anciens, de s’inscrire dans une temporalité lente, minérale, constitue en elle-même une forme de réponse, peut-être même une objection muette à l’ordre technicien.
Il y a, dans cette cohabitation silencieuse entre le nucléaire et le geste paysan, quelque chose qui échappe aux grilles d’analyse habituelles, y compris celles qui prétendent embrasser la complexité des territoires. Ni conflit ouvert, ni harmonie. Plutôt une disjonction : deux régimes du monde qui se frôlent sans se rencontrer vraiment. L’un fondé sur la vitesse, la puissance, l’abstraction technique, la mise à distance des conséquences ; l’autre sur la répétition, l’attention aux choses proches, l’épaisseur du temps vécu et une exposition directe aux fragilités du milieu.
Paul habite un Pétaouchnok, mais un Pétaouchnok paradoxal. Non pas un simple bout du monde oublié, mais un lieu saturé d’enjeux, traversé par des flux globaux, inscrit dans des logiques géopolitiques et industrielles qui le dépassent et le redéfinissent en permanence. Et pourtant, dans cet espace hyperconnecté, il maintient une forme de déconnexion radicale, non pas une ignorance, mais une mise à distance active.
Ce que montre, sans jamais le théoriser, Paul dans sa vie, c’est peut-être cela : que le Pétaouchnok n’est pas seulement une périphérie géographique. Il est une position existentielle. Une manière de se tenir à distance non pas du monde, mais de certaines de ses injonctions, de ses récits dominants, de ses promesses souvent irréversibles.
Dès lors, habiter un Pétaouchnok comme La Hague ne consiste pas simplement à vivre loin. C’est accepter de vivre dans cet écart, dans cette tension, dans cette coexistence de mondes hétérogènes, mais aussi dans une asymétrie croissante entre ceux qui décident et ceux qui habitent. C’est faire l’expérience d’un lieu où rien n’est tout à fait périphérique, où le centre lui-même se déplace, vacille, se fragilise tout en continuant d’imposer ses logiques.
Ces lieux apparaissent comme des révélateurs : des espaces où se donnent à voir, de manière souvent plus nette qu’ailleurs, les contradictions du monde contemporain mais aussi les angles morts des politiques publiques et des expertises globalisées. La Hague en est une figure extrême. Bout du monde et cœur stratégique. Paysage sublime et territoire industriel. Silence des haies et grondement invisible des infrastructures, dont les effets, eux, ne sont jamais entièrement localisés.
Paul, en ce sens, n’est pas en dehors de ce monde. Il en est une ligne de faille, une présence qui ne se laisse ni intégrer pleinement, ni effacer totalement. Et peut-être est-ce cela, au fond, qu’il nous faut entendre : les Pétaouchnok(s) ne sont pas seulement des lieux à décrire. Ce sont des points de bascule. Des endroits où le monde hésite sur lui-même, où ses promesses se fissurent, où ses certitudes vacillent. Où quelque chose résiste encore, sans discours, sans programme mais avec une obstination tranquille, politique dans son mutisme. Une manière, simplement, de continuer à être là.
