Le Brésil, entre la catastrophe et la nouvelle composition du travail

DOI : 10.56698/chcp.1029

Abstracts

L’article propose un bilan de la situation politique brésilienne, c’est-à-dire de la catastrophe qui a mené Jair Bolsonaro à gagner les élections présidentielles en 2018. L’essor de l’extrême droite au Brésil est analysé dans la perspective de ses dynamiques globales, d’une part, et des facteurs propres au Brésil, d’autre part. Ces deux processus sont vus comme des phases spécifiques de l’émergence générale d’un fascisme de type nouveau. Notre approche consiste donc à situer le débat dans le contexte de deux inflexions majeures : tout d’abord, la dérive qui affecte les conflits sociaux, et ensuite, les transformations de la composition du travail. La société contemporaine est traversée par de profonds processus de fragmentation sociale, dont le moteur est la mise en place de dispositifs de mobilisation du travail qui perpétuent et amplifient la crise du salariat. Un émiettement croissant de la société rend la composition sociale de plus en plus floue. Les clivages traditionnels qui définissent les figures de l’ami et de l’ennemi se brouillent. Mais, loin de disparaître, ces figures circulent et multiplient les conflits dans toutes les directions. La violence qui en découle aboutit, d’une part, à une demande croissante de désignation de l’ennemi et, d’autre part, à une nouvelle dynamique de guerre. Un fascisme de type nouveau se propage sur ce terrain, avec sa capacité à conduire des guerres culturelles, et même réelles. Or, la véritable impasse que connaît le Brésil se trouve du côté des difficultés à appréhender la nouvelle composition du travail. Pour contribuer à renouveler l’effort de compréhension des transformations du travail et de recomposition urgente des politiques d’émancipation, cet article propose de rappeler les termes du débat sur l’énigme de la nouvelle composition du travail. Dans les années 2010, au Brésil, ce débat aujourd’hui oublié s’articulait autour de la notion de « nouvelle classe moyenne ». Nous en analysons les enjeux, notamment du point de vue du rapport entre le travail hors salariat et la distribution du revenu.

Brazil, between the Catastrophe and the New Composition of Labour”

The article offers an assessment of the Brazilian political situation, namely the disaster that led to Jair Bolsonaro’s winning the presidential elections in 2018. The rise of the far right in Brazil is analyzed, on the one hand, in the perspective of its global dynamics and, on the other hand, of the specific Brazilian context. Both processes are envisaged as idiosyncratic phases of the emergence of a new type of fascism. The aim is therefore to situate the debate in the context of two major trends: first, the slippery slopes where that social conflicts are evolving and, second, the transformations in the composition of labour. Contemporary society is increasingly impacted by profound processes of social fragmentation, whose driving force is the establishment of labor mobilization mechanisms that perpetuate and amplify the crisis of salaried employment. The growing social fragmentation makes the social composition more and more fuzzy. The traditional divisions that produce the figures of friend and foe are blurred. But, far from disappearing, these figures circulate and prompt the outbreak of multidirectional conflicts. The resulting violence mutates, on the one hand, into a growing demand for who the foe is and, on the other hand, into a new dynamic of warfare. The new type of fascism is growing on this terrain, with its renewed ability to wage culture wars and even real wars. However, the real impasse where Brazil stands lies with the difficulties of apprehending the new composition of labour. A contribution to renewing efforts for understanding the transformations of labour and an urgent
recomposition of emancipation policies, the article proposes to reconstruct the debate on the conundrum of the new composition of labour. In the 2010s, in Brazil, this now forgotten debate revolved around the notion of the “new middle class”. We reconstruct the issues at stake, particularly from the point of view of the relationship between non-salaried work and the distribution of revenue.

Index

Mots-clés

fascisme, populisme, travail, composition sociale, classe moyenne, Brésil

Keywords

fascism, populism, labour, social composition, middle class, Brazil

Outline

Text

Introduction : l’impasse

Pour introduire un bilan de la situation brésilienne en ce début de troisième décennie du xxie siècle, nous nous concentrerons sur deux moments de réflexion : les commentaires et analyses qui ont suivi les grandes manifestations du 7 septembre 2021 en faveur du président Jair Messias Bolsonaro et l’article d’opinion écrit par un commissaire de la police fédérale quelques jours auparavant.

Préparées depuis au moins deux mois pour avoir lieu le jour de l’indépendance nationale, avec d’importants moyens financiers, les manifestations avaient été annoncées comme un moment de rupture institutionnelle du même ordre que le 6 janvier 2021 de Donald Trump (l’invasion du Capitole à Washington). Même si les mobilisations n’ont pas été la déferlante que la propagande bolsonariste annonçait, elles ont été assez puissantes, notamment à São Paulo, à Brasilia et à Rio de Janeiro. Entouré de dignitaires du régime parmi lesquels le général occupant les fonctions de ministre de la Défense, Bolsonaro y a prononcé deux discours très virulents (à Brasilia et surtout à São Paulo). Il a concentré ses attaques contre le Tribunal suprême fédéral1, déclarant qu’il ne respecterait pas ses décisions et traitant au passage de « canaille » l’un de ses membres (le responsable d’une enquête sur les fake news et les mouvements bolsonaristes). Reproduisant la tactique de Trump, il a contesté le dispositif électoral dans son ensemble, en particulier les urnes électroniques. Alors que les débordements annoncés n’avaient pas lieu, des camionneurs ont célébré l’instauration de l’État de siège faussement annoncée sur les réseaux sociaux et déclenché un mouvement de blocage des autoroutes dans plusieurs États. Le 9 septembre, tandis que les commentaires interprétant l’impact des mobilisations bolsonaristes se déchaînaient, Bolsonaro a appelé les camionneurs à mettre un terme à leur mouvement.

Il y a au moins deux lectures du 7 septembre : d’un côté, on a pensé que les manifestants ont été bien moins nombreux que l’avaient prévu les organisateurs et que Bolsonaro en était sorti encore plus affaibli, isolé et susceptible de faire l’objet d’une procédure d’impeachment ou de destitution, qui allait enfin s’accélérer ; de l’autre, on y a vu une nouvelle étape dans un processus autoritaire qui ne cessait de s’accentuer. Les uns ont vu un président acculé, en perte de vitesse. Les autres, au contraire, un tournant supplémentaire dans une spirale qui continuerait sa progression. Nous pensons que les deux interprétations sont valables et que c’est la situation brésilienne qui pouvait être qualifiée d’impasse : Bolsonaro n’était pas assez fort pour accélérer son projet autocratique, mais pas suffisamment affaibli pour être destitué (faire l’objet d’une procédure d’impeachment). Les manifestations antifascistes et en faveur de l’impeachment qui devaient répondre aux provocations de Bolsonaro ont bien explicité la dimension politique de cette impasse. Celles auxquelles ont appelé le centre droit et la droite (y compris les secteurs qui s’étaient alliés à Bolsonaro en 2018) pour le 12 septembre ont été un flop et la gauche les a fortement boycottées. Celles qu’a organisées la gauche (le 2 octobre) ont aussi été un échec, bien que dans une moindre mesure : dans les deux cas, les dynamiques des appareils et/ou les logiques électorales ont dominé, et bloqué toute possibilité de mobilisation massive. Si elle mène dans une impasse, cette situation est tout de même très instable et elle peut toujours basculer d’un côté ou de l’autre2.

Quelques jours avant le 7 septembre 2021, un commissaire de la police fédérale brésilienne avait publié un article dans le principal quotidien du pays3. Alexandre Saraiva, qui occupait le poste de chef de cette institution dans l’État d’Amazonas, avait été limogé en avril 2021, après avoir porté plainte auprès du Tribunal suprême fédéral contre celui qui était alors ministre de l’Environnement, l’accusant non seulement de faire obstruction aux enquêtes sur la contrebande de bois amazonien issu du déboisement illégal, mais aussi de participer à ce trafic. Or, l’article de ce responsable de la police débute par une métaphore aéronautique : tandis que l’industrie de l’aviation est capable de tirer des leçons de chaque catastrophe aérienne, l’appareil d’État brésilien a montré son incapacité à faire face au désastre (dans ce cas, la destruction accélérée de l’Amazonie). On peut y voir une bonne définition de l’impasse où il a mené le pays : le gouvernement Bolsonaro n’est pas seulement une catastrophe, mais une politique de la catastrophe ; la destruction de ce qui reste de la forêt suit la même logique que la tentative d’imposer la quête de l’immunité naturelle lors de la pandémie (au point de saboter les campagnes de vaccination). Le Brésil de Bolsonaro est devenu un cas exemplaire du débat portant à la fois sur la catastrophe et sur le biopouvoir. Ce qui nous intéresse ici, c’est d’essayer de cerner quelques-uns des facteurs de la « catastrophe Bolsonaro ». On en compte au moins trois. Le premier est global : il s’agit une dérive dont son gouvernement est, à la fois, un moment spécifique et une des manifestations les plus radicales ; le deuxième est tout à fait brésilien – avec des implications sud-américaines – et tient au caractère paradoxal de l’épuisement du Parti des Travailleurs (PT) ; le troisième est le plus important : ce sont les transformations matérielles de la composition de classe liées aux mutations plus générales du mode d’insertion du Brésil dans le capitalisme global.

Le fascisme nouveau

Le grand cycle des révolutions arabes (qui se prolonge dans le Mouvement 15-M espagnol, dans Occupy Wall Street, dans le soulèvement de juin 2013 au Brésil, la révolution de la place Maïdan en Ukraine, et d’autres événements à travers le monde) a connu au moins trois issues politiques. Une première voie est celle qui s’est dessinée surtout dans les pays arabes, où l’hiver a succédé au printemps : sur fond de diffusion moléculaire de l’islam politique radical dans ses différentes variantes, on a assisté à la multiplication des régimes dictatoriaux ou autoritaires (comme en Égypte et en Turquie), voire des guerres civiles (comme en Syrie, en Libye, en Irak ou au Yémen). Une deuxième voie, suivie par le Mouvement 15-M espagnol et par les luttes grecques, a débouché sur les succès électoraux des partis Podemos et Syriza, ce qui a été défini comme le « populisme de gauche » (Cava et Béltran, 2014, p. 14). La troisième voie a été celle de la montée symétrique de formules électorales critiques de l’establishment (antisystème) : les victoires du Brexit au Royaume-Uni, de Trump aux États-Unis, et enfin de Bolsonaro au Brésil sont parmi les plus importantes et emblématiques de cette tendance d’extrême droite. De façon générale, on parle à leur sujet de « populismes», terme englobant les deux volets (à droite et à gauche) de ce qui serait une même dérive, dans les démocraties consolidées (États-Unis, Royaume-Uni, Italie, Espagne), aussi bien que dans les pays dont les institutions sont beaucoup plus fragiles, comme le Brésil. Dans les années 2000 et 2010, le débat sur le populisme concernait surtout les gouvernements du cycle « progressiste » sud-américain, notamment à partir des travaux d’Ernesto Laclau et de Chantal Mouffe4. Après 2011, ce qui semblait un débat interne accompagnant les transformations de la gauche a été bouleversé par l’émergence électorale d’une nouvelle extrême droite. L’élection de Bolsonaro en 2018 est avant tout un épisode important de cette dérive globale.

Il nous semble plus intéressant de parler d’un nouveau type de fascisme plutôt que de populisme. Umberto Eco (1997) a donné une définition du fascisme éternel qui peut nous être utile en ce moment. Le Ur-Fascism se caractérise par un certain degré de syncrétisme de certaines caractéristiques éternelles. Parmi les huit traits distinctifs listés par Eco, au moins trois ont été mis en évidence dans la gestion de la pandémie par Trump et, surtout, par Bolsonaro. Le premier est « l’irrationalisme » : la mobilisation des théories du complot. Le second est le mépris des personnes faibles, vulnérables : se protéger contre le virus signifie être lâche. Cela rejoint le troisième trait spécifique, qui concerne le culte de la mort : pendant les manifestations organisées contre le confinement, les militants bolsonaristes mettaient en scène une macabre danse du cercueil. On peut donc dire que le « bolsonarisme » aussi bien que le « trumpisme » sont des formes renouvelées d’un fascisme éternel. Mais cela ne résout qu’une partie de notre problème. Pour quelles raisons ce fascisme toujours présent a-t-il été en mesure de se renouveler et de remporter des scrutins majoritaires dans des pays de la taille des États-Unis et du Brésil ? Cela nous amène à introduire un autre trait, à la fois permanent et singulier. Le fascisme est une sorte de « troisième voie à l’envers » : ce qui reste et/ou émerge après qu’une polarisation extrême a fait imploser (ou rendu irréalisables) les processus constitutifs d’une démocratie radicale (la « troisième voie » originelle). Cette inversion est très efficace, car elle utilise l’élan des luttes de radicalisation démocratique pour affaiblir la démocratie représentative. De ce fait, l’horizontalité des luttes est traversée par une nouvelle verticalisation (le refus des « drapeaux » et de toute forme de représentation est exploité au profit de l’imposition « du » drapeau, c’est-à-dire, bien souvent, l’emblème national) et le jeu démocratique est alors attaqué au nom d’une critique du « système » (c’est le spectacle qui a été donné le 6 janvier au Capitole).

La catastrophe

La catastrophe brésilienne résulte d’au moins trois facteurs : tout d’abord, l’influence politique rampante de l’armée ; ensuite, la traduction politique de la massification de l’évangélisme et, enfin, l’épuisement paradoxal de la gauche hégémonique. Le fascisme est capable d’occuper l’ordre du discours antisystème dans la mesure où, d’une part, la routinisation du pouvoir donne l’impression qu’aucune alternative n’est possible et, d’autre part, les luttes sociales sont rendues inopérantes par un ordre du discours qui critique le « système » idéologiquement tout en ignorant les rapports de pouvoir matériels.

Le gouvernement du PT est mort lors des grands mouvements semi-insurrectionnels de juin 2013, mais personne n’a réussi à enterrer son cadavre politique (Cocco et Hardt, 2014). Ces mouvements avaient deux axes : le combat pour l’accès à des services publics de qualité, à commencer par les transports, et la critique de la représentation. Alors que les gouvernements progressistes et leurs coalitions régionales proposaient le plein emploi, mais de plus en plus précarisé (le recrutement dans le cadre de grands projets, de grands événements), le prolétariat métropolitain se souciait des droits (d’accès aux services) dont dépendent de meilleures conditions de vie et donc de travail. Or, se battre pour des services de qualité et accessibles dans les grandes métropoles sud-américaines signifie s’attaquer au système mafieux de gestion des territoires : la lutte contre l’augmentation du prix du titre de transport s’est tout naturellement prolongée dans la critique de la représentation, qui s’est traduite par des occupations de parlements régionaux et d’hôtels de ville, des actions consistant à camper sous les fenêtres de maires et de gouverneurs, la multiplication des grèves, jusqu’en février 2014, où s’est déroulée celle des éboueurs de Rio (Szaniecki et Tibola, 2015).

Par un mélange de répression et de cooptation, le gouvernement du PT a obtenu un répit (le temps d’organiser le Mondial de foot) et – comme si de rien n’était – a multiplié les efforts et les alliances cyniques pour faire élire à nouveau Dilma Rousseff. La stratégie semblait couronnée de succès. Mais voilà que dès le lendemain du ballottage qui s’est soldé par sa victoire, quelques milliers de personnes défilaient déjà dans les rues de São Paulo pour demander sa destitution. Dans le même temps se multipliaient les opérations de lutte contre la corruption : elles ont touché de plein fouet le PT, ses alliés de droite, puis également l’opposition. En 2015, et de nouveau en 2016, des millions de personnes ont manifesté dans les rues pour soutenir ces opérations et demander la destitution de Dilma Rousseff.

Les rues, laissées vides par la gauche et l’activisme, étaient de fait à la disposition des forces des nouvelles droites qui pouvaient enfin apparaître comme partie prenante des mobilisations. La diversité horizontale des affiches « sans chiffons » de la multitude s’est ainsi trouvée remplacée par l’homogénéité des masses arborant le maillot de la Seleção et brandissant le drapeau national. Puisque la gauche se rangeait du côté du pouvoir et désertait les rues, la droite et l’extrême droite avaient désormais le champ libre et pouvaient se présenter comme les hérauts de la bataille contre le système.

Toutes ces explications et ces facteurs, pour déterminants qu’ils soient, ne nous permettent pas de saisir le contexte de transformations sociales dans lequel les nouvelles formes de fascisme se multiplient. Pour y parvenir, il nous semble qu’il faut regarder du côté de la fragmentation de ce qui était, depuis Seattle le plus « grand conflit » au sujet du gouvernement de la globalisation. L’éclatement de la lutte politique et sociale, ainsi que les dimensions moléculaires des guerres qui se livrent dans le grand bassin méditerranéen (s’étendant jusqu’au Sahel) ou en Amérique latine, du Brésil au Mexique, en passant par l’Amérique centrale, rendent la ligne qui sépare l’ami de l’ennemi de plus en plus floue. Dans une conférence de 1957 (publiée pour la première fois en 1960), Carl Schmitt – qui s’y connaissait en matière de renversement fasciste de la critique prolétarienne du formalisme juridique « bourgeois » – décrit une mécanique des conflits de valeurs qui s’approche terriblement des guerres culturelles d’aujourd’hui (Schmitt, 2008). Du fait du morcellement social, qui n’arrête pas de s’amplifier depuis que le salariat n’est plus la principale modalité de mobilisation du travail – sauf en Chine –, on aurait pu penser que les ressources traditionnelles du fascisme, à savoir la mobilisation des masses contre la mobilisation de classe, auraient été de plus en plus difficiles à renouveler. Or, dans ce contexte, les figures de l’ami et de l’ennemi ne disparaissent pas, mais s’entremêlent dans la multiplication de micro-conflits.

Nous avons déjà vu que le nouveau fascisme s’appuie sur la promesse – démagogique mais électoralement efficace – de répondre à l’anxiété sociale causée par la propagation des conflits à tous les niveaux. Le fascisme propose une voie pour sortir de l’impasse, et donc une décision consistant à choisir la figure de l’ennemi. Là où ce mécanisme est le plus pervers, c’est sur le terrain de la violence urbaine : alors que le nouveau fascisme se présente comme un justicier qui résoudra in fine le problème de la violence et de la criminalité, il n’est que la traduction politique de la sociologie du crime qu’incarnent les mafias présentes de manière diffuse sur tout le territoire.

Ce dispositif est d’autant plus efficace que les rapports d’inimitié, loin de s’apaiser, circulent, et ce de manière directement proportionnelle à la fragmentation de la composition de classe. À mesure que la guerre devient autophagique, les figures de l’ami et de l’ennemi tendent à se retrouver dans le même camp. Ainsi, les conflits se multiplient au sein même des mouvements et un peu partout dans les métropoles.

L’explosion du nombre de conflits multidirectionnels crée une demande politique d’autant plus pressante qu’il devient plus complexe de les résoudre. Les nouvelles formes de fascisme proposent de décider de façon autoritaire quelle est la figure de l’ennemi : le bandit à abattre, pour une police qui tue déjà sans motif et bénéficiera aussi de l’« exclusion de l’illégalité » (excludente de ilegalidade), une nouvelle loi écartant a priori toute possibilité que soient considérées comme illégales les actions policières, l’immigré à qui on doit opposer un « mur », ou encore la « Chine », qui propage le virus. Cela rappelle le commentaire que faisait Maurice Merleau-Ponty à propos de Charles Maurras : « [Maurras] reconnaît que l’égalité et la liberté [dans les gouvernements libéraux] ne sont pas données, mais au lieu de dire qu’il faut les construire, il renonce à la liberté et à l’égalité » (Merleau-Ponty, 1995, p. 124). Prétendre respecter les droits de l’homme, ce serait donc faire preuve d’hypocrisie au Brésil, pays des inégalités ? Dans ce cas, abolissons donc... les droits de l’homme.

Pour avancer, il faut réfléchir aux mécanismes matériels de fragmentation sociale, et donc à la nouvelle composition de classe. Un enjeu décisif et particulièrement complexe dans les pays émergents, où une grande partie de la population n’est jamais sortie de la pauvreté et n’a jamais connu la mobilisation dans le cadre du salariat en général, a fortiori dans celui du salariat industriel.

Politiques sociales et travail dans le Brésil de Lula

Lorsqu’on parle des gouvernements progressistes, de leurs politiques sociales et économiques, au Brésil comme à peu près partout, on n’adopte presque jamais un point de vue de classe. Il y a plusieurs raisons à cela. Parmi celles qui nous semblent causer un blocage, il y a la critique axée sur la question du néolibéralisme plutôt que sur les transformations de la composition de classe, et donc du capitalisme. C’est, par exemple, ce qui se présente dans deux approches très différentes, qui produisent cependant deux critiques convergentes des politiques sociales menées par le gouvernement de Lula, notamment au sujet de la distribution du revenu : ces politiques auraient failli parce qu’elles auraient été néolibérales : des politiques de « moralisation du care » ou d’endettement.

Ainsi, dans l’introduction d’un ouvrage collectif dédié à l’Amérique Latine, on définit les « “nouvelles” politiques d’assistance [comme étant] enracinées dans des discours compassionnels et des logiques réciprocitaires. Aussi diversifiées qu’elles puissent être [...], ces politiques puisent au registre d’une double éthique de la responsabilité et du care, articulée par des mécanismes pseudo-contractuels, encadrant le déploiement de travail reproductif et informée par des dispositifs de contrôle de proximité » (Destremau et Georges, 2017, p. 16). Ainsi, derrière les « programmes de transferts conditionnels » se cacheraient une « face morale du capitalisme instituant une police des familles », voire des « politiques répressives socio-éducatives et des incitations financières et comportementales, qui concourent au “gouvernement” des pauvres » (Destremau et Georges, 2017, p.18). La période « luliste » aurait donc été « marquée par une combinaison entre deux formes de consensus : un consensus actif des mouvements sociaux [...] et un consensus passif produit par une réduction relative des inégalités sociales et surtout de la pauvreté » (Destremau et Georges, 2017). Les conséquences, selon les autrices de ce livre, en sont redoutables : « endettement, individualisation et dépolitisation » (Destremau et Georges, 2017, p. 31).

D’autres critiques vont dans le même sens, mais mettent l’accent sur l’endettement : « Un des piliers du “développement social” du PT – avec l’augmentation du salaire minimum, des salaires en général et la création de la Bolsa Família (programme d’aide aux familles les plus pauvres) – a été le soutien à la consommation. Celle-ci a explosé grâce à l’accès des pauvres et des couches inférieures du salariat au crédit [...] » (Lazzarato, 2019, p. 27). Ici, le problème aurait été l’inclusion par la finance, l’accès au crédit étant présenté comme le « cheval de Troie par lequel la finance s’est introduite dans la vie de millions de brésiliens ». Ainsi, « le PT a réussi à imposer un des objectifs stratégiques du néolibéralisme » (Lazzarato, 2019, p. 28). Le bolsonarisme serait une conséquence de cette inclusion par la consommation et l’endettement.

Au-delà des nuances qui existent entre ces deux approches, l’une souhaitant le retour à une vraie politique publique collective qui serait le ressort d’une planification étatique, l’autre faisant référence à une alternative révolutionnaire, leurs arguments sont aussi pertinents que moraux : elles ne mobilisent aucune analyse de la composition de classe et encore moins des luttes de classe, aucun perspectivisme. Or, le vrai casse-tête aujourd’hui, pour la critique des rapports de domination en Amérique Latine et ailleurs, consiste à appréhender la nouvelle composition du travail ou, en d’autres termes, la nouvelle composition de classe.

Quelle serait donc cette nouvelle composition des classes ? Un point de vue de classe est-il encore possible aujourd’hui ? Par ailleurs, est-il encore possible de dire qu’il existe une composition du travail d’où découlerait un certain rapport entre, d’une part, la division sociale et technique du travail et, d’autre part, la stratification de la société en classes ? Autrement dit, peut-on encore soutenir que c’est le type d’insertion dans les rapports de production (si l’on envisage ainsi le travail) qui définit la structure des classes, et par conséquent, peut-on continuer à parler de classes populaires ? Si, au contraire, l’analyse de l’insertion dans les rapports de production n’est plus aussi efficace, peut-on réfléchir à partir de nouveaux critères, ou notre affirmation initiale nous conduit-elle directement dans une impasse ?

Le débat oublié sur la composition de classe5

Vouloir conduire la réflexion en adoptant un point de vue de classe semble « daté », et même nostalgique. Mais on n’a jamais autant parlé de « classes » au Brésil que durant les deux premières décennies du nouveau siècle. Pour présenter ce débat, on peut partir des contributions de deux économistes et d’un sociologue, tous trois ayant dirigé – à des moments différents – l’IPEA (institut de recherche en économie appliquée, qui sert de référence pour la formulation des politiques publiques).

La classe C

C’est à Marcelo Neri (2011) – économiste orthodoxe originaire de Rio de Janeiro, proche du groupe de spécialistes qui ont formulé le programme Bolsa Família – qu’on doit les travaux de recherche autour desquels s’est organisé le débat sur la nouvelle composition de classe au Brésil. Le premier nom que la nouvelle classe moyenne reçoit est la lettre « C » : « [Notre] recherche analyse l’évolution des classes économiques brésiliennes, c’est-à-dire [les classes] A, B, D, E et, pour finir, la plus importante, la [classe] C » (Neri, 2011, p. 257). Il est parti du constat que, depuis 2001, les inégalités en termes de revenu par habitant n’ont cessé de diminuer (jusqu’en 2011). Le revenu par habitant des 10 % les plus riches de la population a augmenté en moyenne de 1,49 %, tandis que celui des plus pauvres a augmenté de 6,79 %. Neri estime qu’« entre 1993 et ​​2011, 59,8 millions de Brésiliens [l’équivalent de la population de la France] ont rejoint la nouvelle classe moyenne », qui est passée de 65,9 à 105,5 millions de personnes, soit une augmentation de 60 %. Ces transformations ont été particulièrement rapides pendant la période 2003-2008, au point que Marcelo Neri la définit comme une « petite grande décennie » (Neri, 2011, p. 257). Sa méthodologie se concentre sur des indicateurs sociaux basés sur le revenu : le fil conducteur de l’analyse est toujours le revenu par personne dans chaque foyer.

À partir de cette métrique du revenu et en s’inspirant du « concept de revenu permanent créé par Milton Friedman en 1957 », Neri a créé un indice de potentiel de consommation (Neri, 2011, p. 20). Voilà donc comment le concept de « classes » a été utilisé jusqu’à devenir en quelque sorte passe-partout au sein des gouvernements du PT : « Les sociologues, écrit Neri, peuvent rester tranquilles, car nous ne parlons pas de classes sociales (ouvriers, bourgeois, capitalistes, etc.) mais de couches économiques, voire de l’argent dans votre poche, qui est, selon les économistes, la partie la plus sensible de l’anatomie humaine. » (Neri, 2011, p. 20.)

Working Poors

Une première série de critiques à l’encontre de la notion de classe « moyenne » hégémonique avance que le niveau de revenu considéré ne justifie pas l’emploi de ce terme. C’est un économiste de l’UNICAMP, Márcio Pochmann (2012), qui tente le premier une analyse de l’approche de Marcelo Neri. Il souhaite continuer à expliquer la composition de classe à partir de l’insertion dans les rapports de production, et donc du travail. Si Marcelo Neri indique explicitement avoir évité de recourir au salaire minimum (le Smic brésilien) pour définir la stratification sociale, c’est à partir de celui-ci que Pochmann organise sa réflexion. En effet, il s’agit pour lui d’appréhender les transformations à la base de la pyramide sociale brésilienne sous le prisme du travail et de sa rémunération, en luttant contre les manipulations de la « conscience de la population au profit de ses propres désirs marchands, défendant le consumérisme et niant la structure de classe dans laquelle le capitalisme façonne la société ». Ainsi, « la rhétorique de la classe de revenu » est jugée par Pochmann comme « dépourvue de tout sens structurel ». Sa démarche est diamétralement opposée à celle de Marcelo Neri : « […] en résumé : [...] il ne s’agit pas de l’émergence d’une nouvelle classe – encore moins d’une classe moyenne […] ». L’accent est mis ici sur la constitution d’un marché du travail fondé sur l’expansion du secteur des services, ce qui a eu pour conséquence « que, parmi les nouveaux emplois, neuf sur dix ont une rémunération ne dépassant pas 1,5 salaire minimum mensuel ». C’est qui a lieu, c’est donc une paupérisation du travail salarié. Pochmann reconnaît que « les nouveaux emplois dans les services, absorbant des masses énormes de personnes venant de la pauvreté, permettent une indéniable ascension sociale». En revanche, il affirme avec force que l’essentiel de cette population émergente ne répond pas à des critères assez sérieux et objectifs pour définir clairement une nouvelle classe moyenne.

L’approche de Pochmann offre une autre perspective au débat sur la transformation de la composition des classes au Brésil au cours des deux dernières décennies. Les années 2000, en particulier, ont vu croître le nombre d’emplois dont la rémunération n’allait pas au-delà de 1,5 fois le salaire minimum par mois. Ce que les recherches portant sur les revenus désignent comme l’accès d’une grande masse de population à des conditions de vie « moyennes », les analyses qui privilégient les relations de travail y voient une mobilisation des pauvres. Cette mobilisation s’est traduite par une amélioration indéniable (équivalant à plusieurs degrés d’ascension verticale) de leurs conditions de vie, impliquant cependant de profonds changements en ce qui concerne le statut du travail, notamment la multiplication des emplois précaires et temporaires aussi bien que des activités indépendantes.

La classe des « combattants »

Un troisième groupe de recherches sur les transformations de la société brésilienne au cours de la première décennie du siècle xxie siècle privilégie une approche socio-anthropologique fortement inspirée de Pierre Bourdieu. Cette fois, ce ne sont pas les « travailleurs », mais les « combattants » brésiliens qui vont nous amener à nous demander si nous sommes face à une « nouvelle classe moyenne ou [à une] nouvelle classe ouvrière » (Souza, 2010).

Pour Jessé Souza, le problème n’est pas que le régime discursif et le projet politico-économique visent à « homologuer » le Brésil en se référant au modèle social et moral des économies centrales, mais que cette affirmation est tout simplement fausse : « Nos recherches empiriques et théoriques ont démontré que c’est un mensonge » (Souza, 2010, p. 21). Ce mensonge concerne des enjeux fondamentaux, c’est-à-dire d’ordre idéologique et symbolique. Si les changements sont bien réels, « ils sont un mensonge », dans la mesure où ils sont tous interprétés d’une manière qui les déforme, sans conflits ni contradictions » (Souza, 2010, p. 21).

Cependant, ces « vues déformées » ne viennent pas seulement de la « droite ». La « gauche » est « parfois plus conservatrice que les intellectuels organiques de la nouvelle domination du capitalisme financier au Brésil » (Souza, 2010, p. 21). En effet, du côté de la droite néolibérale, l’incohérence consiste à « dire » qu’il y a des classes et à nier, dans un même mouvement, leur existence, en liant la classe au revenu. C’est ce qui fait dire aux libéraux que les « émergents » sont une « nouvelle classe moyenne » parce qu’ils appartiennent à une couche sociale ayant un pouvoir de consommation relatif » (Souza, 2010, p. 22). « Le marxisme rigidifié ne perçoit pas non plus [...] les nouvelles réalités de classe parce qu’il les rattache à la place qu’elles occupent dans la production et, erreur encore plus importante [...], à une “conscience de classe” qui serait un produit de ce lieu économique ». Ainsi, l’approche sociologique critique les deux réductionnismes portés par des économistes (de gauche et de droite), puisqu’aucun des deux ne « perçoit la genèse socioculturelle des classes » (Souza, 2010, p.22).

Pour Jessé Souza, ce qu’il faut appréhender, c’est « le transfert de valeurs immatérielles dans la reproduction des classes sociales et de leurs privilèges dans le temps » (Souza, 2010, p. 23). La composition des classes renvoie à des modes de vie, c’est-à-dire à un certain capital culturel, qui comprend aussi une sorte d’« héritage ». Les analyses sociologiques doivent donc prendre en compte le fait que les classes sociales s’approprient différemment le capital culturel et économique. Ce souci du rapport entre accumulation (économique) et « violence symbolique spécifique » conduit Souza à affirmer que le développement capitaliste au Brésil, c’est-à-dire le processus de modernisation lui-même, produit « toute une classe d’individus qui ne disposent pas de capital [et] manquent aussi des conditions sociales, morales et culturelles qui permettent cette appropriation » (Souza, 2010, p. 25). Cette classe est la « racaille » qui se reproduit, écrit-il, comme simple « corps » (une « vie nue », dirait Agamben), incapable, par conséquent, de répondre aux exigences d’un marché de plus en plus concurrentiel basé sur la mobilisation de connaissances utiles pour lui » (Souza, 2010, p. 25). Mais la « racaille », telle que la conçoit Souza, n’est pas le lumpenprolétariat marxiste, car le capitalisme contemporain se caractériserait par la mobilisation d’une main-d’œuvre dotée de capacités intellectuelles que la « racaille » n’a pas. La « racaille » – il insiste sur ce point – n’est que force musculaire, quelque chose dont la vente est proche de ce qui se passe « dans la prostitution ». Ainsi, la classe émergente, la nouvelle classe selon Souza, est celle qui se trouve entre la « racaille » des exclus, des abandonnés, et les classes moyennes et supérieures. « C’est une classe incluse dans le système économique en tant qu’elle produit des biens et des services, ou en tant qu’elle consomme une quantité croissante de biens et services durables » qui étaient auparavant réservés aux privilégiés. Bref, ces « populations émergentes qui ont dynamisé le capitalisme brésilien au cours de la dernière décennie constituent [...] une “nouvelle classe ouvrière brésilienne” » (Souza, 2010, p. 26). Cette nouvelle classe n’est pas une classe moyenne, le langage de son corps est différent : « La nouvelle classe ouvrière ne participe pas à ce jeu de distinction qui caractérise les classes supérieures et moyennes » (Souza, 2010, p. 49).

Conclusion : l’énigme de la nouvelle composition de classe

Aucune des trois approches décrites ici ne nous semble résoudre l’énigme de la nouvelle composition de classe et de la résistance contre les dimensions structurelles de la catastrophe. Si ces approches ne fonctionnent pas, c’est parce que les concepts de classe qu’elles mobilisent sont issus d’analyses portant sur un capitalisme et un rapport entre « État et société » qui ne fonctionnent plus de la même manière. C’est bien là que se trouve l’impasse.

Reprenons ces trois approches, dans l’ordre inverse : Jessé Souza s’efforce de définir – en s’appuyant sur Boltanski et Chiapello (1999) – le « nouvel esprit du capitalisme », mais échoue à en saisir la dynamique matérielle, et cela parce qu’il distingue la « populace » (la racaille) de la « nouvelle classe ouvrière » (les combattants). D’une part, il tente d’opposer au concept de « nouvelle classe moyenne » celui d’une nouvelle classe de « combattants » (batalhadores). D’autre part, il sépare cette classe, comme s’il s’agissait d’un ensemble homogène et distinct, à la fois des couches plus qualifiées accomplissant un travail intellectuel et des couches d’exclus qui ne disposeraient d’aucun capital culturel ou intellectuel (la « racaille brésilienne »). L’erreur qu’il commet apparaît pleinement lorsqu’il qualifie la racaille de vie nue, de « simple corps ». Autrement dit, il ne voit pas que le capitalisme contemporain exploite à la fois le corps du travailleur, le travail vivant et, à partir de cela, sa subjectivité (l’esprit, les dimensions cognitives et affectives du travail). Même si la condition de la racaille est terrible et dramatique, elle a un rôle fondamental, en raison de la centralité qu’a le corps aujourd’hui, et parce qu’elle est avant tout un corps ! Le travail servile, de nos jours, n’est pas lié à l’exclusion ou à la permanence de formes archaïques, mais fait partie du noyau d’un processus d’accumulation qui investit la subjectivité et, par conséquent, la vie elle-même. Personne n’est plus exclu : pas même la racaille.

Márcio Pochmann développe peut-être l’approche la plus adéquate. Il se concentre sur les travailleurs pauvres (working poor) et leurs relations avec les formes, nouvelles et anciennes, d’emplois précaires : travail temporaire, travail domestique, emplois de service, indépendants, travail informel. Ce n’est pas par hasard qu’il cite l’œuvre pionnière d’Éder Sader (2010) qui, dès les années 1980, pouvait voir dans l’émergence de ces formes de travail précaires le ferment de nouvelles luttes et l’entrée en scène de « nouveaux personnages ». Mais, comme le seul sujet du changement est le capital lui-même, le travail critique de Pochmann n’atteint pas les nouvelles lignes de composition des luttes. Surtout, il continue, tout autant que Souza, de distinguer les pauvres « inclus » dans certaines occupations et les pauvres « qui restent » (les exclus). En ce sens, il ne comprend pas le fonctionnement du capitalisme mondial (et la crise qu’il connaît), et encore moins l’horizon des luttes des pauvres en tant que tels, en tant que pauvres.

Les approches en termes de couches de répartition des revenus sont difficiles à mettre en œuvre pour saisir la relation entre les transformations structurelles qu’elles quantifient et les nouvelles dynamiques du travail. Mais ces analyses sont de loin les plus innovantes : elles incluent tout le monde : l’écho médiatique et idéologique qu’elles rencontrent n’explique pas, à lui seul, leur impact. L’influence prédominante des recherches postulant l’existence d’une « nouvelle classe moyenne » a essentiellement deux causes. La première se trouve dans leurs prémisses théorico-méthodologiques : Neri choisit la crise du concept et de la réalité de la classe ouvrière (c’est-à-dire la fragmentation du travail et l’hétérogénéité de sa composition technique) comme terrain sur lequel construire ses critères de définition de la classe moyenne. De plus, ces recherches travaillent concrètement sur les processus de fragmentation qui affectent les relations de travail depuis le milieu des années 1970. La seconde cause est qu’elles privilégient l’étude des niveaux (ou gradients) de répartition des revenus. Face à l’hétérogénéité et à la fragmentation de la composition sociale, les analyses fondées sur le revenu fonctionnent comme des outils efficaces pour appréhender les transformations structurelles de la pyramide sociale et ont une grande force descriptive et opérationnelle (en termes de politiques publiques et/ou de stratégies électorales).

Cependant, l’épuisement de la notion marxienne de classe finit par rejoindre une volonté idéologique de pacification sociale, tandis que les analyses en termes de revenus confortent des modèles économiques néoclassiques.

Il nous faut avancer dans la réflexion sur ce qu’est le travail aujourd’hui et, partant de là, sur le rapport entre revenus du travail et revenus des transferts monétaires, un rapport renforcé par les transformations des politiques économiques qui ont eu lieu pendant la pandémie.

1 Supremo Tribunal Federal (STF). Cf. Bruno Meyerfeld, « Brésil : onze juges en colère », Le Monde, 16 octobre 2021.

2 Un an plus tard, et à un mois du premier tour des élections, Bolsonaro a une fois de plus organisé des mégamanifestations le 7 septembre 2022, avec

3 Alexandre Saraiva, « O risco de cumprir o dever », O Globo, 2 septembre 2021.

4 Pour une comparaison critique avec la notion de multitude élaborée par Antonio Negri, voir Bruno Cava (2015). L’approche de Cava est reprise par

5 Nous reprenons et actualisons ici des réflexions que nous avons faites dans KorpoBraz: por uma política dos corpos (2014).

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Notes

1 Supremo Tribunal Federal (STF). Cf. Bruno Meyerfeld, « Brésil : onze juges en colère », Le Monde, 16 octobre 2021.

2 Un an plus tard, et à un mois du premier tour des élections, Bolsonaro a une fois de plus organisé des mégamanifestations le 7 septembre 2022, avec encore plus de succès en termes de participation : on ne sort pas de l’impasse, même après les mobilisations visant à contester le résultat sorti des urnes, en novembre 2022.

3 Alexandre Saraiva, « O risco de cumprir o dever », O Globo, 2 septembre 2021.

4 Pour une comparaison critique avec la notion de multitude élaborée par Antonio Negri, voir Bruno Cava (2015). L’approche de Cava est reprise par Antonio Negri (2015).

5 Nous reprenons et actualisons ici des réflexions que nous avons faites dans KorpoBraz: por uma política dos corpos (2014).

References

Electronic reference

Giuseppe Cocco, « Le Brésil, entre la catastrophe et la nouvelle composition du travail », Condition humaine / Conditions politiques [Online], 5 | 2023, Online since 20 avril 2023, connection on 05 mars 2024. URL : http://revues.mshparisnord.fr/chcp/index.php?id=1029

Author

Giuseppe Cocco

Giuseppe Cocco est politologue, professeur titulaire du Programa de Pós-Graduação em Comunicação (PPGCOM, programme de troisième cycle en communication) à l’Université féderale de Rio de Janeiro (Brésil). Il coordonne le laboratoire Território e Comunicação (LABTeC-Rede Moitará). Docteur en histoire sociale (Université Paris I Panthéon-Sorbonne, 1993), il a publié de nombreux ouvrages sur la violence politique, la violence urbaine, les transformations du capitalisme, celles du travail, les territoires urbains et la planification urbaine, la citoyenneté et la mobilisation sociale. Il est membre du comité de rédaction de la revue Multitudes en France et de la revue de théorie sociale et politique Lugar Comum au Brésil. Il est également l’un des fondateurs d’Universidade Nômade Brasil, une plateforme d’analyse du contexte politique contemporain par des théoriciens politiques, des théoriciens sociaux et des philosophes. Avec Antonio Negri, il est l’auteur du livre GlobAL : luttes et biopouvoir à l’heure de la mondialisation (Paris, Éditions Amsterdam, 2007), d’abord paru en portugais sous le titre GlobAL: biopoder e lutas em uma América Latina globalizada (Rio de Janeiro, Record, 2005). Il a aussi coécrit, avec Bruno Cava, New Neoliberalism and the Other: Biopower, Anthropophagy, and Living Money (Lanham, Lexington Books, 2018). Il a publié récemment Mundobraz: o devir-mundo do Brasil e o devir-Brasil do mundo (Record, 2009) ; et KorpoBraz:Por uma política dos corpos (Rio de Janeiro, Mauad X, 2014), ainsi qu’un entretien, réalisé par Davide Gallo Laserre et Paul Guillibert, dans la revue Vacarme, « Brésil, 13 ans après » (https://vacarme.org/article2898.html).

Giuseppe Cocco is a political theorist, Full Professor of the Programa de Pós-Graduação em Comunicação (PPGCOM) at the Universidade Federal do Rio de Janeiro, Brazil. He coordinates the Laboratório Território e Comunicação (LABTeC-Rede Moitará). He eraned his Doctorate in Social History at Université de Paris I Panthéon-Sorbonne (1993). He has published extensively on political violence, urban violence, the transformations of capitalism, the transformations of labour, urban territories and urban planning, citizenship, and social mobilization. He is part of the Multitudes collective in France and he is an editor of the social and political theory journal Lugar Comum in Brazil. He is also one of the founders of Universidade Nômade Brasil, a platform for political theorists, social theorists and philosophers to provide analyses of the contemporary political context. He co-authored a book with Antonio Negri: GlobAL (Paris, Éditions Amsterdam, 2007) – with its Portuguese version Glob(AL): Biopoder e lutas em uma América Latina globalizada (Rio de Janeiro, Record, 2005). With Bruno Cava, he co-authored New Neoliberalism and the Other: Biopower, Anthropophagy and Living Money (Lanham, Lexington Books, 2018). His recent books are: Mundobraz: o devir-mundo do Brasil e o devir-Brasil do mundo (Record, 2009); and KorpoBraz: por uma política dos corpos (Rio de Janeiro, Mauad X, 2014). An interview in Vacarme, “Brésil, 13 ans après”, with Davide Gallo Lassere and Paul Guillibert, 2016 (https://vacarme.org/article2898.html).