L’ambition du livre est claire : proposer une vaste étude de la surdité au Moyen Âge. Un objectif pleinement atteint par Thomas Rodot, qui va même plus loin en ouvrant un champ encore largement inexploré, en France comme à l’étranger, où les études médiévales ont jusqu’ici peu abordé ce sujet. L’ouvrage est issu de son excellent mémoire de master, soutenu à l’Université de Bourgogne sous la direction d’Arnaud Fossier et de Martine Clouzot, qui signe également la préface.
L’histoire du handicap demeure un champ de recherche relativement récent, surtout si on la compare à d’autres domaines consacrés aux « minorités », comme les études de genre ou celles sur les discriminations raciales. Les publications restent encore peu nombreuses, en grande partie en raison d’un manque de reconnaissance et de soutien institutionnel, notamment en France. Dans ce paysage encore en construction, l’histoire de la surdité fait figure de parent pauvre. Cela s’explique d’abord par la faible présence des personnes sourdes dans les sources médiévales. Alors qu’une enquête méthodique permet souvent de faire émerger de nombreuses traces de handicaps physiques, mentaux, ou de cécité, la surdité, elle, reste plus discrète. Ce silence tient sans doute, en partie, au « non-problème » que représentait la surdité dans les sociétés médiévales (comme le suggère l’auteur dès son introduction), mais il s’agit aussi d’un angle mort historiographique.
En effet, l’histoire de la surdité entretient une relation ambivalente avec celle du handicap. Alors que les différents types de handicaps sont aujourd’hui rassemblés sous l’étiquette des disability studies, la surdité s’en distingue généralement. Les deux domaines ne se croisent que rarement, à quelques exceptions près, comme à l’occasion du séminaire mensuel « Construire une histoire du handicap et de la surdité à travers les siècles », lancé en 2021 à l’École des hautes études en sciences sociales, et coorganisé par l’autrice de ce compte rendu, Fabrice Bertin et Gildas Brégain, avec l’aide d’Andrea Benvenuto et le soutien du Programme « Handicap et Sociétés » de l’EHESS. Ce séminaire partait d’un constat simple : malgré l’essor des synthèses sur l’histoire du handicap et de la surdité dans le monde anglophone, aucun ouvrage collectif réunissant ces deux champs n’a vu le jour dans l’espace francophone depuis le début des années 20001. Mais même dans les rares espaces où elles se rencontrent, histoire du handicap et histoire de la surdité ne se confondent pas. La première s’intéresse aux représentations, aux expériences et aux traitements sociaux du corps infirme ou perçu comme tel ; la seconde, quant à elle, s’inscrit dans une démarche fondée sur une conception culturelle de la surdité, dans le sillage des revendications portées par les mouvements associatifs sourds. Refusant d’être assimilée à la disability history, l’histoire des sourds s’est dotée de ses propres cadres théoriques, de ses réseaux scientifiques internationaux, et s’est souvent développée en marge, voire en parallèle, de celle du handicap.
Cette distinction, cependant, ne résiste pas à l’analyse des périodes les plus anciennes2. Dans le contexte médiéval, il n’existe pas de trace tangible d’une culture sourde : pas de communautés constituées, ni de langue des signes partagée et reconnue. Les personnes sourdes apparaissent, lorsqu’elles sont visibles dans les documents, comme intégrées (parfois en marge, parfois pleinement) à la société médiévale, ou confrontées à des formes d’exclusion, ou bien poussées à s’adapter. C’est sur ces questions que le travail de Thomas Rodot se révèle particulièrement précieux. Dans sa recherche de la place que purent occuper les personnes sourdes au sein de la population médiévale, il montre l’oscillation entre ces différents pôles, où leur statut unique leur permet d’être mieux intégrées que d’autres personnes handicapées à la même époque. En annexe, le lecteur trouvera une bibliographie sélective des ouvrages les plus importants, principalement en langue française. Si certains titres datent quelque peu et gagneraient à être confrontés à des travaux plus récents, ils forment un socle historiographique essentiel, facilement accessible pour un lectorat universitaire ou curieux. Il est toutefois bon de rappeler que les contributions les plus récentes en histoire de la surdité sont majoritairement publiées en anglais : elles viendront utilement compléter les perspectives - nombreuses et fondamentales - ouvertes par cet ouvrage qui fera date dans les études sur la surdité médiévale.
Dès son introduction, Thomas Rodot revient avec clarté sur ces enjeux historiographiques, en soulignant à la fois la spécificité de l’histoire de la surdité et la nécessité, pour les périodes médiévales, de l’aborder à l’intérieur du champ plus large de l’histoire du handicap, pour des raisons à la fois méthodologiques et documentaires. Les premières pages permettent également à un public large de retrouver les repères nécessaires pour comprendre les caractéristiques de l’espace géographique traité et des siècles étudiés. L’auteur y présente le panorama très riche des sources mobilisées, à condition toutefois qu’elles aient été éditées. Ce choix, s’il limite la nouveauté documentaire et ne permet que peu aux spécialistes de découvrir de nouveaux matériaux, se justifie néanmoins par l’ampleur de l’étude, qui embrasse aussi bien la médecine, la théologie que le droit ; autant de types de documents que Thomas Rodot maîtrise avec une grande rigueur. Par ailleurs, l’ouvrage est enrichi de vingt illustrations bien choisies et commentées dans le texte, qui donnent corps au propos. Ces images, tirées de manuscrits, de peintures murales, de jetons, de mosaïques, ou encore de tympans d’église, apportent une dimension visuelle et matérielle précieuse, et contribuent à faire percevoir autrement la place et la représentation des personnes sourdes dans les sociétés médiévales.
L’ouvrage se divise en trois grandes parties, organisées selon le type de sources mobilisées et articulées autour de trois questions centrales : la guérison, l’ex/inclusion et la protection des personnes sourdes. L’analyse s’ouvre sur les savoirs médicaux, qu’ils soient profanes ou religieux, se poursuit par une exploration de la pensée chrétienne, et se clôt sur l’étude du droit, tant civil que canonique. Chaque partie est composée de trois chapitres, qui permettent de couvrir de manière équilibrée et intelligente une grande variété d’aspects liés à la condition des personnes sourdes au Moyen Âge. L’ensemble est remarquablement bien écrit et toujours solidement contextualisé, y compris pour les lecteurs qui ne seraient pas familiers de la période médiévale.
La première partie s’intéresse au soin, envisagé dans sa double dimension corporelle et spirituelle. Thomas Rodot revient d’abord sur les fondements de la médecine médiévale et présente avec une grande clarté les connaissances médicales relatives à l’audition à cette époque. Il rappelle que les médecins médiévaux disposent de savoirs encore limités sur l’anatomie de l’oreille, et qu’ils se montrent généralement humbles face à l’impuissance de la médecine en matière de surdité. Ils proposent néanmoins divers moyens de guérison ou de prévention, notamment avec des régimes de santé fondés sur l’équilibre des humeurs, par l’usage de la pharmacopée, mais aussi par la chirurgie ou des pratiques aujourd’hui considérées comme ésotériques, telles que les enchantements. Thomas Rodot examine ensuite les guérisons miraculeuses, tant dans la littérature biblique que dans les récits de miracles médiévaux, qui insistent tous sur la capacité du divin à transcender l’ordre naturel des choses - qu’il s’agisse du Christ ou des saints. Ces récits, centrés sur des infirmités physiques ou sensorielles incurables, mentionnent toutefois très rarement la surdité. Cette sous-représentation, selon l’auteur, pourrait refléter l’idée selon laquelle la surdité était perçue comme une infirmité « moins contraignante », ne nécessitant pas forcément d’être guérie. Il avance aussi l’hypothèse, plus audacieuse, selon laquelle certains sourds auraient pu s’éloigner de ces guérisons miraculeuses afin de préserver une forme d’appartenance à une culture sourde en gestation, dont les racines pourraient remonter jusqu’à l’Antiquité.
La seconde partie de l’ouvrage conduit dans les domaines de la philosophie et de la théologie chrétienne, à travers lesquels Thomas Rodot interroge la place des personnes sourdes dans la société médiévale, d’un point de vue dogmatique, mais pas uniquement. En effet, l’auteur ne se limite pas aux textes normatifs et doctrinaux, mais mobilise une documentation variée comme autant de fenêtres sur les représentations sociales de la surdité et, plus largement, sur les réalités concrètes de vie des personnes concernées - au-delà de la seule thématique du retour à la norme auditive. Il s’intéresse notamment aux formes de communication gestuelle attestées à l’époque médiévale, telles que les computs digitaux ou les signes monastiques, qu’il envisage comme de possibles ancêtres du néotomalalien (sans qu’il soit possible d’évaluer dans quelle mesure ces systèmes furent utilisés par des personnes sourdes elles-mêmes). Thomas Rodot étudie ensuite les efforts d’intégration entrepris au Moyen Âge : l’éducabilité des personnes sourdes, tant pour la communication quotidienne que pour l’accès au message religieux, fait l’objet d’un traitement attentif, tout comme leur prise en charge par les réseaux de charité existants (guildes, ordres mendiants, hôpitaux). Bien que les personnes sourdes ne soient pas systématiquement exclues des structures de solidarité (certaines d’entre elles étant même clairement intégrées dans le monde du travail), cette relative inclusion n’empêche pas l’existence de représentations négatives. Celles-ci associent parfois la surdité à une déficience mentale, voire à des hérésies, à travers la notion de « surdité spirituelle », entendue comme le refus ou l’incapacité d’accéder au message divin.
La dernière partie explore les statuts sociaux et les droits des sourds, en s’intéressant aux sphères du travail, des droits civils et de la participation aux sacrements de l’Église. Dans la lignée des travaux d’Aude de Saint Loup, Thomas Rodot analyse les récits hagiographiques et miraculeux, déjà largement mobilisés par l’histoire du handicap, pour éclairer la place des sourds dans le monde du travail laïc. On les y retrouve dans des métiers variés, mais principalement affectés à des tâches manuelles, simples et répétitives. À l’inverse, certaines professions fondées sur la parole, comme celles d’avocat ou de juge, leur sont inaccessibles. D’autres fonctions où le corps seulement est impliqué, dont celle de soldat, semblent leur rester ouvertes, comme le confirment certaines études archéologiques. Ces droits et interdictions se retrouvent aussi dans d’autres aspects de la vie sociale : gestion des biens (contrat, testament) ou procédures judiciaires (témoignage, arbitrage, tutelle), notamment. Dans ces domaines, les droits des sourds varient selon leur aptitude à maîtriser le langage, écrit ou parlé, perçue comme preuve de leur capacité de raisonnement. Lorsqu’un doute subsiste à ce sujet, un gardien ou curateur peut leur être assigné pour défendre leurs intérêts, notamment en cas de mise en cause pénale, un domaine encore peu documenté. Enfin, Thomas Rodot consacre son dernier chapitre à la place des sourds dans la vie religieuse, à travers leur participation aux sacrements (baptême, mariage, confession, ordination). Si le baptême ne pose plus de problème à la fin du Moyen Âge, les autres rites requièrent l’expression d’un assentiment clair, obligeant souvent les sourds à s’en remettre aux autres pour assurer leur salut. La question du clergé sourd est également abordée, en distinguant les sourds qui souhaitent devenir clercs et les clercs devenus sourds. Dans tous les cas, l’Église, en tant que pouvoir spirituel, et dans une certaine mesure le droit civil, en tant que pouvoir temporel, s’efforcent de concilier rigueur et adaptation, en s’appuyant sur trois principes mis en évidence par l’auteur : protection, palliation et pragmatisme.
Pour conclure, on peut regretter que l’auteur ne mobilise que peu les sources dites « de la pratique » - ces documents issus de la vie quotidienne qui auraient pu offrir un accès plus direct aux expériences vécues des personnes sourdes. Le corpus reflète davantage le regard des élites sur les corps et les âmes, moins ce que les personnes sourdes ont pu vivre elles-mêmes. Il reflète une vision régulatrice, parfois fantasmatique, d’un Moyen Âge où les autorités cherchent à maintenir ou restaurer des normes, alors même que la surdité, comme d’autres formes de handicap, échappe souvent à ces cadres. Conscient de cet écueil, l’auteur prend toutefois soin de ne pas s’en tenir aux seuls discours. Il s’efforce de déceler, dans les textes mêmes, les traces - parfois subtiles - d’expériences vécues. Ce choix élargit l’approche au-delà des seuls textes normatifs ou doctrinaux qui, s’ils sont analysés avec pertinence, restent néanmoins distants de la réalité quotidienne des personnes sourdes. À ce titre, l’ouvrage se situe à la croisée de deux traditions historiographiques : l’une, classique, fondée sur une analyse fine des textes, et l’autre, plus récente, centrée sur les vécus et les trajectoires individuelles. Cette articulation méthodologique et thématique, menée avec rigueur, permet de dessiner un tableau nuancé et dense de la surdité à la fin du Moyen Âge.
