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L’acte de transmettre : de l’importance de la dimension synchronique dans le processus de transmission

Edgar TASIA
août 2016

Résumés   

Résumé

Le champ des études sur la transmission regorge de tentatives d’explications visant à rendre compte du processus par lequel on « fait passer quelque chose à quelqu’un » (Treps, 2000, p. 362). Ce phénomène – simple en apparence – intrigue et inspire les savants car c’est en lui que réside la clé de la compréhension de la persistance et de la reproduction du social. Pourtant, un « relatif désintérêt pour les processus complexes et les modalités concrètes de transmettre » caractérise la posture scientifique de nos ancêtres comme de nos contemporains (Berliner, 2010a, p. 11) ; la majorité de ces études cherche plus à rendre compte de la transmission que de l’acte de transmettre en lui-même. Cefaisant, la focale analytique de ces dernières, centrées sur la dimension diachronique du processus, délaisse la dimension synchronique, celle qui, dans l’instant, charge le réel de détails signifiants et réalise, au travers de l’interaction, l’acte de transmettre. En mobilisant à la fois la sociologie interactionniste et l’écologie cognitive, je propose de me concentrer sur trois ensembles de détails microsociologiques et interactionnels au travers desquels la transmission s’opérationnalise : le langage, les affects et la niche socio-matérielle. Ainsi, je souhaiterais réaliser deux choses. D’abord, palier au manque d’études théoriques cherchant à comprendre « les modalités concrètes de transmettre ». Ensuite, dégager – grâce à l’analyse microsociologique de l’acte de transmettre proposée – plusieurs thèses concernant la transmission quotidienne.

Abstract

Within the field of transmission studies, there are plenty of attempts to enlighten the process by which “something is passed to someone” (Treps, 2000, p. 362). This phenomenon – seemingly simple – intrigues and inspires scientists because it is central for understanding the persistence and reproduction of social life. Yet a "relative lack of interest in the complex and concrete modalities of the process of transmission" characterises the attitude of elders as well as contemporary scientists towards transmission (Berliner, 2010a, p. 11). The majority of studies on this subject tends to explain transmission rather than the act of transmitting. In doing so, the analyses of those studies, focus on the diachronic dimension of the process, forgetting about its synchronic dimension. Whereas it is this synchronic dimension that, in the moment of transmission, carries the significant details of the real and realises, through interactions, the act of transmitting. Adopting an interactionist perspective coupled with the cognitive ecology approach, I would like to focus on three sets of microsociological and interactional details through which, it seems, transmission is operationalised: language, affects and the socio-material niche. In doing so, I would like to achieve two goals: first, overcoming the lack of theoretical studies seeking to understand "the concrete method of transmission". And then, identifying several truisms concerning the daily transmission that only this micro analysis of the act of transmitting can reveal.

Index   

Index de mots-clés : transmission, théorie, approche synchronique, interactions, détails.
Index by keyword : transmission, theory, synchronic approach, interactions, details.

Texte intégral   

Introduction

1Au travers de sa proposition sur les détails, Albert Piette entame une réflexion importante quant à la capacité, pour les sciences sociales, de cerner et d’expliquer le réel qu’elles ont pour objet d’étude (Piette, 2007). Pour lui, la focale analytique scientifique s’est traditionnellement concentrée sur le sens, oblitérant d’un même geste, les « mauvais détails », c’est-à-dire ceux qui semblent non pertinents pour la compréhension d’une action sociale, dans un contexte particulier :

le paramètre par lequel la sélection [entre le bon et le mauvais détail] est effectuée est le degré de connexion aux structures sociales, aux modèles culturels, aux systèmes de communication. Le bon détail est celui qui est représentable et analysable, et il l’est parce qu’il peut être intégré à la dimension significative que la science entend donner au fait social étudié (Piette, 2007, p. 32).

2Pour A. Piette, ce processus de sélection est une erreur. Pour moi, il ne l’est pas1 ; en revanche, si erreur il devait y avoir, ce serait plutôt dans la négligence que les sciences sociales ont vis-à-vis de ces « bons détails », de ce « minuscule » (Laplantine, 2003), que celle-ci devrait être cherchée. Cette dernière hypothèse, que je voudrais ici défendre, trouve un écho plus pertinent encore lorsque l’on se penche sur l’étude des processus de transmission socio-culturelle, et plus précisément, sur les micro-mécanismes (sociaux, linguistiques, cognitifs, etc.) d’un tel processus. Ainsi, je voudrais dans ce texte, en suivant à la fois certaines réflexions de la sociologie interactionniste et de l’écologie cognitive, développer l’esquisse d’un cadre théorique du processus de transmission socio-culturelle banal et quotidien qui prendrait en compte la dimension synchronique de ce processus. Ce faisant, j’aimerais m’attarder sur l’acte de transmettre ; qui se joue dans le social en train de se faire et qui se déploie au travers des détails ayant cours durant l’interaction. Pour ce faire, je m’arrêterai plus longuement sur trois domaines dans lesquels la transmission se réalise : le langage, les affects et la niche socio-matérielle. En focalisant mon analyse sur ces détails interactionnels et microsociologiques qui opérationnalisent la transmission, j’aimerais réaliser deux choses. D’abord, palier au manque d’études théoriques s’inscrivant dans le champ de la compréhension du processus de transmission et cherchant à comprendre « les modalités concrètes de transmettre » (Berliner, 2010a, p. 11). Ensuite, dégager – grâce à l’analyse microsociologique de l’acte de transmettre proposée – plusieurs thèses (quatre) concernant la transmission banale et quotidienne.

Pour une micro-analyse de l’acte de transmettre : vers une approche synchronique du processus de transmission

3Le champ des études sur la transmission regorge de tentatives d’explications visant à rendre compte du processus par lequel on « fait passer quelque chose à quelqu’un » (Treps, 2000, p. 362). Depuis longtemps déjà, ce phénomène – simple en apparence – intrigue et inspire les savants, car c’est en lui que réside la clé de compréhension de la persistance et de la reproduction du social (Berliner, 2010a). Cela est particulièrement vrai pour l’anthropologie. En effet, depuis ses débuts, la discipline cherche à rendre compte des modalités de l’acte de transmettre : de Alfred Reginald Radcliffe-Brown (1952) à Philippe Descola (2005), en passant par Jack Goody (1977) ; de l’anthropologie de la performance à l’anthropologie psychanalytique en passant par l’anthropologie de la culture matérielle, toutes et tous cherchent à cerner, disséquer et expliciter ce que transmettre signifie. Pourtant, comme le pointe à juste titre David Berliner, un « relatif désintérêt pour les processus complexes et les modalités concrètes de transmettre » caractérise la posture scientifique de la majorité de nos ancêtres comme de nos contemporains (2010a, p. 11). La plupart des tentatives d’explications scientifiques concernant les processus de transmission ne s’intéressent que très peu (voire pas du tout) à l’aspect sociologique de la dimension synchronique – c’est-à-dire la dimension du social en train de se faire – de ces mécanismes. En résulte une tradition académique générant un corpus de textes mettant en avant la dimension diachronique – c’est-à-dire la dimension du social déjà réalisé – de la transmission.

4Parmi ces textes, plusieurs font école. Par exemple, l’approche cognitiviste défendue par Dan Sperber et Lawrence Hirshfeld (2004) leur permettent de développer un modèle explicatif de la transmission basé sur les dispositions cognitives des individus (les « modules ») et leurs rapports à l’environnement culturel. Selon ces auteurs, la pérennité culturelle découle de la capacité humaine à se transmettre, de manière intergénérationnelle, des modules cognitifs suffisamment stables pour permettre aux représentations culturelles de se maintenir dans le temps.

5Dans un autre registre, les travaux de Judy Atkinson (2002), tentent de rendre compte de la pérennité d’un traumatisme colonial au sein des populations contemporaines d’Aborigènes d’Australie en analysant l’impact postulé de la colonisation sur ces personnes, alors affectées par les changements sociaux et culturels brutaux engendrés par cette période de l’histoire. En focalisant son analyse sur la transmission intergénérationnelle d’un affect traumatique chez les Aborigènes, l’auteure cherche à rendre intelligible le processus historique menant à la pérennité d’un traumatisme collectif et donc à la perpétuation dans le temps de phénomènes et de comportements socio-culturels déviants.

6Pour Michael Skinner (2014), biochimiste, les phénomènes de traumatismes intergénérationnels ne découlent pas tant de phénomènes de transmissions culturelles et/ou sociales ayant cours tout au long de l’histoire humaine, que d’un héritage phénotypique problématique découlant de la mutation – par causes environnementales – de caractéristiques épigénétiques des personnes premièrement touchées par des catastrophes et transmises ultérieurement à leur descendance. En analysant les caractéristiques phénotypiques de rongeurs sur plusieurs générations, l’auteur cherche à mettre en évidence l’influence de l’environnement sur les changements épigénétiques de certains individus qui, plus tard, transmettront génétiquement à leur descendance certaines caractéristiques phénotypiques problématiques.

7Si les approches défendues par les textes cités ci-dessus sont bien évidemment éclairantes pour l’étude et la compréhension des phénomènes de transmission socio-culturelle, elles partagent toutes néanmoins un même biais : celui d’exclure de leurs analyses le social en train de se faire. Ce faisant, ces approches négligent (abondamment ou complètement) de rendre compte de la micromécanique sociale au travers de laquelle s’opère le processus de transmission. En effet, chacune de ces tentatives d’explications cherche plus à rendre compte de la transmission que de l’acte de transmettre en lui-même; la focale analytique de ces études, centrée sur la dimension diachronique du processus de transmission, en oublie la dimension synchronique de ce dernier, celle qui, dans l’instant, charge le réel de détails signifiants et réalise, au travers de l’interaction et de la médiation de ces détails par les hommes, l’acte de transmettre.

8Qui plus est, lorsque ces approches s’attellent enfin à rendre compte de cette micromécanique dans laquelle se joue véritablement la médiation d’un objet (social, affectif, verbal, etc.) d’une personne à l’autre – prenant alors le parti d’une approche plus synchronique du phénomène – celles-ci se contentent généralement de se focaliser sur la dimension volontaire, intentionnelle, de l’acte de transmettre. Elles s’attellent alors trop souvent à décortiquer – bien qu’avec finesse – la passation d’un objet (Malinowski, 1989), d’un rituel ou d’une tradition (De Largy Healy, 2011) – acte de transmettre qui s’inscrit dans un cadre sociologique rigide et extrêmement codifié – dans un contexte social particulier et qui, du coup, ne peut pas servir de socle épistémologique digne de ce nom pour expliquer le phénomène de transmission plus général, plus ordinaire, plus banal qui caractérise le quotidien des hommes et (semble) expliquer le fait que leurs actions perdurent (ou non) au travers des générations et du temps. On voit mal, en effet, comment l’on pourrait rendre compte d’un phénomène aussi banal que celui de transmettre à ses enfants la capacité, par exemple, de distinguer et de sélectionner un melon mûr d’un melon vert (avec tout ce que cela implique, à savoir, l’explication langagière qui accompagne le geste, la distinction entre « ce qui est bon » et « ce qui est mauvais » à manger, la valeur morale qu’il peut y avoir à « manger des fruits » plutôt que des sucreries, le fait de « sélectionner » ses fruits avec attention, etc.) au travers des mécanismes sociaux mis en exergue par des explications traitant du processus de transmission qui se basent sur l’étude d’un rituel culturellement défini et explicitement délimité.

9Il faut bien sûr relativiser ce constat général. Certains auteurs, comme par exemple Victor Turner (1986) ou bien même Thomas Csordas (1994) se sont attelés, au travers de leurs méticuleuses analyses du corps, de la performance et de l’expérience, à rendre compte de certaines modalités synchroniques du processus de transmission socio-culturelle. Cependant, bien que leurs analyses soient aujourd’hui incontournables, ces auteurs ne s’attardent que trop peu sur les ressorts proprement sociologiques, interactionnels et pragmatiques de la dimension synchronique du processus de transmission. Mon espoir est donc que le cadre épistémologique dans lequel je m’inscris ici, me permette de clarifier certains ressorts de ce processus, généralement négligés dans les différentes analyses précédemment citées. Ce faisant, mon intention est donc – en m’appuyant sur la sociologie interactionniste et l’écologie cognitive – de proposer l’esquisse d’une étude de ces « modalités concrètes de transmettre » (Berliner, 2010a, p 11) et ainsi poursuivre l’effort collectif de l’anthropologie consistant à éclairer les ressorts de l’action du processus de transmission socio-culturelle plus général.  

10Mais, avant d’aller plus loin, précisons encore que si les tentatives d’explications décrites plus haut ne semblent pas épuiser l’explication du phénomène de transmission – puisque, pour la plupart, elles ne s’intéressent que trop peu à l’acte de transmettre stricto sensu –, elles peuvent néanmoins y contribuer. En effet, l’avantage de ces théories (macrosociologiques, pour la majorité d’entre elles) est de participer à la compréhension du contexte (socio-historique, matériel, génétique, etc.) dans lequel s’inscrivent les rapports sociaux au sein desquels est générée la transmission. En se focalisant sur le grand, le dit, le général, le visible, le « transmissible », ces théories sont parvenues à mettre en exergue l’atmosphère contextuelle dans laquelle viennent se nicher, s’enraciner, les interactions sociales opérant la transmission. En cela, ces approches théoriques sont extrêmement utiles et fécondes. De ce fait, elles doivent être prises en compte dans l’analyse de la micromécanique de la transmission sinon, on risque d’aseptiser de toute influence du passé, de l’extérieur et du macrosocial l’analyse du processus, ce qui aurait des effets catastrophiques sur la compréhension de ce dernier. Ainsi, une approche multi-scalaire est nécessaire puisque seule une telle approche peut permettre de comprendre et d’expliquer à la fois l’acte de transmettre stricto sensu (approche synchronique) et le contexte (approche diachronique), la niche socio-matérielle dans laquelle viennent se réaliser les interactions opérant la transmission2.

11Cela étant dit, le plus gros du processus se doit encore d’être abordé et étudié. Ce « plus gros », c’est, paradoxalement, ce plus petit, ce presque rien, qui se joue dans l’interaction (Laplantine, 2003). C’est en effet ce presque rien, ce reste sociologique, ces « bons détails » comme les appellent A. Piette, généralement omis par les études sur la transmission, qui m’intéressent ici. Je fais en effet l’hypothèse forte que c’est dans ces derniers que se joue le plus gros de la transmission.  Je pense que c’est au travers de l’étude des traces subtiles de l’interaction que se joue – comme en toile de fond – la part la plus importante du processus de transmission. En prêtant une attention toute particulière aux détails interactionnels, j’aimerais donc me pencher sur la question de l’acte de transmettre. Pour ce faire, au visible, j’aimerais substituer l’invisible (ou le quasi-visible) ; aux dits, les non-dits ; au général, le particulier ; à ce qui est a priori transmissible, ce qui se relève intransmissible (ou peu transmissible).

L’attention aux détails dans l’interaction

12Comme nous le précise, à juste titre, D. Berliner, « toute transmission n’est pas nécessairement informée par des prescriptions explicitement exprimées. Plutôt, toute société est constituée au travers de processus de transmission "qui vont de soi" » (2013, p. 76)3. Pour ce dernier donc, l’étude de la transmission passe nécessairement par l’analyse de ces « mécanismes subtils » qui, presque invisibles, sont à la genèse de toute transmission. Ces mécanismes, on les retrouve le plus souvent « là où on ne s’y attend pas », c’est-à-dire principalement dans les bribes de paroles, les silences, les attitudes non-verbales, les manières d’être, le langage du corps, les expressions affectives et les actions apparemment insignifiantes (Berliner, 2007; 2008; 2010a; 2010b; 2013). Cela me semble exact car, comme plusieurs savants l’ont montré (Austin, 1991; Goffman, 1973; Laplantine, 2003; Wittgenstein, 2004), c’est en effet au travers de ces petits riens, de ces résidus, de ces « pas grands choses » que s’instillent la culture, la mémoire et l’identité ; c’est au travers de cette microsociologie que se joue la part la plus importante du processus de transmission car c’est en elle que se réalise – de manière subtile et presque invisible – l’échange, le transfert d’information et la reproduction du social.

13A cet égard, Erving Goffman est parvenu, tout au long de son œuvre, à démontrer l’importance de ces « petits riens » dans la construction du sens social (Goffman, 1973; 1974). Doué d’un sens particulièrement aigu de l’observation, il est parvenu, de manière brillante, à mettre en exergue le fait que la plupart des regards, des gestes, des postures, des énoncés verbaux émis durant l’interaction sont autant d’indices exprimés et réceptionnés, pour les interlocuteurs en train d’interagir, qui permettent de donner un sens aux actes manifestés dans l’interaction. Ce faisant, c’est principalement au travers de cette microsociologie, de cette suite continue de fragments d’interactions, que se joue le sens que les acteurs donnent à leurs actions ; c’est au travers de celle-ci que se dessine le cadre de l’interaction et donc l’enjeu de l’interaction. Par conséquent, c’est également là que se joue – littéralement – le social.

14En effet, on a beau reconnaître la force agissante des structures sociales, le poids des déterminations sociologiques sur l’action des individus – formatant ces derniers à agir de telle ou telle manière – on ne peut se contenter d’expliquer la l’élaboration du social par cette seule grille d’analyse. Aussi pertinente soit-elle, celle-ci n’épuise pas le réel, complexe et multiple ; elle ne permet pas de comprendre la rupture, le changement, l’acte irrationnel et elle ne permet pas non plus de comprendre l’entièreté du processus de transmission. Certes, je l’ai déjà dit, elle l’éclaire en expliquant la niche socio-matérielle dans laquelle se joue le processus. Mais du processus stricto sensu, elle n’en rend pas compte. L’erreur serait de croire que parce que l’on s’intéresse aux phénomènes de la persistance et de la reproduction, on a de fortes chances d’épuiser l’explication de ces derniers au travers d’une analyse qui s’intéresse aux dispositions des acteurs (que celles-ci soient sociologiques, cognitives ou génétiques). Mais, comme le précise Pierre Bourdieu lui-même, ces dispositions sont avant tout des « structures structurantes » (1980, p. 88) et non des « déterminations déterminantes » de l’action ; elles incitent à l’action, invitent l’acteur à agir conformément à ses penchants sociologiques. En aucun cas, P. Bourdieu n’a prétendu que sa théorie de l’habitus ne résolvait à elle seule le problème du sens et de l’enjeu de l’action sociale. Certes, les dispositions influencent les actions des acteurs et sans doute que, la plupart du temps, leur influence sera prépondérante dans la direction que prendra l’action. Mais cela n’enlève rien au fait que l’acteur doit, au milieu de l’action – dans le social en train de se faire –trouver du sens à ses actes ; que, réflexif car réfléchis et doué du langage4, il puisse faire le choix de l’irrationnel, de l’imprévisible, de l’acte contraire à ses inclinaisons sociologiques. Dit autrement, la sociologie critique de P. Bourdieu (comme la génétique, d’ailleurs) ne peut pas être envisagée comme une loi statistique permettant de prédire l’acte social car le social est sans cesse en train de se (re)faire, de (re)produire, de se (re)jouer. Par conséquent, l’acte sociologique qu’est la transmission peut aussi échouer (Goffman, 1987).

15Ainsi, au creux même de ce qui semble être le plus déterminé, le plus susceptible de s’opérer mécaniquement – la transmission – quelque chose se fait, se joue encore : l’acte de transmettre. Partir du postulat que la transmission est un acquis dispositionnel pour en expliquer le processus, c’est commettre plusieurs erreurs majeures : celle d’omettre d’expliquer comment la transmission parvient à se réaliser sans échouer ; c’est ignorer et radier de l’analyse l’autre lieu où celle-ci s’opère aussi (l’interaction) ; c’est, enfin, passer à côté de l’explication et de la micro-analyse des « mécanismes subtils » qui opèrent l’acte de transmettre et qui forment une partie importante du processus.

16C’est donc bien – aussi – dans l’interaction que se joue la transmission. C’est en effet en elle que se crée l’enjeu et le sens de l’action sociale. Par conséquent, c’est vers elle que doit maintenant se porter notre attention ; c’est sur les éléments la constituant, ces « mécanismes subtiles », ces « pas grands choses », que doit se focaliser l’analyse.

17Il est donc temps maintenant de nous pencher sur l’analyse des détails de trois ensembles successifs d’éléments interactionnels pertinents pour éclairer notre compréhension de l’acte de transmettre : le langage, les affects et la niche socio-matérielle.

Le langage

18Par langage, j’aimerais entendre tous ces fragments d’interactions, ces « bribes de paroles, [ces] attitudes non-verbales, [ces] manières, [ce] langage d’un corps » (Berliner, 2008) qui sont émis dans le but de provoquer une réaction chez le(s) partenaire(s) de l’interaction. J’aimerais en effet m’intéresser aux actes expressifs interactionnels car l’épaisseur et la richesse qui les caractérisent sont souvent négligées lors de l’analyse du processus de transmission socio-culturelle. Parmi ces différents actes, l’acte de parole stricto sensu tient évidemment un rôle central. C’est en effet le plus souvent au moyen de cet « outil cognitif » (Clark, 1998) que les hommes parviennent à s’échanger de l’information et, in fine, se transmettent des objets sociaux et culturels. Néanmoins, seule une approche dialogique et pragmatique (Bakhtine, 1977; Eraly, 2000) peut nous permettre d’augmenter notre compréhension du phénomène de transmission qui se joue dans l’interaction verbale car, conformément à mon intention, cette double approche considère la communication comme avant tout sociale. Ce faisant, son analyse porte moins sur le contenu de l’énonciation que sur l’enjeu social véritable qui lie le(s) locuteur(s) à son (ses) récepteur(s) au travers de l’usage de la parole et de l’acte expressif en général ; l’analyse du langage ne peut se résumer à sa seule fonction sémiotique et par conséquent le langage doit être considéré comme un fragment d’interaction au travers duquel le social est en train de se faire. Ainsi, d’un point de vue interactionnel, je considère que communiquer, c’est tout aussi bien faire « acte de parole » que se taire, regarder d’une certaine manière, changer de posture corporelle, etc. Comme le précise E. Goffman,

lorsqu’un individu en présence d’autrui répond à un évènement, les coups d’œil qu’il lance, ses regards, ses changements de position sont porteurs de toutes sortes de significations, implicites et explicites. Et si des mots sont prononcés, le ton de la voix, la manière de la reprise, les redémarrages, la localisation des pauses, tout cela compte de la même façon. Et de même la manière d’écouter. […] Il y a là une ressource gestuelle qui est partout et constamment exploitée, qui n’est pourtant que rarement examinée de façon systématique (1987, p. 8).

19Cette posture analytique que j’adopte ici et qui considère l’activité langagière comme un complexe de l’usage des expressions linguistiques et des activités humaines qui accompagnent cet usage (Eraly, 2000) – un « jeu de langage » (Wittgenstein, 2004) – permet d’éclairer et de fortifier l’analyse du processus de transmission dans l’interaction.

20En effet, cette approche permet de mettre en évidence l’épaisseur du langage en en révélant les diverses dimensions : au travers de ces jeux de langage, les informations qui sont échangées débordent largement le contenu des mots prononcés ; plusieurs niveaux d’échange d’information se doivent d’être distingués, chacun correspondant à l’une des quatre modalités contenues dans l’acte d’expression communicationnelle mises en évidence par John Austin (1991) et amendées par Alain Eraly (2000) :

- La locution (la mise en œuvre d’un lexique et d’une syntaxe afin de produire une phrase qui articule des référents).

- L’illocution (l’action conventionnelle que nous réalisons en énonçant la phrase).

- Les attentes perlocutoires (l’effet que nous cherchons à susciter chez autrui par notre énonciation).

- Les expressions affectives (la manifestation d’une disposition émotionnelle à l’égard d’autrui).

21Inéluctablement, cette multi-dimensionnalité du langage concourt à complexifier l’échange d’informations entre les différents acteurs de l’interaction ; le contenu de ce qui est transmis – l’information qui « est passée à quelqu’un » pour reprendre les mots de Marie Treps (2000) – est bien plus lourd en sens et chargé en intentions qu’il n’y parait a priori. Et de cette complexité découle deux conséquences pour le processus de transmission.

22D’abord, ce qui est transmis au travers de l’expression langagière déborde généralement les capacités cognitives conscientes des interlocuteurs ; en ordonnant à son fils d’aller ranger sa chambre, une mère lui transmet également l’idée qu’il doit lui obéir, qu’il existe une hiérarchie de pouvoir au sein du foyer, etc. Les informations ainsi reçues, noyées dans le flot du quotidien, ne peuvent être toutes perçues. Cependant, elles sont bien actives (elles font agir) et transmises (elles sont décodées et enregistrées).

23Ensuite, il découle de cette complexité que la transmission peut ne pas s’opérer comme prévu, voire échouer (Goffman, 1987, p. 18) ; le fils peut refuser d’aller ranger sa chambre, contestant la dimension illocutoire de l’expression verbale de sa mère (un ordre) et s’opposant ainsi à ses attentes perlocutoires (que son fils lui obéisse). Ce faisant, la transmission de l’information ne se produira pas selon les désidératas de l’émetteur (la mère) et quelque chose d’autre sera transmis qui, sans doute, ne devait pas l’être (l’idée, pour le fils, qu’il est possible de ne pas obéir à sa mère). Ainsi, non seulement la réussite ou l’échec de la transmission se joue bien en partie dans l’interaction verbale mais qui plus est, ce qui est transmis se crée (ou se recrée) au sein même de cette interaction, dans le social en train de se faire. Cette faculté « proférentielle » du langage (Melchior, 1998) – qui consiste à voir les choses se réaliser, se créer, lorsqu’on les exprime –, joue un rôle important dans le processus de transmission. En effet, en étant attentif aux expressions langagières des individus en interaction, on peut assez vite réaliser que plusieurs propositions informatives soi-disant transmises d’une personne à l’autre sont en fait créées au moment même de leurs énonciations par le jeu de langage entre le(s) locuteur(s) et le(s) récepteur(s). Dans ces moments particuliers et pourtant assez banals d’alchimie sociale, ce qui est transmis n’est donc pas tant une disposition à l’action5 que l’induction d’une « éducation à l’attention » (Gibson 1979 : 254) c’est-à-dire la suggestion de reproduire (ou non) un même parcours menant à l’accomplissement d’une reproduction d’un comportement social. Une telle invitation peut évidemment être acceptée ou rejetée, déclinée, mal comprise, amendée, etc. On comprend mieux alors à quel point l’enjeu du moment de la transmission – l’acte de transmettre – est important pour le succès ou l’échec de celle-ci. Ce constat doit nécessairement inviter les analystes de la transmission à relativiser sa dimension diachronique ; certes, les mots (les postures, les gestes, les attitudes corporelles, etc.) sont porteurs d’un certain sens et, ce faisant, découlent du tradition socio-culturelle qu’il serait fâcheux de négliger (Bakhtine, 1977), néanmoins, à considérer trop vite que le transmissible est nécessairement antérieur au moment de l’action qui consiste à transmettre, c’est prendre le risque d’occulter une grande partie du processus et, ce faisant, se tromper sur ce qui est en jeu lors de l’acte de transmettre.

Les affects

24Par affect, j’aimerais entendre l’ensemble des états affectifs qui sont en jeu durant l’interaction. Certains seront ressentis et exprimés ; d’autres ne seront pas exprimés. On ne saurait faire ici l’économie du fonctionnement et du rôle joué par ces affects dans le processus de transmission au sein de l’interaction tant il semble aller de soi que ceux-ci sont importants dans le comportement des individus. En effet, comme le précise Frédéric Lordon en se basant sur les écrits du philosophe amstellodamois Baruch Spinoza,

la force motrice fondamentale des comportements individuels – c’est l’énergie du désir ; les causes de premières instances […] qui décident des orientations de cette énergie et font se mouvoir l’individu dans telle direction plutôt que dans telle autre – ce sont les affects. […]  Le conatus, force d’activité générique et intransitive, c’est-à-dire telle quelle sans objet, a besoin d’une affection, a besoin d’être affecté, pour trouver ses orientations concrètes et être déterminé comme désir de poursuivre tel objet plutôt que tel autre. Ce sont donc les affections par les choses extérieures, et les affects qui s’ensuivent, qui mettent les corps en mouvement, faisant d’eux des corps concrètement désirants, par là déterminés à accomplir des choses particulières (2013, p. 77-78).

25Il découle d’une telle conception des affects que l’émotion idiosyncrasique et phénoménologique (le ressenti personnel) est avant tout la résolution d’une tension entre la chair humaine et l’environnement. Ce sont donc bien les « affections par les choses extérieures » qui vont influencer les ressentis corporels des individus, au moment de l’interaction, et provoquer la sensation. Cette constatation, aussi triviale soit-elle, a des implications importantes dans la compréhension de la micromécanique de ce qui est généralement considéré comme « la transmission émotionnelle ». En effet, un passage par l’extérieur semble nécessaire pour parvenir à réaliser un certain type de transfert informationnel. Mais peut-on alors parler de transmission émotionnelle ou bien même de « contagion affective » (voir Krueger, 2014b) ? Ce n’est pas certain. Lorsqu’on se penche sur les détails du processus menant au passage du ressenti affectif d’un individu au ressenti affectif d’un autre, plusieurs choses apparaissent.

26On constate tout d’abord que toutes les états affectifs ne sont pas systématiquement volontairement exprimés pendant l’interaction. Certes, un état affectif nouveau génère nécessairement un changement de l’état de corps et, in fine, de comportement. Mais, selon les individus, le contexte de l’interaction, la sensibilité des acteurs, une émotion ressentie par l’interlocuteur X peut-être mal interprétée, passer inaperçue ou être carrément ignorée par l’interlocuteur Y6 ; un visage qui se crispe et rougit, un regard qui fuit, une mâchoire qui se contracte avec insistance, sont bien des indices permettant à l’interlocuteur d’interpréter l’état affectif de son camarade mais ceux-ci restent dépendants, pour être opérants, de la capacité à les interpréter correctement. Ce faisant, la capacité empathique de l’être humain démontre ici ses limites puisqu’un ressenti affectif personnel ne sera a priori pas nécessairement ni directement accessible à l’autre. Pour qu’une telle opération de transfert informationnel puisse se réaliser, une émotion doit être exprimée avec la volonté de l’être. Etonnamment, cela est tout aussi vrai pour l’individu vis-à-vis de lui-même, ressentant quelque chose : comme ont su le monter plusieurs auteurs (Colombetti, 2009; Colombetti & Krueger, 2015), l’état émotionnel d’un individu est directement influencé par la conception que celui-ci en a. Pour le dire autrement, un état affectif restera à l’état de « background feeling » (Damasio, 1999) – c’est-à-dire de ressenti somatique nébuleux et indéfini qui n’est pas une sensation corporelle spécifique mais qui est plutôt une façon de faire l’expérience physique du monde (Colombetti, 2009, p. 7) – tant que cet état n’est pas exprimé d’une manière ou d’une autre ; l’absence d’une sorte de formulation (langagière, principalement) condamne ce ressenti affectif – situé à la périphérie de la conscience7 – à rester indéfini et, par conséquent, à ne pas être pleinement vécu. Ainsi, pour être partagée, une émotion se doit nécessairement d’être volontairement exprimée. Cependant, pour que ce partage puisse être conceptualisé comme tel – c’est-à-dire comme la transmission d’un état affectif – une autre difficulté se doit d’être dépassée : celle de l’expression affective stricto sensu. En effet, pour A. Eraly, l’expression affective, exprimée au travers du langage tel que je l’ai défini ci-dessus, correspond avant tout à l’expression intentionnelle de certains ressentis affectifs qui, en tant que tels, participent à la communication. Ceux-ci doivent être nécessairement distingués des sentiments éprouvés, même si, suivant l’enjeu de l’interaction, les deux peuvent correspondre (Eraly, 2000). Cela signifie qu’en plus d’un espace interprétatif, un espace intentionnel existe entre les différents maillons de la chaîne qui mène à l’expression et la réception d’un affect : l’on peut ressentir quelque chose et cependant, suivant les enjeux de l’interaction et les attentes perlocutoires que nous avons vis-à-vis de notre interlocuteur, exprimer autre chose.

27Malgré tous ces obstacles interactionnels, si les conditions d’un transfert d’information sont hypothétiquement optimales – c’est-à-dire si la résolution de cette tension entre l’environnement et la chair s’opère sans difficultés, que le ressenti affectif alors éprouvé est correctement envisagé (c’est-à-dire, exprimé à soi-même) et que l’expression de celui-ci à l’autre, faisant fi des enjeux perlocutoires de l’interaction, correspond parfaitement au ressenti que l’on veut lui partager – peut-on alors parler de transmission émotionnelle directe ? Rien n’est moins sûr. Pour nous en convaincre, il nous faut nous concentrer sur l’autre maillon de la chaîne, celui qui perçoit l’expression affective. Peut-on en effet considérer que parce qu’une information est correctement énoncée, elle est nécessairement comprise, incorporée, digérée ? Peut-on encore considérer que si tel était le cas, une telle information (langagière, la plupart du temps) concernant un ressenti affectif émis par un autre deviendrait alors « nôtre » ? Certes, suivant la conception des affects que j’ai empruntée à F. Lordon (2013), ce sont bien les « affections par les choses extérieures » qui influencent les ressentis corporels des individus, au moment de l’interaction, et provoquent la sensation. Par conséquent, une phrase, un énoncé, un geste, un raclement de gorge de la part de notre interlocuteur participe à la formation de notre état affectif (Krueger, 2014a). Cependant postuler un pouvoir de persuasion et de changement affectif brutal chez autrui aussi puissant et direct au moyen de la médiation d’indices émis par l’interlocuteur, c’est prendre le risque de se reposer sur une mauvaise conception de l’empathie afin d’en expliquer le processus ; c’est expliquer la chose que l’on cherche à comprendre par cette chose elle-même et, par conséquent, c’est passer à côté son objectif ; c’est également omettre toute une série de détails qui, une fois consciencieusement analysés, permettent de comprendre ce qui se passe au niveau affectif lorsque le social est en train de se faire.

28Ainsi, plutôt que de parler de transmission émotionnelle directe, je parlerais de transmission émotionnelle indirecte. Car, comme nous venons de le voir, l’état affectif d’un individu ne peut pas, au cours de l’interaction, se transmettre directement à un autre. Par contre, ce qui peut se passer, c’est que, dans le contexte de l’interaction, soit créée (Melchior, 1998) une atmosphère émotionnelle particulière dont les individus utilisent les ressources pour générer un ressenti affectif similaire ou semblable à celui d’un autre (Chau, 2008; Krueger 2014a; 2014b). C’est en effet par le détour des choses et par l’usage des ressources (matérielles, cognitives et affectives) du contexte matériel que les acteurs, pris dans le jeu de l’interaction, vont nourrir leur propre état affectif ; un geste, un mot, un énoncé, une position corporelle (etc.) de la part de l’interlocuteur tout comme une fleur, un rayon de lumière, une odeur particulière, une texture (etc.) seront autant de ressources possibles pour générer un état affectif particulier chez l’individu8.

29On voit bien, une nouvelle fois, en quoi la transmission, généralement supposée comme allant de soi par les approches diachroniques, peut échouer : le processus menant à l’émotion et à son « partage » n’est pas aussi direct qu’il n’y parait. Bien plus complexe, ce processus est fragile et, par conséquent, demande une approche différente si l’on ne veut pas, une fois encore, se tromper sur ce qui est en jeu pendant l’opérationnalisation de l’acte de transmettre.

La niche socio-matérielle

30Par niche socio-matérielle, je voudrais entendre l’addition de deux choses. D’une part l’ensemble des éléments socio-historiques constituant la genèse de l’interaction au sein de laquelle se joue l’acte de transmettre. D’autre part, l’ensemble des éléments environnementaux directs – ces nombreux détails matériels – qui influencent et façonnent la cognition et, a fortiori, l’interaction dans laquelle l’enjeu de l’acte de transmettre se définit.

31Pour ce qui est du premier ensemble, j’ai, d’entrée de jeu de cette esquisse, insisté sur le rôle structurant des éléments socio-génésiques à la base de toute forme d’interaction9. En effet, ces éléments forment le cadre contextuel sans lequel l’action des individus serait flottante, dépourvue de toute influence du passé, irréaliste. Ce constat est, bien évidemment, aussi vrai pour l’étude de l’acte de transmettre. Comme le précise D. Berliner,

décrire les phénomènes de transmission, c’est reconnaître que des concepts, des pratiques et des émotions du passé ne s’invitent pas d’eux-mêmes dans le présent, dans l’esprit et dans le corps de nos interlocuteurs. Et c’est se mettre en quête des longs processus par lesquels ces objets circulent entre générations et sont recyclés par les acteurs qui les acquièrent (2010a, p. 13).

32Un exemple important peut être celui des mots utilisés dans l’interaction ; si j’ai cherché à montrer plus haut la force d’influence du langage sur le processus de transmission en train de se réaliser, j’ai néanmoins laissé de côté l’analyse de l’influence de la dimension historique (diachronique) et donc nécessairement idéologique des mots (comme des gestes, des postures de corps, etc.) utilisés durant l’interaction sur un tel processus (Bakhtine, 1977). En effet, les mots charrient un ensemble de présupposés sémiologiques qui tendent à influencer le cadre de pensée dans lequel se déroule l’interaction. Il est clair que cette lourdeur sémiologique, ce poids du passé dans les mots, se doit d’être prise en compte dans l’analyse du processus de transmission ; un terme n’en vaut pas nécessairement un autre et par conséquent, lorsqu’on utilise un certain mot plutôt qu’un autre, c’est l’ensemble dujeu de langage qui s’en voit influencé, tinté de la sonorité, de la couleur, de la valeur morale, de la signification historique, etc., de la charge sémiologique du mot ainsi utilisé ; d’autres choses sont ainsi créées(Melchior, 1998), d’autres éléments sont mis en avant et, « ce qui passe » est alors bien différent d’une situation à une autre. Nous ne pouvons perdre de vue, en effet, que toute action, tout acte de parole, tout geste, produit de manière synchronique dans l’interaction possède aussi une dimension diachronique. Par conséquent, nous nous devons de prendre en compte tous les aspects (aussi bien diachroniques que synchroniques) de ce processus pour parvenir à le saisir le plus rigoureusement possible.

33Pour ce qui est du deuxième ensemble, il s’agit de noter l’importance de l’influence des divers éléments matériels dans le processus de transmission en train de se réaliser. En effet, si, dans les études de la transmission, il est généralement bien admis que le cadre socio-historique pèse sur les rapports générés dans l’interaction (Berliner, 2010a), les commentaires quant à l’influence du cadre matériel – ces « pas grands choses » perceptibles – sur ces même rapports se font souvent plus discrets (Hutchins, 2014; Legrain, 2009; 2010). Pourtant, ce cadre matériel est cognitivement et affectivement déterminant : il influence nos états affectifs en participant à « l’échafaudage » de ceux-ci (Colombetti & Krueger, 2015) et, stimulant notre perception, organise notre cognition (Gibson, 1979). Dit autrement, l’espace matériel dans lequel se réalise l’interaction participe à l’opérationnalisation de l’acte de transmettre. En effet, dans un premier temps, cet espace crée une niche matérielle dans laquelle les différents acteurs, via leurs organes perceptifs, viennent puiser les ressources nécessaires à l’alimentation de leurs états affectifs et de leurs principes cognitifs en jeu durant l’interaction ; le regard qui se pose sur un livre et déclenche alors un souvenir associé à celui-ci, la main qui tâte une texture particulière générant alors l’ébauche d’un ressenti affectif particulier, le rire d’un individu X évoquant alors le souvenir d’un autre individu Y (ayant plus ou moins la même façon de rire) que l’on aime bien et qui alors influence notre perception de l’individu X, etc., toutes ces « affordances »10 matérielles (Gibson & Pick, 2000) sont autant de supports cognitifs et affectifs que les individus utilisent pour orienter leurs actions11. Cela aura, dans un deuxième temps, un effet direct sur les différentes façons qu’ont les individus de percevoir leur environnement ; celui-ci n’est plus alors un « espace vide » mais bien un espace produit (social) car producteur de sens (Lefebvre, 1986), ce qui aura évidemment pour effet de rétroagir sur la façon dont les individus vont puiser dans les ressources de cette niche environnementale. Le premier et le deuxième moment de ce processus étant simultanés, on comprend mieux l’importance de considérer l’individu comme étant l’un des éléments du couplage individu-environnement (Colombetti & Krueger, 2015; Hutchins, 2010; 2014; Ingold, 2001). Omettre le deuxième élément de ce couplage – l’environnement –, ce serait négliger l’ensemble de ces « bons détails » qui façonnent les rapports interactionnels et donc, a fortiori, le processus de transmission.

34C’est donc au travers d’une boucle de rétroactions que les perceptions des individus s’organisent : ils perçoivent, ce qu’ils perçoivent influence leurs composantes cognitivo-affectives, ce qui a pour effet de donner un sens à ce qu’ils perçoivent, ce qui finit par influencer leurs façons de percevoir, ce qui influence ce qu’ils perçoivent, ce qui influence leurs composantes cognitivo-affectives, et ainsi de suite. Or, au sein de cette organisation perceptuelle se joue quelque chose d’extrêmement important pour la formation du processus de transmission : le fait de désigner à l’autre quelque chose, c’est-à-dire d’attirer son attention sur un objet (un souvenir, un mot, un geste, une fleur, etc.) plutôt que sur un autre. En effet, comme le montre Laurent Legrain dans son étude sur la transmission du chant en Mongolie rurale, il existe une véritable

importance de l’acte de désignation dans le processus de construction de ces environnements. Faire ressortir un objet culturel […] de la masse des données d’un milieu, le parer de pouvoir de faire fuir, d’émouvoir, d’exprimer l’affectivité, c’est “éduquer l’attention”, c’est faire de cet objet un élément non seulement bon à penser mais aussi bon à mobiliser dans son rapport au monde (2010, p. 69).

35Ainsi, au sein de l’interaction, dans le social en train de se faire, de se (re)créer, cette désignation de l’objet par l’autre – au travers de son comportement (langagier, corporel, affectif, etc.) et des indices que cela génère – participe à l’élaboration processuelle d’une « éducation de l’attention » (Gibson, 1979) qui elle-même participe au processus de transmission socio-culturelle. Notons encore que cette désignation, cette induction suggestive qui s’opérationnalise dans l’interaction et suivant ses enjeux, n’est pas nécessairement consciente. Par conséquent, et une nouvelle fois, l’information qui est transférée à l’autre peut potentiellement déborder sa conscience. S’en suit que ce qui est transmis n’est pas toujours ce que l’on pense transmettre.

36Cette niche socio-matérielle possède donc un double rôle dans le processus de transmission. D’une part, elle influencera le processus en formant le terreau matériel dans lequel les individus vont venir puiser pour alimenter l’interaction et donc façonner leurs états affectifs et cognitifs. Elle contribuera donc à influencer l’organisation perceptuelle des lieux, facilitant ainsi la production de la formation des jeux de langage et de l’atmosphère émotionnelle qui, tous deux forment les éléments constitutifs de l’acte de transmettre. D’autre part, cette organisation perceptuelle se réalisera au travers d’une « éducation à l’attention » et influencera donc l’information transmise d’un individu à l’autre.

Conclusion

37A la suite de cette « attention aux détails interactionnels » que l’on trouve dans le langage, la constitution des états affectifs et l’influence de la niche socio-matérielle, plusieurs conclusions concernant les « mécanismes subtiles » du processus de transmission peuvent être dégagées.

38Premièrement, une grande part de « ce qui est passé » à l’autre se produit de manière inconsciente, c’est-à-dire hors du champ de notre conscience. La complexité du réel en jeu durant l’interaction, l’épaisseur des liens qui unit les divers acteurs, les canaux qu’ils utilisent pour communiquer entre eux, le besoin de faire sens, etc. multiplient nécessairement le matériau transmis. Par conséquent, ce n’est pas toujours ce que nous voulons transmettre à l’autre qui est transmis ; cela peut-être tout-à-fait autre chose ou simplement déborder notre intention.

39Deuxièmement, et cette conclusion découle directement de la première, la transmission peut échouer. Le processus menant à la répétition, la reproduction ou à la réappropriation d’un comportement, d’une idée, d’un habitus, etc., ne se joue pas exclusivement à une échelle macro-sociologique. Au contraire, comme j’ai tenté de le montrer, la perpétuation du social n’est pas mécanique et est donc nécessairement rejouée durant l’interaction. Cette « remise en jeu » de ce qui était acquis n’aboutit pas toujours à un succès ; encore une fois, la complexité des rapports interactionnels qui unissent les acteurs est telle que le social en train de se faire en devient fragile et quelque peu incertain quant à son dénouement.

40Troisièmement, le transfert d’information qui est en jeu durant l’acte de transmettre n’est pas nécessairement direct ; « ce qui est passé » ne peut s’opérationnaliser, se transmettre, qu’au travers de toute une série de médiations, de détours par les choses (langagières, de l’environnement, etc.). Or, au cours de ce processus, le matériau transmis perd en qualité ontologique et devient parfois tout autre que ce qu’il était à la genèse de ce même processus. L’opération de transmission se doit donc d’être envisagée comme un processus toujours en train de se réaliser au travers des divers éléments la constituant.

41Quatrièmement, au cours de l’acte de transmettre, ce qui est réalisé relève le plus généralement de la redécouverte du même, de la (re)création de la chose transmise plutôt que d’une passation de cette chose de l’un à l’autre. Au cours de l’interaction, l’objet de la transmission « est redécouvert plus que transmis » (Legrain, 2010, p. 69) au travers d’un acte de désignation concourant à « éduquer l’attention » des interlocuteurs ; « ce qui passe » ne passe que dans le cas où il est (re)découvert par les consciences qui cherchent à se partager les informations en jeu.

42Ainsi, j’ai montré au travers de l’analyse des « bons détails » interactionnels dans les jeux de langage, le « partage » des états affectifs ou même de l’influence de la niche socio-matérielle, à quel point l’étude de « ce qui passe » de l’un à l’autre peut difficilement faire l’économie de cette dimension complexe, dense et fournie de l’interaction sociale, au risque de se méprendre tant sur le contenu que sur la forme de cette transmission. En effet, une micro-analyse de l’acte de transmettre – s’appuyant sur la sociologie interactionniste et l’écologie cognitive – nous informe sur le propos plus général du processus de transmission ; c’est au moyen de ces transferts d’informations, logés dans les détails de l’interaction, dans ce « minuscule » (Laplantine, 2003), que se joue et s’opérationnalise (ou non) l’acte de transmettre, part importante – mais souvent négligée lors des analyses – du processus de transmission. C’est également là que les « mécanismes subtils » à l’œuvre dans le processus de transmission socio-culturelle se laissent observer et se révèlent. J’espère, au travers de cette esquisse théorique, être parvenu à éclairer quelque peu la compréhension de certains de ces mécanismes et ainsi fournir les prémices d’un cadre théorique pertinent pour de futures enquêtes empiriques traitant du processus de transmission.

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Notes   

1  La pensée d’A. Piette cherche à défendre le « mode mineur » de la réalité comme étant le propre de l’humain. Ce mode mineur, ce sont toutes ces postures (distraction, engagement minimal, mise entre parenthèse, déplacement) qui caractérisent aussi l’action des hommes et seulement des hommes. Bien que l’on peut ne pas voir l’intérêt sociologique d’une telle proposition, force nous est de reconnaître qu’en développant cette idée, A. Piette a su attirer l’attention des sociologues et des anthropologues sur une dimension du social souvent négligée : le détail, le creux, le négligeable. C’est donc suivant un axe méthodologique et épistémologique (et non théorique) que j’aimerais suivre A. Piette.

2  Je reviendrai plus longuement sur le développement de ce point dans la section intitulée « la niche socio-matérielle ».

3  Ma traduction.

4  Je reviendrai plus longuement sur l’importance du langage dans le processus de réflexivité au point suivant.

5  On voit mal en effet comment on pourrait littéralement « transmettre » une « disposition ».

6  Dans ce dernier cas, le « détail » qu’incarne ce comportement bascule de ce fait, dans la catégorie des « mauvais détails » dont A. Piette cherche à montrer, envers et contre tout (et tous), l’importance dans l’interaction (Piette, 2007).

7  Pour M. Bakhtine, « la pensée n’existe pas en dehors de son expression potentielle et par conséquent en dehors de l’orientation sociale de cette expression et de la pensée elle-même. […] En dehors de son objectivation, de sa réalisation dans un matériau déterminé (le geste, la parole, le cri) la conscience est une fiction. […] Mais, en tant qu’expression matérielle structurée (à l’aide du mot, du signe, du croquis, de la peinture, du son musical, etc.), la conscience constitue un fait objectif et une force sociale immense » (1977, p. 129).

8  Je développerai cette hypothèse dans la partie suivante, intitulée « la niche socio-matérielle ».

9  Voir supra.

10  Le terme « affordance », dérivé du verbe anglais « to afford » signifiant « se permettre de », est une notion centrale de la théorie écologique de la perception de James Gibson (1979). Reprenant à son compte les postulats théoriques de ce dernier, Eleanor Gibson et Anne Pick définissent les affordances comme « des propriétés de l’environnement reliées aux animaux de par leurs capacités à les utiliser. Elles incluent autant des objets que des propriétés d’agencement comme les surfaces, les coins, les trous. Les affordances sont également présentes dans les événements, tels que les événements sociaux que sont un visage menaçant, aimant ou fâché » (2000, p. 15). Ma traduction.

11  On comprend mieux maintenant ce que l’on entendait, au point précédent, par « atmosphère émotionnelle », cet environnement matériel dans lequel, au fil de l’enjeu de l’interaction, l’individu vient puiser pour nourrir ses émotions et sa pensée. C’est ainsi que chaque élément du décor matériel peut, s’il devient signifiant, devenir un « bon détail », c’est-à-dire un détail important pour que la pensée et les ressentis puissent se déployer, se générer.

Citation   

Edgar TASIA, «L’acte de transmettre : de l’importance de la dimension synchronique dans le processus de transmission», Cultures-Kairós [En ligne], paru dans Les numéros, mis à  jour le : 10/09/2016, URL : https://revues.mshparisnord.fr:443/cultureskairos/index.php?id=1205.

Auteur   

Quelques mots à propos de :  Edgar TASIA

Edgar TASIA  est Doctorant - Aspirant FNRS au Laboratoire d’Anthropologie des Mondes Contemporains (LAMC) à l’Université Libre de Bruxelles. Ses recherches doctorales portent sur le processus de transmission transgénérationnel du traumatisme colonial au sein des populations Aborigènes de la banlieue de Sydney (Australie). Il s’intéresse tout particulièrement aux micro-interactions des processus thérapeutiques mis en place par les populations locales. Ses recherches s’inscrivent donc dans le champ de l’anthropologie de la mémoire et de la transmission. Elles sont directement supervisées par le Pr. David Berliner.