En octobre 2025, le Laboratoire d’anthropologie politique a inauguré son cycle de « Grandes conférences » en invitant Lila Abu-Lughod à prononcer une intervention intitulée : « The Awkward Relationship between Feminism and Anthropology, Revisited ». Préparée en collaboration avec l’Atelier d’anthropologie féministe et queer du LAP, cette conférence est ici publiée dans sa version originale en anglais et en traduction française, suivie des commentaires de Michela Fusaschi, également proposés dans les deux langues.
Professeure à l’université Columbia, Lila Abu-Lughod a construit une œuvre où l’engagement pour la justice est indissociable d’une critique des outils de connaissance anthropologique.
Les rapports entre anthropologie et féminisme, et plus particulièrement entre ethnographie et féminisme, sont au cœur de l’ensemble des travaux de Lila Abu-Lughod. Dès ses premières recherches, elle s’attaque au lien entre production du savoir et domination occidentale et propose de repenser la méthode ethnographique en y plaçant au centre la vie et l’expérience des femmes, racontées par les femmes elles-mêmes. Sa question fondatrice, « Can There Be a Feminist Ethnography? », lancée en 1990 (Abu-Lughod, 1990), marque un tournant théorique : elle ouvre, en pleins débats critiques sur l’objectivité scientifique, la possibilité d’une ethnographie féministe comme méthode à part entière. Plus de trente ans plus tard, ce texte reste une référence, comme le prouve sa traduction française parue en 2024 sous le titre « Une ethnographie féministe est-elle possible ? ».
Cet engagement méthodologique en faveur d’une ethnographie féministe conduit Abu-Lughod à remettre en question l’un des piliers de la discipline : la notion même de culture. L’un des apports les plus décisifs d’Abu-Lughod à l’anthropologie réside dans sa critique radicale de cette notion. Dans son texte fondateur « Writing Against Culture » (1991), elle démontre que ce terme, bien qu’initialement conçu pour combattre le racisme biologique, a fini par fonctionner comme un outil de séparation hiérarchique, figeant les différences et produisant une altérité artificielle. Pour contrer cette tendance à la généralisation essentialiste, elle propose une « ethnographie du particulier ». Cette approche consiste à documenter les trajectoires de vie dans leur singularité historique et leur quotidienneté pour réduire l’altérité plutôt que de la produire.
Cette posture méthodologique s’incarne particulièrement dans son ouvrage majeur Veiled Sentiments (1986). En s’appuyant sur ses recherches chez les Bédouin·es Awlad Ali en Égypte, elle y impose une écriture polyphonique faite de récits, de chants et de fragments de conversations. Elle refuse de traiter les sujets comme de simples « informatrices » pour les reconnaître comme les auteures de leurs propres mondes, capables de naviguer entre contraintes sociales et aspirations personnelles. À travers cette « ethnographie de la vie vécue », elle montre que le sensible, les émotions, les désirs ou les deuils ne sont pas une donnée secondaire, mais le cœur même des dynamiques politiques et de la résistance aux pouvoirs hégémoniques.
Un tournant essentiel de sa carrière est marqué par son analyse critique de la résistance. Dans son article « The Romance of Resistance » (1990), elle invite à dépasser la simple célébration de la révolte pour éviter de succomber à une « romantisation » qui verrait dans chaque défi le signe d’une résilience invincible de l’esprit humain. Elle y soutient que la résistance doit avant tout servir de « diagnostic du pouvoir » : c’est en observant où et comment les individus résistent que l’on découvre la forme exacte et la complexité des pressions qu’ils subissent. En prenant le cas de son terrain sur les femmes des Awlad Ali, on constate qu’elle montre que leurs formes de défi, qu’il s’agisse de poésie orale, de chants ou de désobéissance aux mariages arrangés, ne sont pas des actes isolés de liberté, mais révèlent les transformations des rapports de force à mesure qu’elles sont incorporées dans les structures de l’État égyptien et de l’économie de marché. Pour Abu-Lughod, la résistance à une hiérarchie locale (comme le patriarcat tribal) dévoile souvent une nouvelle intrication avec d’autres formes de pouvoir, permettant ainsi de cartographier les mécanismes mouvants de la domination plutôt que de simplement célébrer une libération illusoire.
Au-delà de l’intimité, son travail se déplace vers une analyse sans concession des structures de pouvoir globales. Dans Do Muslim Women Need Saving? (2015), elle déconstruit les « politiques du sauvetage » portées par les institutions internationales et certaines formes d’humanitarisme. Elle démontre que l’émancipation ne peut être décrétée depuis l’extérieur, surtout lorsqu’elle sert à valider des hiérarchies civilisationnelles ou des agendas sécuritaires.
Par ailleurs, ses recherches actuelles, notamment synthétisées dans l’ouvrage collectif The Cunning of Gender Violence (Abu Lughod, Hammami et Shalboub-Kevorkian, 2023), marquent un approfondissement critique dans l’étude des politiques internationales. Abu-Lughod y analyse comment le projet féministe de lutte contre les violences faites aux femmes a été récupéré par les agendas de gouvernance mondiale, de droit international et de sécurisation globale. Elle interroge les silences et les omissions de cette rhétorique du « succès féministe » qui, en se focalisant sur « la question musulmane » et des groupes racialisés, finit par valider des hiérarchies civilisationnelles. Ce travail montre comment les dispositifs censés protéger les femmes peuvent paradoxalement renforcer des systèmes de pouvoir et de violence d’État qui nuisent à ces mêmes populations.
En tant qu’anthropologue palestino-américaine, Lila Abu-Lughod place la question de la Palestine au cœur de ses engagements intellectuels et professionnels. Ses travaux explorent les réalités quotidiennes du colonialisme de peuplement, souvent occultées par les discours féministes globaux qui tendent à « culturaliser » la violence subie par les femmes palestiniennes plutôt que d’en voir les racines politiques. Ses recherches plus récentes (2020, 2021) s’articulent ainsi autour de deux axes fondamentaux qui interrogent les liens entre culture, pouvoir et mémoire en Palestine : 1) Les politiques muséales et la souveraineté culturelle. Abu-Lughod analyse comment le patrimoine et la gestion des musées deviennent des espaces de lutte pour la souveraineté face à l’effacement colonial. Elle s’est notamment intéressée au Musée palestinien de Birzeit (inauguré en 2016), le décrivant comme un projet de « contre-gouvernementalité » qui affirme une présence nationale malgré les contraintes de l’occupation. Pour elle, ces institutions ne sont pas de simples archives nostalgiques, mais des outils de résistance active qui permettent d’imaginer des alternatives politiques à la colonisation de peuplement. 2) L’art et la résistance créative. Elle étudie comment les expressions artistiques palestiniennes fonctionnent comme des vecteurs de contestation et de réaffirmation d’une identité nationale. Elle démontre que la production culturelle contemporaine, qu’il s’agisse de biennales d’art ou de projets d’ONG, permet de « performer » l’État futur et de maintenir un lien vivant avec le territoire. L’art devient ainsi une forme d’activisme capable de briser l’imaginaire politique restreint imposé par le conflit.
Enfin, ses travaux sur la Nakba, notamment à travers l’ouvrage codirigé Nakba: Palestine, 1948, and the Claims of Memory (2007), explorent la manière dont la mémoire collective des Palestinien·nes constitue une « contre-mémoire » face aux récits hégémoniques. Elle y analyse comment les souvenirs de 1948, ancrés dans les objets et les récits oraux, servent de fondement à la résilience et à la revendication d’une responsabilité morale et historique.
En définitive, l’œuvre de Lila Abu-Lughod redéfinit l’exigence éthique de l’anthropologie contemporaine. En substituant aux généralisations culturalistes une attention scrupuleuse aux « vies singulières », elle transforme la discipline en un outil de décolonisation du savoir. Que ce soit à travers l’étude de la poésie bédouine, la critique des politiques humanitaires ou l’analyse des musées, son travail nous rappelle que la culture n’est jamais une essence figée, mais un terrain de lutte permanent pour la souveraineté et la mémoire. Son parcours intellectuel trace ainsi une voie exigeante : celle d’une recherche qui ne se contente pas d’observer le monde, mais qui cherche, par la rigueur de l’enquête et la sensibilité du récit, à rendre justice à la complexité des existences humaines face aux structures de domination.
