Introduction. Intervention de Lila Abu-Lughod aux « Grandes conférences du LAP » – 9 octobre 2025

DOI : 10.56698/chcp.1708

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Introduction. Lila Abu-Lughod Lecture at the “LAP Grand conferences” – October 9th 2025

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En octobre 2025, le Laboratoire d’anthropologie politique a inauguré son cycle de « Grandes conférences » en invitant Lila Abu-Lughod à prononcer une intervention intitulée : « The Awkward Relationship between Feminism and Anthropology, Revisited ». Préparée en collaboration avec l’Atelier d’anthropologie féministe et queer du LAP, cette conférence est ici publiée dans sa version originale en anglais et en traduction française, suivie des commentaires de Michela Fusaschi, également proposés dans les deux langues.

Professeure à l’université Columbia, Lila Abu-Lughod a construit une œuvre où l’engagement pour la justice est indissociable d’une critique des outils de connaissance anthropologique.

Les rapports entre anthropologie et féminisme, et plus particulièrement entre ethnographie et féminisme, sont au cœur de l’ensemble des travaux de Lila Abu-Lughod. Dès ses premières recherches, elle s’attaque au lien entre production du savoir et domination occidentale et propose de repenser la méthode ethnographique en y plaçant au centre la vie et l’expérience des femmes, racontées par les femmes elles-mêmes. Sa question fondatrice, « Can There Be a Feminist Ethnography? », lancée en 1990 (Abu-Lughod, 1990), marque un tournant théorique : elle ouvre, en pleins débats critiques sur l’objectivité scientifique, la possibilité d’une ethnographie féministe comme méthode à part entière. Plus de trente ans plus tard, ce texte reste une référence, comme le prouve sa traduction française parue en 2024 sous le titre « Une ethnographie féministe est-elle possible ? ».

Cet engagement méthodologique en faveur d’une ethnographie féministe conduit Abu-Lughod à remettre en question l’un des piliers de la discipline : la notion même de culture. L’un des apports les plus décisifs d’Abu-Lughod à l’anthropologie réside dans sa critique radicale de cette notion. Dans son texte fondateur « Writing Against Culture » (1991), elle démontre que ce terme, bien qu’initialement conçu pour combattre le racisme biologique, a fini par fonctionner comme un outil de séparation hiérarchique, figeant les différences et produisant une altérité artificielle. Pour contrer cette tendance à la généralisation essentialiste, elle propose une « ethnographie du particulier ». Cette approche consiste à documenter les trajectoires de vie dans leur singularité historique et leur quotidienneté pour réduire l’altérité plutôt que de la produire.

Cette posture méthodologique s’incarne particulièrement dans son ouvrage majeur Veiled Sentiments (1986). En s’appuyant sur ses recherches chez les Bédouin·es Awlad Ali en Égypte, elle y impose une écriture polyphonique faite de récits, de chants et de fragments de conversations. Elle refuse de traiter les sujets comme de simples « informatrices » pour les reconnaître comme les auteures de leurs propres mondes, capables de naviguer entre contraintes sociales et aspirations personnelles. À travers cette « ethnographie de la vie vécue », elle montre que le sensible, les émotions, les désirs ou les deuils ne sont pas une donnée secondaire, mais le cœur même des dynamiques politiques et de la résistance aux pouvoirs hégémoniques.

Un tournant essentiel de sa carrière est marqué par son analyse critique de la résistance. Dans son article « The Romance of Resistance » (1990), elle invite à dépasser la simple célébration de la révolte pour éviter de succomber à une « romantisation » qui verrait dans chaque défi le signe d’une résilience invincible de l’esprit humain. Elle y soutient que la résistance doit avant tout servir de « diagnostic du pouvoir » : c’est en observant où et comment les individus résistent que l’on découvre la forme exacte et la complexité des pressions qu’ils subissent. En prenant le cas de son terrain sur les femmes des Awlad Ali, on constate qu’elle montre que leurs formes de défi, qu’il s’agisse de poésie orale, de chants ou de désobéissance aux mariages arrangés, ne sont pas des actes isolés de liberté, mais révèlent les transformations des rapports de force à mesure qu’elles sont incorporées dans les structures de l’État égyptien et de l’économie de marché. Pour Abu-Lughod, la résistance à une hiérarchie locale (comme le patriarcat tribal) dévoile souvent une nouvelle intrication avec d’autres formes de pouvoir, permettant ainsi de cartographier les mécanismes mouvants de la domination plutôt que de simplement célébrer une libération illusoire.

Au-delà de l’intimité, son travail se déplace vers une analyse sans concession des structures de pouvoir globales. Dans Do Muslim Women Need Saving? (2015), elle déconstruit les « politiques du sauvetage » portées par les institutions internationales et certaines formes d’humanitarisme. Elle démontre que l’émancipation ne peut être décrétée depuis l’extérieur, surtout lorsqu’elle sert à valider des hiérarchies civilisationnelles ou des agendas sécuritaires.

Par ailleurs, ses recherches actuelles, notamment synthétisées dans l’ouvrage collectif The Cunning of Gender Violence (Abu Lughod, Hammami et Shalboub-Kevorkian, 2023), marquent un approfondissement critique dans l’étude des politiques internationales. Abu-Lughod y analyse comment le projet féministe de lutte contre les violences faites aux femmes a été récupéré par les agendas de gouvernance mondiale, de droit international et de sécurisation globale. Elle interroge les silences et les omissions de cette rhétorique du « succès féministe » qui, en se focalisant sur « la question musulmane » et des groupes racialisés, finit par valider des hiérarchies civilisationnelles. Ce travail montre comment les dispositifs censés protéger les femmes peuvent paradoxalement renforcer des systèmes de pouvoir et de violence d’État qui nuisent à ces mêmes populations.

En tant qu’anthropologue palestino-américaine, Lila Abu-Lughod place la question de la Palestine au cœur de ses engagements intellectuels et professionnels. Ses travaux explorent les réalités quotidiennes du colonialisme de peuplement, souvent occultées par les discours féministes globaux qui tendent à « culturaliser » la violence subie par les femmes palestiniennes plutôt que d’en voir les racines politiques. Ses recherches plus récentes (2020, 2021) s’articulent ainsi autour de deux axes fondamentaux qui interrogent les liens entre culture, pouvoir et mémoire en Palestine : 1) Les politiques muséales et la souveraineté culturelle. Abu-Lughod analyse comment le patrimoine et la gestion des musées deviennent des espaces de lutte pour la souveraineté face à l’effacement colonial. Elle s’est notamment intéressée au Musée palestinien de Birzeit (inauguré en 2016), le décrivant comme un projet de « contre-gouvernementalité » qui affirme une présence nationale malgré les contraintes de l’occupation. Pour elle, ces institutions ne sont pas de simples archives nostalgiques, mais des outils de résistance active qui permettent d’imaginer des alternatives politiques à la colonisation de peuplement. 2) L’art et la résistance créative. Elle étudie comment les expressions artistiques palestiniennes fonctionnent comme des vecteurs de contestation et de réaffirmation d’une identité nationale. Elle démontre que la production culturelle contemporaine, qu’il s’agisse de biennales d’art ou de projets d’ONG, permet de « performer » l’État futur et de maintenir un lien vivant avec le territoire. L’art devient ainsi une forme d’activisme capable de briser l’imaginaire politique restreint imposé par le conflit.

Enfin, ses travaux sur la Nakba, notamment à travers l’ouvrage codirigé Nakba: Palestine, 1948, and the Claims of Memory (2007), explorent la manière dont la mémoire collective des Palestinien·nes constitue une « contre-mémoire » face aux récits hégémoniques. Elle y analyse comment les souvenirs de 1948, ancrés dans les objets et les récits oraux, servent de fondement à la résilience et à la revendication d’une responsabilité morale et historique.

En définitive, l’œuvre de Lila Abu-Lughod redéfinit l’exigence éthique de l’anthropologie contemporaine. En substituant aux généralisations culturalistes une attention scrupuleuse aux « vies singulières », elle transforme la discipline en un outil de décolonisation du savoir. Que ce soit à travers l’étude de la poésie bédouine, la critique des politiques humanitaires ou l’analyse des musées, son travail nous rappelle que la culture n’est jamais une essence figée, mais un terrain de lutte permanent pour la souveraineté et la mémoire. Son parcours intellectuel trace ainsi une voie exigeante : celle d’une recherche qui ne se contente pas d’observer le monde, mais qui cherche, par la rigueur de l’enquête et la sensibilité du récit, à rendre justice à la complexité des existences humaines face aux structures de domination.

Bibliography

ABU-LUGHOD Lila, Veiled Sentiments: Honor and Poetry in a Bedouin Society, Berkeley, University of California Press, 1986. Trad. fr. par Didier Gille, Sentiments voilés, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, 2008.

ABU-LUGHOD Lila, « Can There Be a Feminist Ethnography? », Woman and Performance: A Journal of Feminist Theory, vol. 5, no 1, 1990, p. 7-27. Trad. fr. par Morgane Iserte, « Une ethnographie féministe est-elle possible ? », Cahiers du Genre, vol. 77, no 2, 2024, p. 73-98, DOI : https://doi.org/10.3917/cdge.077.0073.

ABU-LUGHOD Lila, « The Romance of Resistance: Tracing Transformations of Power through Bedouin Women », American Ethnologist, vol. 17, no 1, 1990, p. 41-55. Trad. fr. par Sonia Dayan-Herzbrun, « L’illusion romantique de la résistance : sur les traces des transformations du pouvoir chez les femmes bédouines », Tumultes, vol. 27, no 2, 2006, p. 9-35, DOI : https://doi.org/10.3917/tumu.027.0009.

ABU-LUGHOD Lila, « Writing Against Culture », in FOX Richard (dir.), Recapturing Anthropology: Working in the Present, Santa Fe, School of American Research Press, 1991, p. 137‑162. Trad. fr. par Carole Gayet-Viaud, « Écrire contre la culture. Réflexions à partir d’une anthropologie de l’entre-deux », in ROZENBERG Guillaume (textes réunis et présentés par), La culture en débat, l’anthropologie en question, Paris, Bérose, coll. « Les Carnets de Bérose », 2020, p. 78-111, URL : https://www.berose.fr/article1886.html.

ABU-LUGHOD Lila, Do Muslim Women Need Saving?, Cambridge, Harvard University Press, 2015. Trad. fr. par Anaïs Massot, Femmes musulmanes : ont-elles besoin d’être sauvées ?, Paris, Éditions Fenêtres, 2023.

ABU-LUGHOD Lila, « Imagining Palestine’s Alter-Natives: Settler Colonialism and Museum Politics », Critical Inquiry, vol. 47, no 1, 2020, p. 1-27.

ABU-LUGHOD Lila, « Art, Activism, and the Presence of Memory in Palestine: Interview with Palestinian Artist Rana Bishara », Comparative Studies of Asia, Africa and the Middle East, vol. 41, no 1, 2021, p. 122-145.

ABU-LUGHOD Lila, HAMMAMI Rema et SHALBOUB-KEVORKIAN Nadera (dir.), The Cunning of Gender Violence: Geopolitics and Feminism, Durham, Duke University Press, 2023.

SA’DI Ahmad H. et ABU-LUGHOD Lila (dir.), Nakba: Palestine, 1948, and the Claims of Memory, New York, Columbia University Press, 2007.

References

Electronic reference

Alessandra Fiorentini, « Introduction. Intervention de Lila Abu-Lughod aux « Grandes conférences du LAP » – 9 octobre 2025 », Condition humaine / Conditions politiques [Online], 8 | 2026, Online since 01 juillet 2026, connection on 11 septembre 2026. URL : http://revues.mshparisnord.fr/chcp/index.php?id=1708

Author

Alessandra Fiorentini

Alessandra Fiorentini est anthropologue de l’islam ; ses travaux se situent au croisement de l’anthropologie sociale, des études religieuses et des études de genre. Elle est docteure en anthropologie sociale de l’EHESS. D’abord formée à l’Institut pontifical d’études arabes et d’islamologie de Rome, où elle s’est spécialisée dans l’étude des manuscrits arabes et persans, elle a ensuite poursuivi ses recherches en anthropologie sociale. Ses travaux explorent les relations entre religion, genre et pouvoir, à partir d’une démarche attentive aux circulations entre textes, pratiques rituelles et expériences sociales. Associant enquête ethnographique, analyse de sources écrites et recueil de traditions orales, elle conduit une recherche multi-située au Moyen-Orient, en Asie centrale et en Afrique de l’Ouest, notamment au Niger.

Alessandra Fiorentini is an anthropologist of Islam whose work is situated at the intersection of religious studies, gender studies, and social anthropology. She holds a PhD in social anthropology from the EHESS. Initially trained at the Pontifical Institute for Arabic and Islamic Studies in Rome, where she specialized in Arabic and Persian manuscripts, she later pursued her research in social anthropology. Her work explores the relationships between religion, gender, and power, through an approach attentive to the circulation between texts, ritual practices, and social experiences. Combining ethnographic fieldwork, the analysis of written sources, and the collection of oral traditions, she conducts multi-sited research in the Middle East, Central Asia, and West Africa, particularly in Niger.

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