Présentation du numéro 3 de la Revue d’histoire culturelle (XVIIIe-XXIe siècles)

Presentation of issue 3 of the Revue d’histoire culturelle (XVIIIe-XXIe siècles)

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Si l’idée de faire un dossier sur « les usages du temps libre » a surgi avant les confinements successifs de 2020 et 2021, ces épisodes en ont à l’évidence renouvelé l’intérêt, tant les manières d’occuper ces temps inédits, suspendus, ont été au centre des préoccupations. Aussi c’est avec le sentiment que les analyses historiennes faisaient écho à cette actualité que Claire Blandin, Pascale Goetschel et Christophe Granger se sont emparés de cette question. Ils l’ont fait sans naïveté, tant le champ du « temps libre » est tout sauf neuf. Que l’on songe au maître ouvrage dirigé par Alain Corbin, L’Avènement des loisirs, publié en 1995, aux études conduites par Roger Caillois sur les jeux ou à l’histoire de l’encadrement et de l’organisation des temps hors du travail. Que l’on pense encore à la sociologie des loisirs développée autour de Joffre Dumazedier et de son équipe ou aux Leisure Studies déployées dans le monde anglo-saxon. Le souhait ici est de dépasser la coupure entre travail et non travail, ou plus exactement d’envisager les temps libres pour eux-mêmes, ces mêmes temps libres qui donnent lieu à de multiples modalités de construction et d’appropriation, bref à un véritable travail.

Afin de creuser cette perspective, une triple orientation est proposée. La première consiste à penser les représentations que des acteurs individuels et des groupes sociaux se font des usages des temps libres comme les dispositions qui les conduisent à s’y intéresser, à vouloir les contrôler ou, au contraire, à en desserrer les contraintes. Tel est le cas des aristocrates et de leur consommation ostentatoire d’un temps vide, des architectes qui pensent la ville – et le propos porte là sur le temps long –, des entrepreneurs de spectacles mais aussi des moralistes, des hygiénistes ou des édiles politiques, autant de figures qui contribuent à forger les contours et les contenus de ces temps-là. Bref, il s’agit de questionner les luttes pour la construction de ces temps libérés : qui s’empare de ce sujet ? Pour en dire quoi ? Pour imposer quelle vision de la société et quels rapports de force ?

Un deuxième axe transversal consiste à comprendre comment des espaces de loisirs donnent lieu à des usages différenciés selon les acteurs, les moments de la journée, de la semaine ou de l’année, selon les périodes aussi : des tavernes au début du XIXe siècle aux piscines entre les années 1880 et les années 1930, des sociétés photographiques victoriennes aux patinoires parisiennes dans ces mêmes années, des montagnes genevoises arpentées dans les premières décennies du XIXe siècle au front d’Orient dans l’attente des combats entre 1915 et 1919, se dessinent des attentes et des pratiques singulières et plurielles, parfois conflictuelles, jamais stabilisées.

Enfin, une troisième direction perce à travers les articles, celle d’une lecture sensible de ces expériences du temps. Le ressenti, le vécu, est ainsi au cœur des articles sur les divagations de Rodolphe Töpffer et de ses Voyages en zigzag (première parution, 1836), le hobby modéliste d’un ouvrier du Lancashire à la fin du XIXe siècle ou le journal intime d’une jeune Stambouliote en 1928. En définitive, les articles du « dossier » mettent en valeur l’historicité des usages du temps libre du début du XIXe siècle aux années 1930 dans l’espace européen dans ce dossier, invitant à prolonger dans le temps et l’espace la réflexion amorcée.

La même urgence créée par les situations successives de confinements, en lien avec la pandémie de covid-19, se retrouve dans une série d’articles de la rubrique « Actualités » réunis dans un dossier établi sous la responsabilité de Maryline Crivello. Le sujet est saisi de manière à la fois mémorielle, historique et transdisciplinaire en regard d’autres situations de confinement et de mises en quarantaine liées aux épidémies, en particulier la peste de 1720 à Marseille. L’attention se porte sur les questions de collecte, y compris participative, de conservation des archives, de traces laissées, de témoignages, mais aussi de médiation de la recherche en temps bousculés. Une singulière actualité, en effet !

La rubrique « Épistémologie en débats » invite à l’analyse des réceptions culturelles, à celle des processus et des modalités d’appropriation des spectacles de théâtre, de cinéma ou de cirque, par des publics distincts sur les plans social et culturel. Elle démontre l’intérêt d’un décentrement du lieu-même de la réception afin de mieux prendre en compte les « communautés » d’appartenance des spectateurs.

Attirons enfin l’attention sur l’importance que la revue accorde à la catégorie « comptes rendus », soit qu’ils figurent dans la rubrique qui leur est consacrée – onze pour ce numéro – mais aussi via la nouvelle rubrique « Fictions », inaugurée dans ce troisième numéro. L’ambition est d’y fournir des comptes rendus d’œuvres fictionnelles (roman, cinéma, théâtre, bande dessinée…) en explorant les liens entre ces fictions anciennes ou récentes et le récit historique. Ces fictions se retrouvent ailleurs, dans la rubrique « Médias et écritures de l’histoire » qui, pour cette livraison, s’interroge sur l’authenticité du rendu de la psychanalyse à l’écran, à partir de la série En thérapie dont on sait le succès d’écoute qu’elle a connu en France en 2020, à peu près au moment du confinement.

Ainsi ce dernier numéro de la Revue d’histoire culturelle (XVIIIe-XXIe siècles) travaille à une écriture de l’histoire en contexte, soucieuse d’exprimer les liens entre histoire sociale, histoire culturelle et histoire des sensibilités.

References

Electronic reference

Evelyne Cohen and Pascale Goetschel, « Présentation du numéro 3 de la Revue d’histoire culturelle (XVIIIe-XXIe siècles) », Revue d’histoire culturelle [Online],  | 2021, Online since 10 octobre 2021, connection on 28 novembre 2021. URL : http://revues.mshparisnord.fr/rhc/index.php?id=836

Authors

Evelyne Cohen

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Pascale Goetschel

Coordinatrices de la Revue d’histoire culturelle (XVIIIe-XXIe siècles)

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