Chloé Maurel, Les Grands discours de l’UNESCO de 1945 à nos jours

Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, 2021.

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Chloé Maurel, Les Grands discours de l’UNESCO de 1945 à nos jours, Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, 2021, 325 p.

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Pour célébrer les 75 ans de la création d’une organisation internationale nouvelle, plus connue maintenant par son acronyme UNESCO (Organisation des Nations Unies pour l’Education, la Science et la Culture), fondée sur les décombres de la Seconde Guerre mondiale, Chloé Maurel, historienne et spécialiste de ces éminentes institutions, propose une anthologie inédite des grands discours prononcés dans ce cadre. Les textes présentés dans l’ordre chronologique, accompagnés chacun d’une introduction et de commentaires circonstanciés pour situer la personnalité qui s’exprime, permettent d’abord de remettre en mémoire les valeurs communes avant-gardistes qui ont présidé à la naissance de l’UNESCO. « Tandis que le feu couve encore sous la cendre » (Ellen Wilkinson,1945), des figures d’autorité parmi les plus prestigieuses, multiples par leurs origines, ont eu à cœur de dresser un ensemble de principes programmatiques dans le sillage des idéaux déjà en partie présents dans l’ancienne SDN et qui élargiraient les perspectives de l’ONU sur le respect des droits humains. La Seconde Guerre mondiale rendait urgente la nécessité de transcender l’immédiat. Ce n’est en fait rien de moins qu’une refondation radicale de l’humanité que propose cette institution visionnaire.

Rappel des cadres fondateurs de l’UNESCO

Sans surprise, après des années de violence inégalée, l’esprit de paix et la prévention de toute guerre restent la première exigence de cette instance s’insurgeant « contre les ennemis de l’humanité, saboteurs de la science et de la pensée » responsables « d’une domination sanglante et de meurtres de masse » (Louis Aragon, 1946). Ainsi transparaissent constamment, en creux, toutes les idéologies toxiques qui se doivent de disparaître : des décennies, voire des siècles de hiérarchisation des races, de culte de l’Übermensch, et de négation de l’égalité des hommes. Race et Histoire, le texte séminal que Claude Lévi Strauss écrivit en 1952 sous l’égide du programme UNESCO sur « la question des races », jette les bases de cette vision nouvelle de l’Homme où égalité ne signifie pas pour autant uniformisation. Des cultures différentes doivent pouvoir coexister sans violence, ou se développer à des rythmes distincts dans le temps sans être jugées inférieures. Tout au long de son histoire, l’UNESCO ne cesse de combattre le racisme, tant sur le plan théorique que dans ses pratiques de discrimination institutionnalisée, tel l’Apartheid, et de sauvegarder les droits des peuples autochtones (Déclaration de 2007 par exemple). Dès 1992, à l’occasion de la commémoration du cinquième centenaire de la « découverte » de l’Amérique, le Directeur Général en place à l’époque, l’Espagnol Frederico Mayor Zaragoza, rappelant le rôle historique de son pays en la circonstance, proposa d’entamer une réflexion sur la notion de conquête.

En accord avec ces nouvelles règles d’égalité entre races et cultures, l’UNESCO devait confirmer l’abandon d’un occidentalocentrisme dominant par le choix de ses orateurs. Vont alors s’exprimer les voies issues d’autres parties du monde, celles d’intellectuels et de savants ou de chefs d’État non-occidentaux. Des femmes d’importance dans leurs pays trouveront légitimement leur place, comme Rigoberta Manchu (1990), Taslima Nasreen (2004), Simone Veil (1994). Une semblable loi d’alternance préside également au choix des Directeurs Généraux de l’UNESCO : après le Britannique Julian Huxley, son successeur, de 1948 à 1952, est le Mexicain J.M. Bodet. Un des plus longs mandats fut assuré par l’homme politique sénégalais Amadou Mahtar M’Bow (1974-1987.

Priorité à l’éducation

Réviser radicalement les principes de formation de la jeunesse s’imposait comme corollaire d’une telle conception nouvelle de l’humanité. Il n’est pas surprenant que ce terme vienne en tête des trois mots-clés définissant les programmes de l’UNESCO car la nécessité de construire l’avenir paraissait évidente en 1945. Toute une génération de femmes et d’hommes, victimes collatérales de la Seconde Guerre mondiale, privés d’éducation par l’écroulement des structures de leurs pays, souffrant de traumatismes psychiques en même temps que de malnutrition, exigeaient un sauvetage d’urgence. Des pédagogues, telle la célèbre progressiste Maria Montessori en 1951, furent consultés pour définir des principes et programmes novateurs : respecter l’enfant, le traiter avec bienveillance, veiller à sa formation dès l’âge préscolaire, loin des pratiques dominantes de dressage et d’humiliation qui tenaient lieu alors d’éducation. S’imposait aussi la création de nouveaux liens de fraternité à l’échelle mondiale pour éduquer à la paix, comme vont s’y employer les programmes UNESCO d’échanges entre élèves et enseignants de nationalités variées, les clubs UNESCO dès les années 1950 ou les écoles associées. Cette préoccupation ne sera jamais démentie, comme en témoignent les nombreux discours ultérieurs dans ce sens.

La Science sous surveillance

Les expérimentations scientifiques et militaires pratiquées pendant la Seconde Guerre mondiale, culminant avec les bombardements sur Hiroshima et Nagasaki, conduisirent les responsables de l’UNESCO à reconsidérer les notions de Science et de Progrès. Les illustres savants associés à la création de l’UNESCO, tels Julian Huxley, son premier directeur général (1946-1948) ou Bertrand Russell, réaffirmèrent leur position de méfiance raisonnée à l’égard des avancées de la recherche. Postulant que les sciences dures et le développement technologique doivent rester en dehors du champ idéologique tout en respectant les exigences de la modernité, l’UNESCO confie aux sciences humaines et à la philosophie le rôle de garde-fou contre les risques de débordement incontrôlé (surarmement, productivisme débridé…). Cette nouvelle fonction d’arbitre veillant au respect d’un cadre éthique et légal s’applique aux nouveaux champs scientifiques tels que la recherche spatiale et la biologie dans les années suivantes.

Avant même que ce sujet ne devienne une préoccupation grand public, l’UNESCO inclut très tôt la protection de l’environnement dans sa mission de surveillance. Dès 1971, un discours de Margaret Mead mettait en garde contre l’urbanisation à outrance, l’épuisement des ressources naturelles, la pollution des eaux et de l’air, les risques de cataclysmes climatiques. La notion de développement durable devint aussi un mot d’ordre récurrent dans plusieurs discours de 2002. Au fil des décennies, d’autres voies émanant de l’UNESCO incitèrent même les pays modernes à emprunter aux peuples premiers leurs pratiques alternatives de gestion de la nature.

La Culture comme agent modérateur

Enfin, l’UNESCO confirma son statut de pionnier en proposant que la Culture, au sens anthropologique, devienne le nouveau fondement des relations internationales, entérinant au passage un renversement radical des instances décisionnaires dans la gouvernance du monde. Toute la tradition occidentale donnait priorité à l’ordre politique et militaire, classait les pays en fonction de leurs régimes et de leur puissance gagnée à coups de guerres et de conquêtes. Il s’agira désormais de substituer le qualitatif au quantifiable. Dans un discours de 1960, André Malraux revendique même la beauté et le langage universel de l’art comme modes d’échange privilégiés entre les peuples. Il s’agit de convaincre et changer les consciences, mais désormais de manière « indirecte » (J. Nehru) ; de s’inspirer des intellectuels, savants, poètes, artistes (Julian Huxley, Pablo Neruda, Wole Soyinka, Melina Mercouri…), plutôt que des chefs d’État ou des généraux dans ce programme de reconstruction du monde. L’importance nouvelle conférée à la culture n’est pourtant pas à confondre avec ce que Joseph Nye formulera plus tard comme le Soft Power. Pour l’UNESCO, la culture ne peut se concevoir comme un agent d’influence supplémentaire, plus « doux » certes que les armes ou les industries lourdes, mais au seul bénéfice d’États individuels. Le respect désintéressé du bien commun doit perdurer au cœur du projet.

À nouveaux concepts, nouveaux champs d’application. Dans le domaine culturel, les actions de protection du patrimoine demeurent les mieux connues et les plus efficaces parmi les propositions de l’UNESCO. La notion de patrimoine universel, l’ambition audacieuse de sauvegarder les trésors communs à l’humanité en transcendant les nations et les régimes, devinrent une réalité en 1960 avec le lancement de la première campagne internationale pour sauver les monuments de Haute-Egypte. Non seulement les temples d’Abou Simbel furent épargnés, mais cette coopération inédite permit, comme le précise justement Chloé Maurel, d’apaiser les tensions politiques (après l’expédition de Suez de 1956) et de confirmer ainsi le rôle pacificateur de la culture dont rêvaient les fondateurs.

Le système de classement des sites en péril mis en place en 1972, permit ainsi de sauvegarder de nombreux monuments, notamment dans les zones de guerre, tout en mettant un frein aux pillages et trafics d’œuvres d’art. Le sauvetage des vestiges du passé étant dès lors acquis, l’UNESCO proposa de prolonger le même principe de protection au patrimoine naturel, puis immatériel, devenu effectif en 2008. Pour préserver durablement la diversité des cultures, des modes de vie et des langues, même les plus rares.

L’UNESCO à l’épreuve du temps

Cette anthologie inépuisable vient opportunément prolonger l’ouvrage précédent de Chloé Maurel, tiré de sa thèse de doctorat, Histoire de l’UNESCO : les trente premières années, 1945-1974, publié en 2010. On l’aura compris : la réunion inédite de ces documents historiques qui, ensemble, font système, rappelle à quel point la création de l’UNESCO représenta un tournant décisif dans l’histoire des idées au XXe siècle. L’ajout de discours récents offre aussi plus de recul aux lecteurs car on découvre que cette institution, plus que jamais active, s’est constamment adaptée à la modernité, n’a cessé de renouveler ses centres d’intérêt au fil des années, se préoccupant par exemple de la gouvernance d’Internet, du maintien de la libre circulation des idées ou des enjeux inconnus de l’intelligence artificielle.

Certes, si l’UNESCO a connu son « âge d’or » vers 1968, elle n’a pas traversé autant de décennies sans crises ni tensions, ni sans subir l’inévitable érosion que connaissent toutes les grandes institutions. Ses principes se sont rapidement heurtés au réel puisque l’exigence de paix fondatrice n’a pas empêché le déclenchement de guerres (la Corée dès 1952) ni la division du monde en blocs antagonistes. Même le système de classement des sites, un des enjeux les plus convoités au plan international, a parfois été victime d’une dérive involontaire bénéficiant surtout au tourisme mercantile. De petits arrangements discrets se négocient aussi au nom du réalisme, pour ne pas mécontenter des lobbys tout puissants. Reste enfin le problème délicat du financement de l’UNESCO par ses États-membres, qui exige de gros investissements ; or, après le retrait des Etats-Unis en 2013, son budget fut amputé de près de 22 %. Depuis, d’autres contributeurs (la Chine, les pays du Golfe notamment) redistribuent les pouvoirs dans le paysage géopolitique et apportent de nouvelles exigences avec leurs fonds. Mais, à l’heure des bilans, bien que l’UNESCO soit constamment à la recherche d’un équilibre international toujours fragile, ses propositions demeurent une référence idéale, au nom des « nobles impulsions de la conscience humaine, de l’intelligence et de la volonté » (discours du Pape Jean-Paul II, 1980). Préserver la paix du monde en luttant contre tous les obscurantismes reste un engagement plus que jamais d’actualité.

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Anne-Marie Bidaud, « Chloé Maurel, Les Grands discours de l’UNESCO de 1945 à nos jours », Revue d’histoire culturelle [Online],  | 2021, Online since 14 novembre 2021, connection on 28 novembre 2021. URL : http://revues.mshparisnord.fr/rhc/index.php?id=804

Author

Anne-Marie Bidaud

Paris-Ouest Nanterre